‹ Catéchisme de persévérance, ou, Exposé historique, dogmatique, moral et liturgique de la religion (volume 2)Chapitre 19 sur 29 · XXIV*" LEÇON · texte numérisé non relu

XXIV*" LEÇON

LE CHRISTIANISME CONSERVÉ ET PROPAGÉ

( Suite du 5® siècle.)

Invasion des l^arbares. — Leurs raisons providentielles. — Prise de Rome. — L'Eglise attaquée par les Nestoriens et les Eutychiens ; — défendue par les conciles d'Ephèse et de Calcédoine, et par de grands docteurs. — Saint Chrysostôme. — Saint Jérôme. — Expiation des désordres causés par le schisme et l'iiérésie. — Saint Arsène. — Saint Gérasime.— Laures d'Orient.— Vie des solitaires.

Au cinquième siècle nous voyons des nuées de Barbares sortir du nord de l'Europe et de l'Asie, se précipiter sur l'empire romain, l'ébranler de toutes paris, s'emparer de ses plus belles provinces, égorger leurs habitants et planter leurs lentes mobiles sur les ruines des cités et des palais. Vers l'an 408, les Allemands s'établissent sur les bords du Rhin, depuis Bdle jusqu'à Mayence ; les Bourguignons occupent la Suisse et tout le pays qui s'étend jusqu'aux sources de la Seine et de la Loire ; les Vandales ravagent toute la Gaule : celte contrée si florissante n'est bientôt plus couverte que de cendres et de ruines. Après l'avoir désolée, ces Barbares fondent sur l'Espagne et s'y font un établissement aux dépens des Romains.

La Providence le permettait ainsi pour deux raisons :

la première, afin de punir celle vieille société païenne qui s'étail enivrée du sang des martyrs, qui avait foulé le monde pendant tant de siècles, et qui, malgré les pressantes sollicilalions des Chrétiens, avait fermé les yeux à la lumière de l'Evangile; la seconde, afin de faire passer le flambeau sacré de la foi à des peuples nouveaux qui sauraient en profiter. Telle est l'invariable conduite de Notre-Seigneur ; quand un peuple refuse de se convertir, il le laisse et en appelle un autre qui vient réjouir l'Eglise par sa docilité. Le peuple rejeté est à l'instant puni, et sa ruine et ses malheurs, en devenant un monument de la justice de Jésus-Christ, contribuent à l'affermissement de son empire.

Parmi ces terribles guerriers qui, durant le cinquième siècle, portèrent l'épouvante et la désolation dans l'empire romain, il en est deux dont le nom seul nous fait encore trembler, ce sont Alaric et Attila.

Alaric, roi des Goths, se jeta sur l'Italie comme un torrent qui a rompu ses digues; ii ravagea tout ce qu'il rencontra sur son passage. En 410, il était aux portes de Rome. Cette ville orgueilleuse, cette superbe maîtresse du monde, après avoir souffert pendant un long siège les horreurs de la plus cruelle famine, lui fut livrée pendant la nuit. Le vainqueur l'abandonna à la discrétion de ses barbares soldats. Le ravage fut affreux, il n'y eut d'épargnés que ceux qui s'étaient réfugiés dans les églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul. Le feu se joignit au pillage ; le fracas des maisons que dévorait l'incendie, les insultes, les cris, l'épouvante, les T. V. 38

tortures, répandaient de toutes parts une horrible confusion, et, comme si le Ciel se fût armé lui-même pour châtier celle coupable Babylone, un furieux orage se joignit aux ravages des Golhs ; la foudre écrasa plusieurs temples, et réduisit en poudre ces idoles autrefois adorées que les empereurs chrétiens avaient conservées pour la décoralion de la ville. C'est ainsi que Rome perdit dans un jour cet éclat qui la rendait la première ville de l'univers : la majesté du nom romain fut à jamais flétrie.

La Religion, qui, dans celle circonstance, préserva Rome d'une ruine entière, la sauva une seconde fois sous Attila, et on peut dire en toute vérité que les papes furent les conservateurs de la ville éternelle. Attila, roi des Huns, après avoir franchi le Danube et le Rhin à la t^te d'une armée innombrable, mit toutes les Gaules à feu et à sang et se dirigea vers l'Italie. Ce prince, envoyé de Dieu pour châtier la mollesse et la corruption des vieux Romains, avait la conscience de sa terrible mission ; il s'iiilitulait dans ses lettres Veffroi de l'univers et le fléau de Dieu *. Il avait coutume de dire que les étoiles tombaient devant lui, que la terre tremblait, et qu'il était un marteau pour le monde entier ^. Pendant vingt ans il brisa les villes et les trônes, et n'enleva la plus grande partie des richesses des palais des rois que pour les distribuer à ses soldats. Après ces ex-

• Metus orbis et flagcllum Dci.

