LEÇON
LE CHRISTIANISME ÉTABLI. ( 1" SièclC, SUile.) Lutte du Paganisme coiitrc le Christianisme. — Rome païenne.
Le royaume des Cieux ou l'Eglise est semblable à uii grain de .senrvé qui, élanl la plus pelite de toutes les grair.ej;, devient ensuite un gi and arbre ; en sorte que les oiseaux du Ciel {leuvenl placer leur nid sur ses branches et se jouer dans son feuillage. Voilà ce que disait le Sauveur à ses Apôtres lorsqu'il parcourait, pauvre et obscur, les bourgades de la Palestine.
Comme il n'est aucune partie de la terre que le soleil ne visite dans sa course journalière, de même il n'est aucun peuple, sous le Ciel, qui n'ait entendu leur voix. Voilà ce que disait dix siècles d'avance le Prophète royal en prédisant les conquêtes des Apôtres.
L'histoire de leurs missions est l'accomplissement littéral de ces deux prophéties. L'orient, le midi, le couchant et le nord ont vu ces conquérants évangéliques. Sur tous les points du globe ils ont arboré l'étendard victorieux de la Croix; dans toutes les terres ils ont semé la semence de la vérité ; à toutes les nations ils ont annoncé la bonne nouvelle, et les nations l'ont reçue
avec joie; et la bonne semence a rapporté au centuple. Et lorsque le dernier de ces douze soleils se coucha dans la ville dEphèse, la lumière évangélique brillait d'un pôle à l'autre. Il y avait des Chrétiens partout, et le nombre en était grand '.
Voilà une société nouvelle qui se forme dans le sein de la société ancienne. Elle grandit rapidement; bientôt elles seront en présence et en viendront aux mains : la vieille société voudra étouffer la jeune. Avant de décrire la lutte acharnée qui, durant trois siècles, va ensanglanter le monde, il est nécessaire de bien connaître les deux camps opposés : d'une part, le Paganisme ; de l'autre, le Christianisme. De cette connaissance résulteront trois principaux avantages :
1° En, voyant, d'un côté, le vieux monde, le monde païen, usé d'incrédulité et de débauche, furieux de se voir troublé dans ses voluptés infâmes et son despotisme brutal, disposant de toute la force matérielle, lançant coup sur coup contre son jeune adversaire, comme autant de foudres brûlantes, ses édits de proscription générale ; armant de haches ses bourreaux et ses proconsuls ; déchaînant tous les lions, les tigres et les ours que pou-
' On vient de publier le relevé des accroissements progressifs du Christianisme. Nous le donnons plutôt comme un aperçu que comme un nombre exact, l"" siècle, 500,000 hommes professant le Christianisme; 2"", 2,000,000; S"', 5,000,000 ; 4"', 10,000,000; 5"% 15,000,000; 6"% 20,000,000; 7 °", 25,000,000; S"», 30,000,000; 9"", 40,000,000; 10™*, 50,000,000 ; 11*", 70,000,000; 12"", 80,000,000; 13"" '',85,000,000; 14™'",90,000,000; IS"", 100,000,000; 16""*, 125,000,000; 17"", I «5,000,000; 18"", 250,000,000; 19°", 260,000,000. t'oy. la quotidienne, atril 1838.
vaient lui fournir les déserts de l'Afrique et les forêts de la Germanie; appelant à son aide ses légions victorieuses de l'univers, son sénat, ses empereurs; en voyant, de l'autre côté, la jeune société, la société chrétienne, composée de petits et de pauvres, forte seulement de sa foi, n'opposant à son formidable ennemi que ses angéliques vertus et cette unique parole : Je suis Chrétienne; nous apercevrons de nos yeux, nous toucherons pour ainsi dire de nos mains le bras toutpuissant qui a fait triompher la faiblesse de la force, la victime du bourreau. Etonnés, confondus, nous adorerons en silence, et nous redirons avec Tertullien : Cela est incompréhensible, incroyable; donc cela est l'œuvre de Dieu : hicrcdibile^ ergo divinum.
2° Quand nous aurons étudié en détail l'état du monde païen; quand nous aurons reconnu quelle était l'abjection et la misère profonde de l'enfant, de la femme, de l'esclave, du pauvre, et que nous aurons vu ce que le Christianisme a fait pour eux, nous apprendrons à faire la différence des deux sociétés ; et notre cœur se remplira de reconnaissance, et sur nos lèvres se placeront de continuelles bénédictions pour le Dieu Sauveur qui nous ayant tirés de cet horrible état, dans lequel, sans lui, nous serions nés et nous serions morts, nous a appelés à la lumière, à la douce liberté et aux bienfaits de l'Evangile.
3<> En faisant connaissance avec les premiers Chrétiens, nos illustres ancêtres, nous compléterons ce qui manque à notre première éducation, qui ne nous a parlé
que des héros païens et des dieux de la fable, comme si nous avions été de petits citoyens d'Athènes et de Rome, ou des adorateurs de Jupiter et de Mercure. Les vertus de nos pères nous apprendront quelle est la sainteté de notre vocation. Nous nous dirons à nous-mêmes : Voilà ce qu'ont fait nos pères, et comme le divin modèle ils nous crient : Nous vous avons donné l'exemple afin que vous fassiez comme nous avons fait. Héritiers de leur sang et de leur nom, pourquoi ne pourrionsnous pas ce qu'ils ont pu? Dans la religion, rien n'a changé ; nous adorons le même Dieu, nous professons le même Evangile, nous attendons la même récompense ! Enfants du vieil Adam comme nous, nos pères furcîît faibles, tentés, pauvres, persécutés, souffrants, il ne tient qu'à nous de devenir comme eux enfants du nouvel Adam, simples, sincères, humbles, chastes, résignés, charitables : il le faut; oui, il le faut, le Ciel est à ce prix.
Pour bien connaître la différence du Paganisme et du Christianisme, pour apprécier l'étendue des bienfaits dont le monde est redevable à ce dernier, et pourvoir de près les vertus de nos pères dans la foi, reportonsnous à dix-huit cents ans. Supposons que nous arrivons à Rome le lendemain du martyre de saint Pierre et de saint Paul. Fixons pour quelque temps notre séjour dans la ville dans laquelle le monde d'alors se réfléchit tout entier comme dans un vaste miroir.
Le Paganisme et le Christianisme y sont en présence : le premier est arrivé à son dernier degré de dévelop-
pement ; le second est encore au bercenu. Portons d'abord nos regards sur le Paganisme, et considérons-le tour à tour dans son culte, dans ses mœurs et dans ses lois. A ce (riple tableau nous opposerons le culle, les mœurs et les lois du Christianisme. Le Paganisme habile la Rome qui se montre à la face du soleil ; le Christianisme habite une Rome souterraine. Voyons ce qu'était Rome païenne.
Après sept cents ans de guerres continuelles, les Romains étaient parvenus à l'empire du monde. Comme tous les peuples païens, ils n'avaient combattu que pour conquérir du butin et des esclaves. Pour eux la terre avait été une brebis qu'ils ne s'étaient pas contentés de tondre, mais qu'ils avaient écorchée ; montons au sommet de leur Capitole, et voyons ce qu'ils faisaient de ses immenses dépouilles.
A nos pieds se déroule une ville immense : dans son sein se remuent près de quatre millions d'habitants. Rien n'égale le nombre et la magnificence de ses palais et de ses temples. On s'étonne que tout l'or du monde ait suffi à les construire et à les décorer. Entrons dans quelques détails.
Rome fat bâtie sur sept collines ; mais, grâce à ses augmentations successives, elle enfermait sous les Césars et couronnait douze de ces hauteurs '. Elle se di-
• Voici les noms des sept collines primitives : Palatin, Cœlius, Janicule, Aventin, Quirinal, Viminal, Esquilin. Voici ceux des autres : Capitolin, Monte Cavallo, Pincio, A'^aticano, Citario, Giordano.
visait en quatorze quartiers*, dont la circonférence totale était de deux cent quatre mille neuf cent quinze pteds. On y comptait deux raille maisons. Mais il faut savoir que ces deux raille raaisons étaient deux raille palais de la plus incroyable magnificence. Toûtées jusqu'à une certaine hauteur et bâties d'une pierre qui résistait au feu, elles étaient toutes isolées les unes des autres et sans mur mitoyen : chacune était comme une ville entière. On y trouvait des forum ou larges places, des cirques, des portiques, des bains, de vastes jardins et de riches bibliothèques.
Pour satisfaire la mollesse el nourrir l'oisiveté de ses voluptueux habitants, Rorae a\ait huit cents établissements de bains, deux cent qialre-vingt-dix greniers d'abondance et quarante-cinq palais destinés à la débauche. De sa vaste enceinte on voyait s'élever quatre cent vingt temples d'idoles, dans lesquels on adorait trente mille dieux. Rorae possédait encore cinq naumachies, espèces de lacs sur lesquels on représentait des batailles navales; des statues et des obélisques sans nombre ; trente-six arcs de triomphe en marbre précieux et ornés de sculptures; vingt-quatre chevaux de cuivre doré, quatre-vingt-quatorze d'ivoire; plusieurs amphithéâtres dont un seul pouvait contenir quatre-
' Voici leurs noms : 1° Porta Capena; 2" Cœlimoiitium; 3° Isis et Scrapis nioneta; 4° Templuin Pacis; 6° Esquilina cuin turre et colle Viiuinali; G" Alta Seiuita; 7° Via Iata;8" Forum ronianum; 9° Circus Flaminius ; \o° Palatium ; 1 1" Circus Maximus; 12<'Piscina publicai 13" Aventinus; 14° Trans Tiberim.
vingt^sept mille spectateurs assis; le grand Cirque, qui contenait cent cinquante mille places, au sentiment de ceux qui en mettent le moins, et quatre cent quatrevingt-trois raille, selon ceux qui en mettent le plus : il n'y avait pas un hôpital; enfin le palais impérial bâti par Néron, beaucoup moins remarquable par l'or et les pierreries prodigués dans ses ornements, que par les campagnes, les forêts et les lacs dont il était environné. Vingt-neuf voies pavées de larges dalles et bordées de mausolées superbes, conduisaient de Rome dans les provinces *.
Descendons maintenant du Capilole et pénétrons dans l'intérieur des maisons. Avant d'arriver jusqu'au maître, voici des milliers d'esclaves qui pendant le jour sont aux ordres de tous ses caprices, et qu'on enferme durant la nuit dans des espèces de prisons obscures et malsaines appelées cabanum; le petit peuple qui fourmille dans les rues couche sous les tuiles, partout où il peut ; pendant le jour il est à l'amphithéâtre ou dans les lieux de débauche : il n'a que deux besoins : du pain et des plaisirs ^. Pour le riche, il habite des appartements dont les murs sont peints à fresque et les plafonds encadrés d'or, avec tout ce qui en ferait pour nous un palais de la plus grande magnificence. L'histoire et des monuments encore subsistants nous apprennent que l'or, l'argent, l'ivoire, les pierreries.
' Cette description est tirée d'Aurélius Victor. * Panem et circenses.
les bois les plus rares et les plus précieux étaient prodigués dans rameublemenl.
Cicéron, le modeste Cicéron avait une lable de citronnier qui coûtait deux cent mille soslerres. c'est-àdire vingt-cinq mille francs. Une simple maison qu'il acheta de Crassus lui coula trois millions et demi de sesterces, c'est-à-dire quatre reni trente-sept mille cinq cents francs.
Jules César avait deux tables qui lui coûtaient deux cent quarante mille francs. Ce même César assistait aux jeux publics placé dans une chaise d'or massif.
Comptons encore la fortune de quelques-uns de ces bourgeois de Rome.
Crassus possédait deux milliards de sesterces tant en terres qu'en argent, sans compter ses meubles et ses esclaves. Aussi, disail-il modestement qu'un homme ne devait pas être appelé riche, s'il n'était en état d'entretenir de son revenu une légion : or on sait que la légion romaine était de douze mille hommes.
Sénèque le philosophe avait en biens-fonds trois cent millions de sesterces. Un autre Romain nommé Caïus- Cœcilius-Claudius-Isidorus déclara j)ar son testament que, quoiqu'il eût perdu beaucoup pendant la guerre civile, cependant il laissait à ses héritiers quatre mille cent seize esclaves, trois mille six cents paires de bœufs, deux cent cinquante-sept mille autres animaux, et six cents million>i de sesterces.
A quoi faisaient-ils servir ces énormes richesses et le monde entier soumis à leurs lois? envers Dieu, au
sacrilège ; envers eux-mêmes, à l'immoralité ; envers les autres, à la plus barbare oppression : entre les mains de ces êtres dégradés toutes les créatures étaient devenues des instruments de crime.
Leur religion était une grande infamie, leurs temples des lieux de débauche, leurs fêtes des écoles de lulubricité, et leurs dieux toutes les passions qu'ils avaient dans le cœur. De leurs mystères et de leurs initiations secrètes, nous n'en parlerons pas : toute âme honnête sait pourquoi. Nous dirons seulement que l'exemple des dieux servait d'encouragement au crime, et c'était à qui les imiterait le mieux. Gomme si, malgré la multitude de ses propres dieux, Rome n'avait pas été assez riche en ce genre, elle adopta tous ceux des nations qu'elle soumettait à son empire. Aussi voyait-on dans ses murs des divinités de toutes les figures et de tous les noms, des sacrifices et des religions de toutes les espèces. Satan s'y présentait sous mille et mille formes à l'adoration des mortels. Rome était le centre de son empire, son temple, son ciel.
Avec des passions nourries par l'opulence, favorisées par la religion, on devine ce que pouvaient être, sous le ciel brûlant de l'Italie, les mœurs des Romains. Pour assouvir leurs appétits, ces bêtes dévorantes qui ne disent jamais c'est assez, qui le croirait? leurs prodigieuses richesses ne suffisaient pas.
Nous voyons, pour ne citer qu'un exemple, Titus- Annius Milon mourir endetté de quatre-vingt-deux millions cinq cent mille francs. Mais aussi leur luxe et leurs
profusions insensées passent tout ce qu'on en peut dire. Caligula dépensa en moins d'une année deux milliards sept cents millions de sesterces que l'empereur Tibère lui avait laissés. De simples particuliers, revenus de leurs expéditions, surpassaient en magnificence et en luxe les plus grands monarques : tel était le fameux LucuUus. Outre ses jardins si célèbres dans l'histoire, il a>ait plusieurs salons à chacun desquels il donna le nom d'une divinité ; et ce nom était pour son maître d'hôtel le signal de la dépense qu'il voulait faire. Un jour Pompée et Cicéron l'ayant surpris, il dit seulement qu'il souperait dans le salon d'Apollon, et on leur servit un repas qui coûtait vingt-cinq mille francs. Une autre fois cet honnête homme entra en fureur contre son maître d'hôtel qui, sachant qu'il devait souper seul, avait fait préparer un repas moins somptueux qu'à l'ordinaire : Ne savais-tu pas, lui dit-il, qu'aujourd'hui Lucullus devait souper chez Lucullus? Ses excès troublèrent sa raison : il mourut fou.
Un autre, après avoir consumé en bonne chère six cents millions de sesterces, fut obligé d'examiner son revenu ' ; il trouva qu'il ne se montait plus qu'à deux cent cinquante mille francs. Croyant qu'une pareille somme ne suffisait pas pour nourrir un Romain, il s'empoisonna. Sa cuisine seule lui avait coûté un milliard de sesterces -. Cet homme se nommait Apicius.
• Le sesterce valait deux sous et demi, l oy. Coutumes dis Rw mains, par Mieupoort, liv. 6, p. 282.
* Sencc, Coris. ad HrUiani, c. 10.
Voici quels furent ses titres de gloire : inventeur de gâteaux qui portaient son nom, et chef d'une académie de gourmandise.
Tous étaient plus ou moins livrés à ces dégoûtanis excès. Le luxe des repas et des festins épuisait les trésors de l'Etat et la fortune des familles. Pour ce peuple de Sybarites, il fallait aller chercher les oiseaux et les poissons les plus rares dans les pays et sur les côtes les plus éloignés. Ils avaient trouvé le moyen de servir des cochons entiers, rôtis d'un côté, bouillis de l'autre. Ils pilaient ensemble des cervelles de volailles et de porcs, des jaunes d'oeufs, des feuilles de rose, et formaient du tout une pâle odoriférante, cuite à un feu doux, avec de l'huile, du garum, du poivre et du vin. Avant le repas on mangeait des cigales pour se donner de l'appétit. Les vins les plus exquis n'étaient pas reçus s'ils n'étaient mêlés de parfums et d'aromates.
Loin de réprimer ce luxe ruineux pour le riche, irritant pour le pauvre, les empereurs étaient les premiers à en donner l'exemple. Nous avons vu les profusions de Caligula. Verres donna un festin qui coûta six millions de sesterces. Héliogabale surpassa tous ses prédécesseurs. Il nourrissait les officiers de son palais d'entrailles de barbols, de cervelles de faisans et de grives, d'œufs de perdrix et de têtes de perroquets ; il donnait à ses chiens des foies de canards, à ses chevaux des raisins d'Apamène, à ses lions des perroquets et des faisans. Il avait, lui, pour sa part, des talons de chameau, des crêtes arrachées à des coqs vivants, des lan-
guesde paons el de rossignols, des pois bouillis avec des grains d'or, des fèves fricassées avec des morceaux d'ambre, et du riz mêlé avec des perles. C'était encore avec des perles, au lieu de poivre blanc, qu'il saupoudrait les truffes et les poissons. Fabricateur de mets et de breuvage, il mêlait le mastic au vin de rose.
En été il donnait des repas dont les ornements changeaient chaque jour de couleurs; sur les réchauds, les marmites, les vases d'argent du poids de cent livres étaient ciselées des figures du dessin le plus obscène.
Les lits de table d'argent massif étaient jonchés de roses, de violettes, d'hyacinthes et de narcisses. Des lambris tournants lançaient des fleurs avec une telle profusion, que les convives en étaient presque étouffés. Le nard et des parfums précieux alimentaient les lampes de ces festins qui comptaient quelquefois vingtdeux services.
A ce luxe de la table les Romains joignaient celui des habillements, Héliogabale encore leur servait de modèle. Il était vêtu de robes de soie brodées de perles. Il ne portait jamais deux fois la même chaussure, la même bague, la même tunique. Les coussins sur lesquels il se couchait étaient enflés d'un duvet cueilli sous les ailes de perdrix. Sur des chars d'or incrustés de pierres précieuses (Héliogabale dédaignait les chars d'argent et d'ivoire), il roulait sous des portiques semés de paillettes d'or.
Si ces iniquités et ces folies n'appartenaient qu'à un seul homme, il n'en faudrait rien conclure des mœurs
d'un peuple; mais Héliogabale n'avait fait que réunir dans sa personne tout ce qu'on avait vu avant lui depuis Auguste jusqu'à Commode. L'exemple des maîtres avait produit son eflfet : dans toutes les classes il avait trouvé des imitateurs. Les femmes portaient sur elles la subsistance de plusieurs provinces. Auprès de la matrone indolente on voyait arriver, dès le moment du lever, une longue procession desclaves qui lui apportaient les instruments de sa toilette : un bassin d'argent ou d'or, une aiguière, un miroir, des fers à friser, des fards, des pots remplis d'onguents pour nettoyer les dents, noircir les sourcils, teindre et parfumer les cheveux: on eût dit le laboratoire d'un pharmacien, A ses oreilles étaient suspendues des perles précieuses ; des bracelets en forme de serpents d'or entouraient ses bras et ses poignets; une couronne de diamants et de pierres des Indes reposait sur sa tête; de longs colliers pendaient à son cou; des talons d'or ornaient sa chaussure de pourpre. Elle rougissait ses joues impudentes afln de dissimuler sa pâleur.
Quand tout n'allait pas au gré de ces femmes criminelles, elles se portaient contre leurs esclaves à d'extrêmes violences. La toilette de quelques-unes n'était pas moins redoutable que le tribunal des tyrans de Sicile*. Outre cette légion d'esclaves occupées de l'ajustement,il y en avait d'autres préposées uniquement pour dire leur avis ; elles formaient une espèce de conseil,
' Juvéoal, Sntyr
lis CATÉCHISME
et la chose était traitée aussi sérieusement que s'il y avait été de la réputation et de la vie.
