‹ Catéchisme de Sainte ThereseChapitre 22 sur 59 · DE LA NATURE DE L'ORAISON · texte numérisé non relu

DE LA NATURE DE L'ORAISON

Agathe. — Je sens bien, ma sainte Mère, qu'il y a de grandes choses à dire sur ce sujet, mais avant de les expliquer, veuillez, s'il vous plaît, me donner une définition claire et toute simple de l'oraison.

Sainte Thérèse. — L'oraison dont nous parlons ici , et qu'on nomme oraison mentale , est une communication intérieure avec Dieu. Dans cette sorte d'oraison, ce ne sont point les lèvres qui conversent avec le Seigneur, mais l'esprit et le cœur seulement.

Agathe. — De quoi s'occupe-t-on dans ces entretiens?

Sainte Thérèse. — Des offenses qu'on a eu le malheur de commettre contre Dieu ; des grandes obligations dont on lui est redevable. L'âme y considère aussi, devant la majesté divine , l'horreur de l'enfer, la gloire du paradis, les moyens d'éviter le premier et d'arriver au second. Elle rappelle en sa mémoire ce que Notre-Seigneur a souffert pour nous ; s'émeut de compassion sur ses» travaux et ses douleurs. Elle se représente son Sauveur, l'adore, le prie, l'implore dans ses besoins, se plaint à lui dans ses peines , et lui adresse des paroles simples, dictées par ses désirs

et ses misères. Quand la solitude manque pour faire oraison, ou que la maladie en empêche, l'âme trouve encore un moyen de prier mentalement : elle offre à Dieu ses travaux et ses souffrances , se souvient que c'est pour lui qu'elle les endure, et se soumet entièrement à sa divine volonté. Vous pouvez encore, ma chère fille, réfléchir devant qui vous êtes, considérer quel est cet époux divin, dans quel lieu il doit vous conduire, quels biens il promet de vous donner, quelles sont ses qualités admirables, et comment vous devez agir pour lui plaire en toutes circonstances.

Ces diverses manières de se tenir devant Dieu et de s'entretenir avec lui , ne sont autre chose que faire oraison.

Agathe. — Deux choses, si je le comprends bien, composent donc l'oraison : la considération qui nous applique à Dieu et aux objets qui nous portent à lui ; Y affection qui incline notre cœur à fuir le mal et à aimer le bien, qui n'est autre que Dieu lui-même. Laquelle de ces deux choses est la meilleure?

Sainte Thérèse. — Sachez, ma fille, que le profit de l'âme dans l'oraison ne consiste pas à penser beaucoup, mais à aimer beaucoup. C'est pourquoi je dis, avec vérité, que s'adonner à l'oraison, c'est se faire le serviteur de l'amour.

l'oraison vocale ne doit point se faire sans l'oraison mentale.

Agathe. — Tenir sa pensée recueillie en Dieu, et former dans son cœur diverses affections, c'est quelque chose de trop difficile pour certaines personnes. No sera-ce donc pas assez pour elles de prier vocalement, puisque cette manière d'oraison est approuvée par l'Église, et enseignée par Notre-Seigneur luimôme?

Sainte Thérèse. — Je sais qu'il y a des esprits si légers et si mobiles, qu'ils ne sauraient s'appliquer à une seule chose, et quand ils cherchent à arrêter leur pensée sur Dieu, ils sont agités par mille distractions importunes ; mais s'ils ne peuvent méditer, au moins peuvent-ils peu à peu s'arrêter sur ce que signifient les paroles de leurs prières vocales; car parler à Dieu des lèvres seulement sans prendre garde à ce qu'on lui dit , c'est plutôt une offense qu'un hommage. Mais si je profère d'une manière si attentive les paroles de l'oraison , que je sente en même temps que je parle à Dieu, et cela avec plus d'application et de soin que je n'en ai aux mots que je prononce, je fais une véritable prière vocale. S'il en était autrement, ma prière ne serait qu'une sorte

d'indiscrétion et d'incivilité dans laquelle j'oublierais entièrement qui je suis, >et à qui je parle.