• Stellas prae se cadere, terram tremerc, se inalleum esse uniyersi orbis.

péditions, il se reposait dans une cabane où on lui servait à manger dans des plats de bois. II élaitpetit, mais très-robuste ; il avait la voix forte et sonore. Les rois qu'il traînait à sa suite disaient qu'ils ne pouvaient supporter la sévérité de ses regards.

Ce conquérant féroce se présenta bientôt devant Rome. Ici s'offre à l'imagination un des plus grands spectacles qu'elle puisse concevoir. Le pape saint Léon eut le courage d'aller à la rencontre du Fléau de Dieu. La barbarie et la civilisation, le Christianisme et le Paganisme, l'homme du sang et l'homme de Dieu, la puissance morale et la force matérielle, en un mot, Léon et AHlila sont en présence. Qui des deux va l'emporter? Pour répondre, il faut se souvenir que le Dieu qui veille sur l'Eglise est le même qui dit à la mer : « Tu viendras jusque-là, et là, contre le grain de sable, tu briseras l'orgueil de tes flots. » Léon sort de Rome et se présente devant Attila. Ce prince n'a pas plutôt vu et entendu le ponlife, que, au grand étonnement de son armée, il rebrousse chemin et quitte l'Italie. Vingt-trois ans plus tard, en 455, le même pontife sauva Rome une seconde fois. Genséric, roi des Vandales, s'étant rendu maître de celte ville, Léon le pria de défendre à ses troupes d'y verser le sang et d'y mettre le feu. Cette double demande lui fut accordée.

Dans le même temps une simple bergère, sainte Geneviève, sauvait Paris des fureurs d'Attila. Par ses prières elle obtint du Ciel que ce barbare conquérant n'entrât point dans la ville. C'est ainsi que d^ns tous les

temps Dieu donne des défenseurs à son Eglise et aux peuples enfants de l'Eglise, et ces défenseurs de la foi, de la vie, de la civilisation, le monde les méprise aujourd'hui !

Pendant que saint Léon s'opposait comme une digue au torrent dévastateur de la barbarie, il chassait avec un égal succès les hérétiques, plus cruels que les Huns et les Vandales, qui s'étaient glissés dans le bercail du Sauveur.

En 431, le concile d'Ephèse, troisième œcuménique, avait condamné Nestorius qui prétendait que la sainte Vierge n'était pas mère de Dieu. Ce concile, présidé par saint Cyrille d'Alexandrie au nom du pape Célestin, fut reçu avec les acclamations unanimes de tous les fidèles; mais le Démon, auteur de toutes les hérésies, suscita bientôt Eutychès qui vint dire qu'il n'y avait en Jésus- Christ qu'une seule nature. Grâce au zèle de saint Léon, un concile général fut assemblé à Calcédoine. Composée de six cents évéques, cette assemblée fut présidée par les légats de saint Léon : on commença par la lecture de la lettre dans laquelle le souverain pontife expliquait neltement la doctrine catholique sur le mystère de l'Incarnation, attaqué par Nestorius et Eutychès. Les Pères ne l'eurent pas plutôt entendue, qu'ils s'écrièrent tous d'une voix qu'elle avait été dictée par le Saint-Esprit, que Pierre avait parlé par la bouche de Léon, et qu'elle devait servir de règle à toute l'Église. Dans la lettre synodale que les Pères de Calcédoine adressèrent à saint Léon après la tenue du concile, ils le prièrent de con-

firmer leurs décisions. « Vous nous avez présidés, dirent-ils, comme la tête préside aux membres. » Le saint pape conGrma tous les décrets concernant les matières de foi, et ils furent reçus de toute l'Eglise avec le plus grand respect. Le concile de Calcédoine est le quatrième œcuménique.