Elles n'osaient pas plus sortir sans diamants qu'un consul sans les marques de sa dignité. J'ai vu, dit Pline, Lollia Paulina se charger tellement de pierreries, non pour quelque cérémonie ou quelque fête d'éclat, mais pour de simples visites, qu elle n'avait, de la tête aux pieds, aucune partie de ses vêtements qui n'en fût éblouissante. L'état qu'elle affectait d'en montrer elle-même se montait à quarante mille sesterces, ou un million d'or. C'étaient des joyaux de famille : elle en avait hérité de Marcus Lollius son oncle*.
D'après ce que nous venons de dire, on peut deviner ce qu'étaient les mœurs du monde païen h'vré sans retenue à ces monstrueux excès de luxe et de bonne chère. Elles étaient telles, que notre plume se refuse à en tracer le tableau; aussi bien serait-elle impuissante, fût-elle trempée dans la boue. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que les infamies dont la vue faisait pâlir la lune, et dont le nom seul souille les lèvres qui le prononcent et les oreilles qui l'entendent, consacrées par l'usage, autorisées par le silence des lois, sanctionnées par la religion, se commettaient publiquement dans les maisons et dans les théâtres, dans les palais des empereurs et dnns le temple des dieux, par les enfants et par les vieillards, par les grands et par le peuple : Sodôme elle-même en eût rougi '^.
' nfém. de l' Ânifl. drs /n.tcripf., liv. 4. ^ Pas un (les détails que nous veaons d'écrire sur Rome, sar ie
DE PERSÉVÉRANCE. lié
Telle était Rome païenne, tels étaient ses habitants; leur religion et leurs mœurs étaient un double outrage à la Divinité et à l'humanité. Qu'étaient-ils à l'égard de leurs semblables? C'est ce qu'il nous reste à examiner.
Tous les peuples voluptueux ont été des peuples cruels. La débauche est mère de l'égoïsme ou de l'amour exclusif de soi ; l'amour exclusif de soi est la haine d'autrui. Rome païenne justifie ce principe; la haine et la cruauté y régnaient partout. D'abord, à l'amphithéâtre. Avant de dire les flots de sang dont il fut inondé, faisons connaître ce lieu, théâtre des plus belles victoires de nos pères dans la foi.
L'amphithéâtre était un espace rond ou ovale, environné de sièges élevés les uns au-dessus des autres, d'où le peuple regardait assis le spectacle et les jeux. Le plus grand et le plus magnifique de tous les amphithéâtres des Romains est celui qu'on appelle encore aujourd'hui Colisée. (On l'appelle ainsi par corruption de la statue colossale de Néron, qui en faisait un des ornements.) Il était construit en pierre tyburtine, dont la dureté et la beauté approchent de celles du marbre. Sa largeur était de cinq cent vingt- cinq pieds. Les gradins dont il était environné s'élevaient à une hauteur de cent soixante-cinq pieds et pouvaient contenir cent mille spectateurs assis à leur aise. Sous ces degrés étaient des cages et des prisons où l'on tenait les bêtes
luxe et les mœurs de ses habitants, qui ne soit tiré des auteurs païens : nous sommes loin d'avoir tout dit ; nous n'avons pas même cité les auteurs, Dieu sait pourquoi.
destinées au combat ; il y avait aussi de vastes réservoirs remplis d'eau. Pour varier les plaisirs du peupleroi on ouvrait les réservoirs ; ils inondaient le milieu de l'amphilhécltre, et on livrait des batailles navales au même lieu où un instant auparavant on avait vu combattre des hommes et des bêles. A l'entrée était un autel sur lequel ces bons Romains immolaient des victimes humaines avant de commencer les jeux *. A l'autre extrémité était la loge de l'Empereur^; lorsqu'il entrait au théâtre, tout le monde se levait et battait des mains. Les combattants, rangés en ordre, défilaient devant sa loge en lui disant : César, ceux qui vont mourir te saluent ^.
A un signal donné, le combat commençait. Voir des hommes s'entr'égorger pour son bon plaisir, était pour ce peuple sanguinaire un speclacle tellement agréable, qu'on pouvait, en le lui donnant, tout obtenir de lui. C'est au point qu'on fut obligé de défendre aux particuliers qui postulaient des charges de donner au peuple le spectacle des gladiateurs K
Les personnes de tout dge, de tout sexe et de tout rang se repaissaient avec avidité de ces scènes d'horreur. Lorsqu'un gladiateur était blessé, le peuple s'écriait : Il en tient '; le gladiateur baissait ses armes, ce qui était un signe qu'il se confessait vaincu. 11 dépen-
• Minut. Fclix, Oct. — TertuU., .-ipol., c. '.». ' Cubiculum principis.
'' Crsar, morituri te s.iliitant.
* Ler riillia, porti c par Ciccrun.
" Hor hahpt.
dait du peuple de lui accorder la vie : s'il voulait le sauver, il baissait le pouce; s'il voulait qu'il fût mis à mort, il le haussait, et le pauvre gladiateur se soumettait à la mort. Un simple mouvement du doigt décidait de la vie d'un homme% Quel respect pour l'humanité !
Ces victimes, qu'on forçait de s'immoler ainsi pour le divertissement de la populace la plus abjecte comme pour le plaisir de la société la plus raffinée, c'étaient tantôt d'infortunés prisonniers de guerre, tanlol de pauvres esclaves, dont le seul crime était d'être esclaves, tantôt des enfants exposés à qui on avait conservé la vie pour la leur faire rendre dans ces lugubres combats. On forçait ainsi des pères, des fils, des frères, de s'égorger mutuellement, afin de désennuyer un Néron, et, mieux encore, un Vespasien et un Titus.
Et qu'on ne croie pas que ce spectacle fût particulier à la ville de Rome et qu'il ne comptât qu'un petit nombre de combattants. Dans toute l'étendue de l'Empire il y avait des amphithéâtres, et les rois et les gouverneurs, et les magistrats et de simples particuliers, donnaient des gladiateurs au peuple. C'est par millions qu'il faut compter les victimes de ce jeu cruel. Dans l'espace de cent vingt-trois jours, Trajan donna dix mille gladiateurs. A ces mêmes jeux, onze mille animaux parurent dans l'arène. Tant de bouches affamées auraient manqué de pâture, si les martyrs ne s'étaient heureusement trouvés pour fournir du sang et de la chair à ces armées du désert.
La loi romame étendait ses soins maternels sur toutes
ces bêtes de meurire ; elle défendait de tuer en Afrique les lions, les tigres, les panthères, et, dans les forêts de la Germanie, les loups et les ours, comme on défend de tuer les brebis mères des troupeaux. Le retentissement des glaives, les rugissements des animaux, les gémissements des victimes, dont les entrailles étaient traînées sur un sable parfumé d'essence de safran et d'eaux de senteur, ravissaient la foule. Au sortir de l'amphithéâtre, elle allait se plonger dans les bains ou dans les lieux de débauche.
Les festins particuliers étaient rehaussés par ce plaisir de sang; quand on s'était bien repu et qu'on approchait de l'ivresse, on appelait des gladiateurs. La salle retentissait d'applaudissements lorsqu'un des combattanls était tué*.
Cette cruauté de Rome païenne, ce mépris insultant de l'humanité, se manifestaient en bien d'autres manières. Dans cette vieille société, qui ne connaissait d'autre règle que le droit du plus fort, l'être faible était partout opprimé.
A commencer par la femme, je n'ose dire quel était son sort : oncroirait que je calomnie le genre humain. Et cependant l'histoire est là, écrite avec de la fange, pour attester l'horrible avilissement de la femme païenne. Naissant esclave de son père qui pouvait la tuer ou la vendre, et qui souvent usait de son droit, la fille païenne était enfin vendue à celui qui en Qu'Hait le plus haut
^ Chateaubriand.
prix *. Ne croyez pas qu'en devenant l'épouse de l'homme elle devînt sa noble compagne; elle restait son esclave, elle devenait sa propriété, elle perdait jusqu'à son nom ^. Chaque jour, exposée aux caprices et à la brutalité de son nouveau maître, vendue, flétrie, elle se trouvait trop heureuse si elle n'était pas enfin délaissée, et abandonnée à l'opprobre et à la misère ; c'était là son sort ordinaire. La polygamie, source fatale de jalousies cruelles, de haines, de meurtres et d'empoisonnements; le divorce, sacrement de l'adultère et cause d'inexplicables humiliations pour la femme, étaient autorisés par les lois^. Esclave dégradée du chef de la famille, quels égards, quels respects pouvait espérer de ses enfants la mère qui, d'un jour
' Histoire des lois sur le mariage et le divorce, par M. Nougarède, t. 1.
* Idem. — Cette condition de la fille est restée la même partout où le christianisme n'a pas exercé sa douce influence. Chez les Arahes du Delta, la formule de mariage est ainsi conçue : le père de la fille dit au futur : Je te donnerai une esclave pour faire ton ménage. Michaud, Corresp. d'Orient.
' Le principe du droit arbitraire do répudiation se trouvait placé dans le Code des douze Tables. L'abus de ce droit fut poussé jusqu'à l'extrême : les causes de divorce ne furent bientôt qu'une dérision. La femme de Serapronius était allée aux jeux publics sans sa permission; celle d'Antistius avait parlé tout bas à une affranchie mal famée, et Sulpitius avait trouvé la sienne sans voiîe dans la rue. Des délits si graves leur suffirent pour répudier leurs épouses. On en vint bientôt à des causes qui n'avaient pas même l'apparence d'un délit. A peine, disait Juvénal, le teint de Bibula commence-t-il à se faner, ses dents à perdre de leur blancheur, et ses yeux de leur éclat ; un affranchi se présente : Partez, lui dit-il, TOUS vous mouchez si souvent ! Hâtez-vous, nous attendons un nez moins dégoûtant que le vôtre.
à l'autre, pouvait être ignominieusement chassée du foyer domestique !
Telle était la femme, l'épouse, la mère dans le Paganisme, et telle encore elle est aujourd'hui chez les peuples idolâtres *; et pour qu'elle sache bien que c'est au Christianisme seul qu'elle doit les avantages dont elle jouit parmi nous, telle la femme redevient insen-
' Il suffit de savoir ce qui se passe en Turquie, en Chine, dans les Indes. Je ne sais combien d'ouvrages nous racontent la servitude et l'abjection de la femme dans ces contrées. 11 en est de même chez les Nègres de l'Afrique centrale. (Voy. Influence des femmes, par madame de Mongellaz; Institutions des peuples de l'Inde^ par M. Dubois; Voyage à Tomhouctou, par Caillé, /"oj^rles lettres des mi.ssionnaircs et les relations des voyageurs.) A l'heure où nous écrivons ces lignits, le joug de fer pèse encore sur les filles chinoises. Voici ce qu'on lit dans \ei Annales de la propagation de la foi, n. 50, p. 220, an 1837 :
« Les lois chinoises ne permettent pas de doter les filles. Les parents peuvent bien les vendre comme de vils animaux (la législation condamne ces horreurs, mais le gouvernement les tolère) ; ils peuvent même les faire mourir ; mais ils ne peuvent point les doter. Les garçons seuls héritent. S'il n'y a que des tilles, le biea passe de plein droit au plus proche parent en ligne masculine, à moins que le père de famille n'ait adopté un enfant raale, n'importe à quel degré de parenté il soit. Un préjugé barbare fait considérer le sexe comme une espèce dégénérée, inférieure à l'homme. C'est surtout dans la classe supérieure de la société que l'on aper- «,M>it mieux cet état de servitude et d'humiliation. 11 n'y a que la religion chrétienne qui, en Chine comme dans le reste de l'Asie, adoucisse le sort des femmes et leurdonne une plus grande liberté. On peut dire que le Christianisme leur a rendu, en quelque sorte, l'état civil. La différence entre les chrétiennes et les païennes est si sensible, que les Chinoi.«jjappellent la religion chrétienne la religion des fcmiiie.>. »
Il faudrait citer toute, l'histoire des peuples païens anciens et modernes, ■ si l'on voulait [raconter toutes les Iiiimiliation.s <!(• la femme que le christianisme n'a pas attrainhie l oy. l'ouvrage de M. Kougarède, fjté plus haut, t. I.
DK PERSÉVÉRANCE. 125
siblement chez les nalions et dans les familles où la religion perd son influence.
Jeunes personnes, épouses, mères chrétiennes, oh ! si vous saviez tout ce que vous devez au Christianisme, non, il n'y aurait pas assez de reconnaissance dans votre cœur pour le Dieu qui a été surtout votre Rédempteur. Pour vous, ne pas aimer le Christianisme, ne pas le pratiquer avec enthousiasme et dévouement, ce n'est pas seulement un crime, une horrible ingratitude, c'est un suicide.
De la femme descendons à l'enfant. L'enfant ! le petit enfant ! à ce nom, tout ce qu'il y a de tendresse dans notre cœur chrétien se réveille, et un respect reUgieux s'empare de notre àme, et les soins empressés, et les douces caresses sont prodigués à l'être chéri qui porte ce nom. En était-il de même dans Rome païenne? qu'était l'enfant à ses yeux? Ses lois jugeaient qu'avant de naître l'enfant n'appartenait point encore à l'espèce humaine, et elles autorisaient l'avortement * ; bientôt on autorisa le meurtre de tout enfant qui était venu au jour, mais qui n'avait pas encore touché le sein d'une nourrice. Auguste confirma cette jurisprudence par ses loisetparsonexemple^ Au meurtre de l'enfant avant ou après la naissance succédait l'exposition ^ : elle n'était
• Voy, la loi Falcidia, Digest., lib. 25, tit. 2.
^ Suétone, Vie d'Auguste. U ordonna que l'enfant dont sa fille Julie était enceinte serait étouffé aussitôt après l'accouchement de la mère.
'•" La loi permettait d'exposer les enfants sans aucune restriction: cet usage était général sous les empereurs, ^oj. Suétone, in Octai',, c. 65 ; in CaliguL, c. 5. — Tacite, lib. 5, Histor., c 5.
pas seulement permise par les lois ; dans certains cas, elle était même obligatoire . Pauvre enfant î tu n'es pas au bout de les peines. Une autre loi permettait au père de tuer ses enfants ^; une autre de les vendre, de les racheter et de les revendre jusqu'à trois fois-. La religion se réunissait à la loi pour opprimer cet être d'autant plus digne de compassion qu'il est plus faible : Tenfanl était une victime choisie qu'on immolait, qu'on égorgeait, qu'on brûlait en dansant et en chantant, à l'honneur de divinités monstrueuses. Cet horrible usage a fait le tour du monde ^.
Encore aujourd'hui, une abominable superstition condamne, dans l'Inde, une multitude d'enfants à une mort cruelle. Dans une province de la présidence de Madras, les fermiers et cultivateurs sont dans l'horrible habitude d'engraisser les enfants et de les tuer ensuite. Quand l'enfant vit encore, ils lui font des incisions dans le corps, en découpent des morceaux de chair qu'ils envoient dans les différentes parties de leurs champs et de leurs plantations, et laissent couler tout le sang du malheureux enfant sur la terre, avant qu'il meure, étant persuadés que la terre arrosée du sang tout chaud d'un enfant devient plus fertile. Des soldats anglais, envoyés dans un seul village, n'y trouvèrent
' C'était une loi des douze Table» dont voici le texte : Endo libc' ris justis jus vitœ et necis venumdandique potestas esto.
' Voy. Goguct, Origine des lois.
' Il existait chez les Cbananéens, chez les Carthaginois, chez les Gaulois, chez les Egyptiens; on la trouvé au Mexique, etc., etc. Vo)-. les histoires de ces différents peuples.
pas moins de vingt-cinq enfants confiés à des prêtres chargés de les engraisser, pour en faire plus tard l'infâme usage que nous venons de dire. Ainsi, le vieux Paganisme faisait de l'enfant une victime, le nouveau en fait un engrais ' !
Dans le Dar-Four, province d'Afrique voisine de l'Egypte, on immole encore chaque année deux enfants, pour obtenir des jours prospères et de belles moissons. 0 enfants ! rendez grâces au Dieu sauveur qui, pour vous arracher à tant de tyrannie, a daigné se faire enfant lui-même ; et nous aussi, hommes de l'âge mûr, rendons-lui grâces, car nous aussi nous fûmes enfants. Peutêtre en est-il plusieurs parmi ceux qui liront ces lignes qui ne doivent qu'au Christianisme le bienfait de l'existence et de la conservation. Aimons, pratiquons cette religion bienfaisante : partout où elle perd son influence, l'oppression de l'enfance, l'exposition et l'infanticide reparaissent.
Si les pères traitaient ainsi leurs enfants, quel devait être le sort des esclaves ? Et d'abord, il faut savoir que sur cent vingt millions d'hommes que comptait l'empire romain, il y avait moins de dix millions d'hommes libres. Telle était la liberté dans le monde païen. Qu'était-ce donc que l'esclave ? Le texte des lois va nous l'apprendre.
Suivant l'ignoble expression de la législation d'alors, l'esclave était une chose, estimable à prix d'argent, qui
« * Ce fait est consigné dans les journaux anglais de cette année.
128 CATÉCHISMli
devenait réellement l'objet d'un indigne trafic*. Les conditions de la vente de ces créatures humaines étaient réglées comme celles des bestiaux. Ceux qui vendent des esclaves, dit la loi, doivent déclarer aux acheteurs leurs maladies et leurs défauts ; s'ils sont sujets à la fuite et au vagabondage ; s'ils n'ont point commis quelques délits ou dommages ; si, depuis la vente, l'esclave a perdu de sa valeur; si, au contraire, il a acquis quelque chose ^
Immédiatement après ce titre vient un article sur la vente des chevaux et autre bétail, commençant de la même manière que celui sur la vente des esclaves. Ceux qui vendent des chevaux doivent déclarer leurs défauts, leurs vices et leurs maladies, etc. Or, pour qu'on sache bien que c'est le Christianisme seul qui a aboli cet usage, et qui l'empêche de se rétablir, il ne faut pas oublier qu'à Conslantinople, à Tunis, en Amérique, etc., se tiennent encore aujourd'hui ces marchés d'hommes.
Le maître avait droit de vie et de mort sur l'esclave, et il ne se faisait pas faute d'en user. Les cruautés exercées sur les esclaves font frémir : un vase était-il brisé, ordre aussitôt de jeter dans la rivière le serviteur maladroit, dont le corps allait engraisser les murènes favorites ornées d'anneaux et de colliers. Un maître fait, tuer un esclave pour avoir percé un sanglier avec
• La «U'Hailion Iéi:alo do l'p.'clave va niénie i»lu8 loin : I\'oii tnm vilis quuin ntiUtts : i\loins vil qye nul. « ILAxX. Ediles, lib. 21, tit. I.
un épieu, sorte d'arme défendue à la servitude *. Les esclaves vieux ou malades étaient abandonnés ou assommés; les esclaves laboureurs recevaient sur le front la marque d'un fer rouge, et après avoir été excités au travail durant le jour à grands coups de fouet, ils passaient la nuit enchaînés dans des souterrains % où ils ne recevaient l'air que par une étroite lucarne. Pour nourriture on leur distribuait un peu de sel. Le possesseur d'un esclave le pouvait condamner aux bêtes, le vendre aux gladiateurs, le forcer à des actions infâmes. Dignes émules de leurs maris, les Romaines livraient aux traitements les plus cruels, pour la faute la plus légère, les femmes attachées à leur service. Si un esclave tuait son maître, on faisait périr avec le coupable tous ses compagnons innocents.
Toutes ces lois sur l'esclavage furent couronnées par celle qui est connue sous le nom de sénatus-consulte Sillanien. Cette loi, qu'aucune expression ne saurait caractériser, qu'il eût fallu tracer en lettres de sang, fut rendue vers la fin du règne d'Auguste. Elle ordonnait que lorsqu'un maître aurait été assassiné, tous ceux qui se trouvaient alors sous le même toit, tous ceux qui n'étaient pas à une distance assez éloignée pour qu'il leur fût impossible d'entendre sa voix ou même d'apercevoir le danger qu'il courait, seraient livrés au dernier supplice. Elle défendait toute distinction en faveur de l'âge ou du sexe, et tout égard pour
' Cicer., in Ferr., v, c. 3.
