‹ Catéchisme de Sainte ThereseChapitre 29 sur 59 · DE L'ORAISON SANS MÉDITATION OU DISCOURS · texte numérisé non relu

DE L'ORAISON SANS MÉDITATION OU DISCOURS

Agathe. — Que peuvent, faire' dans l'oraison ceux qui n'ont pas la facilité de méditer ou discourir avec l'entendement ?

Sainte Thérèse. — Je parlerai de ces personnes comme de mor-même , parce que Dieu ne m'a pas donné le talent de discourir avec l'entendement, ni de me servir de l'imagination qui est en moi si grossière et si inhabile que, même en y mettant toute mon industrie, je ne pouvais venir à bout de me représenter d'une manière un peu satisfaisante l'humanité de Jésus-Christ au dedans de mon âme. Je m'y appliquais néanmoins, et c'était Jà mon oraison pour suppléer à la méditation que je ne pouvais faire. La lecture des bons livres me fournissait d'ailleurs des raisons et des lumières que mon entendement ne trouvait pas de lui-même. Par ce moyen, mes pensées se fixaient , et je trouvais de la consolation en me recueillant doucement; mais, dépourvue de ce secours, mon âme était tout en désordre, mes idées

s'en allaient vagabondes et égarées, et la sécheresse élait toujours mon partage.

J'ai encore tiré un grand aide des images de Notre-Seigneur; leur vue me touchait et me recueillait à la fois, et cet avantage suppléait à l'impuissance de mon imagination.

L'aspect des champs , des eaux, des fleurs, m'était aussi très-utile. Je trouvais en lui le souvenir du Créateur. Les beautés de la nalure me réveillaient, me recueillaient, me servaient de livre, même dans le temps de mes offenses et de mes ingratitudes.

Agathe. — Puisque dans cette série de méditations, l'entendement ne s'exerce point, cette oraison consiste donc bien plus dans les affections du cœur que dans les pensées de l'esprit?

Sainte Thérèse. — Certainement : en ne discourant point avec l'entendement, on parvient plus tôt à la contemplation, parce que la volonté s'occupe dans le travail du raisonnement, et que l'amour s'arrête plus tranquillement à l'objet qu'on lui présente. Notre-Seigneur m'accorda tant de faveurs dans cette voie, qu'il me donnait l'oraison de quiétude , et même quelquefois celle d'union dont les effets étaient si puissants sur mon âme. Aussi, malgré ma grande jeunesse, je n'avais pas encore vingt ans, il me semble que je foulais le monde aux pieds, et je ressentais une grande compassion pour ceux qui étaient retenus dans ses liens, quoique ce fût leur de-

voir. Mais pour arriver aux heureux résultats de cette espèce d'oraison , il faut avoir une grande pureté de conscience, afin d'être plus exempt des troubles intérieurs.

Agathe. — Il semble que vous vouliez dire , ma Mère, que cette sorte d'oraison est plus excellente que celle où Ton fait usage de discours, c'est-à-dire de la méditation.

Sainte Thérèse. — Quand elle est arrivée à un certain degré , elle est en effet meilleure ; car alors l'âme considère les mystères de Jésus-Christ d'une manière plus parfaite , et voici comment : l'entendement se les. représente et les imprime à la mémoire, de telle sorte que voir seulement Notre- Seigneur prosterné au jardin des Oliviers, suffit pour la tenir occupée non-seulement une heure , mais plusieurs jours ; elle comprend d'un simple regard qui il est, et combien nous avons été ingrats après de telles souffrances endurées pour notre amour. Aussitôt la volonté s'émeut, bien que sans aucune tendresse sensible , désirant rendre quelque service à cet aimable Sauveur, pour une si grande profusion de grâces et do miséricordes ; elle désire aussi de souffrir quelque chose pour celui qui a tant souffert pour nous ; elle ressent d'autres affections semblables, dans lesquelles elle occupe la mémoire et l'entendement. Mais quand celle oraison, inoins avancée , n'est qu'une incapacité de discourir avec l'en-

tendement où , quoiqu'elle cherche Dieu, elle ne laisse pas d'être combattue de distractions nombreuses et où, si elle n'a le secours de quelque bon livre, elle est tourmentée de l'isolement et de l'aridité, nous ne pouvons pas dire qu'elle est plus parfaite que l'oraison de discours ou méditation. Celle-ci même en raisonnant sur la vanité du monde , les obligations contractées envers Dieu , les souffrances de Jésus-Christ, tire de ces considérations une ressource puissante contre les pensées importunes, les occasions du péché, les dangers des tentations : avantages précieux dont est privée l'âme qui ne peut discourir.