Les hérétiques, toujours disposés en apparence à se soumettre lorsque TEglise aura parlé, ne tenaient pas plus compte autrefois qu'aujourd'hui de ses décisions les plus solennelles. Ainsi , les partisans des erreurs condamnées par les conciles précédents et foudroyées par les docteurs de l'Eglise, continuèrent à les propager. La foi expliquée et vengée était affermie dans l'esprit des fidèles ; mais les hérétiques ne se convertissaient pas : tant il est difficile de rentrer dans le chemin de la vérité, quand l'orgueil et l'ambition l'ont fait abandonner! De nouveaux sectaires se joignirent aux précédents, et l'édifice sacré se vil attaqué de nouveau dans plusieurs parties à la fois. Pour le défendre. Dieu suscita de grands docteurs, tels que saint Cyrille, patriarche d'Alexandrie, saint Isidore de Péluse, saint Epiphane, mais surtout saint Jean Chrysostôme, patriarche de Constantinople, et saint Jérôme.

Saint Jean Chrysostôme, le roi de l'éloquence, la gloire de l'Eglise d'Orient, naquit à Anlioche l'an 334, Son père était général des troupes de l'Empire en Syrie. Anthuse, sa mère, quoique devenue veuve à vingt ans, ne voulut point passer à de secondes noces; elle se chargea elle-même du soin d'inspirer les premiers

principes du Christianisme à ses enfants. Jamais femme ne fat plus digne de porter le nom de mère : les Païens eux-mêmes ne pouvaient se lasser d'admirer ses vertus, et l'on entendit un philosophe fameux s'écrier en parlant d'elle : « Quelles merveilleuses femmes se trouvent parmi les Chrétiens ! » Jean étudia l'éloquence sous Libanius, célèbre rhéteur païen. Avant de mourir, il prouva toute l'estime qu'il faisait des talents de notre Saint. Ses amis lui ayant demandé lequel de ses disciples il voudrait avoir pour successeur : « Je nommerais Jean, répondit-il, si les Chrétiens ne nous l'eussent enlevé. »

Tout en étudiant les sciences humaines, Jean travaillait à se bien pénétrer des maximes de l'Evangile. Il s'exerçait à la pratique de l'humanité et de la mortification; il était né avec un tempérament porté à là colère; mais il vint à bout d'en réprimer les saillies, et d'acquérir cette parfaite douceur si recommandée par le divin Maître. A celte vertu il joignait une aimable modestie, une tendre charité pour le prochain, et une conduite si pleine de sagesse, qu'on ne pouvait le connaître sans l'aimer. Ayant vu le monde de près, il s'en dégoûta bientôt et se retira au désert, où il marcha rapidement dans les voies de la perfection.

Saint Milève, évéque d'Antioche, n'eut pas plutôt connu le rare mérite du jeune solitaire, qu'il résolut de l'attacher à son Eglise. 11 l'attira donc auprès de lui, et l'ordonna lecteur. Flavien, successeur de Milève, l'éleva ensuite au sacerdoce, et le fit son vicaire et son prédi-

Câteur. Jean avait alors quarante-trois ans. I! fut durant douze années la main, l'œil et la bouche de son évêque. Quoique la ville d'Antioche comptât plus de cent mille Chrétiens, le zèle de notre Saint suffisait à leur annoncer à tous les ordonnances du Seigneur. Il prêchait plusieurs fois la semaine, et souvent plusieurs fois le même jour. Le fruit de ses prédications fut si grand, qu'il vint à bout d'exterminer le vice, de déraciner les abus les plus invétérés, et de changer toute la face d'Antioche. Il avait aussi un talent singulier pour la controverse, et il la maniait si habilement dans ses sermons, que les Juifs, les Païens et les hérétiques qui venaient l'écouter y trouvaient la plus solide réfutation de leurs erreurs. Bientôt sa réputation pénétra jusqu'aux extrémités de l'Empire. Pour la gloire de son nom et le bien de son Eglise, Dieu le plaça sur un nouveau théâtre, où il préparait à sa vertu d'autres travaux et d'autres couronnes.

Le siège de Constantinople étant devenu vacant en 397, l'empereur Arcade résolut d'y élever notre Saint; mais il lui fallut user de stratagème. Il le fit enlever d'Antioche et sacrer par Théophile, patriarche d'Alexandrie. Notre Saint commença son épiscopatpar régler sa propre maison. Tout ce qui lui restait de ses revenus, il l'appliquait au soulagement des pauvres, et surtout des malades; il fonda et entretint plusieurs hôpitaux dont le gouvernement fut confié à de saints prêtres.