Agathe. — S'il en est ainsi, pourquoi dit-on à ceux qui ne sauraient prier mentalement qu'ils doivent se contenter de l'oraison vocale , car il me semble que celle-ci ne leur sera pas plus facile que l'autre?

Sainte Thérèse. — Vous vous trompez , ma fille. Dans la prière vocale, comme par exemple dans le Pater et Y Ave Maria , l'esprit n'a point à chercher ce qu'il doit dire , mais il le trouve tout préparé, et les paroles qu'on lui a fait connaître se placent naturellement sur les lèvres. La première de ces oraisons, sortie de la bouche même du Seigneur, est un excellent fonds de méditation. L'oraison vocale est d'ailleurs un moyen d'arriver à l'oraison mentale : il faut unir l'une à l'autre : si donc au moment de dire les heures, ou de réciter le chapelet, vous pensez à celui auquel vous allez parler, vous vous remettez sous les yeux ce que vous êtes devant lui, vous cherchez à bien vous pénétrer de sa grandeur et de votre néant; avant de commencer votre prière vocale, vous avez déjà consacré un certain temps à l'oraison mentale.

Agathe. — Je comprends comment l'on peut ainsi se servir de la prière vocale avec fruit : c'est un appui pour soutenir les âmes faibles et distraites ; c'est l'encens préparé pour être répandu devant l'au-

tel dont parle l'Apocalypse ; c'est un mets tout assaisonné que l'on place devant celui qui a faim pour le nourrir.

Sainte Thérèse. — Tout cela est vrai, et je connais plusieurs personnes qui, ne priant que localement, sont élevées néanmoins à une contemplation sublime , sans qu'elles sachent comment cela se fait. Je sais une âme qui, n'ayant pu faire d'autre oraison que la vocale , possédait toutes les autres, et quand elle voulait prier d'une autre manière, son esprit s'égarait de telle sorte qu'elle ne pouvait se supporter elle-même. Mais plût à Dieu que nos oraisons mentales fussent semblables à sa prière vocale! Elle récitait quelques Pater en songeant aux mystères où Notre-Seigneur a répandu son sang, et à l'aide de cette prière vocale, elle restait plusieurs heures dans une intime union avec le divin Maître. Ainsi en disant simplement l'Oraison dominicale, elle était élevée jusqu'à l'union divine. Voilà à quoi sert de bien faire l'oraison vocale.

Agathe. — Mais d'où vient que dans cet exercice on rencontre des difficultés si grandes, et qu'on est tourmenté par tant de distractions importunes?

Sainte Thérèse. — L'humeur mélancolique , la faiblesse de la tête , d'autres indispositions corporelles peuvent faire naître les difficultés et les distractions malgré tous les efforts de l'âme pour en triompher. Dieu permet aussi ces épreuves pour

exercer ses serviteurs, car leur bonne volonté ne les empêche pas toujours d'être distraits, et d'avoir l'esprit aussi inappliqué que le serait celui d'un homme frappé de folie.

Agathe. — Comment peut-on connaître que ces difficultés insurmontables viennent de Dieu?

Sainte Thérèse. — Si la personne ainsi tourmentée et distraite dans l'oraison en éprouve une véritable peine , et que du reste elle veille habituellement sur elle, et ne parle à Dieu qu'avec respect, elle peut penser que ces distractions importunes et continuelles ne viennent pas de sa faute.

Agathe. — Quel conseil pourrait-on lui donner?

Sainte Thérèse. — Dans ces agitations et ces tempêtes de l'âme , il est inutile de vouloir ramener de force à la saine raison l'entendement malade. Ces efforts ne serviraient qu'à accroître le mal. Il faut alors prier comme on peut, et même suspendre la prière, donnant ainsi à l'âme infirme et souffrante un moment de repos. Ce temps doit être employé à d'autres actes de vertu.

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