DU COURAGE NÉCESSAIRE POUR ENTRER DANS LA VOIE DE L'ORAISON
Quatrième préparation.
Agathe. — S'éloigner du bruit et du tumulte, tenir son âme pure de tout péché , avoir Jésus-Christ devant les yeux, sont trois excellentes dispositions à l'oraison ; mais cependant, ma Mère, elles ne détruisent pas un obstacle que nous rencontrons trop souvent à ce saint exercice, je veux dire la crainte de ne pas s'y comporter comme il le faudrait, et de ne pas y trouver auprès de Dieu un accès favorable.
Sainte Thérèse. — Quiconque veut s'appliquer à l'oraison, doit chercher en toute chose à conformer sa volonté à celle de Dieu, et s'abandonner entièrement à sa conduite, afin que ce bon Maître opère en l'âme , non ce qu'elle voudrait, mais ce qu'il jugera à propos. De sorte que, soit qu'il n'ait pas l'air de l'apercevoir , ni qu'il lui montre la majestueuse beauté de sa face ; soit qu'il lui ferme la porte des consolations, ou qu'il la prenne comme par la main pour l'introduire dans sa demeure , elle reçoive tout avec égalité d'esprit. Et quand le Seigneur se montrera sévère dans la correction des défauts de cette âme , qu'elle approuve ses jugements comme très-
justes, cl qu'elle s'humilie profondément en sa présence. Elle doit être dans la résolution de repousser 'outes les pensées étrangères qui viendront la distraire, et si , malgré ses efforts , elle ne peut en former de bonnes, qu'elle reste néanmoins aux pieds de Jésus-Christ tout le temps destiné à ce saint exercice. Ne serait-ce pas en effet comme se railler de Dieu , après lui avoir offert si peu de chose , que de le lui reprendre?Donnons donccourageusementà ce grand roi le temps que nous perdons tant de fois avec des personnes qui ne nous en savent aucun gré. Soyons dans la ferme et inébranlable résolution de nejamais le lui ravir, quelques travaux, quelques contradic- 'ions, quelques sécheresses et ennuis qu'il nous en coûte. Considérons ce temps comme une chose qui ne nous appartient plus, et que le Seigneur pourrait exiger comme une justice, si nous ne voulions pas satisfaire à nos engagements.
Agathe. — Mais que sert à l'âme . d'employer tant de temps à l'oraison, quand par les aridités et les distractions qu'elle y éprouve , elle croit le perdre?
Sainte Thérèse. — Si l'âme ne peut alors offrir à Dieu un esprit recueilli, elle lui offre au moins le temps destiné à ce recueillement , et l'effort qu'elle fait pour se vaincre et demeurer là. Notre-Seigneur remarque avec exactitude nos moindres servioes : ne fit-on que lever les yeux au ciel avec un souvenir
du cœur pour lui , il n'y a pas à craindre qu'il laisse cette action sans récompense.
Un autre motif pour lequel il importe d'avoir le dessein de persévérer dans l'oraison , c'est que cette résolution empêche le démon de nous tenter si facilement. Cet ennemi ne craint rien davantage que les âmes fortes et déterminées. Il sait le dommage qu'elles lui causent , et que tout ce qu'il fait pour leur nuire tourne à leur profit et à l'avantage de beaucoup d'autres. Nous devons néanmoins nous tenir sur nos gardes : si la lâcheté de nos ennemis les empêche d'attaquer ceux qui veillent sans cesse sur eux-mêmes, leur malice leur donne un très-grand avantage sur les négligents. S'ils remarquent de l'inconstance dans une âme, une volonté chancelante de persévérer dans le bien, ils l'agitent de mille craintes, et lui représentent difficultés sur difficultés, et ne lui laissent pas un moment de repos !
Agathe. — Il me souvient à ce propos de ce que dit le grand Apôtre : Résistez au démon , et il s'enfuira de vous ; et je comprends combien est excellente la résolution de persévérer dans l'oraison.
Sainte Thérèse. — L'expérience que j'en ai faite pourra encore vous en convaincre : très-souvent , hélas! pendant des années entières, j'étais moins préoccupée d'utiles et saintes réflexions que du désir d'entendre l'horloge m'annoncer la fin du temps consacré à la méditation. Bien des fois , je l'avoue ,
j'eusse préféré la plus rude pénitence au tourment de me recueillir. Je faisais cependant effort sur moi , et Dieu venait à mon secours. Lorsque je m'étais ainsi vaincue, je goûtais plus de paix et de délices qu'à certains jours, où l'attrait m'avait conduite à ces entretiens célestes.