Un abus excita surtout son indignation, c'était l'immodestie des femmes dans leurs parures.Quelques-unes d'en-

tre elles paraissaient avoir oublié que les habillements furent destinés, dans leur origine, à couvrir l'ignominie du péché, et qu'ainsi c'est renverser l'ordre que de faire servir à une vanité criminelle ce qui devrait être pour nous un motif de pénitence, de confusion et de larmes. Il ne fallut rien moins que l'éloquence de Chrysostôme pour faire cesser ce scandale : le «aint patriarche en vint à bout. Sur ce point comme sur beaucoup d'autres Constantinople changea de face. Son zèle était animé par celte grande image qu'il avait sans cesse devant les yeux : il regardait son diocèse comme un vaste hôpital rempli de sourds et d'aveugles, d'autant plus à plaindre qu'ils aimaient leur état. Sa sollicitude franchissait les limites de la bergerie qui lui était confiée, et s'étendait jusqu'aux régions les plus reculées. Il envoya deux évêques pour instruire, l'un les Goths, et l'autre les Scythes vagabonds, appelés nomades. Il ne restait plus au Saint qu'à recevoir la récompense ordinaire du zèle et de la vertu, c'est-à-dire des persécutions; elle ne lui manqua pas.

L'impératrice Eudoxie, Eutrope, favori de l'empereur, les Ariens auxquels il refusa une église, toutes ces personnes passionnées et perverses se réunirent, et obtinrent de l'empereur un décret de bannissement contre le saint patriarche. Des soldats l'arrachèrent de son église. Mais la nuit môme du départ un tremblement de terre ébranla le palais impérial, et l'impératrice effrayée pria l'empereur de rappeler l'archevêque. Chrysostôme revint et fut reçu aux acclamations

de tout son peuple ; mais ce fut pour repartir bientôt et ne plus revenir.

Une seconde sentence, aussi injuste que la première, envoya le Saint en exil aux extrémités de l'Empire. Il y eut beaucoup à souffrir ; toute sa consolation fut dans les lettres que lui écrivaient le pape Innocent P"" et les plus grands évéques d'Occident qui prenaient part à son infortune. Tantôt on exposait le saint archevêque, qui était chauve, aux ardeurs brûlantes du soleil ; tantôt on le faisait sortir par la plus forte pluie, et on le faisait marcher jusqu'à ce que ses habits fussent percés et tout dégouttants d'eau. Sa santé se trouva entièrement épuisée à Comane dans le Pont. Dès qu'il fut arrivé à sa dernière station, il quitta ses habits et en prit de blancs, comme pour se préparer aux noces du céleste Agneau ; il reçut la sainte communion, fit sa prière qu'il termina, selon sa coutume, par ces paroles : Dieu soit glorifié de tout; puis ayant dit amen et formé sur lui le signe de la croix, il remit tranquillement son âme entre les mains de Dieu. Ce fut l'an 407, le 14 septembre'.

Portons maintenant nos regards vers l'autre extrémité de l'Orient. Près de la grotte de Bethléem se trouve un

' Les plus beaux ouvrages de saint Chrysostôme sont :

1" Son Traité du sacerdoce; 2° ses Homélies au peuple d'An-

tioclic; 3° ses Commentaires sur saint Matthieu et sur les épitres

de saint Paul.

On publie, en ce moment à Paris les œuvres complètes de saint

Chrysostôme, en grec et en latio, 2G vol. grand in-4° ; c'est la

meilleure édition de ce Père.

homme dont îe puissant génie s'est inspiré aux souvenirs des saints lieux, et qui, du fond de sa solitude, remplit la terre du bruit de son nom, soutient l'Eglise, terrasse l'hérésie, porte la science de l'Ecriture à ses dernières limites, trace des règles sûres aux prêtres et aux mères de famille, enfin ouvre un asile protecteur aux descendants appauvris des Paul Emile et des Sciplon. Cet homme extraordinaire, cette colonne de l'Eglise, cette lumière de l'Orient et du monde entier, c'est saint Jérôme.

Né à Stridon, sur les confins de la Dalmalie, vers Tan 331, il reçut une excellente éducation; il vint se perfectionner à Rome, où il fit de rapides progrès dans les belles-lettres et dans l'éloquence. Au milieu de celte grande ville, Jérôme oublia peu à peu les saintes maximes que ses parents lui avaient inspirées ; des idées toutes mondaines et un éloignement marqué pour les exercices de Religion devinrent le caractère de sa conduite. Il ne tomba point dans les vices grossiers ; mais il n'avait point cet esprit du Christianisme qui fait les véritables disciples de Jésus-Christ. Cependant l'heure de la grâce arriva. Au retour d'un voyage qu'il fit dans les Gaules, il demanda le baptême. Consacré dès lors à la prière et à l'étude de l'Ecriture, il vécut en cénobite au milieu du tumulte de Rome, et en saint au milieu de la corruption et de la débauche. De Rome il passa en Orient et s'enfonça dans les déserts brûlants de la Syrie. Les austérités qu'il y pratiqua paraîtraient incroyables s'il ne les rapportait lui-même. Il vint en-

8tiite à Jérusalem, puis à Antioche. Paulin, évoque de ceKe ville, l'éleva au sacerdoce; mais Jérôme ne consentit à son ordination qu'autant qu'il ne serait attaché à aucune église.