* Ces souterrains se nommaient Ergaslula,
les motifs d'excuse dont on pouvait le moins contester l'évidence. Elle rejetait toutes preuves contraires : elle obligeait l'héritier du défunt, sous peine d'amende, à se porter lui-même pour accusateur des esclaves.
En conséquence de cette loi % Pédanius Secundus, préfet de Rome, ayant été assassiné dans sa maison, quatre cents esclaves furent impitoyablement conduits au supplice.
L'instinct de la cruauté romaine se retrouve encore à l'égard des prisonniers de guerre qui étaient ou réduits en esclavage, ou condamnés à combattre les uns contre les autres dans l'amphithéâtre ; quelquefois, à être immolés sur la tombe des vainqueurs ou sur l'autel des dieux ^.
La loi de haine et de barbarie qui régissait le monde païen s'appliquait à tout. Le créancier avait le droit de mettre en pièces le corps de son débiteur insolvable ^. Tout étranger était un ennemi : dans la langue de Rome païenne, étranger et ennemi s'exprimaient par le même mot. Traité en conséquence, l'étranger devenait une victime pour les sacrifices. Qui dira le sort des pauvres? Pour eux, pas un hôpital dans toute l'étendue de l'empire
' Tacite, ^/jnfl/,,lib. 14.
* Voyez Mœurs des Romains, par Nieupoort, lib. 4, p. 21; Encyclope'd., art. Druides.
' TertuU., ^pol., iv— Encore aujourd'liiii, dans l'Inde, le malheureux (jui ne peut payer une dette de trente francs devient esclave du criSancier, qui a le droit de le retenir dans les fers jusqu'à ce qu'il soit libéré. Annales de lu propag. de la fui, u. 51, p. 409.
romain ; on regardait comme un crime de les soulager*. A tant de barbarie on ajoutait la sanglante insulte"-; et quand leur vue fatiguait le riche voluptueux, on avait un moyen d^s'en délivrer: demandez -le à cet empereur qui, en ayant chargé trois vaisseaux, les fit couler en pleine mer^.
Telle était Rome au jour où le pêcheur galiléen y entra seul, à pied, sans autre appui que json bâton de voyageur et sa croix de missionnaire, pour prêcher dans celte immense Babylone la pauvreté, la pénitence, l'humilité, la charité, la fraternité de tous les hommes et leur égalité devant Dieu.
Il est donc vrai, sous l'enveloppe brillante d'une civilisation matérielle, parvenue à son dernier degré de développement, le monde païen n'était qu'un cadavre pourri dont l'infection montait jusqu'au ciel. Se faut-il étonner qu'il y eût bientôt dans les Catacombes de Rome un autre peuple qui, par des austérités et des larmes, appelât la création d'un autre univers? Dans notre prochaine leçon nous visiterons celte Rome souterraine.
• Mate meretur qui mendico dat quod edat ;
Nam et iUud quod dat périt, et illi producityitam ad raiseriam.
(Plaute, Trinian, act. 1, se. 2.) Platon veut qu'on chasse impitoyablement de sa république ces animaux impurs. De Legib., Dialog. 11.
* Nil babet infelix paupertas durius in se Quam quod ridiculos homines facit.
Juv., Sut. 3.
* Lact., de Mottib» persecutor.
PRIÈRE
O mon Dieu! qui êtes tout amour, je vous remercie de toute l'étendue de mon cœ|[^ d'avoir délivré le monde des ténèbres et des crimes de l'idolâtrie : faitesnous la grâce de vivre comme des enfants de lumière et de sainteté.
Je prends la résolution d'aimer Dieu par-dessus toute chose, et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu ; et, en témoignage de cet amour, je dirai chaque jour wwe prière pour la conversion des infidèles.
PETIT CA.TÉCHISME.
LE CHRISTIANISME ÉTABLI
(Premier siècle.)
Q. Quel était l'état du monde à la mort des ApAtres?
R. Voici quel était l'état du monde à la mort des ApAtres. La société païenne était usée de crimes et de débauches : dans son sein se formait une jeune société brillante de vertus. Rome était alors la capitale du monde, c'est là que le paganisme se montrait dans toute sa laideur.
Q. Dites-nous ce qu'était Rome en elle-même.
Jl. Rome était une ville immense qui comptait près de quatre millions d'habitants; chaque maison était un magnifique palais bâti en pierre qui résistait au feu.
et environné de portiques, de places publiques et de vastes jardins. On comptait à Rome huit cents établissements de bains et quatre cent vingt temples d'idoles, dans lesquels on adorait trente mille dieux. Un seul de ses amphithéâtres contenait quatre vingt-sept mille spectateurs assis à leur aise ; il était bâti en une espèce de marbre. Vingt-neuf voies pavées de larges dalles, et bordées de tombeaux de marbre revêtus d'or et de bronze, conduisaient de Rome dans les provinces.
Q. Quelles étaient les richesses de ses habitants ?
R. Les richesses de ses habitants passent tout ce qu'on en peut dire ; on en cite qui surpassaient en magnificence les plus grands rois. Les plus modestes avaient des tables dont les unes coûtaient vingt-cinq mille francs, les autres cent vingt mille. On en cite un qui mourut endetté de quatre-vingt-deux millions ; aussi rien n'égale leur luxe et leurs folles profusions.
Q. Quelle était leur religion ?
jR. Les Romains avaient adopté les religions de tous les peuples qu'ils avaient vaincus ; on voyait réunis à Rome toutes les superstitions grossières, toutes les hideuses divinités, tous les abominables sacrifices, et tous les mystères infâmes répandus sur toute la terre.
Q. Quelles étaient leurs mœurs ?
R. Leurs mœurs étaient telles, qu'on rougirait de le dire. C'est assez de savoir que tous les crimes les plus révoltants étaient autorisés par la religion, par le silence des lois, par la coutume, et qu'ils se commettaient pu-
bliquement par les enfants et par les vieillards, par les grands et par le peuple,
Q. Quelles étaient leurs lois?
R. Leurs lois étaient des lois de haine et de cruauté. L'oppression la plus dure pesait sur tout ce qui pouvait être opprimé : 1° sur la femme : elle était d'abord esclave de son père qui pouvait la tuer ou la vendre ; en se mariant, elle devenait l'esclave de son mari qui pouvait la vendre ou la renvoyer suivant ses caprices ; 2° sur l'enfant : les lois permettaient de le faire périr avant sa naissance ; elles l'ordonnaient même en certains cas ; elles permettaient de le tuer, de l'exposer, de le vendre quand il était né: la religion le choisissait de préférence pour l'égorger ou le brûler en l'honneur des dieux ; 3" sur l'esclave : on vendait les esclaves comme des bêtes, on les marquait sur le front d'un fer rouge ; pendant le jour, on les excitait au travail à grands coups de fouet; pendant la nuit, on les enfermait enchaînés dans des souterrains; on les faisait mourir pour la moindre maladresse ; 4° sur les prisonniers de guerre : tantôt on les égorgeait sur la tombe des vainqueurs, tantôt on les forçait de s'égorger entre eux dans l'amphithéâtre pour amuser le peuple ; toujours on les réduisait en esclavage ; 5" sur les débiteurs : la loi permettait au créancier de mettre en pièces le corps de son débiteur insolvable ; 6° sur les étrangers : on les regardait comme des ennemis qu'on immolait aux dieux dans certains endroits ; 7*^ sur les pauvres : on les appelait des animaux impurs ; on in-
sultait à leur .pauvreté, et pour s'en débarrasser un empereur en flt charger trois vaisseaux qu'il fit couler à fond en pleine mer. Telle était Rome païenne quand saint Pierre y arriva.
PRIÈRE
O mon Dieu ! qui êtes tout amour, je vous remercie de toute l'étendue de mon cœur d'avoir délivré le monde des ténèbres et des crimes de l'idolâtrie : faitesnous la grâce de vivre comme des enfants de lumière et de sainteté.
Je prends la résolution d'aimer Dieu par-dessus toute chose, et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu; et, en témoignage de cet amour, je dirai chaque jour une prière pour la conversion des infidèles.
Vr LEÇON.
LE CHRISTIANISME ÉTABLI. (1" sièclC, SUÏte.) Rome chrétienne. — Les Catacombes.
Au-dessous de cette Rome qui se montrait à la face du soleil comme une grande prostituée, éclatante d'or et de pourpre, mais ivre de sang et hideuse de crimes et de débauches, il existait, depuis la venue du pêcheur galiléen, une Rome souterraine habitée par quelques hommes du peuple. Il est temps d'y descendre et d'étudier ses habitants. Entrons sans crainte dans ses noires profondeurs; nous y serons en famille. Voici nos pères dans la foi, voici des Chrétiens. Ce peuple nouveau, destiné à renouveler un jour la face de la terre, est chargé maintenant de mettre dans la balance de la justice divine le contre-poids à celle masse d'iniquités dont nous venons de tracer la fatigante histoire.
Aussi à l'infâme religion do la vieille société, celte jeune société oppose une religion de sainteté ; à son orgueil infernal, l'humanité ; à son luxe, la modestie; à ses débauches, la tempérance et le jeûne ; à ses turpitudes, la pureté des anges ; h sa soif de l'or, la pauvreté volontaire ; à tous ses crimes, des prières et des larmes ; à ses lois de haine, d'esclavage et de cruauté, la loi de
charilé universelle. Avant de développer cette comparaison, éludions cette Rome nouvelle. Chose étonnante! à Jérusalem comme à Rome, le berceau du Chrislianisme fut un tombeau ; c'est du sein de la mort qu'est née la vie : belle image de la résurrection morale de l'univers par l'Evangile.
Donc cette Rome nouvelle, berceau du Christianisme en Occident, ce sont les Catacombes.
Représentez-vous une ville souterraine de plusieurs lieues d'étendue ; percée de rues nombreuses, larges, étroites, hautes, basses, qui se croisent en tous sens, comme un écheveau de fil emmêlé, avec des carrefours et des places de distance en distance, des chambres plus ou moins spacieuses, des puits et des citernes, des niches sans nombre taillées dans le tuf; représentez-vous cette ville immense illuminée par des milliers de lampes, et là des Chrétiens, nos modèles et nos pères, purs comme des Anges, obligés de se cacher pour se soustraire à la contagion et à la fureur de la vieille société ; offrant avec les mystères saints, leurs prières et leurs larmes, soit pour se préparer au martyre, soit pour obtenir le salut des persécuteurs superbes dont les chars dorés roulaient avec fracas au-dessus de leurs têtes; représentez-vous tout cela, laissez-vous aller aus émotions de la foi, et vous aurez une idée des Catacombes aux jours de l'Eglise naissante.
Le mot catacombe veut dire en général souterrain, cimetière, et il s'applique dans la langue religieuse à ces vastes excavations où les premiers Chrétiens cher-
chaient un asile contre les persécutions, et où ils enterraient les corps de leurs frères et des martyrs. Il y avait des Catacombes dans un grand nombre de villes, lellesqueNaples,Syracuse,Carthage, Alexandrie, etc.'; celles de Rome sont les plus fameuses.
Ces souterrains furent primitivement creusés pour l'extraction d'un sable volcanique nommé puzzolane, qui forme en grande partie le sol sur lequel Rome est bâtie, et qui fut de tout temps un des principaux éléments de ses constructions. A mesure que Rome prenait de l'extension et de l'éclat, l'extraction de la puzzolane donna lieu à des excavations de plus en plus considérables. Il en résulta d'amples souterrains, dans la direction desquels il fut nécessaire d'introduire une certaine régularité, un certain alignement, de laisser des piliers et des massifs pour soutenir les terres, de pratiquer des espèces d'aires ou des carrefours pour faciliter la circulation et le travail.
Dans le principe, ces souterrains ne formaient qu'une seule galerie haute et spacieuse. Nos pères durent en pratiquer de nouvelles, soit pour se soustraire plus sûrement aux recherches des persécuteurs, soit pour loger la multitude croissante des néophytes, soit cnlin pour déposer les corps plus nombreux des martyrs; mais comme ils ne disposaient ni du temps, ni de la liberté, ni des richesses des Païens, ces galeries sont plus petites cl moins belles que les premières. Dans certains endroits
' M. Ranu) Uochctic, Tableau des Catacombes, p. 22. Mamachi, rf«' Costtimi de' primithi cristiani, t. 2, 221.
on en trouve jusqu'à douze élayées les unes au-dessus des autres ; toutes avaient des issues par où les Chrétiens pouvaient entrer et sortir ' .
Néanmoins, comme il eut été très-dangereux et trèsfacile de se perdre dans ces ténébreux labyrinthes, la Providence, qui veillait sur l'Eglise naissante comme la mère veille sur son enfant au berceau, avait donné à nos pères des guides aussi sûrs que fidèles ; ces guides étaient nos pères eux-mêmes. Yoici l'explication de ce fait intéressant.
On sait que les premiers fidèles étaient généralement des hommes du peuple. Or, c'était dans cette classe que se trouvaient à Rome, et ailleurs, les ouvriers employés à l'extraction de la puzzolane. Mieux que personne, ils connaissaient la direction, les entrées et les issues des nombreux souterrains creusés aux portes et aux environs de Rome. Ils pouvaient en rendre tout à la fois l'accès facile à leurs frères, et les retraites impénétrables à leurs persécuteurs. C'est d'ailleurs un fait attesté par de nombreux actes de martyrs, qu'en divers temps de persécution, et particulièrement sous celle de Maximien, les Chrétiens furent condamnés en masse au travail des carrières, et c'est une opinion assez générale à Rome, que la construction des Thermes de Dioclétien fut le résultat de ce travail, dû en grande partie à des mains chrétiennes.
Ces fossoyeurs, occupés dans les Catacombes, rendirent d'immenses services à leurs frères. Aussi l'ordre
' Mamachi, ib.
des fossoyeurs ' formait dans la primitive Eglise une espèce d'ordre ecclésiastique ^. II était juste, en effet, que, dans les circonstances critiques où se trouvait l'Eglise naissante, sans cesse livrée aux persécutions et menacée de périls de toute espèce, une profession pénible, plus nécessaire et accompagnée de plus de dangers qu'aucune autre, constituât, en faveur de ceux qui ne craignaient pas d'en remplir les devoirs en tout temps et à tout risque, un titre honorable et sacré.
De la description des Catacombes, passons à leurs usages. D'abord elles servaient, comme nous l'avons dit, de retraite à nos pères. Aussitôt que l'édit de proscription était lancé, on les voyait, suivant le conseil du divin Maître, quitter leurs demeures et s'ensevelir tout vivants dans ces vastes cimetières. Là, prosternés autour du tombeau des martyrs, ils demandaient les uns pour les autres la grâce de les imiter ; là ils recevaient avec une ferveur que Dieu seul connaît le pain des forts et le vin qui fait germer lesVierges ; là, ceux qui n'étaient pas encore baptisés recevaient le premier de tous les sacrements; tous ensemble écoulaient avec respect les instructions de l'évêque, d ont le corps brillait quelquefois des stigmates dumarlj re. C'est ainsi que les enfants des Patriarches, assis sous le palmier du désert, écoutaient la voix du vieillard blanchi par les ans.
Il se rencontre effectivement dans presque toutes les
' Fossor.
- De Srp/(-i)i !;i<i(Hbus EccUstf, ouMtnjjc alfriliuc h s.iinl Jérôme.
Catacombes des salles ', quelquefois assez spacieuses, d'une forme plus ou moins régulière, qui n'ont pu servir que pour les réunions nommées Synaxes, ou pour la célébration des mystères sacrés.
Ces salles, habituellement privées de jour extérieur, étaient éclairées par des lampes suspendues à la voûte, dont quelques-unes y ont été trouvées en place dans ces derniers temps. D'autres fois ces lampes étaient insérées dans de petites niches qui s'y rencontrent aussi par centaines. Quelques-unes des salles en question recevaient le jour par une ouverture de la voûte donnant sur la campagne ^. On a des exemples de Chrétiens précipités vivants dans les souterrains de Rome par cette voie, et qui trouvaient ainsi la mort dans ces mêmes Catacombes où les attendait la sépulture.
Toutefois ces salles creusées dans les Catacombes, avec ou sans soupirail extérieur, avaient besoin d'être illuminées par la clarté des lampes, pour qu'on y pût accomplir en tout temps les devoirs de la piété et les mystères de la Religion. De là l'immense quantité de lampes trouvées dans les Catacombes ; de là aussi, sans nul doute ^, l'usage qui s'est maintenu dans l'Eglise des cierges allumés pour la célébration des saints Offices; usage vénérable qui rappelle encore aujourd'hui, à une époque où depuis tant de siècles le Christianisme pro-
* Cubicula.
"Cubicula Clara.
* M. Raoul Rochette, Tableau, p. 60; Prudence Peristeph., Hymn ii; saint Paulin de Noie, Po^'w.'xviil, v. 96-98.
fesse son culte à la clarté du soleil, ces temps d'épreuves et de misères où il se cachait dans les obscurités de la terre.
Indépendamment de ces salles plus ou moins spacieuses, taillées dans le tuf, quelquefois avec des gradins tout alentour pour la foule des fidèles, et des sièges adossés à la paroi principale et destinés sans doute au pontife qui présidait la réunion, avec des colonnes du même tuf qui soutiennent la voûte, il se rencontre dans les Catacombes de petits édifices en partie creusés, en partie construits, lesquels nous offrent indubitablement les premiers modèles d'Eglises chrétiennes qui se soient conservés sur la terre.
Il existe encore dans les Catacombes, aux endroits où l'on a trouvé des fontaines et des citernes, plus d'une disposition qui prouve que ces lieux avaient servi pour l'administration du baptême '. Ce seraient donc là les baptistères primitifs, de même que les temples souterrains dont nous venons de parler nous oflFriraienl les premiers modèles de basiliques chrétiennes.
Enfin on trouve dans les Catacombes des salles qui paraissent évidemment, d'après leur disposition et d'après la nature même des peintures qui les décorent, avoir servi à la célébration des innocents festins nommés Agapes.
Ainsi le premier usage des Catacombes fut de donner asile aux premiers Chrétiens durant les persécutions. On peut juger quelle vie de privations et de misères ils
' Arrin^hi, fioma subtcrr., t. 1, p. 348.
menaient dans ces retraites ténébreuses remplies de l'odeur des cadavres ; néanmoins nos pères aimaient mieux souffrir tout cela que de s'exposer au danger de perdre leur âme en perdant leur foi. Grande leçon pour leurs enfants!
Afin de s'encourager dans leurs épreuves, ils avaient peint sur les parois, gravé sur les tombeaux, sur les vases, sur les verres, sur les lampes, en un mot, sur tout ce qui servait à leur usage, les sujets de l'Ancien et du Nouveau Testament, analogues à leur position. Ceux qu'on rencontre le plus souvent sont les trois enfantsdans la fournaise, Daniel dans la fosse aux lions, Isaac sur le bûcher, où nos pères, soumis aux mêmes épreuves, voyaient tout à la fois une image de la réalité, un modèle à imiter, un motif de consolation et d'espérance; Noé, l'Arche, et la colombe portant à son bec le rameau d'olivier, touchante image de l'Eglise qui, quoique agitée par les persécutions, arrivera néanmoins au céleste port ; dans le Nouveau Testament, c'est le Sauveur dans les situations les plus propres à fournir des modèles de vertus chrétiennes, des images de gloire, des motifs de consolation et d'espérance. C'est le Christ multipliant tes pains; guérissant le paralytique ; rendant la vue à l'aveugle; ressuscitant Lazare, toujours et partout le Christ en bon Pasteur.
Dans ce qui constitue la partie purement décorative de ces peintures, rien que des sujets aimables et gracieux , des représentations de scènes pastorales, des agapes, des symboles, de fruits, de fleurs, de palmes et
de couronnes. Occupés senlemeni, au milieu des épreuves d'une vie si agitée et souvent d'une mort si terrible,
de la récompense céleste qui les altendail, nos pères ne voyaient dans la mort et même dans le supplice qu'une voie prompte et sûre pour arriver au bonheur éternel. Loin d'associer à celle image celle des tortures et des privations qui leur omTaient le ciel, ils se plaisaient à l'égayer de riantes couleurs, à la présenter sous des symboles aimables, à l'orner de pampres et de fleurs ; car c'est ainsi que nous apparaît l'asile de la mort dans les catacombes chrétiennes.
