DE LA PRUDENCE DU DIRECTEUR
Agathe. — Vous avez dit un mot, ma mère, de la prudence que doit avoir un directeur. Veuillez m'expliquer plus amplement votre pensée.
Sainte Thérèse. — Je vais le faire par des exemples. Voilà une religieuse qui commence à s'adonner à l'oraison. Un homme peu expert la dirige; il lui vient en fantaisie qu'elle doit lui obéir plutôt qu'à son supérieur ; il n'hésite pas à le lui persuader, et cela sans mauvaise intention, mais croyant faire merveille. A-t-il à conduire une femme mariée, il lui conseillera de donner à l'oraison, au déplaisir de son mari, les heures qu'elle doit au soin de sa famille. Ainsi, il ne sait régler ni le temps ni les actions selon les lois de la vérité et de la prudence. Dépourvu de lumières, il ne peut, malgré ses désirs, en donner aux autres. D'autres fois, on rencontre des maîtres spirituels d'une discrétion excessive, et cela suffit pour empêcher ceux qui commencent de s'élever en peu de temps à une grande perfection. Il faut donc prendre garde de n'en pas choisir un qui ne fasse marcher l'âme qu'à pas de tortue.
Agathe. — S'il y a de graves inconvénients à ne
pas faire avancer une âme selon sa vocation, y en at-il moins à trop exiger d'elle?
Sainte Thérèse. — Je vais vous dire, ma fille, ce que j'ai éprouvé moi-môme à cet égard. Ayant eu l'occasion de voir un saint ecclésiastique dont on m'avait parlé, je lui fis part de l'état de mon âme et de mon oraison. Ce vertueux prêtre, jugeant d'après le degré de cette oraison de mes forces intérieures, crut pouvoir demander de moi que je n'offensasse plus Dieu en aucune manière. Selon lui, je devais sans délai renoncer aux plus légères imperfections. Mais, moi, ne me sentant pas le courage nécessaire pour en venir là si promptement, je m'en affligeai. Il paraissait prendre la réforme de mon âme comme une affaire qu'il pouvait terminer du premier coup, et je sentais qu'elle demandait beaucoup plus de soin. Enfin je reconnus que le remède à mes maux ne se trouverait pas dans les moyens qu'il me proposait ; ils ne convenaient qu'à une âme plus parfaite que la mienne. Il est vrai que Dieu m'avait comblée de. ses grâces, mais quant aux vertus et à la mortification, j'avais à peine fait le premier pas. Si je n'avais pas eu un autre directeur, il est certain que je n'aurais jamais pris l'essor pour sortir du sein de mes misères. Ne faisant pas, et ne croyant pouvoir faire, ce que me conseillait celui-ci, j'en ressentais une douleur à perdre toute espérance et à tout abandonner.
Agathe. — Dans celte désolalion, ne trouvâtes-
gO CATÉCHISME DE SAINTE THÉRÈSE.
vous pas, ma mère, quelques encouragements ailleurs ?
Sainte Thérèse. — Si. Je connaissais un grand serviteur de Dieu qui releva ma confiance. Il me dit que je ne devais point m 'imaginer faire tout en un jour, mais que Dieu m'aiderait peu à peu à briser mes attaches. Il procédait avec une grande discrétion, me faisant avancer doucement, et m'instruisant des moyens de vaincre l'ennemi du salut. Depuis que j'avais eu le bonheur de traiter avec ce saint homme, je m'étais montrée plus fidèle à Dieu ; mais il me restait encore de grandes imperfections que je devais peut-être appeler des péchés. Je les fis connaître à mon guide, en lui dévoilant aussi les grâces dont Dieu me favorisait. Il craignit que ce que je croyais être des grâces ne fût que des illusions du démon, tant il lui semblait peu probable que ces faveurs pussent s'allier avec mes imperfections. Les inquiétudes qu'il en conçut me jetèrent dans une grande détresse ; je répandis beaucoup de larmes. C'est pourquoi je dis qu'il faut user de beaucoup de prudence dans la direction, particulièrement avec les femmes, à cause de leur faiblesse. On pourrait leur faire beaucoup de mal en leur disant que ce qui se passe en leur âme vient du démon. Il faut examiner tout soigneusement, les éloigner des dangers, leur recommander sérieusement le secret de ces choses spirituelles, et le leur garder à elles-mêmes. Il faut
les encourager, en attendant avec patience le moment du Seigneur, dont la bonté ne manquerapas de venir à leur secours. Elle y vint pour moi par le moyen d'un autre serviteur de Dieu. C'était un religieux de la compagnie de Jésus. Il avait une rare prudence, et comme il était profondément versé dans les voies spirituelles, il m'éclaira sur mon état et m'encouragea beaucoup. 11 me dit que ce qui se passait dans mon âme venait manifestement de l'Esprit de Dieu ; mais que je devais reprendre mon oraison en sousœuvre, parce que je ne l'avais pas établie sur une base solide, et que je n'avais pas encore commencé à pratiquer la mortification. Cet homme de Dieu me conduisait par des voies telles, qu'il s'opérait ce me semble en moi un changement absolu. Ce n'était pas mon confesseur qui me pressait; il avait plutôt l'air de ne pas tenir grand compte de tous mes efforts, et cela excitait davantage mon zèle, car il me faisait marcher dans la voie de l'amour de Dieu, me laissant libre et sans autre contrainte que celle que l'amour m'imposait. Dieu me donnant un courage nouveau, je faisais certaines choses qui, aux yeux des personnes qui me connaissaient et des religieuses de mon monastère, semblaient extrêmes. Cet excellent directeur me dit que certaines austérités ne pouvaient me nuire. Il m'ordonnait certaines mortifications qui étaient fort peu de mon goût; je me soumettais à tout, néanmoins, convaincue que le Sei-
gneur lui-môme me le commandait par son ministre. Par cette direction pleine de douceur et de discernement, mon âme, encore trop faible pour renoncer à certaines amitiés trop naturelles, trouva enfin le remède à toutes ses misères et la véritable liberté d'esprit.
Il faut encore user de prudence pour modérer les fortes applications intérieures, caria faiblesse de notre nature ne peut supporter une action trop appliquante de l'esprit : l'imagination pourrait en être affaiblie, la santé gravement altérée. En tout, il est besoin d'expérience et d'un bon directeur.