Agathe. — Je comprends , ma sainte Mère, que, d'après ce que vous avez bien voulu m'expliquér, l'oraison de discours ou de méditation renferme d'inestimables trésors, mais que cependant celle où l'on ne discourt point avec l'entendement, est une voie plus abrégée pour arriver à la contemplation.

DE QUELQUES EFFETS DE i/ORAISON PRÉCÉDENTE.

Agathe. — On juge de la bonté d'une oraison par les effets qui en résultent : quels fruits donc peuvent retirer les commençants de ceile dont nous avons parie ?

Sainte Thérèse. — Entre plusieurs fruits, je signalerai les plus importants :

Le premier est une connaissance particulière des fautes que l'on commet , d'où naît un grand repentir dans le cœur, un désir de se confesser et de communier plus souvent. J'ai éprouvé ces effets, car je n'osais quelquefois aller à l'oraison dans l'appréhension de la peine extrême que j'y devais ressentir d'avoir offensé Dieu, et de voir en moi si peu de correspondance à ces grâces. Alors je tâchais de'me confesser le plus tôt possible.

Le second effet de cette oraison est une grande crainte de Dieu , qui fait que l'on ressent vivement tout ce qui empêche d'aller à lui. Aussi lorsque dans cet état d'oraison je résistais à Dieu en suivant les attraits de l 'immortification , je menais une vie très-pénible. Les choses célestes me donnaient un grand contentement, mais celles de la terre me retenaient comme enchaînée : dans l'oraison, je souffrais un fâcheux travail parce que l'esprit n'était pas le maître mais l'esclave , et je ne pouvais me recueillir en moimême sans y renfermer en même temps mille distractions et mille vanités.

Le troisième effet de cette oraison, c'est de faire souffrir avec patience les maux de la vie : les maladies et les accidents, les peines et les tentations. Pour exercer cette vertu , je fus souvent et puissamment aidée par le souvenir de l'histoire de Job.

Il semble que le Seigneur m'avait préparée par cette lecture et ce genre d'oraison auquel j'avais commencé de m 'adonner, h supporter avec résignagnation les tourments que je sentais. Les peines intérieures sont très-grandes. Je trouve qu'il faut plus de force pour les souffrir que pour en endurer plusieurs autres qui ne sont que corporelles ; mais Dieu qui les donne avec le courage de les soutenir, y attache aussi de bien grandes récompenses.

Le quatrième effet de l'oraison dont nous avons parlé est un désir de Dieu qui fait que l'on aime à s'entretenir de lui , et que l'on trouve ses plus douces récréations à parler de ses bontés, autant pour faire en sorte que les autres le servent que pour s'animer soi-même à un plus grand amour envers lui. J'ai ressenti bien des fois le premier de ces sentiments, et j'excitais les autres au service du divin Maître pour leur faire obtenir ainsi les lumières qu'il daignait m'accorder, et le dédommager par leur amour et leur zèle de ce que j'aurais dû faire moi-même, et qu'hélas ! je ne faisais point.

Agathe. — Tous ces effets doivent-ils s'attribuer à la méditation, ou plutôt à l'oraison qui se fait sans discours?

Sainte Thérèse. — Dans l'oraison où l'entendement opère, l'Ame peut produire plusieurs actestrès-propres à faire croître ces vertus; mais l'autre manière d'oraison qui consiste à porter partout Je*

sus-Ghrist avec nous est profitable aussi entoutes sortes d'états, et est un moyen assuré pour avancer dans ce premier degré et parvenir encore plus avant. Ainsi l'une et l'autre contribuent à la naissance et aux progrès de ces mômes vertus en nous.

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