Admirable puissance du Christianisme ! pendant une si longue période de persécutions, sous l'influence habituelle d'impressions si douloureuses, nos pères, réfugiés dans les Catacombes, réduits à prier sur des tombeaux, et sans cesse occupés de devoirs tristes et sévères, n'ont cependant laissé dans ces cimetières, parmi tant d'objets sinistres, aucune image de deuil, aucun signe de ressentiment, aucune expression de vengeance; tout, au contraire, y respire des sentiments de douceur, de
bienveillatice et de charité. « Je me trompe fort*, ou
cette observation, qui résulte si positivement de l'examen des peintures chrétiennes, présente le Christianisme primitif sous un aspect aussi propre à lui concilier le respect et lamour, qu'aucun des traits de son histoire ou des monuments de son génie. »
Outre ces peintures, qu'on rencontre à chaque pas dans les rues de la Rome souterraine, comme on ren-
' Paroles de M. Raoul Rochetto. /v>)v=: aussi Mamachi, t.1, J.)r)-lf.4
contrait i\ chaque pas dans les rues de la Rome païenne les statues et les tableaux des divinités infâmes, on en trouve une infinité d'autres. A cette première époque, l'enseignement de la religion était entièrement vocal ; or, comme les Patriarches élevaient des monuments qui étaient des témoins toujours subsistants des miracles et des bienfaits dont le Seigneur les avait favorisés ; ainsi nos pères gravaient, peignaient, sculptaient toutes les vérités de la religion. Dans l'occasion, les Patriarches expliquaient à leurs enfants l'origine, le sens de ces monuments du désert ; de même nos pères expliquaient à leurs enfanis et se rappelaient à euxmêmes la signification des peintures et des sculptures dont ils étaient environnés.
Les principaux traits de l'Ancien et du Nouveau Testament s'y trouvent représentés ; le nom et la qualité essentielle de Notre-Seigneur se rencontrent partout. Il est figuré par un poisson, parce que les lettres qui composent le mot poisson, en grec, sont les initiales du nom de Notre-Seigneur : Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur \ Sous divers symboles, ils représentaient encore toutes les vertus chrétiennes, toutes les
« lyhi- Sur leurs bagues, leurs médailles, et sur une foule d'autres objets à leur usage, on trouve ce signe ^, qui se compose des deux lettres grecques P X, initiales du mot Christ. Ce signe sacré commence à reparaître sur plusieurs objets d'art modernes. Il a été conservé en Allemagne et en Suisse, où vous le voyez sur les gravures de piété, sur les autels, etc. Il est la traduction figurée de cette parole du lloi prophète : Dico ego opéra mea JRegi : Je dédie mes ouvrages à mon Roi.
T. V iO
saintes affections de l'âme qui aime son Dieu : le cerf, le cheval, le lion, le lièvre, la colombe, la vigne, leur rappelaient tour à tour le désir du ciel, l'ardeur dans la carrière de la vertu, la force contre le démon et le monde, la prudente timidité, l'innocence, la douceur et la tendre charité*.
Nos pères avaient un grand besoin que tout ce qui les environnait soutînt leur courage et animât leur vertu. Car, le croirait-on ? ils n'étaient pas toujours en sûreté dans leurs tristes demeures. La persécution à peine allumée, les Païens s'empressaient de leur interdire l'entrée des Catacombes. Si, malgré la défense, ils allaient y chercher un asile, les persécuteurs venaient les y assiéger ; ils les forçaient d'en sortir, des satellites placés à toutes les issues s'emparaient de ces innocentes victimes, et les traînaient brutalement devant les tribunaux. D'autres fois ils fermaient toutes les ouvertures, et les Chrétiens, ne pouvant être secourus par leurs frères, mouraient de faim et de soif ^. Ces lieux souterrains, qui avaient servi à cacher leur vie, cachaient aussi leur mort. Tel est le second usage des Catacombes.
En effet, on y trouve une multitude de tombeaux. Dans presque toutes les galeries, on voit cinq et jusqu'à six rangs de niches pratiquées dans le tuf et destinées à recevoir des corps. Il en est qui ne peuvent en contenir qu'un ; d'autres, plus grandes, en contiennent deux,
» TertnW.yScorpiac, c. 1, p. 488. Mamachi,i, 109-174. * Mamachi, t. 2, p. 221.j
trois et quatre \ C'est là que reposent en paix les restes sacrés des premiers héros du Christianisme; leur foi vive, leur tendre charité, respirent dans les ornements et les inscriptions de leurs tombeaux ^
Telle était la vie de nos pères dans les Catacombes ; tels sont les monuments qu'ils y ont laissés de leur séjour. Les jours d'épreuves qui affligèrent l'Église à sa naissance se succédèrent si rapidement, que la Rome souterraine fut la demeure habituelle des Chrétiens pendant trois siècles. Dans l'intervalle des persécutions, ils habitaient au milieu des Païens, dans les villes et dans les campagnes. Là, comme dans les Catacombes, ils répandaient la bonne odeur de Jésus-Christ, et retardaient de toute la puissance de leurs vertus la chute de l'Empire romain ^. Venez à nous, lui disaient-ils, ou vous périrez ; nous sommes les héritiers de l'avenir, nous avons les paroles de vie. L'Empire romain resta sourd à leur voix, et quand sonna l'heure de la vengeance divine, il ne fut plus qu'un vaste cadavre dont les peuples barbares vinrent se disputer les lambeaux *.
En attendant, nos pères faisaient, par la sainteté de leur vie, le contre-poids de l'iniquité païenne : aux erreurs grossières, infûmes, cruelles, avilissantes de l'idolâtrie, ils opposaient la religion de sainteté, de vérité et
* bisomum, trisomum, quadrisomum.
* Muratori, Thesaur. Inscript., t. 4, p. 915.
* Tertull., Jpol.
* El nunc, reges, intelligite, erudimini qui judicatis terram. Ps.2,
de charité dont ils furent les martyrs, et dont nous sommes les enfants.
A l'orgueil infernal de la vieille Rome, la Rome souterraine opposait l'humilité. Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur\ Cette leçon du Dieu de Bethléem et du Calvaire, toujours présente à nos pères dans la foi, était la règle de leurs sentiments et de leur conduite. Nous ne désirons, disaient-ils, ni d'être rois, ni d'être riches, ni d'être préfets de l'Empire ; loin de nous la pensée de courir les mers pour contenter une insatiable avarice ; nous sommes exempts de tout désir de vaine gloire *. Et leur conduite n'était que l'application littérale de cette noble profession d'humilité. Imitateurs du divin Maître qui se déclara le serviteur de ses propres disciples, et qui s'abaissa jusqu'à leur laver les pieds, les riches parmi les Chrétiens, loin de s'enorgueillir de leur fortune, s'empressaient de s'humilier devant les pauvres; ils leur lavaient les pieds, allaient les visiter, leur donnaient toutes sortes de témoignages d'estime et de respect, pour marquer l'humble opinion qu'ils avaient d'eux-mêmes ^.
Cette humilité, aussi sincère que profonde, régnait parmi tous les membres de la jeune société. Terlullien engage son épouse à ne pas se remarier avec un Païen, si lui-même venait à mourir. Parmi les raisons qu'il lui donne, il place la coutume générale des hommes et des
> Matth., viï.
* Tatian., Orat. contr. gcnt,, n. 11, p. 2o4.
' Epist. 1 ndTimolU., c. 6, v. 10.
femmes chrétiennes de s'humilier devant les pauvres : Quel mari païen, lui dit-il, voudra permettre à son épouse chrétienne de descendre aux carrefours, d'entrer dans les cabanes des pauvres, afin de visiter les frères et de leur laver les pieds ' ?
A Dieu seul nos pères rapportaient tout le bien qui était en eux; les louanges les faisaient rougir^. Pendant la cruelle persécution qui ensanglanta les Gaules, les glorieux martyrs de Lyon furent enfermés dans une obscure prison. Quelques-uns des frères étant venus les visiter, leur donnèrent le nom de martyrs, parce qu'ils étaient à la veille de verser leur sang pour Jésus-Christ; on expliquerait difficilement la peine qu'ils en ressentirent. Ah ! donnez, leur dirent-ils, ce nom glorieux à Notre-Seigneur, le premier des martyrs ; donnez-le à ceux qui ont souffert la mort pour la défense de la foi, et qui sont maintenant dans la bienheureuse patrie ; pour nous, vils et méprisables, nous ne le méritons pas ; obtenez-nous plutôt par vos prières la grâce d'arriver heureusement au terme qui est l'objet de tous nos vœux ^.
Au luxe effréné des Païens, nos pères opposaient une modeste simplicité ; vivant au milieu du monde, ils se conformaient aux usages qui n'étaient contraires ni à la piété ni à la religion. Ainsi chacun d'eux portait les vêtements convenables à son état et à son rang : les
' Lib. 2, ad Uxor., c. 4.
' Saint Just., Dialog. cum Tryph,, p. 245,
* Eusèbe,!. l,c. IL
hommes qui faisaient profession d'un genre de vie plus austère quittaient la toge et prenaient le manteau : c'était l'habit distinctif des Philosophes et des Ascètes*. Ceux qui conservaient la toge avaient soin, par leur gravité et leur modestie, de donner le bon exemple aux frères*.
Les personnes d'une classe inférieure, contentes de leur condition, n'affectaient aucun désir de paraître; simple et modeste, leur vêtement témoignait de la pudeur de leur âme et de la chasteté de leurs pensées : pour rien au monde elles n'auraient accepté des habillements offerts par les Païens, lorsqu'elles pouvaient y remarquer le m<Hndre signe de superstition ^.
Si des habits nous passons aux meubles, nous ne serons pas étonnés de ne trouver dans les maisons de nos pères ni luxe, ni vanité, ni ornements indignes de la modestie et de la simplicité dont ils faisaient profession. Les miroirs, les tableaux, les chaises, les tables, les lits, les vases qui servaient à l'ornement de l'habilation et à l'usage de la famille, témoignaient de l'humilité des maîtres et de leur éloignement pour toute espèce de faste. Au reste, voici, sur l'ameublement, quels étaient leurs principes :
Les vases d'or et d'argent, ainsi que les pierres précieuses, sont inutiles; ces choses ne servent qu'à éblouir
• On appelait ainsi ceux qui, vivant plus retirés du monde, s'exerçaient h une vie plus parfaite.
' Mamachi, Antiq. Christ., t. 3, p. 389. » Act. S. S. Perpct. et Felic. S. Cyp., dr Lftpsis, p. i22.
la vue. C'est aussi une vanité d'avoir des vases de cristal et de verre délicatement travaillés. Les chaises, les aiguières, les plats d'argent pour l'usage de la table, les tables de cèdre, d'ébène, d'ivoire, les lits dont les pieds sont d'argent ou d'ivoire, et les couvertures de pourpre ou d'autres couleurs, sont la marque d'une âme moileetd'un cœur efféminé; aussinous devons les retrancher absolument. Comment pourrions-nous croire que le luxe et l'orgueil nous sont permis, à nous qui suivons les enseignements de notre divin Rédempteur ? N'a-t-il pas dit : Vendez ce que vous avez, donnez-en le prix aux pauvres, et suivez-moi? Imitons doncle Seigneur, et rejetons bien loin de nous cette pompe qui passe comme l'ombre ; possédons ce qui est juste et tout ce qui ne peut nous être ôté : la foi en Dieu, la confession du nom du Seigneur qui a souffert pour nous, et la charité envers nos frères.
e Eh quoi ! si la cuvette est de terre, ne pourrons-nous donc y laver nos mains ? Ne pourrons-nous manger si la table qui porte notre pain n'a pas coûté son pesant d'or? La lampe n'éclairera-t-elle pas si elle est l'ouvrage du polier, et non de l'orfèvre? Pour nous, nous croyons qu'on dort aussi bien dans un lit modeste que dans un lit d'ivoire. Souvenons-nous que le Seigneur se servit pour manger d'un plat de nulle valeur ; qu'il fit asseoir ses Disciples sur l'herbe et leur lava les pieds, tant il était éloigné du faste, quoiqu'il fût le maître de toutes choses ^ >
» Clem. Alexand., Pœdag., c. 3, p. 156.
Comme on le voit, c'était toujours à l'exemple et aux leçons du divin Modèle que nos pères en appelaient des usages du monde et des désirs déréglés de la nature. Profonde philosophie du Christianisme, qui fait de la perfection d'un homme-Dieu la pierre de touche et la règle des pensées, des désirs et des actions de tous les autres hommes. Est-il étonnant que cette philosophie ait renouvelé la face de la terre ?
Aux débauches des Païens nos pères opposaient la tempérance et le jeûne. Vivre pour manger était la maxime de la vieille société, manger pour yîvre était le principe de la jeune. Suivant ce principe, nos pères étaient sobres dans le boire et le manger. Nonseulement ils ne connaissaient point ces excès de table qui déshonoraient les Païens, les moindres recherches de la sensualité leur étaient étrangères. Soutenir leur vie et acquérir les forces dont ils avaient besoin pour servir Dieu et le prochain, telles étaient les règles qui présidaient à leurs repas. Ainsi, ils faisaient choix des viandes les plus simples, plus propres à fortifier l'estomac qu'à flatter le palais. Ils étaient persuadés que les mets délicats, au lieu de nourrir l'homme, sont également nuisibles au corps et à l'âme *.
Celte sage sobriété qu'ils observaient dans leurs maisons, présidait également à leurs innocents festins nommés Agapes. Manger ensemble a été de tout temps et chez tous les peuples une marque d'amitié. Pour donner un témoignage sensible de cette tendre charité qui les
* Clem. Alexand., Ptedag., c. 1, 139.
unissait, nos nprpc ..'„ •
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"sages, le Chnsl/anismeapprenâ/en des fois les lampes ""'-, leur éffalit^ dpi--
, ^, ° ."Fairerent ces innocentes réunions. des Catfl^'.
^aus la primitive Eglise elles avaient lieu plusieurs
fois la semaine ; plus tard, elles furent réduites aux trois
époques mémorables de la vie de Ihorame : le baptême,
les noces et les funérailles K
Rien n'est plus intéressant que la description, donnée par les Pères, de ces repas à jamais célèbres, et dont le nom seul rappelle de si touchants souvenirs.
Tertullien, plaidant la cause des Chrétiens au tribunal de cette vieille société païenne qui ne voyait partout que des excès et des débauches, parce que elle-même ne pouvait vivre sans cela, disait : « Le seul nom de nos repas montre ce qu'ils sont. On les appelle agapes, ce qui en grec veut dire charité. Quoi qu'ils puissent coûter, nous y gagnons toujours par le bien qu'ils procurent. Par là, nous soulageons tous les pauvres. Loin de nous conduire à leur égard comme vous à l'égard de vos parasites, qui font gloire de vendre leur liberté pour s'engraisser à vos tables au prix de raille avanies, nous traitons les pauvres comme des hommes sur qui la Di-
'^Mamacbi, t. 3, p. 150.
• -t. .Uache ses regards avec le plus de complaisance, s'v passe par Vespril de religion qm l'amme. On
:;,tffre'^
luable qu'après avoir adressé une pr.ere à D.eu " L le qu autant qu'on a faim ; on boit, comme . comm" devaL.e quand on est chaste ; on se rassas e qu'on s'est lavé les mains €i^\L^^^^ P"^'' ^'^'^' ^''J lûmes, chacun est invité à chanter les louangt» ^ Dieu, qu'il tire des Ecritures ou qu'il compose de luimême : on voit par là combien il a bu. Le repas finit de même par la prière. On sort de là, non en troupes de gladiateurs, de bacchantes ou de débauchés audacieux, mais comme on y était entré, avec pudeur et modestie ; on sort d'une école de vertu plutôt que d'un souper. Nous sommes dans nos réunions les mêmes que dans nos maisons, tous ensemble les mêmes que chacun en particulier, ne faisant ni tort ni peine à personne '.»
N'est-ce pas une chose bien remarquable que ces repas de charité se soient spontanément établis parmi les sauvages des îles Gambier, tout nouvellement convertis à la foi? Ecoutons un de leurs missionnaires : « Dans celte même île de Taravaï, un jour de dimanche, nous vîmes nos sauvages arriver dès le matin, portant avec eux des vivres pour la journée : ils voulaient la passer tout entière avec nous. Au moment du repas, ils par-
' Apolng.^ c. 38. Minut. Fclix, p. 308. Lettre de Pline le Jeune à Trajan, lib. 10 , Epist. 98.,Mamachi, t. 2, p. 9'» et suiv.
(agèrent entre eux leurs petites provisions avec la plus grande cordialité. Nous fûmes témoins de ces nouvelles agapes avec un sensible plaisir; et, ce qui vous surprendra, c'est que nous n'avions jamais songé à leur recommander rien de pareil : cela est venu d'euxmêmes ; ils en ont pris l'idée dans une instruction sur la communion des Saints. Ces sortes de repas sont maintenant parmi eux une coutume ; ils les appellent communion. N'y a-t-ii pas là de quoi réjouir le cœur du pauvre missionnaire, sous les yeux duquel ces fêtes se passent avec toute la simplicité de la primitive Eglise ■? ^ »
S'abstenir de tout excès dans la nourriture n'était pas assez pour nos pères dans la foi ; leur divin Modèle jeûnant quarante jours au désert, les Apôtres jeûnant eux-mêmes, malgré leurs immenses travaux, la chair toujours prête à se révolter contre l'esprit, l'obligation d'aCTaiblir la vie des sens pour être m.embre d'une religion toute spirituelle, mais surtout la vieille société se plongeant chaque jour dans de nouvelles débauches qui demandaient une expiation nouvelle, toutes ces pensées étaient pour eux autant de motifs de se priver, même des choses permises. Outre le jeûne du Carême, ils jeûnaient plusieurs fois chaque semaine: ces jours-là. ils ne prenaient leur repas qu'après le coucher du soleil. « Le mercredi et le vendredi, disent Tertullien et Ori-
' Lettre de M. Honoré Laval, Annales de la Prop. de la foi, n. 56, p. 176.
gène, sont pour nous des jours de jeûne solennel '. » Pour l'Eglise de Rome, le samedi était encore un jour de jeûne. Quoi de plus touchant que son origine ! « Plusieurs anciens de Rome, écrit saint Augustin, croyaient que la coutume de jeûner le samedi à Rome venait de ce que saint Pierre, ayant à combattre Simon le Magicien le dimanche, avait jeûné le jour précédent avec toute l'Eglise de Rome ; et que ce combat ayant eu un succès si glorieux, on avait depuis retenu la même pratique K »
PRIÈRE
O mon Dieu ! qui êtes tout amour, je vous remercie d'avoir sanctiflé le monde en établissant l'Evangile ; faites-nous la grâce d'imiter l'humilité, la modestie et la tempérance de nos pères dans la foi.
chose, et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu; et, en témoignage de cet amour, je veux éviter toute recherche dans mes habits et dans mes repas.
■ Epist. 86, p. lie. T'oyez aussi Mamachi, t,2, p. 119.
» Tertull., lib. de Jejitn., c 14. Ot'is,., Homil. x in Levitir.
PETIT CATÉCHISME
LE CHRISTIANISME ÉTABLI
(Premier siècle.)
Q. Au-dessous de Rome païenne n'y avait-il pas une autre Rome ?
JR. Au-dessous de Rome païenne il y avait une autre Rome, une Rome souterraine habitée par les premiers Chrétiens. Celte Rome souterraine ce sont les Catacombes ; elles forment une ville de plusieurs lieues d'étendue. On y trouve des rues en grand nombre, des places, des carrefours et une multitude de tombeaux.