Le désir d'entendre l'illustre saint Grégoire de Nazianze le conduisit à Conslanlinople en 381. L'année suivante il vint à Rome, où le pape Damase le retint; il l'employa dans les plus grandes affaires de l'Eglise, et le chargea de répondre aux lettres de consultation que lui écrivaient lesévêques. Pour se dérober à différentes persécutions que son mérite et sa vertu lui avaient attirées, le Saint repartit pour Bethléem, où sainte Paule, illustre dame romaine, lui fit bâtir un monastère ; luimême fit élever un hospice pour les nombreux pèlerins qui venaient visiter les saints lieux. Le saint docteur nous a laissé un tableau fort intéressant de la vie toute céleste que menaient les moines de Bethléem, et de la piété qui régnait dans la campagne des environs. Après avoir parlé du fracas des grandes villes, il s'écrie dans un transport de joie : « La bourgade de Jésus- Christ est toute champêtre, et les oreilles n'y sont frappées d'aucun bruit, si ce n'est du chant des psaumes. De quelque côté que l'on se tourne, on entend le laboureur qui, la main à la charrue, chanle alléluia, ou le moissonneur qui se délasse de ses travaux par le chant des psaumes*.

Lui-même s'occupait nuit et Jour à étudier et à écrire.

» Ep. 17, p. 116.

Aimant l'Eglise tomme un fils aime sa mère, il fat toujours attentif et infatigable à réfuter toutes les hérésies de son temps. Les Lucifériens, qui accusaient l'Eglise de trop d'indulgence envers les pénitents; les Helvidiens, qui niaient la perpétuelle virginité de l'auguste Marie ; Jovinien, qui décriait l'état des vierges et prêchait la révolte contre les lois de l'Eglise ; Vigilance, qui condamnait comme idolâtres ceux qui honoraient les reliques des saints, tombèrent tour à tour sous la griffe du lion du désert : le Saint les confondit avec une vigueur de logique et une verve de style qui les réduisit à ne plus savoir que dire.

Le Pélagianisme, qui se répandait en Orient, trouva dans Jérôme un terrible adversaire ; il le réfuta dans un dialogue célèbre, et mit les fidèles en garde contre cette pernicieuse hérésie.

Aux inquiétudes continuelles que lui causait le danger des fidèles de l'Orient, et les pertes que l'Eglise avait essuyées à cause du schisme et de l'hérésie, vint se joindre la nouvelle de la prise de Rome par les Vandales. Celte ville avait été pillée et saccagée ; une affreuse famine avait achevé d'y répandre la désolation. On vit des familles entières s'enfuir sans habits, sans vivres, sans argent : les descendants des maîtres du monde furent réduits à la mendicité. Les hommes et les femmes, quittant leur patrie pour se soustraire à la mort, s'enfonçaient dans les marais ou dans les déserts; un grand nombre se réfugièrent à Bethléem. Saint JérAme ne put retenir ses larmes à la vue de tant

de malheureux; il n'épargna rien pour les nourrir, les consoler et leur procurer un asile.

Un des plus insignes services que le saint docteur rendit à l'Eglise fut de revoir le texte de la Bible et de corriger les fautes qui avaient pu se glisser dans les différentes versions des livres saints. Il entreprit ce grand et pénible travail à la prière du pape Damase, et il s'en acquitta aux applaudissements du monde catholique. L'austérité du saint anachorète ne le cédait point à son zèle pour l'Eglise et à son application à l'étude. Il s'était retiré, dit-il, dans la solitude pour y pleurer ses péchés dans le fond d'une cellule en attendant le jour du jugement; il préférait les vêlements les plus grossiers et la nourriture la plus vile; il ne vivait que de pain bis et de quelques herbes, encore n'en prenaitil qu'en petite quantité. Consumé par le travail et la pénitence , le noble vainqueur des vices et des hérésies alla se reposer dans le sein du Dieu pour lequel il avait si vaillamment combattu, le 30 septembre de l'an 420*.

