DE LA PURETÉ DE CONSCIENCE
Deuxième préparation à l'oraison.
Agathe. — Après s'être éloigné des objets extérieurs au moyen de la solitude, que faut-il faire pour entrer en oraison?
Sainte Thérèse. — Il faut purifier sa conscience ; car vouloir s'approcher de Dieu avec une âme souillée est une chose insupportable à la sainteté divine. Il me souvient de la honte que j'éprouvais d'user avec Dieu de la douce familiarité de l'oraison , dans un temps où la dissipation s'était emparée de mon âme. Je redoutais comme un châtiment très-rigoureux la peine extrême que j'y devais ressentir d'avoir offensé Dieu. Cette peine me décida à me confesser souvent pour tenir mon âme pure. Je conseille encore à ceux qui veulent prier d'examiner d'abord
leur conscience, puis de dire le Confiteor, ensuite de faire le signe de la croix. Il faut, après ces saintes précautions , mettre son esprit dans un vide entier de toute chose , comme si l'on devait mourir à l'heure même; s'exciter au repentir de ses fautes, et, pour y satisfaire, réciter le Miserere. On pourrait ensuite dire à Dieu : 0 mon Seigneur, je viens à votre école pour apprendre et non pour enseigner ; je parlerai donc à votre Majesté, quoique je ne sois que poussière , cendre, et un misérable ver de terre.
Agathe. — Ces sentiments d'une profonde humilité sont bien propres, je l'avoue, à faire oublier a Dieu toutes nos ingratitudes, et je m'appliquerai désormais avant l'oraison à les exciter dans mon âme.
DE LA PRÉSENCE DE DIEU, Troisième préparalion à l'oraison.
Agathe. — Faut-il s'abîmer longtemps dans cette vue de soi-même ?
Sainte Thérèse. — Non. L'âme qui se voit seule doit chercher une compagnie. Mais quelle compagnie serait préférable à celle du divin Maître? Représentez-vous donc cet adorable Sauveur à côté de vous, et surtout au dedans de votre cœur, et si vous prenezPhabitude de vous tenir en sa présence, vous trouverez partout ce fidèle consolateur. L'ayant ainsi
avec vous, vous n'avez pas besoin de lui parler à haute voix pour lui faire entendre votre prière : dans le plus profond silence, il recueillera ce que votre cœur veut lui dire.
Agathe. — Comment devons-nous nous représenter Notre-Seigneur pour mieux profiter de sa présence?
Sainte Thérèse. — Considérez-le crucifié , et vous au pied de ia croix le regardant avec affection. Il tournera vers vous ses yeux baignés de larmes ; mais dans ce regard quelle divine beauté ! quelle tendre compassion ! Voyez-le ressuscité ; sa seule vue , au sortir du sépulcre , vous fera tressaillir d'allégresse. Quel éclat ! quelle majesté ! de quelle joie bat son cœur à l'aspect de ce champ de bataille où il a remporté pour vous un si beau triomphe, et où il a conquis cet immortel royaume dont il veut vous donner la moitié !
Agathe. — Ces représentations sont corporelles, et par conséquent trop basses , ce me semble, pour des âmes avancées, et qui, dit-on, font plus de progrès en rejetant tout ce qui est sensible pour ne s'appliquer qu'à ce qui est purement spirituel.
Sainte Thérèse. — C'est là une grande erreur. A mon avis, il faut être très-avancé dans les voies spirituelles pour rejeter tout ce qui est corporel (1).