Q. Quelle est l'origine des Catacombes?
R. Voici quelle est l'origine des Catacombes. Le mot Catacombes veut dire souterrain, cimetière. On appelle ainsi ces vastes excavations où les premiers Chrétiens cherchaient asile durant les persécutions. Afin de ne pas endommager leur territoire, les Romains avaient creusé, pour bâtir leur ville, des carrières profondes, d'où ils tiraient une espèce de sable employé dans leurs constructions. Ce sont les Catacombes.
Q. A quoi servirent les Catacombes?
R. Les Catacombes servirent de retraite à nos pères. Aussitôt que l'édit de persécution était lancé, ils suivaient le conseil du Sauveur et se cachaient; ils se réfugiaient dans ces vastes souterrains. C'est là qu'ils priaient, qu'ils offraient les saints mystères, soit pour se
préparer au martyre, soit pour obtenir le salut de leurs persécuteurs. Pour s'encourager à souffrir, ils avaient peint et gravé les principaux traits de l'Ancien Testament analogues à leur position : tels que Daniel dans la fosse aux lions; les trois enfants dans la fournaise; Isaac sur le bûcher. Pour s'exciter à l'amour et à la confiance, ils avaient rempli leurs sombres demeures de peintures représentant Notre-Seigneur ressuscitant le Lazare, rapportant au bercail la brebis égarée ^ multipliant les paiiis. Afin d'avoir toujours devant les yeux les vérités et les vertus de la religion, ils avaient gravé une foule de symboles qui les leur rappelaient: le cerf, la colombe, la vigne, leur prêchaient le désir d'aller à Dieu, l'innocence et la charité.
Q. Les Chrétiens restèrent-ils longtemps dans les Catacombes?
R. Les Chrétiens restèrent longtemps dans les Calacombes, car pendant trois cents ans les persécutions se succédèrent rapidement; et pendant les persécutions nos pères n'avaient d'autre asile que ces souterrains. La persécution passée, ils revenaient sur la terre et habitaient parmi les Païens.
Q. Ouelle était leur vie ?
R. La vie de nos pères, surla terre comme dans les Catacombes, était une vie admirable de sainteté et d'innocence. A l'orgueil desPaiens ils opposaient l'humilité; ils ne désiraient ni do tre riches, ni de sortir de leur condi tion ; ils rapportaient à Dieu seul tout le bien qui était en eux. Au luxe des Païens ils opposaient une modeste simpli-
cité ; cette simplicité se faisait remarquer surtout dans leur habillement et dans leur ameublement.
Q. Continuez la même réponse.
R. Aux débauches des Païens ils opposaient la tempérance et le jeûne. La plus grande sobriété présidait à leurs repas particuliers, et même à leurs innocents festins, qu'on appelait agapes. Les agapes étaient des repas de charité que les premiers Chrétiens se donnaient entre eux : c'étaient les riches qui en faisaient tous les frais ; les pauvres y étaient toujours invités ; tous mangeaient ensemble, sans distinction, comme étant les enfants de la même famille. Le repas commençait et finissait par la prière. Nos Pères jeûnaient aussi, non-seulement le Carême, mais encore le mercredi et le vendredi de chaque semaine. L'Eglise de Rome jeûnait aussi le samedi, en mémoire du triomphe que saint Pierre avait remporté sur Simon le Magicien.
PRIÈRE
0 mon Dieu! qui êtes tout amour, 'je vous remercie d'avoir sanctifié le monde en établissant l'Evangile; faites-nous la grâce d'imiter l'humilité, la modestie et la tempérance de nos pères dans la fui.
Je prends la résolution d'aimer Dieu par-dessus toute chose, et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu ; et en témoignage de cet amour, je veux éviter toute recherche dans mes Mbits et dans mes repas.
160 CATÉCHISMi;
VIP LEÇON.
LE CHRISTIANISME ÉTABLI. ( 1" siècle, SUite.) Rome souterraine.
Aux infamies des Païens, nos pères opposaient la pureté des Anges. La sobriété et le jeûne sont les gardiens de la plus aimable des vertus; la raison, la philosophie même païenne, l'expérience en sont d'accord. A défaut d'autres témoignages, cela seul suffirait pour établir la chasteté parfaite des premiers Chrétiens; mais nous avons d'autres preuves : c'est la vieille société ellemême qui nous les fournit : elle était forcée de reconnaître que le Christianisme rendait chastes ceux qui le pratiquaient, et que la pudeur était la plus chère vertu de nos aïeux.
TertuUien, rapportant les propres paroles des Païens, leur disait : e En parlant de tels et tels que vous avez connus, et qui avant leur conversion au Christianisme s'étaient signalés par une vie dissipée, dissolue, scandaleuse môme, vous cherchez à les décrier par de satiriques rapprochements qui tournent ci leur éloge, tant la haine est maladroite ! Vous dites : Voyez celte femme, comme elle était roquette ! comme elle était aga-
çanle ! Voyez ce jeune homme : comme il était voluptueux, coureur de plaisirs ! Quel dommage qu'ils se soient faits Chrétiens ! Vous ne voyez pas que vous faites à leur religion l'honneur de les avoir changés. Naguère, ajoutait l'éloquent apologiste, en condamnant une Chrétienne à être exposée à l'infamie plutôt qu'aux lions, vous avez prouvé que la perte de la pudeur, est pour nous un supplice plus atroce que toutes les tortures et la mort même *. »
Il y eut dans la suite de nombreux exemples de femmes chrétiennes que les juges menaçaient, comme dernier moyen de leur faire abjurer la foi, de les exposer dans des lieux de. débauche. Plus lard, lorsque les Barbares du Nord arrivèrent à Rome, ils y trouvèrent le même amour pour l'angélique vertu. Quelles femmes il y a parmi les Chrétiens ! s'écriaieut-ils dans leur admiration.
La jeune société avait un si tendre amour pour la pureté et la continence, qu'un grand nombre consacraient à Dieu leur virginité. Chose miraculeuse ! Auguste pouvait à peine, dans l'immense Rome, trouver six Vestales % et voilà que des milliers de vierges ^ fleurissaient
' ^pol., c. 3, id. snb.fin.
* Les Vestales étaient des vierges païennes dévouées au culte de la déesse Vesta : elles pouvaient se marier à l'âge de trente ans ; on en comptait six seulement. Sur ce petit nombre on en compte, pendant la durée de leur règne, qui fut d'environ mille ans, on en compte dix-.'scpt qui furent condamnées au dernier supplice pour avoir violé leur vœu. Un bien plus grand nombre en furent soupçonnées, tant il est vrai que la pureté est une vertu qui ne croît que dans la vraie religion.
'" Plebem piidori.i, comme dit saint Ambroise.
comme des lis sans lâche dans le petit champ de l'Éghse.
Ceuï qui entraient dans l'état du mariage y gardaient
dans toute sa perfection la chasteté conjugale; il était
extrêmement rare de les voir passer à de secondes
noces *.
L'admirable pureté de hos pères se manifestait dans tout leur extérieur. Rien n'était plus frappant que le contraste de la modestie des femmes chrétiennes avec les parures et la recherche des femmes païennes : celles-ci se peignaient le visage avec du fard, se parfumaient les cheveux et chargeaient leur tête d'or et de perles; les femmes chrétiennes, d'un maintien réservé et modeste, ne sortaient jamais sans être voilées ; leur voile ne les quittait pas même dans l'église, surtout si elles n'étaient pas mariées*; il était rare de voir dans leurs cheveux la moindre chose qui sentît le luxe ou la vanité. Du reste, elles sortaient rarement ; leur retraite était même pour les Païens un sujet de moquerie. Mais nos pères leur répondaient : Vous ne parlez j qu'avec dérision de nos vierges qui vivent dans la retraite, dont les mains sont occupées à filer la laine et la bouche à chanter des cantiques sacrés ; eh ! rougissez, || rougissez, vous qui avez élevé des statues à toutes les femmes qui se sont rendues célèbres par le débordement de leurs mœurs '.
Les hommes ne portaient point la chevelure longue,
* Mamachi, t. 2, 12C132.
* Tertull., tir Ornât, inulter., lib. 2, c 4; et de Veland.virginib., c. 2. Clem. Alexànd., Pœdag,, I, 3.
» Tatian, Contr. gent.fP, 16».
mais ils la coupaient : leurs portraits trouvés dans les Catacombes en sont une preuve visible. La plupart, surtout en Orient, portaient la barbe, mais sans aucun apprêt; ils avaient en horreur la sotte vanité des Païens, qui teignaient la leur, afin de paraître plus jeunes et plus beaux'.
Modestes dans leurs habillements, nos pères ne l'étaient pas moins dans leurs regards et dans leurs discours; on n'entendait parmi eux ni paroles obscènes, ni propos équivoques, ni bouffonneries, ni aucun de ces chants légers dont un grand nombre aujourd'hui se font si peu de scrupule. Cette pureté angélique, cette modestie qui ne se démentait en rien, jetaient les Païens dans un étonnement extraordinaire ; ce fut, pour une multitude d'entre eux, l'occasion de leur salut ^.
A la soif insatiable de l'or qui dévorait les Païens, nos pères opposaient la pauvreté volontaire. La Rome des Empereurs n'était qu'un vaste bazar où tout se mettait à l'encan, parce que tout se vendait : l'honneur, l'innocence, la probité, la vie ; l'Empire lui-même fut mis aux enchères par la garde prétorienne, et l'Empire trouva un acheteur. Dans cette vieille société, l'or était tout, parce que l'or est la source des plaisirs, et les plaisirs étaient la vie de cette monstrueuse agrégation d'hommes. De là les meurtres, les empoisonnements.
* Voyez Ronia subterr. de Bosio ; les ouvrages de Bottari et d« Boldetti.
* Tatian., Contr. Grœcos, n. 29. Saint Jast., Jpol. i, n. 14; id., D. 12.
les révoltes et les abominations de toute espèce qui souillent chaque page de son histoire.
Il en était tout autrement dans la jeune société. Fille d'un Dieu né dans une étable et mort sur une croix, elle réglait ses sentiments et sa conduite sur les exemples de son divin fondateur; son amour pour la pauvreté allait jusqu'au dépouillement volontaire. Contents du nécessaire, nos pères donnaient le surplus de leurs biens à l'Église, afin de soulager les veuves, les orphelins et les autres pauvres quels qu'ils fussent ; entre eux, tout était en commun. Riches de leur foi et de leurs espérances, ils avaient un souverain mépris pour tout ce qui passe *. Cet admirable détachement faisait tout à la fois leur bonheur et leur gloire.
c Vous nous reprochez d'élre pauvres, disaient-ils aux Païens ; mais la pauvreté est un titre de gloire plutôt que d'humiliation; la frugalité, dont elle est la source, forlifie l'Ame, comme l'abondance l'énervé. D'ailleurs, comment pouvez-vous appeler pauvre celui qui n'a besoin de rien, qui ne désire rien de ce qui apporlicnt à autrui, et qui a Dieu pour trésor? Au contraire, on est pauvre quand, avec beaucoup de richesses, on eji souhaite encore davantage. Pour vous dire toute notre pensée, quelque pauvre qu'on soit, toujours l'eston moins qu'en venant au monde. Les petits oiseaux naissent sans patrimoine, et chaque jour fournit à leur subsistance. Toutes les créatures sont faites pour nous, nous en jouissons, quoique nous ne les désirions pas. Ce-
' Liician., Samns. dial. peregrin., n. 1.'*.
lai qui voyage est d'autant plus à l'aise qu'il porte moins de bagage. Ainsi, dans la roule de la vie, le chrétien est le plus heureux: des hommes : la pauvreté le décharge et il ne sent pas le poids des richesses. Nous demanderions à Dieu des richesses, si nous les croyions bonnes à quelque chose : que lui coûterait-il de nous en accorder, lui à qui tout appartient? mais nous aimons mieux les mépriser que d'avoir à les régler. Xos seuls désirs sont l'innocence et la résignation, parce que iious aimons mieux être vertueux que prodigues. Les riches sont esclaves de leur or; ils le regardent plus souvent que le ciel ; c'est une folie. Pour nous, nou3 sommes sages, parce que nous sommes pauvres, et nous enseignons à tous la manière de bien vivre et de régler leurs mœurs ^ »
A tous les crimes de la vieille société, la société nouvelle opposait ses prières, ses larmes, une sainteté parfaite. En voici la preuve dans Ihistoire de ses actions de chaque jour.
Nospèresse levaient de grand mûlin. Leur première action était le signe adorable de la croix ; ils le répétaient fréquemment dans le cours de la journée. A leurs yeux, c'était l'arme la plus redoutable à l'ennemi du genre humain. Nous marquons notre front du signe de la croix, disaient-ils, afln que le démon, voyant l'étendard du grand Roi, recule épouvanté ^ Cet usage salutaire
' Minut. Fclix, Oct., p. 331-123; id. Lact,, DU. InU.^ lib. 7, c. 1, p. 517.
* TertuU., de Cor. mil.., c. 4. Orig., in Ezech. Lact., Div. Instit., lib, 4, c. 26. S Cyril. Hieros., Catech., xin, p. 28.
était commun à tous les fidèles sans exception ; les pieuses mères l'apprenaient avant tout à leurs enfants.
Lorsqu'ils étaient habillés, ils se lavaient les mains et le visage : la propreté était pour eux une vertu. Ils se lavaient encore avant de se mettre en prières. La famille se réunissait dans une chambre destinée à ce saint usage ; on commençait les prières du matin par le signe de la croix; elles duraient assez longtemps. Nos pères étaient persuadés que le malin était le moment le plus convenable pour offrir au Seigneur le sacrifice de louanges ^
Si un seul Chrétien se trouvait dans une maison, il n'était pas moins fidèle à sa pxière. Après avoir fait le signe de la croix, il remerciait Dieu de lui avoir conservé la vie du corps et de l'âme pendant la nuit précédente, et le suppliait de lui continuer sa protection et ses faveurs durant le jour qui commençait. C'était un enfant qui, chaque matin, venait familièrement demander à son Père céleste son pain de chaque jour ; (c'était un voyageur qui venait demander le viatique nécessaire pour continuer saroute. Dans les maisons chrétiennes, c'était le père de famille qui faisait la prière, les autres l'accompagnaient de cœur.
Nos pères priaient plusieurs fois le jour, car quoiqu'ils fussent persuadés que la vie du Chrétien doit Ctre une prière continuelle, ils avaient néanmoins destiné
' Ori},'., in Ezech., p. 238. Tcrtull., lib. de Oral., c. 11, p. 133. Saint Chrysost., Homil. 43, in I Cor., n. 4. Saint Basil- Epist. 2, ad Gregor-, n. 2.
certaines heures à la prière, parce que les occupations extérieures et la faiblesse de notre esprit nous empêchent trop souvent de penser à Dieu ^
Voici quelle était leur attitude en priant. Ils étaient à genoux, la tête nue, les bras étendus et les yeux levés vers le ciel, c Nous prions, dit Tertullien, les yeux levés au ciel, les mains étendues, parce qu'elles sont pures ; la tête découverte, parce que nous n'avons point à rougir ; sans personne qui nous trace des formules de prières, parce que c'est le cœur qui prie. ^ Rien de plus touchant que l'usage de prier les mains étendues. Nouveau Jésus-Christ, le Chrétien imitait par là son divin Modèle expirant sur la croix; c'était l'expression de son entier dévouement, c Tandis que nous prions les mains étendues, ajoute Tertullien, déchirez-nous, si vous voulez, avec des ongles de fer, attachez-nous à des croix, faites-nous consumer par les flammes, plongez le glaive dans noire sein, livrez-nous aux animaux dévorants, le Chrétien priant vous témoigne, par sa seule attitude, qu'il est prêt à tout endurer \ »
Ils se tournaient vers l'orient. Comme le soleil levant apporte la lumière aux mortels, de même l'apparition du véritable soleil de justice. Notre Seigneur Jésus- Christ, dissipe les ténèbres du monde et éclaire tout homme venant sur la terre. En se tournant vers l'orient
• Prud., Hym. Cuthem., p. 30. Clem. Alexand., Strom , lib. 7, p. 722.
• Tertull , >po/ , c. 30.
pour prier, nos pères exprimaient l'espérance et le désir d'être éclairés par le divin Soleil *.
Pendant la prière leur extérieur était parfaitement composé, mais sans nulle affectation. A peine prosternés, ils élevaient leur esprit à Dieu, et, pénétrés du sentiment de sa présence, ils lui parlaient comme s'ils l'avaient vu de leurs yeux. Celte pensée produisait en eux un profond sentiment d'humilité. Ils délestaient leurs offenses du fond de leur cœur, pardonnaient à leurs ennemis, étouffaient toute afl'eclion peu chrétienne; ils demandaient surtout les biens de l'âme, se mettant peu en peine des biens du corps. A ces actes d'humilité, de repentir et d'adoration, succédait la considération de la grandeur infinie de la majesté suprême qu'ils glorifiaient par Jésus-Christ notre Sauveur. Venaient ensuite des demandes affectueuses pour eux, pour leurs parents, pour leurs amis et même pour leurs ennemis : ils savaient qu'un Chrétien ne doit pas se contenter de pardonner à ceux qui lui veulent ou lui font du mal, mais encore qu'il doit prier pour eux -.
Ils finissaient comme ils avaient commencé, en glorifiant le saint nom de Dieu par le signe de la croix. Toute la famille se levait, et, modestement vêtue, se disposait au saint sacrifice. Avant de sortir de la maison chacun faisait de nouveau le signe de la croix et se rendait à l'église. Conformément aux instructions du divin
' Clem. Alexand., ubi supra. Ori{;., lib.dc Oral., u. .il. Aiiclor fjuœst. et resp. ad orthod. inter opéra, S. Jiist., resp. li'S. * Orig., ubi supra, n. 8, et 33. Saint C>p., Ub. de Oral. p. 10".
DE l'EUSÉVÉKAiNCi:. 169
3Iaître, nos pères croyaient que les prières en commun étaient beaucoup plus efficaces et plus agréables à Dieu ; ils entendaient la messe et communiaient tous. Israélites vigilants, ils avaient soin de venir chaque malin recevoir la manne du Ciel, persuadés qu'il est impossible sans son secours de traverser le désert de la vie. Le temps de la messe était occupé par la prière, l'explication de l'Ecriture et le chant des psaumes.
Après la messe ils rentraient dans leurs maisons sans tumulte, mais avec recueillement et modestie. On avait grand soin de répéter à ceux qui n'avaient pu assister à la réunion, et surtout aux petits enfants, les instructions des prêtres. Ces devoirs accomplis, devoirs qui seront toujours aussi doux que sacrés pour les familles chrétiennes, nos pères se rendaient à leurs occupations. Ils exerçaient indistinctement tous les étals honnêtes et licites. 11 ne faut pas s'imaginer que pour avoir renoncé au Paganisme, ils demeurassent inutiles ou étrangers à la société. Il y avait des Chrétiens dans toutes les conditions. Comme les Apôtres n'avaient pas quitté la pèche après leur vocation à l'apostolat, de même les premiers Chrétiens conservaient après leur conversion les états qu'ils exerçaient auparavant; ils ne les quittaient que lorsqu'ils y trouvaient du danger pour leur salut.
« Nous ne sommes que d'hier, disait Tertullien, et nous remplissons toute l'étendue de vos domaines, les villes, les forteresses, les colonies, vos bourgades, vos conseils, vos camps, vos tribus, vos décuries, le palais,
le sénat, le forum : nous ne vous laissons que vos temples *. Vous osez dire, ajoutait le même Apologiste s'adressant aux Païens, vous osez dire que nous sommes inutiles à l'Etat; comment? Habitant avec vous, sans nulle différence pour la manière de se nourrir, de s'habiller; avec les mêmes meubles, les mêmes besoins, car nous ne sommes point des Brachmanes, des Gymnosophistes de l'Inde qui habitions les forêts et nous isolions du commerce des hommes, nous n'oublions pas de payer à Dieu le tribut de la reconnaissance pour toutes les œuvres de ses mains, et nous ne rejetons rien de ce qu'il a fait ; seulement, nous avons soin de n'en pas user avec excès et sans besoin, nous ne nous passons pas plus que vous des choses nécessaires à la vie.