Les glorieuses victoires remportées sur le schisme et l'hérésie par saint Jérôme, par saint Jean Chrysostôrae et par les autres docteurs catholiques du cinquième siècle ne nous étonnent plus, si, pénétrant au désert,

• Les principaux ouvrages de saint Jérôme sont : 1° Ses Commrntaires sur l'Ecriture ; 2" ses Lettres et ses Vies des Pères du désert ; 4° ses livres contre Heh'idius, Jovinien, Vigtlunce.

D. Martianay, béiictiictin de la congr«3gation de Saint-Maur, a doimé une édition de saint Jérôme, Paris, 1083-170i, 5 vol. in-fo . Cette édition laisse à désirer. '

nous considérons les nombreux Moïse qui prièrent sur la œonlagne. Pendant que le monde était dans une agitalion continuelle, un calme parfait régnait dans la solitude. De grands exemples étaient donnés aux Païens pour les convertir, aux mauvais Chrétiens pour les détacher du monde, et aux fidèles disciples de Jésus-Christ pour les encourager, en même temps qu'une grande expiation jetée dans la balance de la justice divine, assurait la victoire à l'Eglise et le pardon a-ux coupables. Parmi ces intercesseurs envoyés alors dans le désert, nous citerons surtout saint Arsène et saint Gérasime. Arsène, Romain de naissance, d'une famille illustre et d'un rare mérite, instruit parfaitement dans les lettres divines et humaines, menait à Rome une vie retirée, lorsque l'empereur Théodose le Grand pria le pape Damase de lui chercher quelqu'un à qui il pût confier l'éducation de ses deux fils. Arcade et Honorius. Le saint pontife jeta les yeux sur Arsène et l'envoya à Conslantinople. Théodose le reçut avec de grandes marques de distinction, l'éleva à la dignité de sénateur, et ordonna qu'il fût respecté comme le père de ses enfants, dont il le nommait le tuteur et le précepteur. Il voulut qu'il eût un train magnifique, et il attacha à son service cent domestiques, tous richement habillés. Ln jour l'empereur étant entré dans la chambre de ses enfants pour assister à leurs leçons, il les trouva assis et Arsène debout. Non-seulement il en fut fâché, mais il dépouilla pour quelque temps ses enfants des marques de leur dignité, et ordonna que, durant leurs leçons, ils fussent

debout et Arsène assis. Cet avis ne changea pas Arcade. Ayant commis une faute, Arsène le punit. Le jeune prince en fut vivement piqué et n'en devint que plus opiniâtre. Arsène saisit cette occasion d'exécuter le projet qu'il avait formé depuis longtemps d'abandonner le monde. Il se relira en Egypte dans le désert de Scété. Ceci arriva vers l'an 394. Arsène avait alors quarante ans, et il en avait passé onze à la cour de Constantinople.

Reçu après de rudes épreuves dans le monastère de Saint-Jean , Arsène se distingua au-dessus des autres anachorètes par son humilité et sa ferveur. Dans les commencements, il se permettait, sans toutefois y penser, certaines choses auxquelles il était accoutumé dans le monde, et qui, quoique innocentes en elles-mêmes, semblaient annoncer un peu de légèreté et d'immortification : telle était l'habitude d'avoir les jambes croisées. Les anciens religieux, qui le respectaient singulièrement, ne voulurent point l'en avertir dans une assemblée publique de tous les frères; mais l'abbé Pastor se servit de ce stratagème. 11 convint avec un moine qu'il se tiendrait dans la même posture, et qu'il l'en reprendrait comme d'une chose contraire à la modestie religieuse, ce qui fut fait. Le moine écoula la réprimande en silence, sans rien dire pour s'excuser. Arsène vit bien que c'était un avertissement indirect qu'on lui donnait; il veilla sur lui-même et se corrigea.

De tous les moines de Scété, il n'y en avait point qui fut vêtu plus pauvrement que lui ; il voulait par là se

punir de celle magnificence extérieure avec laquelle il avail vécu à la cour. Etant tombé malade, le prêtre du désert le fit porter dans son logement, qui était auprès de l'église; on le coucha sur un petit lit de peaux de bêtes, et on lui mit sous la tête un modeste oreiller. Un des solitaires l'étant venu visiter, se scandalisa de le trouver ainsi couché, et demanda si celait là l'abbé Arsène. Le prêtre le prit en particulier el lui dit : « Quelle profession exerciez-vous au village avant d'être moine? — J'étais berger, lui répondit-il, el j'avais beaucoup de peine à vivre. — Eh bien! reprit le prêtre, Arsène, étant dans le monde, était le père des empereurs; il avait à sa suite cent esclaves habillés de soie e( ornés de bracelets et de ceintures d'or; il était mollement couché sur des lits magnifiques. Pour vous, qui étiez berger, vous vous trouviez dans le monde plus mal à votre aise qu'ici! v Le bon moine, touché de ces paroles, se prosterna en disant : « Pardonnez-moi, mon père, j'ai péché ; je reconnais qu'Arsène est dans la vraie voie de l'humiliation. » Il se retira ensuite extrêmement édifié.

