DE L'HORREUR DU PÉCHÉ MORTEL
Agathe. — J'apprends, ma sainte Mère, que la vie chrétienne, qui seule doit être estimée bonne, consiste à éviter le mal et à faire le bien ; mais je désirerais recevoir vos instructions salutaires sur ces deux points importants, afin qu'à la faveur de vos lumières, je puisse marcher sur les traces de votre sainte vie.
Sainte Thérèse. — J'essaierai volontiers de satisfaire à votre trop juste demande, ma chère fille, et pour suivre la distinction que vous établissez vousmême, nous commencerons par nous occuper du plus grand de tous les maux qui est le péché mortel. L'âme, si belle par les traits de la ressemblance divine, perd, en commettant ce péché, sa beauté merveilleuse et éclatante, et se couvre" des plus affreuses ténèbres. Dieu qui, comme un soleil, lui communiquait une admirable splendeur, demeure éclipsé
en elle, car le péché arrête intercepte entièrement ses rayons. Pour moi, à qui Notre-Seigneur a montré ce qu'est une âme dans cet état, je ne saurais exprimer quelle est la grandeur d'une si profonde misère ! Daigne le Seigneur, par sa miséricorde, nous délivrer d'un mal si grand et qui seul mérite véritablement ce nom, puisqu'il traîne à sa suite des maux qui ne finiront jamais.
Agathe. — Il me semble que l'injure faite à Dieu par le péché mortel, est comparable à l'outrage que feraitle favori d'un grand prince à son maître, en faisant remplir sa royale demeure de toutes sortes d'immondices. Assurément cet indigne favori mériterait de perdre sans retour la faveur du monarque. Ainsi l'homme pécheur mérite-t-il une éternelle séparation du Dieu qu'il a impudemment méprisé.
Sainte Thérèse. — Disons plus encore : l'âme en état de grâce est semblable à un arbre planté au bord d'une eau courante, et cette source de vie pour elle, c'est Dieu; elle tire de ses eaux une fraîcheur toujours nouvelle, et la sève qui lui fait produire de beaux fruits. Mais si elle s'éloigne de cette source limpide , et se trouve transplantée auprès d'une eau noire et infecte, elle ne produira plus rien qui ne participe de cette source maudite, et qui n'en reçoive la souillure et la corruption. Toutes les œuvres de cette âme ne sont d'aucun mérite pour le salut. Ce sont des fruits amers, des fruits de mort. Elle perd
non- seulement toute la valeur des actions faites en état de grâce , mais encore tous les biens que Dieu lui promettait.
Agathe. — Je vois bien que Dieu est juste en refusant ses dons à l'homme criminel ; mais ne reste-t-il rien de Dieu dans cette âme ?
Sainte Thérèse. — Si, et nous devons admirer sans cesse la bonté et la palience de ce grand Maître ; car il demeure toujours présent à l'âme, comme principe de son être, et comme un beau soleil, il est toujours dans son centre et prêt à l'éclairer ; mais elle refuse ses lumières. Ainsi elle fait injure à sa présence et reste dans d'effroyables ténèbres. Oh! combien à juste titre on mérite l'enfer pour un seul péché mortel, tant est énorme et incompréhensible l'outrage que l'on fait à Dieu en le commettant, et tant sa sainteté infinie le repousse ! C'est aussi ce qui tait éclater davantage ses miséricordes ; car sachant que nous connaissons ces vérités, il ne laisse pas de nous souffrir. Aimons donc ce bon et si doux Seigneur, mais évitons le péché qui nous met en opposition avec lui et nous plonge dans tant de misères. Prions aussi beaucoup pour les âmes tombées dans le péché mortel. Assurément elles ne devraient avoir aucun repos, ni ressentir aucune joie. Soyons torchés de leur malheur. Elles ressemblent à un homme lié à un poteau par une forte chaîne , les mains derrière le dos, et mourant de faim, faute de pouvoir
h CATECHISME DE SAINTE THERESE.
portera sa bouche des viandes très-exquises placées près de lui. Ne serait-ce pas une grande cruauté de n'approcher aucun aliment de ses lèvres , surtout si l'on savait que la mort temporelle doit être suivie pour lui de la mort éternelle? Mais si, par vos supplications, vous obteniez encore qu'on lui ôtât ses fers, qu'on le délivrât de cette misérable captivité , quelle excellente œuvre vous auriez faite !
Pour l'amour de Dieu , ma chère fille , souvenezvous toujours de ces pauvres âmes dans vos prières.