> Comme vous nous nous rendons au forum , aux marchés, aux bains, aux foires publiques, dans les boutiques, dans les hùlellcries ; nous naviguons avec vous, nous portons les armes, nous cultivons la terre, nous commerçons, nous exerçons les mêmes professions que vous ^. >
Nous trouvons en effet des Chrétiens dans tous les états: dans la jurisprudence, Minutius Félix, les sénateurs Hippoly te et Apollonius; dans l'art oratoire, Qua- ^ drat, Aristide, Athénagore, saint Justin, Tertullien; dans la médecine, saint Luc, saint Cômo et saint Damien; dans l'art militaire. Corneille, la légion Fulmi-
' ÀpoL, XXXVII.
• Id.y n. 42.
nante, la légion Thébaine, un célèbre capitaine, nommé Marins, dont voici l'inscriplion trouvée dans les Catacombes : Ici repose en paix Marins, jeune capitaine de l'empereur Adrien; il a vécu assez longtemps, car il a donné son sang et sa vie pour Jésus-Christ ; ses amis au milieu des alarmes lui ont placé cette pierre '. On trouve encore un plus grand nombre de Chrétiens dans les professions moins relevées; pauvres pour la plupart, ils gagnaient leur vie du travail de leurs mains : ils étaient forgerons, potiers, faiseurs de lentes, tisserands, charbonniers, laboureurs, tailleurs, menuisiers, cordonniers, pêcheurs \ Tous les états ont eu des Saints.
Dieu l'a voulu, afin de nous apprendre 1" que la Religion est assez puissante pour sanctifier toutes les professions et toutes les conditions ; qu'il n'est pas nécessaire de se retirer dans la solitude pour faire son salut; 2" que si nous voulons nous sauver dans notre état, il faut imiter ceux qui ont eu le bonheur d'y trouver leur sanctification. Entrons dans les vues de cette aimable Providence, et voyons comment nos pères s'acquittaient de leur travail. Que leur exemple nous serve de leçon.
Le signe de la croix précédait toujours leur travail, et le chant des cantiques sacrés l'accompagnait souvent. La bonne foi, l'ardeur, la patience y présidaient; on ne connaissait pas dans tout l'Empire de personnes plus pures et plus probes que les Chrétiens.
• Mamacbi, ytntiq. Christ, t. 1, p. 430. Voyez aussi dans un autre ouvrage du même auteur : De' costumi de' primithi Christiani, t. 2, p. 50 et suiv., un Catalogue plus étendu de Gbrétieos de divers états.
i'l2 CATÉCHISME
Vers midi les travaux étaient suspendus ; c'était Theure du repas. Avant de se mettre à table, ils faisaient de nouveau le signe de la croix en invoquant le nom du Seigneur. Avant de nourrir le corps, ils regardaient comme une chose juste et convenable de nourrir l'âme; c'est pourquoi ils lisaient quelques passages de l'Ecriture sainte. La lecture finie, ils faisaient le signe de la croix sur les viandes, sur le vin et sur l'eau, et, après une courte prière, ils commençaient leur repas.
Voici la formule de cet antique Benedicite, nous en devons la conservation au célèbre Origène : a 0 vous qui donnez la nourriture à tout ce qui respire, faitesnous la grâce d'user saintement de ces mets que votre miséricorde nous a préparés.Yous avez dit, ô mon Dieu! que quand vos Disciples boiraient quelque liqueur empoisonnée ils n'en ressentiraient aucun mal, pourvu qu'ils aient soin d'invoquer votre nom, car vous êtes infiniment bon et infiniment puissant ; ùlez donc de cette nourriture tout ce qui pourrait nuire au corps et à l'âme ce vos enfants '. >
S'il >e trouvait là quelque prêtre, c'était à lui qu'appartenait la bcnédiclion de la table '-. Pendant le repas on chantait des cantiques sacrés. Ce touchant usage, qui marquait l'innocence des mœurs et la joie de la bonne conscience, avait encore l'avantage de tenir l'âme élevée à Dieu et de prévenir toute parole oiseuse. Aussi, les évéques et les prêtres recommandaient-ils aux pères
' Lib. 2, m Joftn., p. 36.
' yoyez Dom Ruinart, martyre de saiot Théodote. p. 299.
SE PERSÉVÉRANCE. l73
de famille d'apprendre des hymnes et des cantiques à leurs femmes et à leurs enfants, afin qu'ils les chantassent, non-seulement en filant leur laine et tissant leur toile, mais encore en prenant leur nourriture *.
Le repas finij ils rendaient grâce au Seigneur, chantaient des cantiques sacrés et lisaient encore quelques passages de la Bible \ L'heure étant venue, chacun retournait gaiement à son travail ou à différentes œuvres de charité ; visiter les frères emprisonnés pour la foi, recevoir les étrangers, leur laver les pieds, leur préparer à manger, distribuer des aumônes et assister les malades ^.
Vers les trois heures, ils faisaient de nouvelles prières. Tel était, sous ce rapport, l'ordre de leur journée. Le matin à la pointe du jour, à neuf heures, à midi, à trois heures, ils recouraient au Seigneur par de ferventes prières. Nos pères étaient persuadés que plus on demande à Dieu son assistance et son secours, plus on est assuré d'obtenir la victoire des tentations et le succès de ce qu'on entreprend ^. De retour dans leurs maisons, les parents instruisaient leurs enfants. En échange de leur tendresse vraiment chrétienne, les pères et mères recevaient l'obéissance, le respect, les marques les moins équivoques d'une piété vraiment filiale ''.
• Clem. Alexand., Strom., lib. 7, p. 728. Saint Chrysost., in Psol. XL, n. 2, j). 132.
• Tertull., ApoL, xL. Foyez aussi Cave, de Relig, et morib. veter. Chris f., t. 1, p. 297.
' Tertull. , lib. 2, ad Uxor, c. 4.
■* Clem. Alexand., 5//-o/n., lib. 7, p. 722.
• Tertull., rfc Cor. mil. c. 11.
Avant le souper, on lisait les saintes Ecritures, et, comme au dîner, on chantait des hymnes et des cantiques. Le repas fini, on rendait grâces et on lisait encore les saints livres. Avant de prendre son repos, toute la famille faisait de nouveau le signe de la croix suivi de la prière; on faisait encore le signe adorable sur le lit, et on se couchait avec modestie pour prendre le sommeil nécessaire \
Pour éviter toutes les illusions du démon nocturne, ils se levaient à minuit et passaient quelque temps en prières^
Telle était la vie de nos pères. Quand on nous prop'se de rimiler, nous répondons : Ce n'est plus l'usage ! Vraiment, ce n'est plus l'usage de vivre en Chrétien ; sans doute parce que ce n'est plus l'usage de mourir en Saint. Ce n'est plus l'usage! mais ce n'est pas sur l'usage que nous serons jugés, c'est sur l'Evangile. Jésus- Christ, nous dit TertuUien, ne s'appelle pas l'usage, mais la vérité; et la vérité ne change pas. Dès lors, Chréliens, que nous reste-t-il? ou changer de nom, ou changer de mœurs ^.
Tant de vertus parmi des hommes du.peuple excitaient tour à lour la fureur et l'admiralion de la vieille société païenne; nous parlerons plus lard de la manière atroce dont elle persécuta nos pères; consignons ici l'hommage éclatant qu'elle rendit à leur sainteté; c'est un
• TertuU., de Cor. mil., cil- « Tertull., 1. 2, ad Uxor, c. 5.
* Aut muta noinen, aut muta morea.
DE PERSÉVÉRANCK. 175
persécuteur même des Chrétiens que nous allons entendre.
Pline le Jeune, gouverneur de Bythinie, trouva dans sa province un si grand nombre de Chrétiens, qu'il fut embarrassé de la manière dont il devait se conduire à leur égard ; il consulta l'empereur Trajan. Voici la lettre qu'il lui écrivit :
« Je me fais un devoir, seigneur, de vous soumettre toutes les afTaires douteuses ; car qui peut mieux fixer mon incertitude ou instruire mon ignorance? Je n'ai jamais assisté au procès des Chrétiens, c'est pourquoi je ne sais ce que l'on y punit ou ce que l'on y recherche. Voici mes grands sujets de doute : faut-il faire une différence entre les âges? les plus tendres enfants ne doivent-ils point être distingués des grandes personnes? Faut-il pardonner au repentir, ou bien est-ce un crime ineffaçable d'avoir été Chrétien? Est-ce le nom sans autre crime, ou bien sont-ce les crimes attachés à ce nom qu'il faut punir?
» Jusqu'ici, voici la conduite que j'ai tenueenvers ceux qui m'ont été dénoncés comme Chrétiens : je lésai interrogés s'ils étaient Chrétiens; quand ils l'ont avoué, je les ai interrogés une seconde et une troisième fois, les menaçant du supplice, et quand ils ont persévéré, je les y ai fait conduire; car je n'ai pas douté, quel que pût être ce qu'ils avouaient, qu'on ne dût punir leur opinicllrelô et leur obstination inflexibles. Il y en a eu d'autres tenus de la même folie, que j'ai notés pour
être renvoyés à Rome, parce qu'ils sont citoyens romains.
B Bientôt les accusalions s'étant nraltipliées, comme c'est l'ordinaire, un grand nombre de cas se sont présentés. On a fait courir un libelle, sans nom d'auteur, contenant les noms de plusieurs qui s'étaient vantés d'être Chrétiens ou de l'avoir été. Quand j'ai vu qu'ils invoquaient les dieux avec nous, et offraient de l'encens et du vin à votre image, que j'avais fait apporter avec les statues des dieux, et de plus qu'ils maudissaient le Christ, j'ai cru devoir les renvoyer; car on dit qu'il est impossible de contraindre à rien de tout cela ceux qui sont véritablement Chrétiens; d'autres, nommés par le dénonciateur, ont dit qu'ils étaient Chrétiens; ils l'ont nié aussitôt. Ils ont dit qu'ils l'avaient été, mais qu'ils ne l'étaient plus, les uns depuis trois ans, les autres depuis plus longtemps, quelques-uns depuis vingt ans. Tous ont adoré votre image et les statues des dieux; ils ont même maudit le Christ.
» Or, voici a quoi ils disent que se réduisait leur faute ou leur erreur : qu'ils avaient coutume de s'assembler un certain jour avant le soleil levé et de dire ensemble à deux chœurs un canlique en l'honneur du Christ, comme d'un Dieu; qu'ils s'obligeaient par serment, non à aucun crime, mais à ne commettre ni larcin, ni vol, ni adultère ; ù ne point manquer à sa parole et ne point nier un dépôt; qu'ensuite ils se reliraient; puis se rassemblaient pour prendre un repas, mais ordinaire et innocent : encore avaionl-ils cessé de le faire
DE PERSÉVIÉRAXCE. 177
aprèsmon ordonnance, par laquelle, suivant vos ordres, j'avais défendu les assemblées. Afln de m'assurer pleinement de la vérité, j'ai fait donner la question à deux femmes esclaves que l'on disait avoir servi dans ces réunions ; mais je n'ai trouvé autre chose qu'une superstition mal réglée et excessive, c'est pourquoi j'ai différé le jugement et je me suis pressé de vous consulter, » La chose m'a paru digne de consultation, principalement à cause du nombre des accusés; car une multitude de personnes de tout âge, de tout sexe et de toute condition se trouvent com.promises et seront citées. Cette superstition a infecté non-seulementles villes, mais les bourgades et les campagnes. Il semble toutefois qu'on peut l'arrêter et la guérir, du moins il est constant qu'on recommence à fréquenter les temples presque abandonnés, à célébrer les sacrifices solennels après une longue interruption, et que l'on voit partout des victimes, au lieu que peu de gens en achetaient : de là on peut aisément conclure qu'un grand nombre se corrigent, si on donne lieu au repentir'. » Trajan répondit ainsi à la lettre de Pline : « Vous avez suivi la conduite que vous deviez, mon cher Secundus, dans les causes de ceux qui vous ont été déférés comme Chrétiens; car on ne peut établir à l'égard de tous une règle uniforme. Il ne faut pas les rechercher, mais s'ils sont dénoncés et convaincus, il faut les punir; en sorte, toutefois, que quiconque dira qu'il n'est pas Chrétien, et le montrera en sacrifiant à
♦ Epist., 07.
nos dieux, obtiendra le pardon par son repentir, quelque suspect qu'il ail été pour le passé. Quant aux libelles publiés sans nom d'auteur, ils ne doivent être admis en aucune espèce d'accusation. La cbose est de très-mauvais exemple et n'est point digne de notre siècle ^ »
Ainsi, selon Trajan, il ne faut pas rechercher les Chrétiens, mais les punir quand ils seront dénoncés. «Etrange jurisprudence ! s'écrie TertuUien, monstrueuse contradiction ! Défendre de les rechercher parce qu'ils sont innocents, et commander de les punir comme coupables ! épargner et sévir à la fois, dissimuler et condamner ! Pourquoi vous contredire aussi grossièrement? si vous condamnez les Chrétiens, pourquoi ne les recherchez-vous pas? et si vous ne les recherchez pas, pourquoi les condamnez-vous^.
Cette contradiction choquante était un aveu manifeste qu'aux yeux des Païens nos pères étaient irréprochables. Aussi nos apologistes, plaidant la cause de leurs frères devant les tribunaux de l'Empire, déflaient les juges de convaincre un seul d'entre les Chrétiens des crimes qu'on leur imputait. «Nous prenons à témoin les registres de vos tribunaux, magistrats, qui, tous les jours, jugez les prisonniers et prononcez vos arrêts en conséquence des dénonciations qui vous sont faites : dans cette foule de malfaiteurs, assassins, voleurs, sacrilèges, suborneurs cités à vos tribunaux, s'est-il jamais rencontré un Chrétien? ou bien, parmi ceux qui vous sont déférés
• Apud Plinium, ép. 98.
* Jpol.fC. 2.
DE PERSÉVÉRANCE. il^
comme Chrétiens, s'en trouve-t-il uu seul coupable d'aucun de ces crimes? C'est donc des vôtres que regorgent les prisons et que s'engraissent les bêles ; c'estde leurs cris que retentissent les mines ; c'est parmi les vôtres qu'on prend ces troupeaux de criminels destinés à servir de spectacle; nul d'entre eux n'est Chrétien, ou il n'est que Chrétien ; s'il est autre chose, c'est qu'il n'est plus Chrétien.
» Nous seuls donc, oui, nous seuls sommes innocents. Qu'y a-t-il là qui doive vous surprendre? L'innocence est pour nous une nécessité ; nous la connaissons parfaitement, l'ayant apprise de Dieu même, qui en est le maître parfait ; nous la gardons fidèlement, comme ordonnée par un juge qu'on ne saurait mépriser ; vous, ce sont les hommes qui vous ont enseigné la vertu; ce sont les hommes qui vous l'ont ordonnée ; vous ne pouvez donc ici la connaître comme nous, ni craindre comme nous de la perdre. Eh ! peut-on s'appuyer sur les lumières de l'homme pour connaître la vraie vertu? sur son autorité pour la faire pratiquer? Ses lumières égarent, son autorité est méprisée. Il est facile d'échapper à ses lois; elles n'atteignent pas les crimes secrets ; leurs châtiments sont de courte durée, puisqu'ils ne s'étendent pas au delà du terme de la vie. Il n'en est pas ainsi de nous.
» Persuadés que rien n'échappe à l'œil scrutateur qui voit tout, qu'il y a des supplices éternels à éviter, nous sommes les seuls qui donnions de solides garanties à la vraie vertu, et parce que nous la connaissons de source»
et parce que nous la mettons sous la sauvegarde des terreurs d'un avenir, non pas borné à quelques années, mais éternel; nous craignons Dieu, et non le proconsul *. »
Craindre Dieu et ne craindre que lui, telle fut la devise de nos pères, telle doit être la nôtre si nous voulons parvenir à la sainteté dont ils nous ont donné l'exemple.
PRIÈRE
O mon Dieu! qui êtes tout amour, je vous remercie de nous avoir donné de si beaux modèles dans les premiers Chrétiens ; faites-nous la grâce d'imiter leur pureté, leur détachement des créatures et leur sainteté.
Je prends la résolution d'aimer Dieu par-dessus toute chose et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu; et, en témoignage de cet amour, jeveux bien faire mes actiom de chaque jour.
PETIT CATÉCHISME
LE CHRISTIANISME ÉTABLI
(Premier siècle.)
(J. Qu'opposaient nos pères aux désordres des Païens?
R. Aux désordres honteux des Païens, nos pères opposaient la pureté des Anges. La sobriété et le jeûne qu'ils pratiquaient devenaient les gardiens de la plus
• Âpoli c. 44 et 45.
aimable des vertus. Un grand nombre faisaient vœu de virginité; tous étaient purs dans leurs pensées, dans leurs regards, dans leurs paroles et dans leurs actions: les Païens étaient obligés de le reconnaître.
Q. Quelle vertu opposaient-ils à la soif de l'or qui dévorait les Païens?
R. A la soif de l'or qui dévorait les Païens, nos pères opposaient le détachement et la pauvreté volontaire. Contents du nécessaire, ils donnaient le surplus de leurs biens pour soulager les pauvres, les veuves et les orphelins; ils regardaient les richesses comme un fardeau et comme un obstacle à la liberté de l'âme.
Q. A tous les crimes des Païens qu'opposaient-ils?
jR. A tous les crimes des Païens ils opposaient une vie de prières et de sainteté. Voici comment ils passaient leur journée : nos pères se levaient de grand malin; leur première action était le signe de la croix ; ils se levaient avec modestie, s'habillaient de même, et se lavaient avant de se mettre en prière. Le père se rendait avec toute sa famille dans une chambre séparée, et là il faisait la prière à haute voix; on l'accompagnait de cœur.
Q. Comment priaient-ils?
B.. Voici comment ils priaient : ils étaient à genoux, la tête nue, les yeux élevés au ciel, les bras étendus et le visage tourné vers l'orient. Us priaient les bras éten^ dus pour imiter Noire-Seigneur sur la croix, et pour montrer qu'ils étaient prêts à souffrir toutes sortes de supplices pour son amour; ils priaient le visage tourné
182 CATECmSAIB
vers l'orient pour marquer l'espérance et le désir qu'ils avaient d'être éclairés par Notre-Seigneur, qui est le vrai soleil de justice qui éclaire lésâmes, comme le soleil éclaire les corps.
Q. Que faisaient-ils ensuite?
R. Après la prière du malin, ils se rendaient tous ensemble à l'église pour entendre la messe et y communier; ils communiaient tous les jours; ils sortaient de la messe avec modestie et sans tumulte, entraient dans leur maison ou se rendaient à leurs travaux. Avant de les commencer, ils faisaient de nouveau le signe de la croix; à neuf heures, ils priaient, puis continuaient leur travail jusqu'à midi.
Q. Que faisaient- ils alors?
jR. A midi, ils prenaient leur repas ; ils commençaient par prier, et ensuite ils nourrissaient leur âme avant de nourrir leur corps, en lisant quelque passage des saintes Ecritures ; la lecture finie, ils bénissaient le pain, le vin, tous les mets qu'ils devaient prendre. Pendant le repas, on chantait des cantiques sacrés; il en était de même durant le travail; après le dîner, enlisait encore quelque passage de la Bible, et on retournait gaiement au travail. Ceux qui le pouvaient se livraient à différentes œuvres de charité, comme visiter les pauvres et les frères qui étaient prisonniers pour la foi, laver les pieds des étrangers qui venaient demander l'hospitalité, et leur préparer à manger. A trois heures, ils priaient de nouveau.
0, Que faisaient-ils le soir?
R. Le soir, toute la famille se réunissait. Les parents instruisaient leurs enfants. On soupait, on chantait des chants sacrés, on lisait l'Ecriture, on faisait la prière, et chacun allait prendre son repos après avoir fait le signe de la croix sur son lit. A minuit, ils se levaient encore pour prier pendant quelque temps. Telle était la vie sainte que menaient nos pères. Si nous voulons nous sauver, il faut être saints comme eux; si nous les imitons, nous ferons respecter la Religion par les mauvais Chrétiens, comme nos pères la faisaient respecter par les Païens eux-mêmes.
PRIÈRE
0 mon Dieu! qui êtes tout amour, je vous remercie de nous avoir donné de si beaux modèles dans les premiers Chrétiens ; faites-nous la grâce d'imiter leur pureté, leur détachement des créatures et leur sainteté.
