‹ Catéchisme de Sainte ThereseChapitre 19 sur 59 · DES MAUVAIS EFFETS DU PÉCHÉ" VÉNIEL · texte numérisé non relu

DES MAUVAIS EFFETS DU PÉCHÉ" VÉNIEL

Agathe. — Quel sentiment devons-nous avoir du péché véniel ? Il me semble que puisqu'il n'a pas la malice du péché mortel, il est permis de ne pas lui accorder une grande importance.

Sainte Thérèse. — Cette opinion, ma fille, est tout à fait erronée; je l'ai partagée autrefois, et je puis dire qu'elle a été le principe des plus grands maux pour mon âme; c'est pourquoi je vous engage nonseulement à préférer perdre mille fois la vie que de commettre un péché mortel , mais à éviter avec un soin extrême de consentir au péché véniel.

\gathe. — Cela me semble une perfection presque impossible.

Sainte-Thérèse. — Je sais qu'on ne peut pas se garantir de toutes les fautes vénielles (1), mais il s'agit ici de celles qui se commettent avec réflexion. Il faut remarquer qu'il y a une vue du péché véniel accompagnée de beaucoup de réflexion, et une autre vue si soudaine que de commettre ce péché et de s'en apercevoir, cela se fait presque en même temps ; de sorte qu'à peine nous ne pouvons discerner ce que nous faisons, que lorsque la chose est déjà faite. Dieu nous garde du péché véniel commis avec une entière réflexion; car bien que ce soit en matière légère, je ne sais néanmoins comment on peut estimer petit, ce qui se fait contre la grande majesté de Dieu, sachant d'ailleurs qu'elle le voit et ne l'approuve point. C'est absolument comme si l'on disait : Seigneur, quoique cela vous déplaise, je veux le faire. Je sais bien que vous en êtes témoin et que vous ne le voulez pas , mais j 'aime mieux suivre ma volonté qu'accomplir la vôtre.-

Une telle manière de parler peut-elle être estimée une petite offense? Quant à moi, je trouve qu'elle est une très-grande injure.

(I) Tou3 les théologiens enseignent unanimement qu'il ne nous est pas possible en cette vie d'éviter tous les péchés véniels. La sainte Vierge a eu seule cet avantage ineffable. iWais si nous le voulons, nous pouvons très-bien ne pas commettre de péchés véniels délibérés. Nous pouvons même en venir à ce point de n'avoir à nous reprocher que de légers manquements dans uu long espace de temps. Il faut pour cela une grande fidélité à la grâce.

Agathe. — Cependant le péché véniel ne fait pas perdre la grâce.

Sainte Thérèse. — Non, mais il en ternit l'éclat, et fait régner dans l'âme je ne sais quelle obscurité qui l'assombrit et l'attriste. Ces foutes réfléchies ressemblent à des reptiles venimeux qui se glissent dans la demeure de notre cœur, et ne permettent pas d'y trouver le repos. Si elles n'y portent pas un venin mortel, leurs effets ne laissent pas d'être funestes. En un mot, les âmes qui n'évitent pas les péchés véniels sont en grand danger d'en commettre de mortels.

Agathe. — Je pensais qu'il n'y avait pas grand péril à commettre des fautes que peuvent effacer quelques gouttes d'eau bénite, le signe de la croix, et d'autres petits moyens que la sainte Église nous met en main pour cet effet.

Sainte Thérèse. — 0 ma fille, gardez-vous bien de commettre des péchés véniels de propos délibéré, sous prétexte qu'ils s'effacent facilement ! Ce chemin vous conduirait dans peu à un grand aveuglement de cœur, et dans des ténèbres qui vous empêcheraient bientôt de distinguer le péché véniel du péché mortel. Cette voie peut aboutir à l'abîme de la damnation éternelle. Dieu découvrit un jour à une âme (1) la place que les démons lui avaient préparée en en-

(1) À la Sainte elle-niêma.

fer (1), et où elle serait tombée, si , quittant le péché véniel, elle n'eût changé de vie.

Agathe. — Que faire donc au milieu du danger continuel de commettre ces sortes de fautes?

Sainte Thérèse. — Tâchez, ma fille, de n'avoirpas à confesser chaque mois le môme péché. Il est vrai que vous ne pourrez pas vous exempter de toute faute ; mais au moins ne persévérez pas dans les mômes, afin qu'elles ne prennent pas racine dans votre âme ; car ensuite il serait très-difficile d'arracher ces mauvaises plantes.

DES DOMMAGES QUE CAUSENT LES LECTURES ET LES CONVERSATIONS DANGEREUSES ET MAUVAISES.

Agathe. — Y a-t-il encore , ma chère Mère, autre chose que le péché à éviter pour notre âme dans le monde?

(I) II s'agit ici de la Sainte elle-même. Sans doute le péché véniel ne peut jamais faire condamner à l'enfer, mais il peut être la cause que nous y tombions. Il y a en eiïet des âmes appelées à une grande perfection , qui, si elles n'évitent pas avec soin le péché véniel, ne tardentpasà tomber dans le péché mortel.

