DU RECUEILLEMENT
Cinquième préparation à l'oraison.
Agathe. — On dit, ma sainte Mère, que le recueillement est une des préparations immédiates de l'oraison : mais comment se recueillir ?
Sainte Thérèse. — Aller à l'oraison, l'esprit rempli de mille affaires auxquelles il est ainsi attaché parce que là où est notre trésor, là est notre cœur, c'est un inconvénient qui empêche absolument de bien prier. Le dommage que nous cause cette dissipation intérieure devrait seul suffire pour nous porter à nous recueillir. Peut-il y avoir un plus grand mal que de se voir hors de chez soi ? Et comment espérer de trouver ailleurs le repos , lorsqu'on n'en trouve pas môme dans sa propre maison ? Se dégager de ces troubles, se désoccuperdeces pensées étrangères , c'est commencer à se recueillir. L'entendement se recueille en se proposant Dieu au dedans de
soi-même , et l'imagination y contribue en se le représentant aussi dans le sanctuaire du cœur. Considérer ainsi Notre-Seigneur dans le plus intime de l'âme, est plus attachant et plus utile que de le contempler hors de soi. C'est en particulier l'avis du glorieux saint Augustin qui dit de lui-même, que, cherchant Dieu dans les places publiques , dans les plaisirs , partout dans cet univers , il ne l'avait trouvé nulle part comme dans le fond de son cœur. L'avantage d'une pareille méthode est visible : elle nous fait trouver Dieu en nous-mêmes (1), sans qu'il soit nécessaire de nous élever par la pensée jusqu'au ciel , nous épargnant ainsi un effort qui fatigue l'esprit , distrait l'âme, et nous procure moins de fruits.
Agathe. — Je vois bien que cela est excellent , mais c'est fort difficile ; car les objets extérieurs, le penchant qui nous porte vers eux, les aridités spirituelles, nous persécutent et nous tourmentent souvent sans que nous puissions nous en défaire.
(1) Nous ne connaissons rien de plus utile pour entrer dans la voie intérieure que de se représenter le divin Jésus comme présent dans notre cœur. Du reste, il ne faut pas s'imaginer que ce soit un simple effet d'imagination que nous recommandons. Le séraphique M.Olier, qui recevait de Dieu des communications si sublimes , nous apprend qu'un jour Notre-Seigneur daigna lui dire cette parole : Je suis réellement présent aux âmes. Je ne l'aurais pas cru, dit-il, venant d'une autre bouche. Sainte Thérèse n'en doute point. Lexpérience nous apprendra les grands fruits que nous pouvons retirer de l'exercice de cette pratique.
Sainte Thérèse. — Quand nous ne pourrions faire autre chose que de voir notre misère, et le grand dommage que nous éprouvons d'être ainsi répandus au dehors et distraits , cela suffirait pour nous recueillir. Mais il ne faut pas essayer de le faire violemment. Accoutumons-y peu à peu l'âme par d'aimables attraits et de doux artifices , afin de ne pas la dégoûter et l'épouvanter. Si nous ne procédons pas de la sorte , avançant ainsi avec douceur, nous ne ferons jamais rien; tandis qu'en agissant de cette manière nous obtiendrons de grands avantages. Qui donc pourrait empêcher de porter les yeux de l'âme sur Jésus-Christ, un peu de temps, si l'esprit est trop indocile à s'appliquer? L'âme qui regarde tant d'objets dangereux ou mauvais, ne pourrait pas arrêter un moment son œil sur ce divin modèle ? Songez que vos misères et vos iniquités ne l'empêchent pas d'arrêter sur vous ses compatissants regards , et ne pensez pas faire quelque chose de grand en détournant quelque peu votre vue intérieure des objets extérieurs, pour la fixer sur lui. L'Épouse nous dit que l'Epoux n'attend autre chose qu'un de nos regards ; et il estime tant ce regard qu'en retour il ne nous manquera jamais.
Agathe. — Après ces belles réflexions , ces admirables raisonnements , je dirai volontiers à mon âme : Une telle chose t'est nécessaire, c'est ton Dieu au dedans de toi-même. Rentre donc dans ton cen-
tre, et mets en oubli tous les objets extérieurs. Et vous, mon Dieu, placez-moi près. de vous, et me fasse ensuite la guerre tel ennemi qui le voudra , je ne craindrai rien.