Je prends la résolution d'aimerDieu par-dessus toute chose et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu; et, en témoignage de cet amour, je veux bien faire mes actions de chaque jour.
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{84 CATECHISlflE
VHP LEÇON.
LE CHRISTIANISME ÉTABLI. (Suite du 1" sièclc.)
Rome souterraine.
La vraie sainteté ne consiste pas à accomplir seulement nos devoirs envers Dieu et envers nous-mêmes; elle veut encore que nous remplissions fidèlement nos obligations envers le prochain. La vieille société était bien loin de le faire. A la loi de haine et de cruauté qui se manifestait dans tous les rapports des Païens les uns avec les autres, nos pères opposaient la douce loi de la charité universelle. La charité était de toutes les vertus celle qui étonnait le plus les Païens, parce qu'ils la voyaient chaque jour briller de mille manières, dans les grandes occasions comme dans les plus petits détails de la vie.
Fidèles à ce précepte du divin Maître : Aimez votre prochain comme vous-même; bénissez ceux qui vous font du mal; priez pour ceux qui vous persécutent ; on reconnaîtra que vous êtes mes Disciples sivous vous aimez les uns les autres, tous les membres de la jeune société ne formaient qu'un cœur et qu'une dme.
Pour procéder avec ordre, nous parlerons d'abord de l'amour des parents pour leurs enfants et des enfants
DE PERSÉVÉRANCK. 185
pour leurs parents ; ensuite de l'amour des époux pour leurs épouses et des épouses pour leurs époux ; enfin des frères et sœurs les uns pour les autres. Ainsi nous arriverons à montrer que l'immense charité de nos pères embrassait tous les hommes, même leurs ennemis et leurs bourreaux.
Tandis que les Païens ne craignaient pas de faire périr leur enfant avant qu'il fut né, ou de l'exposer brutalement après sa naissance afin de ne pas se donner la peine de le nourrir, nos pères ne négligeaient aucune précaution pour conserver l'enfant que Dieu leur avait donné. La mère se faisait un devoir sacré de le nourrir afin qu'il reçût, avec le lait maternel, les saintes maximes de la Religion'.
A leur tendresse se mêlait une sorte de vénération, parce qu'ils regardaient leurs enfants comme des frères de Jésus-Christ, des temples vivants de l'auguste Trinité, etdes dépôts précieux dontle Ciel leur demanderait un compte exact. Pénétré de tous ces sentiments, on voyait le saint martyr Léonidas, père du grand Orlgène, s'approcher doucement du berceau de son fils endormi, lui découvrir la poitrine et le baiser avec respect comme le sanctuaire du Saint-Esprit.
Quand l'âge était venu, l'éducation de leurs enfants était leur unique soin*. Ou nous n'entrons pas dans l'état du mariage, disait saint Justin, ou si nous y entrons, c'est uniquement pour vous dévouer à l'éducation de
' Athen., Légat., n. 35, p. 332; /'d., n. 33, p. 33. Clem. Alexand., Pœdag., I. 2, c. 10
nos enfants ; nous ne vivons que pour eux el pour leur enseigner la sainte doclrine\ En effet, le point capital de l'éducation était de faire apprendre aux enfants les vérités de la Religion, de les former à la vertu cl aux œuvres de charité. L'Evangile était leur livre classique ; c'est là qu'ils apprenaient à penser, à aimer, à parler, à agir comme l'Homme-Dieu, à devenir par conséquent des hommes précieux à la société et des saints pour le Ciel. Entendons saint Jérôme, traçant à une mère chrétienne les règles qu'elle doit suivre dans l'éducation de sa fille :
a Songez aux devoirs sacrés que vous impose le précieux dépôt qui vous est confié; écoutez de quelle manière doit être élevée une âme destinée à être le temple de Dieu, parce que les prémices de toutes choses sont dues spécialement au Seigneur; les premières paroles, les dernières pensées de l'enfant doivent être consacrées à la piété. La joie d'une mère chrétienne sera d'entendre son enfant prononcer, d'une voix faible el d'une langue bégayante, le doux nom de Jésus-Christ; les sons encore mal articulés de cette langue délicate s'essayer par de pieux cantiques. Dès qu'il deviendrai possible d'exercer la mémoire de votre fille, faites-lui apprendre les psaumes ; que l'Evangile, les écrits des Apôtres, deviennent le trésor de son cœur ; que chaque jour elle vous en récite quelques passages, qui seront comme un bouquet rempli de fleurs cueillies dans les s aintes Ecritures et qu'elle vous offrira chaque matin;
* ^pol., I, D. 29 ; id., Il, n. 4.
que ce soient là ses premiers joyaux et sa parure la plus chérie, les jeux habituels qui l'occupent au moment où elle s'endort et à celui où elle se réveille*. »
Que ces préceptes sont sages! et quelles âmes fortes ils doivent former ! Les temps sont bien changés, mais leurs mœurs aussi. De nos jours, on se hâle de charger rimaginalion et la mémoire des enfants d'une foule de connaissances stériles et quelquefois dangereuses; souvent même on les épuise par des études prématurées, et tandis qu'on leur enseigne avec tant de soin les absurdes mensonges de l'ancienne mythologie, on voit des parents chrétiens qui leur laissent ignorer les principes de cette divine science, sans laquelle toute la sagesse humaine n'est qu'erreur et vanité!
« Gardez votre enfant, continue saint Jérôme, de toutes ces lectures qui introduisent au sein du Christianisme un langage tout païen. Que peut-il y avoir de commun entre les chants profanes du Paganisme et les chastes accords de la lyre des Prophètes? Comment pouvoir allier Horace avec David, Virgile avec les saints Evangélistes? On aurait beau vouloir se sauver par l'intention, c'est toujours un scandale de voir la vierge de Jésus-Christ, une âme chrétienne, dans un lieu consacré aux idoles; il ne nous est pas permis de boire en même temps le calice de Jésus-Christ et le calice des démons ^.
« Gardez-vous de même de cette maxime, qu'il est
' Epist. ad Lœt., 1. 7 ; id. adGaudent-, p. 398. * Epist. ad Eustoch.y p. 42.
bon d'apprendre de bonne heure à la jeunesse certaines choses qu'elle ne manquera pas de connaître dans la suite. Il est bien plus sûr, pour se contenir, d'ignorer ces choses dont la connaissance nous porterait à les rechercher; l'ignorance est la meilleure garantie de l'innocence*. »
Nos pères voulaient que leurs enfants ne restassent jamais oisifs ; ils faisaient succéder assidûment la lecture à la prière et la prière à la lecture, entremêlant les occupations domestiques aux exercices religieux, variant ainsi le temps aûn de le multiplier. Ils veillaient avec une grande attention sur le choix des compagnons qui croissaient à côté de leurs enfants ; jamais ils ne souffraient auprès d'eux des domestiques suspects, De près et de loin, ils surveillaient leurs jeux, leurs habillements, leur nourriture : leurs jeux, en écartant tous les divertissements où régnent le désordre et la confution; leurs vêtements, caria modestie chrétienne repousse tout excès; elle ne veut ni le faste des parures, ni la malpropreté dans les habillements ; elle évite sans affectation et la recherche d'une mise trop élégante, et la négligence d'une mise désordonnée : la première attire sur les pas d'une jeune personne les libertins, qui ne la respectent pas; l'autre fait voir qu'elle ne se respecte pas elle-même; leur nourriture, éloignant de leurs enfants toute espèce de sensualité. En effet, il est bon que les enfants éprouvent même quelquefois des privations, alin de n'oublier jamais qu'ils sont sur la
\£pist. ad Lœt., p. 694.
lerre aux mêmes condilioos de tant d'autres, qui souvent manquent du nécessaire^
Toutes ces leçons portaient leur fruit, car nos pères en donnaient eux-mêmes l'exemple. Leur amour pour leurs enfants était aussi éclairé que tendre et vigilant. S'agissait-il de prouver le bien éternel de ces chers enfants, aucun sacriOce ne leur coûtait ; ils étaient les premiers à se réjouir si une mort sainte et glorieuse venait les rendre à leur Père céleste et les mettre en possession de leur bonheur.
Parmi un grand nombre d'exemples de cette courageuse tendresse, nous n'en citerons qn'un seul. L'empereur Valens avait ordonné qu'on fermât les églises des Catholiques. En conséquence, nos pères aimaient mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, s'assemblaient les dimanches hors de la ville, pour assister aux offices divins. L'Empereur, en étant instruit, ordonna qu'on mît à mort tous les Chrétiens qui se trouvaient à ces réunions. Le préfet de la ville, nommé Modeste, moins barbare que l'Empereur, avertit secrètement les fidèles de ne plus tenir leurs assemblées, et leur fit part des ordres qu'il avait reçus. Le dimanche suivant, l'assemblée fut plus nombreuse que jamais. Le gouverneur partit avec ses soldats pour mettre à mort ces généreux Chrétiens. Comme il traversait la ville, il vit une pauvre femme qui sortait brusquement de sa maison, sans même en fermer la porte, tenant un enfant par la main; elle était si pressée, qu'elle franchit la haie des soldats qui bor-
• Epist. ad Lœt., p. 594.
daienl la rue. Modeste la fil arrêter et lui dit : Où allezvous si vile? — Je me presse d'arriver à rassemblée des Calholiques. — Vous ne savez donc pas que je vais pour faire mourir tous ceux qui s'y trouveront? — Je le sais, et c'est pour cela que je me presse, craignant de perdre l'occasion de souffrir le martyre? — Mais pourquoi conduisez-vous cet enfant ? — Afin qu'il ait part au même bonheur.
C'est ainsi que parmi les premiers Chrétiens les mères aimaient leurs enfants. Modeste, étonné de tant de courage, alla trouver l'Empereur, et le fit renoncer à son cruel projet.
A cette tendresse soutenue, vigilante, surnaturelle de leurs parents, les jeunes chrétiens répondaient par une affection et un respect proportionné. Imitateurs de Jésus obéissant à Joseph et à Marie, ils allaient audevant de tous les désirs de leurs pères et mères, les aidaient dans leurs travaux et les consolaient dans leurs peines. Si quelques-uns avaient le malheur de voir leurs parents encore idolâtres, ils redoublaient pour eux d'égards et de tendresse ; mais, aussi fermes que respectueux, ils refusaient de leur obéir dans ce qui était contraire à la religion. C'était trop peu : sachant qu'un des effets de la charité est d'instruire les ignorants, ils ne négligeaient rien pour éclairer leurs bien-aimés parents et les faire renoncer au paganisme*. Nous en verrons un bel exemple dans les actes de sainte Perpétue.
Quelquefois ces pieux enfants ne recevaient en
• Saint Justin, ^po/. l,n. 11 1.
DE PËBSÉVËBANCE. 191
échange de leur tendre charité que des mauvais traitements et des injures ; mais rien ne pouvait les décourager. Quand leurs prières ne suffisaient pas, ils offraient à Dieu le sacriOce de leur vie pour la conversion des infortunés auteurs de leurs jours *.
La charité qui unissait les pères et les enfants unissait aussi les époux et les épouses. Comme cet amour était chaste et saint, les époux donnaient à leurs épouses le nom de sœurs ^. Si le mari craignait pour la fermeté de son épouse au milieu des persécutions, il ne cessait de l'encourager, en lui rappelant les leçons, les exemples et les promesses du Sauveur. En cela, il imitait l'apôtre saint Pierre, dont Clément d'Alexandrie nous a conservé le trait suivant : Ce saint Apôtre, qui avait été marié, vit sa femme arrêtée par les persécuteurs et conduite au martyre. 11 s'empressa de la féliciter, et lui dit, en l'appelant par son nom : Souvenezvous du Seigneur^. Telle était la noble affection des époux dans les beaux jours de la primitive Eglise.
Celle des femmes pour leurs maris ne lui cédait en rien. Douces, affables, soumises, prévenantes, elles mettaient tout en usage pour les attirer au Seigneur s'ils avaient le malheur d'être encore idolâtres, ou pour les rendre de parfaits Chrétiens s'ils étaient catéchumènes, afin que le nom de Jésus-Christ fût respecté même par les Infidèles *.
* Tert., lib. ad Nat., c. 4 et 7. Arnob. lib. 2 contr. Gent.j p. 44.
* Tert., ad Uxnr., p. 161 et suiv.
» Strom.y lib. 3, p. 448.
* ^rro»i.,lib. 4, p. 524,
192 CATÉCHISMt:
Elevés à une si bonne école, les frères et sœurs ne formaient, dans toute la vérité de l'expression, qu'un cœur et qu'une âme. De là les prévenances et les tendres soins qu'ils prenaient de s'encourager à la vertu, et de souffrir généreusement toutes sortes de supplices plutôt que de s'exposer à une séparation éternelle en renonçant à la foi. On les voyait descendre ensemble dans les amphithéâtres, combattre et mourir ensemble. S par malheur un d'entre eux venait à céder, rien ne saurait rendre la peine de tous les autres; ils pleuraient à chaudes larmes, priaient, conjuraient ce frère ou cette sœur qu'ils n'avaient point cessé d'aimer, et faisaient prier pour lui jusqu'à ce qu'ils l'eussent ramené dans le chemin du devoir et du bonheur. Celle tendre amitié survivait à tout; ils la faisaient graver en mille symboles différents, sur les tombeaux et sur les urnes sépulcrales*.
Telle était la famille chrétienne dans les beaux jours de l'Eglise naissante. Ce type admirable. Dieu a permis qu'on le retrouvât dans tous les siècles, et pour empêcher le mal de prescrire, et pour ôter toute excuse à la négligence, et pour montrer que la religion est toujours la même, toujours pleine de vie et toujours capable de produire les mêmes effets. Comme preuve et comme modèle, nous allons dévoiler ici l'intérieur d'une de ces familles chrétiennes dans les temps modernes. Puissent les parents ne jamais le perdre de vue!
» Mamachi, de' Costumi, etc., c. 3, p. 16, et Antiq. Christ., t. 3, p. 3(»,S.
Quoique l'éducation, et surtout l'éducation chrétienne, soit presque entièrement négligée dans le monde, il y a cependant encore bien des mères pieuses qui, persuadées que ce n'est que par ce moyen qu'elles peuvent assurer le bonheur et la gloire de leurs enfants, emploient tous leurs soins à les élever chrétiennement. Mais, comme elles ont plus de zèle que de lumières, elles se trompent souvent dans le choix des mesures qu'elles doivent prendre pour y réussir ; et c'est pour les préserver de cette erreur que nous allons leur proposer l'exemple de madame Acarie, qui, après avoir longtemps édifié le monde par ses vertus, renonça généreusement à tous les avantages dont elle jouissait, pour aller terminer ses jours dans le couvent des Carmélites de Pontoise, où elle parvint à la sainteté la plus éminente.
Connaissant l'empire que les premières habitudes ont ordinairement sur le cœur humain, cette dame vertueuse commença de bonne heure à former ses enfants aux vertus que la religion et la société attendaient d'eux; et, pour y réussir, elle eut soin d'abord de les instruire des premiers éléments de la foi. Le curé de Saint-Gervais, parlant en chaire sur l'ignorance où les parents laissent leurs enfants par rapport à la religion, voulut en donner un exemple, et entama une phrase qui commençait par ses mots : Si je demande à un enfant qu'est-ce que la foi... Aussitôt on entendit, du milieu de l'auditoire, le plus petit des fils de madame
Acarie répondre, comme s'il eût été interrogé : C'est wn T. y. ii
don de Dieu ; et il aurait continué, si sa grand'mère, qui le tenait sur ses genoux, ne lui eût mis la main sur la bouche pour l'empêcher de parler.
Madame Acarie parlait souvent à ses enfants de l'obligation qu'ils avaient contractée en recevant le baptême, de s'attacher uniquement à Dieu, et d'éviter tout ce qui pourrait l'offenser, e Elle nous répétait fréquemment, dit sa fille aînée, qu'elle ne nous aimerait, qu'autant que nous aimerions Dieu; et que, si elle connaissait quelque enfant étranger à sa famille qui eut pour Dieu plus d'affection que nous, elle aurait aussi, pour cet enfant, plus d'affection que pour nous-mêmes. >
Elle leur inspira de bonne heure de l'éloignement pour le mensonge, et elle ne leur en pardonnait aucun, quelque léger qu'il fût. « Quand vous auriez tout renversé et tout brisé dans la maison, dit-elle un jour à une de ses filles, si vous avouez sur-le-champ votre faute, je l'oublierai de bon cœur, et il ne vous en arrivera aucun mal : mais, fussiez-vous aussi haute que le plancher, je louerais plutôt des femmes pour vous tenir, que de laisser un seul mensonge sans châtiment; et le monde entier ne me ferait pas changer de résolution là-dessus. »
Elle les exhortait à être toujours bien unis entre eux, elle les entretenait souvent des avantages de la concorde, et des suites fâcheuses de la mésintelligence, t II faut toujours céder, leur disait-elle, excepté quand l'honneur de Dieu demande qu'on résiste; celui qui cède a toujours la victoire sur son adversaire. »
Elle exigeait qu'ils parlassent aux domestiques de la maison avec douceur et politesse ; et quand ils parlaient d'un ton différent, on ne devait pas leur répondre. Ayant entendu une de ses filles parler avec hauteur, elle l'en reprit vivement: « Vous m'effrayez, ma chère amie, lui dit-elle. Comme vous vous y prenez! Et qui êtes-vous pour parler ainsi ? Faites que je n'entende plus cela, sinon vous me fâcheriez beaucoup. »
Elle voulait qu'ils obéissent sur-le-champ et sans murmures, qu'ils quittassent ce qu'ils faisaient, au premier signal qu'on leur donnait; en un mot, quils n'eussent jamais de volonté propre, c 11 ne convient pas, dit-elle un jour à une de ses filles qui montrait de la répugnance à rester avec elle dans une maison, il ne convient pas à une fille bien élevée de s'ennuyer en la compagnie de sa mère, ni d'avoir une autre volonté que la sienne. » Sa fille aînée, étant avec elle à la campagne, eut le désir d'aller à une ville voisine avec quelques personnes de sa société : madame Acarie y consentit d'abord, mais ensuite, voulant éprouver l'obéissance de sa fille, elle la fit descendre de voiture, et lui ordonna d'en ôler ses paquets, lorsqu'elle était sur le point de partir. Elle répéta cette épreuve deux ou trois fois; enfin, après avoir édifié toute la compagnie, qui pénétrait le motif de la mère, et qui était touchée de l'obéissance de sa fille, elle donna lout à fait son consentement au petit voyage qu'on désirait faire.
Elle formait ses enfants à cet esprit de mortification qui caractérise le vrai Chrétien. Dans leurs maladies,
elle les obligeait de prendre, sans montrer de répugnance, les potions désagréables qu'ordonnait le médecin. Pour les prémunir contre la sensualité et l'intempérance, elle leur faisait servir à table des nourritures communes, et presque toujours un seul plat. Elle exigeait qu'ils ne dissent jamais leur goût, et qu'ils ne se rendissent difficiles sur aucune chose. Elle ne voulait pas non plus que ses enfants décidassent de la couleur ou de la forme de leurs habits ; elle ne les consultait pas sur cet objet; et, en évitant la singularité, ne leur permettait rien qui sentît la vanité.
Enfin elle ne négligeait rien pour inspirer l'humilité à ses enfants, parce qu'elle regardait cette vertu comme le fondement de la vie chrétienne. Quoiqu'ils fussent d'une famille noble et distinguée par ses alliances, elle ne les appelait et ne les faisait appeler que par leur nom de baptême. Quelque disposés que fussent les domestiques à servir ses enfants, elle voulait souvent que ceux-ci se servissent eux-mêmes. «J'étais fort orgueilleuse, dit sa fille aînée : pour me corriger, ma mère me chargea, dans la maison, des services les plus humiliants, comme de balayer l'escalier; et parce qu'elle s'aperçut que je prenais, pour le faire, les moments où je ne pouvais être vue, et que je fermais la porte pour me cacher, elle m'enjoignit de balayer îi l'heure où il venait le plus de monde, et de laisser la porte ouverte quand je le ferais. » Sa seconde fille, qui eut toujours un grand sens, disait des choses fort raisonnables dès sa plus tendre jeunesse. Pour étouffer les semences d'à-
mour-propre qui auraient germé dans le cœur de celle enfant, sa mère paraissait quelquefois ne pas l'avoir entendue, ou elle la faisait laire.