Un officier de l'empereur apporta un jour à Arsène le testament d'un sénateur de ses parents, qui, avant de mourir, l'avait institué son héritier. Le Saint lui demanda depuis combien de temps son parent était mort. «Depuis quelques mois, répondit l'officier. — 11 y a bien plus longtemps que je suis mort moi-même, répliqua Arsène, comment donc pourrais-je être son hériliei ? » Ce grand homme, qui avail vu le monde dans tout ce

hE l'ERSEVERANCE,

qu'il oflre de plus tlalleur, en était tellement dégoûté, qu'il solennisait tous les ans le jour auquel Dieu lui avait lait la grâce de le retirer du siècle. Sa manière de le solenniser était de communier ce jour-là, de donner l'aumône à trois pauvres, de manger un peu de légumes cuits, et de laisser sa cellule ouverte à tous les solitaires qui voulaient le visiter*.

Son humilité égalait son mérite. Avec un grand fonds de science, beaucoup de talent pour la parole, un extérieur imposant par la grandeur de sa taille, ses cheveux tout blancs et sa barbe qui lui descendait jusqu'à la ceinture, il avait toute la réserve et la modestie des plus jeunes solitaires. Un jour, comme il consultait un des anciens pères, vieillard vertueux, mais simple, un des frères lui dit : «Père Arsène, comment recourez - vous à un pareil guide, vous qui possédez toutes les sciences des Grecs et des Romains? » Il répondit : « J'ai sans doute beaucoup étudié les sciences de Rome et d'Athènes, mais je ne sais pas encore l'alphabet de celle des saints, dans laquelle ce bon père est mon maître consommé. »

Pour s'exciter à la pratique de toutes les vertus qui font de l'homme un ange sur la terre, il s'adressait souvent celle question, devenue si célèbre : «Arsène, pourquoi as-lu quitté le monde, et pourquoi es-tu venu ici ? »

Il y avait cinquante-cinq ans que ce grand expiateur des crimes du monde, ce grand intercesseur de l'Eglise auprès de Dieu accomplissait dans les larmes et la pé-

' In ejtts vita.

610 CATÉCHISMK

nitence sa sublime mission et remplissait le désert de la lumière de ses exemples, lorsque Dieu l'appela pour le récompenser. La crainte du jugement de Dieu lui fil verser quelques larmes, mais ne troubla point le repos de sa belle âme. L'abbé Pastor, témoin de sa mort, s'écria : « Heureux, Arsène, d'avoir pleuré sur luimême tant qu'il a été sur la terre! Ceux qui ne pleurent point ici pleureront éternellement dans l'autre vie. » Arsène mourut en 449, âgé de quatre-vingt-quinze ans.

A mesure que le tumulle, les révolutions, les crimes du monde augmentaient, Dieu, qui proportionne toujours les moyens de défense aux assauts de l'ennemi, peuplait les déserts d'une multitude toujours croissante de saints solitaires. A celte époque il faut rapporter la fondation de ces laures, si célèbres dans l'Orient et si chères au cœur des Chrétiens. Qu'était-ce que ces laures? Figurez-vous, au milieu de la solitude, un grand terrain de forme circulaire, dont le centre est occupé par une église où réside le Dieu du ciel, et dont la circonférence est formée par des cellules isolées les unes des autres, et habitées par des solitaires ou plutôt par des anges, et vous aurez l'idée des anciennes laures.

Les premières furent fondées h quelques lieues de Jérusalem et sur les bords du Jourdain, dans ces lieux dont tous les échos retentissaient encore de la voix des Prophètes, de Jean-Baptiste et du divin Maître. Lne des plus célèbres fut celle de saint Gérasime.