Pour ces âmes, il n'y a pas de milieu entre la damnation et une grande perfection. Nous espérons que cette réflexion sera utile à plus d'une âme qui résiste à l'attrait de la grâce en ellemême. Du reste, les théologiens reconnaissent qu'il y a des actes qui ne sont que véniels chez les uns par inadvertance, et qui sont mortels pour ceux qui ont reçu de grandes lumières divines.

Sainte Thérèse. — Il y a d'abord la lecture des livres dangereux, source de beaucoup de désordres.

Agathe. — Sans doute les livres pleins d'impiétés ou d'infamies, dont les écrivains dissimulent l'horreur sous la pompe d'un beau discours, et qui, comme la coupe de Babylone, contiennent un poison mortel, sont pernicieux à l'âme (1); mais les ouvrages où l'on raconte seulement des aventures divertissantes, et qu'on appelle romans, ne cachent, ce me semble, aucun péril. Les délassements qu'ils offrent adoucissent les ennuis du cœur, sans faire naître aucune affection pour le péché.

Sainte Thérèse. — Ah ! ma fille, de ces deux sortes dç livres, les premiers jettent les âmes dans l'enfer des passions et des vices, les seconds les retirent du paradis de la grâce et des vertus. Vouloir avec eux consolerses ennuis, c'est ouvrir la porte à un grand ennemi de la crainte de Dieu et du salut. J'en ai fait l'expérience, m'étant adonnée àceslectures: elles refroidirent mes bons désirs, et affaiblirent les heureuses inclinations qui me portaient à la vertu, en m 'affectionnant aux vanités du monde et aux frivoles

(1) Il n'y a rien de plus utile à lire pour le bien de nos âmes que les litres écrits par les saints ou les Vies des saints. Ces ouvrages , remplis de l'esprit de Dieu, ont une vertu merveilleuse pour toucher nos cœurs et nous exciter à la pratique de la vertu. Ensuite , ils enseignent toujours la plus grande perfection, et ils sont pratiques. Heureuses les âmes qui goûtent ces salutaires lectures !

industries de la vanité. Je commençai à prendre goût à la parure et à désirer de paraître avec avantage. Je m'occupai de la blancheur de mes mains et du soin de ma chevelure ; j'aimai les parfums, et recherchai mille choses frivoles au lieu de chercher Dieu. Je courais ainsi à ma perte, et ne dus mon salut qu'à la lecture des bons livres, quirendirentàmon âme la lumière des beaux jours de mon enfance.

Agathe. — Si les livres dangereux nous séduisent par des récits de faits imaginaires , et si des peintures qui ne frappent que les yeux de l'esprit font une si forte impression sur notre âme, que nous voudrions ressembler à ces héros de romans ou môme être à leur place, quelle influence plus grande encore ne doivent pas exercer sur nous les conversations des personnes dont nous voyons les actions., et qui, nous environnant de témoignages affectueux, nous ouvrent les secrets de leur cœur et nous attirent par la douceur et le charme de leur amitié à leur devenir conformes (1) !

Sainte Thérèse. — Vous dites vrai : à un âge où les vertus encore tendres demandent tant de soin , quel péril n'offre pas la société des personnes qui, loin de connaître la vanité du monde, ne savent le

(I) Il faui veiller sur nous-mêmes dans nos relations avec les créatures. Cela est nécessaire et bien nécessaire. Il faut unir notre cœur à Jésus, et travailler chaque jour à n'avoir d'alFection que par Lui et pour Lui.

dépeindre que sous les plus attrayantes couleurs ! Les tableaux séduisants qu'elles en font nous engagent facilement dans le piège ; car notre faible nature étant plus vivement inclinée vers le mal que vers le bien, se laisse plus aisément entraîner aux folles affections de ces personnes et à leurs frivoles sentiments, qu'elle ne profite des entretiens des gens de vertu et de piété. Je sais quelle est ia grandeur de ce danger. Après m 'avoir attirée à l'amour du monde et de moi-même, il me détourna de celui des mortifications et des austérités que déjeunes religieuses m'assuraient être au-dessus de mes forces.

Agathe. — D'après ce que vous me dites, ma Mère, on doit redouter les conversations mondaines ; cependant si on les fuit , comment travaillera-t-on à la conversion du prochain? J'aurais cru pourtant que la charité nous oblige à lui procurer les biens précieux que nous possédons nous-mêmes.

Sainte Thérèse. — Les faibles doivent craindre et éviter les entreliens des personnes du monde ; mais les âmes qui sont véritablement remplies de l'amour et de la crainte de Dieu peuvent faire la guerre aux monde et aux démons ; elles ne peuvent plus aimer les vanités de la terre , ni accorder la moindre affection aux plaisirs, aux honneurs, aux richesses. Au lieu de seconder ou de partager les faiblesses des autres, elles deviennent un instrument pour les retirer de leurs misères.

QUATRIÈME INSTRUCTION. il

Agathe. — Vos paroles s'accordent parfaitement avec ce que j'ai ouï dire de saint Paul, qui commande de fuir ceux qui vivent dans le dérèglement, mais qui veut que les forts supportent les faibles afin de les sauver.

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