(I) H ne faut pas oublier que la sainte humanité de Jésus est le moyen véritable de la contemplation. Celui qui enseignerait
Jusque-là, il est évident qu'il faut chercher le Créateur parles créatures, et certes si celles-là nous servent à cette fin, combien serait-il erroné de compter au nombre des obstacles à l'oraison, l'humanité trèssacrée de Jésus-Christ ! Faibles mortels que nous sommes, il est d'une immense utilité pour nous, toute notre vie, de nous représenter Jésus-Christ comme homme. L'âme, sans cette représentation, à quelque haut degré qu'elle se croit remplie de Dieu, demeure comme privée de tout appui; sans ce guide fidèle , elle s'égarera du vrai chemin. Jésus a dit luimême : Je suis la voie et la lumière. Personne ne peut aller à mon Père que par moi. Celui qui me voit voit mon Père. D'après ces paroles, qui donc prendrait un bon chemin en ne voulant penser ni à la vie ni à la passion du Sauveur ? Cet aimable Jésus est une trop bonne société pour le fuir. Nous ne sommes pas des anges, nous avons un corps : comment voudrions-nous nous faire des anges pour n'a-
ie contraire tomberait dans une erreur déjà condamnée par l'autorité de l'Église. Sainte Thérèse déclare avoir été trompée à ce sujet par un homme peu éclairé dans ces matières, et elle encourage lésâmes à ne jamais s'éloigner de la sainte humanité dans la contemplation. Sans doute le Verbe de Dieu peut quelquefois, dans les ravissements, attirer si fortement une âme qu'elle ne voie plus que la divinité. Mais cet état dure peu et ne dépend pas de nous. Il reste donc établi que la sainte humanité, considérée principalement dans la Passion, est le moyen pour parvenir sûrement à la véritable contemplation. Cel avis est important.
voir rien de corporel devant les yeux ! Considérons donc cet Homme-Dieu qui a bien voulu mourir pour nous. J'ai très-clairement vu que pour plaire à Dieu et recevoir de grandes grâces , il faut aller à lui par cette sainte humanité du Sauveur, dans laquelle le Père céleste dit lui-même qu'il prend ses complaisances.
Agathe. — Cependant, ma sainte Mère , j'ai lu dans l'Évangile , que Notre-Seigneur semblait trouver sa présence sensible moins utile à ses disciples que son éloignement, puisqu'il leur dit : // vous est expédient que je m'en aille, car si je ne m'en vais point y le Saint-Esprit ne viendra point à vous. (Jean , xvi, 5.)
Sainte Thérèse. — Je pense, ma fille, que si les apôtres eussent eu la foi comme elle leur fut donnée plus tard , la sainte humanité du Sauveur n'eût été d'aucun obstacle à leur perfection , puisque Jésus- Christ ne dit point les paroles que vous me citez à la très-sainte Vierge, bien qu'elle l'aimât plus mille fois que ne l'aimaient les disciples. Ce n'était donc pas pour leur ôter sa présence corporelle, mais pour affermir leur foi dans Celui en qui ils ne voyaient pas assez la Divinité, que le divin Sauveur ieur parla de la sorte.
Agathe. — N'y a-t-il donc pas un état très-élevé dans les voies spirituelles, où les âmes, adorant seulement Dieu en esprit , s'abîment dans la divi-
nité sans aucune image de ce qui est corporel ? Sainte Thérèse. — Ces états sont très-rares, et ces communications sont si sublimes que l'âme ne peut y parvenir d'elle-même. Si elle peut s'aider en quelque chose, ce ne sera pas en éloignant toute représentation corporelle , mais en s'unissant à Jésus- Christ; car, j'en ai l'expérience, etNotre-Seigneurme l'a dit aussi , c'est par cette porte que nous devons entrer si nous voulons que sa souveraine Majesté nous découvre de grands secrets. Vouloir s'élever sans ce soutien , c'est un défaut d'humilité qui empêche l'âme de s'avancer dans la vraie contemplation, tandis que prendre Jésus pour le commencement de toutes les voies , c'est s'ouvrir un chemin à la plus haute perfection. Saint Paul l'avait, pour ce motif, continuellement sur les lèvres , comme saint François le tenait si bien dans son cœur, que les plaies du divin crucifié devinrent aussi les siennes. Saint Antoine de Padoue se délectait avec l'enfant Jésus ; saint Bernard et sainte Catherine de Sienne chérissaient la sainte humanité; ainsi ceux qui commencent , ceux qui avancent , ceux qui arrivent , ne doivent jamais s'éloigner de ce divin Seigneur.