Bâtie en 440, à un quart de lieue du Jourdain, elle était

composée de soixante- dix cellules. Les religieux se tenaient seuls, chacun dans sa cellule, cinq jours de la semaine, n'ayant pour toute nourriture que du pain, de l'eau et quelques dattes ; néanmoins ils vivaient en société sous l'obéissance d'un supérieur. Le samedi et le dimanche, ils venaient à l'église, chantaient en commun les louanges de Dieu, participaient aux saints mystères, mangeaient ensemble quelque chose de cuit et buvaient un peu de vin. Après les vêpres du dimanche, ils retournaient dans leurs cellules, emportant du pain, de l'eau et des dattes pour se nourrir pendant les cinq jours qu'ils devaient rester seuls. Leur occupation était le travail des mains et la prière ; ils ne pouvaient jamais allumer de feu, pas même de lampes pour faire des lectures. C'était une loi parmi eux que lorsqu'ils sortaient de leurs cellules, ils en devaient laisser la porte ouverte, afin de marquer par là qu'ils n'avaient rien en propre, et que leurs frères pouvaient disposer de leurs petits meubles; c'est ainsi qu'ils perpétuaient l'esprit de charité des premiers Chrétiens, Saint Gérasime mourut l'an 475. '

Cette vie si parfaite, nous la retrouvons à chaque pas dans les déserts de l'Orient et de l'Occident. Ecoulons an témoin oculaire, saint Chrysoslôme, nous décrivant lui-même la vie des anachorètes, habitants des montagnes voisines d'Anlioche.

f Ils se levaient, dit-il, au premier chant du coq ou à minuit. Après la récitation de matines et de laudes,

' Hély<»t,t. 1, p. 164

61i CATÉCHISME

chacun s'occupait dans sa cellule à lire l'Ecriture ou à copier des livres, ensuite ils allaient tous ensemble à l'église réciter tierce, sexte, none et vêpres, puis ils retournaient en silence à leurs cellules. Jamais ils ne parlaient entre eux. Leur conversation était avec Dieu, les Prophètes et les Apôtres, dont ils méditaient les divins écrits.

» Leur nourriture consistait en un peu de pain et de sel ; quelques-uns y ajoutaient un peu d'huile, les infirmes un peu d'herbes et de légumes. Le repas fini, ils prenaient quelques instants de repos, selon la coutume des Orientaux, et retournaient au travail. Ils faisaient des paniers el des cilices, labouraient la terre, coupaient le bois, apprêtaient à manger, lavaient les pieds des hôtes, qu'ils servaient ensuite avec une grande charité, sans examiner s'ils étaient riches ou pauvres. Une natte étendue sur la terre leur servait de lit ; leurs vêtements étaient faits de poils de chèvre et de chameau, ou de peaux si grossièrement travaillées, que les plus pauvres mendiants n'auraient pas voulu s'en rouvrir.

))0n en trouvait cependant parmi eux qui étaient nés dans le sein de l'opulence el qui avaient été délicatement élevés. Ils ne portaient point de chaussure, ne possédaient rien en propre, el mettaient en commun ce qui était destiné aux besoins indispensables de la nature; il est vrai qu'ils recueillaient la succession de leurs parents, mais ce n'était que pour la distribuer aux pauvres. Tout ce qu'ils pouvaient épargner du produit de leur travail était encore employé au même u«a2re ; ils n'avaient tous

qu'un cœur et qu'une âme ; on n'entendait jamais parmi eux les termes de mien et de tien, inventés par l'esprit de propriété, et qui brisent si souvent les liens de la charité. II régnait dans leurs cellules une paix inaltérable et une joie pure qu'on chercherait en vain dans la plus brillante fortune du monde.

» Ces anachorètes terminaient la prière du soir par de sévères réflexions sur le jugement dernier, afin de s'exciter à la vigilance chrétienne el de se préparer de plus en plus au compte rigoureux que nous rendrons tous au Seigneur*. »

Saint Chrysostôme retint toujours cette pratique, dont l'expérience lui avait démontré l'utilité, et il la recommande fortement dans ses ouvrages, ainsi que celle de l'examen du soir.

PRIÈRE

0 mon Dieu ! qui êtes tout amour, je vous remercie des grands exemples de vertus que vous nous avez donnés dans la personne de saint Arsène, de saint Jérôme et de saint Chrysostôme ; faites-nous la grâce d'imiter leur humilité et leur charité.

Je prends la résolution d'aimer Dieu par-dessus toute chose, et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu ; et, en témoignage de cet amour, je me demanderai souvent : Pourquoi suis-je Chrétien?

• I.ib. 5, (Ip Cnmpnnrt., p. 18:^ Homil. 7?., in Matth. Liv. 3, cnritra x^Uvp. vitff monrist.^cA'i.

Page 1