Pour faciliter à ses enfants l'accomplissement de leurs devoirs et leur donner l'esprit d'ordre, elle leur fit un règlement de vie ; et ses fils, tant qu'ils restèrent avec elle, suivirent aussi ce règlement dans ce qui pouvait les concerner.
Dans leurs premières années, ses filles se levaient à sept heures; et quand elles furent un peu plus grandes, elles se levaient à six. Quand elles étaient habillées, elles faisaient la prière du matin, et cette prière était suivie d'une lecture de piété. On les menait ensuite à la messe qu'elles entendaient à genoux. Pendant la messe, elles récitaient l'office de la sainte Vierge ; mais dans la suite, leur pieuse mère les habitua à méditer sur le sacrifice de Jésus-Christ, pendant qu'on l'offrait en leur présence.
Étant rentrées à la maison, elles se mettaient à l'ouvrage; car madame Acarie ne craignait rien tant pour ses enfants que l'habitude de l'oisiveté ; et elle leur donnait elle-même l'exemple du travail par une suite d'occupations utiles qui remplissaient la journée. L'heure même du repas ne se perdait pas en discours superflus : cette sainte femme entretenait alors ses enfants d'objets capables d'orner leur esprit et de former leur cœur.
Tous les jours, excepté les dimanches et les fêtes, le repas était suivi d'une récréation qui durait une heure, et à laquelle la mère assistait avec ses filles, leur ap-
prenant elle-même à se servir des instruments de jeu qu'elle leur avait acheté, et voulant qu'elles fussent à leur aise dans ces moments de relâche. « La contrainte, disait-elle à celles qui paraissaient sérieuses, n'est guère bonne qu'à émousser la pointe de l'esprit ; et une sagesse précoce s'en va d'ordinaire comme elle est venue. »
Vers trois heures, elles récitaient vêpres. On faisait ensuite une lecture de piété, et chacune reprenait son ouvrage. Vers le soir, les deux plus jeunes rendaient compte des pensées qui les avaient principalement occupées pendant le jour. S'il s'était élevé quelque dispute entre elles, on leur ordonnait de se demander pardon mutuellement, et de s'embrasser, pour mettre le sceau è la réconciliation.
Après le souper, on lisait la Vie des Saints. Les exercices de la journée se terminaient par l'examen de conscience, la récitation des lilanies, et la prière du soir.
Les dimanches et les f(Mes, madame Acarie avait soin de mener ses filles à la messe de la paroisse ; et, l'aprèsmidi, elles y retournaient pour entendre le sermon et les vêpres. Après être renlrées à la maison, elles devaient rendre compte de ce qu'on avait dit en chaire, et l'heure du repas était ordinairemcjil consacrée à cet exercice.
Quand il y avait quelque indulgence h gagner, cette sainte mère conduisait elle-même ses filles jusqu'à l'église où l'on devait se rendre pour se procurer un avantage si précieux aux yeu\ de la foi; et dans ces occasions, ainsi que dans le carême et aux fêtes solennelles^
elle avait soin que ses filles eussent à leur disposition quelque argent pour le distribuer aux pauvres. Sa plus grande satisfaction était de les voir prendre l'habitude de faire des bonnes œuvres.
Ses filles étaient encore bien jeunes quand elles commencèrent à s'approcher du sacrement de l'Eucharistie ; mais leur grande jeunesse ne les empêcha pas de conserver les fruits salutaires de la première communion. Leur mère ne négligea rien pour qu'elles fussent en état de communier à toutes les fêtes principales de l'année, et plus souvent encore, quand elles eurent fait des progrès dans la piété. Elle les disposait elle-même à celte grande action, leur en parlant quelques jours d'avance, et les aidant à faire les actes convenables.
Les enfants, quelque bien élevés qu'ils soient, peuvent prendre, en un instant, les impressions les plus funestes. Madame Acarie veillait attentivement à ne laisser approcher des siens que des personnes dont la vertu et la prudence lui fussent bien connues. Par le même principe, elle désirait trouver, dans les maîtres qu'elle donnait à ses enfants, la vigilance et la fermeté, jointes à la piété et à la science. Comme on paraissait étonné de ce qu'elle avait préféré M. Blanzy, avec lequel elle n'avait aucune liaison, à M. Calvy, qu'elle estimait beaucoup : « M. Calvy, dit-elle, est doux et indulgent : M. Blanzy est sévère et ne passe rien aux écoliers, c'est ce que je désire pour mes enfants. »
Au reste, on aurait tort de croire qu'elle eût des manières dures à l'égard de ses enfants. « Elle nous trai-
lait tort doucement, dit sa fille aînée; mais elle joignait à celte douceur une gravité si majestueuse et si imposante, qu'il nous était comme impossible de ne pas nous rendre à ce qu'elle désirait de nous. »
Sagement sévère envers ses enfants, quand ils commellaient quelque faute, elle leur faisait mille amitiés quand elle en était contente. Son cœur semblait se dilater, tant était vive la satisfaction qu'elle éprouvait alors. Elle promettait de leur donner tout ce qu'ils demanderaient; et, pourvu que leurs demandes fussent raisonnables, elle tenait sa promesse avec fidélité. Dans leurs maladies, elle les soignait elle-même, passait des nuits auprès d'eux, et leur rendait tous les services dont ils avaient besoin. La charité avec laquelle celle bonne mère les servait les encourageait à souffrir avec patience ; ils se prêtaient à tout pour lui épargner de la fatigue par leur prompte guérison. Enfin, ils apprenaient d'elle à se vaincre quand il leur faudrait rendre aux autres les mêmes services.
Une éducation si soignée produisit les fruits qu'on en devait attendre. C'est à elle que les trois filles de madame Acarie durent l'avantage d'être admises au Carmel, où, après avoir occupé les premières places, elles moururent saintement. 5i", pour nous servir de l'expression de saint François de Sales, ses (ils tardèrent, cl donnèrent même, dans certains moments, des inquiétudes h leur mère, par rapport à leur salut, les places honorables qu'ils occupèrent dans l'Eglise el dans l'Etat, el les heureuses espérances que le mùr.e
DE persévékancî:. 201
prélat concevait d'eux, quand il les revit à Paris, un an après la mort de leur mère, prouvent qu'eniin ils profitèrent de l'éducalion qu'ils en avait reçue.
Revenons aux premiers Chrétiens. Le triomphe de la charité chrétienne et la gloire éternelle de nos pères, c'est d'avoir aimé comme eux-mêmes l«ur prochain, c'est-à-dire tous les hommes.
Et d'abord, les Chrétiens étaient unis entre eux par les liens du plus tendre amour; les Païens eux-mêmes en étaient dans l'élonuement; ils en étaient jaloux '. En parlant de nous, disait Tertullien, vous vous écriez : Voyez comme ils s'aiment! Cela vous étonne, parce que vous êtes bien loin de nous ressembler. Voyez comme ils sont prêts à mourir les uns pour les autres ! et vous vous êtes bien plus disposés à vous entr'égorger. Quant au nom de frères que nous nous donnons, vos censeurs le décrient, parce que chez eux toute dénomination de parenté n'est que le témoignage d'une affection simulée. Nous sommes aussi vos frères par le droit de la nature, notre commune mère, quoique vous soyez peu humains et d'assez mauvais frères. Mais combien avons-nous plus de droits de nous regarder comme tels, nous tous qui avons un même père, qui est Dieu, qui avons été éclairés par le même esprit de sainteté, enfantés à la même vérité, après être sortis de la même ignorance. Entre nous tout est commun : les biens même que nous possédons nous unissent comme des frères, ce qui parmi vous dissout presque toujours la fraternité ^.
' JpoL, c. 39.
- Luciau., Dial. peregr., p. 337.
Dans tous ces noms de charité qui sont en usage parmi nous, ne voyez que l'expression des sentiments qui nous animent : nos inférieurs, nous les appelons nos enfants ; nos égaux, nos frères ; nos supérieurs, nos pères. Par la même raison, nous appelons les Chrétiennes du nom de filles, de sœurs ou de mères, suivant leur âge '.
Cette tendre charité se manifestait particulièrement à l'égard de différentes sortes de personnes. Pénétrés de vénération pour les ministres du Seigneur, à qui ils devaient la vie de l'âme, nos pères étaient empressés de pourvoir à tous leurs besoins ; ils sentaient bien que les ecclésiastiques se dévouant tout entiers au salut de leurs frères, ils ne pouvaient s'occuper de leur propre subsistance. Les oblations des fidèles leur fournissaient le nécessaire : la nourriture et le vêlement ^.
Mais c'était surtout à l'égard de ceux qui étaient emprisonnés pour la foi que leur charité déployait ses ressources et son généreux courage. A peine avaientils appris qu'un des frères était arrêté, que tous, hommes et femmes, enfants et vieillards, accouraient à la prison, ils commençaient par se recommander aux prières du fulur martyr; ils achetaient du gecMicr la permission d'entrer, de baiser ses chaînes, de le servir et de pourvoir à tous ses besoins^. Si les aumônes de l'Église dont le prisonnier était membre ne suffisaient
* Athénag., Légat., p. 330-
* Mamachi, t. 3, p. 26.
* Lucian , Pe.rr(;r., n. 12, p. 33''«.
pas, l'évêque et les prêtres écrivaient aux autres Églises, qui s'empressaient d'y suppléer ; chaque Eglise avait un fonds réservé pour cet usage*. Chacun de nous, dit Terlullien, apporte tous les mois son modique tribut, lorsqu'il le veut et comme il le veut, en raison de ses moyens ; carpersonnen'yest obligé, tout est volontaire. C'est là comme un dépôt de piété, qui ne se consomme point en repas ni en stériles dissipations : il s'emploie à la nourriture des indigents, aux frais de leur sépulture, à l'entretien des pauvres orphelins, des domestiques épuisés par l'âge, des naufragés; au soulagement de ceux qui sont condamnés aux mines, relégués loin de leur patrie ou détenus dans les prisons pour la cause de Dieu\
L'empressement de nos pères à visiter les confesseurs de la foi allait si loin, que les évêques sq croyaient quelquefois obligés de le modérer, dans la crainte d'exciter davantage la haine des persécuteurs^.
Partout où il y avait une misère à soulager, la charité des premiers Chrétiens y volait les mains pleines d'aumônes et le cœur abondant de consolantes paroles. Du cachot du prisonnier passons à la cabane du pauvre et au chevet du malade. Ici encore, si une Église particulière manquait des ressources nécessaires pour nourrir ses pauvres, elle s'adressait à ses sœurs les autres Églises ; bientôt on voyait arriver des diacres chargés
' Lucian. Peregr., n. 3- Eusèb., 1. 4, c. 23.
* Tert., ApoL, c. 39.
^ Saint Cyp., jEp/j/. JO et 12.
d'aumônos et de lettres fraternelles. D'autres fois, les grandes Églises demandaient les pauvres eux-mêmes, afin de subvenir directement et pour toujours à leurs besoins \
Il serait difficile de se former une idée du respect, des égards, des^tendres soins dont ces membres souffrants du Sauveur étaient l'objet. Non contents de soulager leurs douleurs, nos pères s'efforçaient de les consoler et de soutenir leur patience et leur courage. La contagion du mal ne pouvait les éloigner ; et, chose admirable ! ils prodiguaient les mêmes soins à leurs persécuteurs! Dans une peste qui ravagea l'Egypte, on vit les Chrétiens recueillir dans les rues les malades païens, abandonnés des leurs, les soigner, les emporter dans leurs propres maisons, et leur rendre les mêmes offices qu'ils accordaient à leurs frères ^
Ils prenaient aussi un grand soin des enfants : d'abord des orphelins, enfants de Chrétiens et surtout de martyrs; puis des enfants exposés et de tous ceux dont ils pouvaient être les maîtres, afin de les élever dans la véritable religion. L'Église romaine se distingua entre toutes les autres par sa charité envers les pauvres, quels qu'ils fussent. Sous le pape saint Corneille, vers l'ani^SO, elle en nourrissait plus de quinze cents. Depuis sa fondation, tant que les persécutions durèrent, elle eut toujours soin d'envoyer de grandes sommes aux pau-
• Saint Cyp., Epist. ad Eucrat.
' Eusèb.,1. 7,c. 22.
vres Églises des provinces etaux confesseurs condamnés aux mines.
C'étaient les diacres qui avaient soin de tous ces trésors vivants de l'épouse de Jésus-Christ. Il était de leur charge de recevoir ce qui était offert pour les besoins communs de l'Église, de le mettre en réserve, de le garder sûrement, et de le distribuer suivant les ordres de l'évêque, qui en ordonnait sur le rapport qu'ils lui faisaient des nécessités particulières. Il était donc encore de leur devoir de s'informer de ces nécessités et d'avoir la liste exacte des pauvres que l'Église nourrissait*. Ainsi, la vie des diacres était fort active; il fallait aller et venir souvent par la ville, et quelquefois même faire des voyages au dehors. C'est pour cette raison qu'ils ne portaient ni manteaux, ni grands habits comme les prêtres, mais seulement des tuniques et des dalmaliques, pour être plus disposés à l'action et au mouvement *.
Mais ce qui jetait les Païens dans le plus grand étoniiement, n'était pas de voir les Chrétiens de la même Église et du même pays s'aimer d'un amour si tendre; c'était de voir qu'un Chrétien étranger, inconnu, était accueilli, logé, nourri, secouru, comblé de marques d'affeclion par ceux qui ne l'avaient jamais vu, et qui bientôt ne devaient plus le revoir. Leur haine répandait faussement le bruit que les Chrétiens étaient une secte occulte, dont les membres avaient des signes pour se
' Const. apost., m, c. 19.
' Ibid., II, c. 57.
reconnaître. Minucius Félix réfute ainsi cette odieuse calomnie : Ce qui nous fait reconnaître entre nous, ce n'est point, comme vous le prétendez, quelque signe extérieur, mais l'innocence et la modestie. Nous nous entr'aimons, quoi que vous en disiez avec chagrin, parce que nous ne savons point haïr. Nous nous appelons frères, parce que nous sommes les enfants d'un même Père, créateur de tous les hommes, que nous avons une même foi et une môme espérance pour l'avenir ^
Pourvu qu'un étranger montrât quil faisait profession de la foi orthodoxe et qu'il était dans la communion de l'Église, on le recevait à bras ouverts. Qui eût pensé à lui refuser sa maison, eût craint de rejeter Jésus-Christ lui-même; mais il fallait qu'il se fît connaître ^ Pour cela, les Chrétiens qui voyageaient prenaient des lettres de leur évèque^.
Le premier acte d'hospitalité était de laver les pieds aux hôtes : ce soulagement était nécessaire, vu la manière dont les anciens étaient chaussés. Si l'hôte était dans la pleine communion de l'Église, on priait avec lui, et on lui déférait tous les honneurs de la maison : il faisait la prière, il avait la première place à table, il instruisait la famille; on s'estimait heureux de le posséder; le repas où il prenait part était estimé plus saint. Ou honorait les ecclésiastiques h proportion de leur rang; et si un
' OcKn'., j). 312.
• barou., aa. 143, n. 7.
» TertuU., Prcescrtpt., c. 20, et Mamacbi, t. 3, p. 48.
évêque voyageait, on l'invitait partout à faire l'office et à prêcher, pour montrer l'unité du sacerdoce et de l'Église*.
Les Chrétiens exerçaient l'hospilalilé même envers les Infidèles. Ils exécutaient aussi avec grande charité les ordres du prince qui les obligeaient à loger les gens de guerre, les officiers et les autres qui voyageaient pour le service de l'État. Saint Pacôme, ayant été enrôlé fort jeune dans les troupes romaines, fut embarqué avec sa compagnie. Il aborda dans une ville, ou il fut étonné de voir que les habitants les recevaient avec autant d'affection que s'ils eussent été leurs anciens amis. Il demanda qui ils étaient ; on lui répondit que c'étaient des gens d'une religion particulière, qu'on appelait Chrétiens. Dès lors il s'informa de leurs doctrines, et ce fut le commencement de sa' conversion ^.
Les pauvres esclaves abandonnés par leurs maîtres parce qu'ils étaient vieux ou infirmes, les exilés, en un mol les pauvres de toute espèce, rebutés par la société païenne, étaient sûrs de trouver un généreux accueil dans le sein de la jeune société. Pour subvenir à toutes ces nécessités, nos pères ne se contentaient pas de donner leurs biens et de se faire pauvres pour assister les pauvres; ils se vendaient eux-mêmes. Les exemples de cette héroïque charité n'étaient pas rares, comme nous l'apprenons du pape saint Clément dans sa lettre aux
* Const. apost.y II, c 58.
* Vie de saint Pacôme, t. 4. Voyez aussi Fleury, Mœurs des Chrétiens, p. 260.
ûdèles de Corinlhe * ; un seul suffira pour faire connaître l'esprit qui animait nos pères.
Un d'entre eux, nommé Sérapion, rencontra un farceur païen dont le malheureux sort le toucha sensiblement. Afin de procurer sa conversion, il se vendit à lui en qualité d'esclave, pour la somme de vingt pièces d'argent. Son exactitude à remplir ses devoirs ne l'empêchait pas de trouver encore des moments pour vaquer à la prière et à la méditation ; du pain et de l'eau faisaient toute sa nourriture. Enfin ses discours et son exemple produisirent leur effet : le comédien se convertit avec sa famille et renonça au théâtre. Sérapion fut mis en liberté : il n'y resta pas longtemps.
Bientôt il se vendit une seconde fois, afin de se mettre en état de soulager une veuve affligée : son nouveau maître fut si content de ses services, qu'il l'affranchit, et lui fit, en outre, présent d'un habit, d'une tunique et d'un livre des Évangiles. A peine Sérapion fut-il parti, qu'il rencontra un pauvre auquel il donna son habit; à quelque dislance de là, un second pauvre, transi de froid, eut la tunique ; et il ne resta plus au saint, pour se couvrir, qu'un simple linge. Quelqu'un lui ayant demandé ce qu'étaient devenus ses habits : « Voilà, dit-il en montrant le livre des Évangiles, voilà ce qui m'en a dépouillé. » Ce livre ne fut pas longtemps en sa possession ; il le vendit pour assisler une personne réduite à la dernière misère ; et comme on lui demandait ce qu'il en avait fait, il répondit : « Le croirez-
• Epist. 1,11. 4, jp. 3fi.
VOUS? je m'imaginais entendre coniinuellemenl l'Évangile qui me disait : Allez, vendez ce que vous ares, et donnez-le aux pauvres. J'ai donc vendu mon livre, et en ai donné le prix aux membres de Jésus-Christ que je voyais dans le besoin. »
Sérapion, qui n'avait plus rien que sa personne, en trafiqua encore plusieurs fois, s'il est permis de s'exprimer de la sorte, afin de procurer au prochain des secours spirituels ou temporels. Du nombre de ceux auxquels il se vendit fut un Manichéen ; il eut le bonheur de le ramener avec toute sa famille dans le sein de la véritable Église *.
Si nos pères étaient si empressés à soulager les nécessités corporelles du prochain, comment douter de leur zèle pour la guérison des âmes? Il serait trop long de raconter tout ce qu'ils faisaient afin d'obtenir la conversion des pécheurs, des hérétiques, et même de leurs plus cruels ennemis : c'était pour eux qu'ils offraient leurs larmes, leurs jeûnes et leurs supplications ^. Ecoutons Tertullien :
«Nous invoquons pour le salut des empereurs (et ces empereurs c'étaient les Néron, les Domitien, les Dèce, les Dioclétien ) le Dieu éternel, le Dieu vrai, le Dieu vivant ; nous demandons pour eux une vie longue, un empire paisi'ole, une paix inaltérable, des armées valeureuses, un sénat fidèle, des sujets soumis,
• Voyez Godcscard, 21 mars.
* Mamachi, dc^ Costumi, t. 3, p, 6W66.