DE L'ORAISON DE RECUEILLEMENT
Agathe. — Vous m'avez parlé, ma bonne mère, de ce que nous pouvons faire nous-mêmes dans l'oraison, de ce que le démon y fait contre nous, de ce que les hommes comme directeurs y font pour nous , maintenant je désirerais savoir ce que Dieu y fait en nous?
Sainte Thérèse. — J'ai déjà dit, au commencement de nos entretiens, que la porte pour entrer dans le château intérieur de l'âme, c'est l'oraison. Ce serait donc une folie de croire que nous entrerons
dans le ciel, sans rentrer en nous-mêmes pour nous connaître, en considérant notre misère, ce que nous devons à Dieu et lui demander miséricorde. Ces réflexions et ces sentiments sont le recueillement dont nous avons parlé dans la douzième instruction, et auquel nous devons nous appliquer avec le secours de la grâce. Mais il y a une autre sorte de recueillement qui est surnaturel; car quelque diligence que fasse l'âme, elle n'y peut parvenir d'elle-même. Ce recueillement fait ressentir un contentement particulier qui le manifeste. Pour être ainsi recueilli, il n'est pas nécessaire d'être dans l'obscurité ni de fermer les yeux; car sans qu'on le veuille les yeux se ferment, et on entre en solitude sans aucun effort. Les sens et les choses extérieures perdent ensemble leur empire, laissant l'âme reprendre celui qu'elle avait perdu lorsqu'elle avait "subi l'influence des choses du dehors.
Agathe. — Comment cela se fait-il ?
Sainte Thérèse. — Le grand roi qui règne dans le château de l'âme, témoin de sa bonne volonté, use à son égard de miséricorde, et veut bien la rappeler à lui. Comme un bon pasteur, il lui fait entendre sa voix d'une manière si douce et si forte, que la reconnaissant à l'instant même, toutes les puissances de l'âme abandonnent toutes les choses extérieures qui les captivaient, et rentrent dans l'intérieur du château.
Ce recueillement ne s'acquiert point par l'entendement en tâchant de penser que Dieu est en nous, ni par l'imagination, en nous le représentant au dedans de nous; mais c'est une grâce de Dieu qu'il fait quand et à qui bon lui semble.
Agathe. — N'y a-t-il pas néanmoins des personnes à qui Dieu accorde plus spécialement cette faveur?
Sainte Thérèse. — Il l'accorde ordinairement à celles qui ont renoncé au monde, sinon en effet parce que leur état les en empêche, au moins de volonté et de désir. Il les appelle alors particulièrement à vaquer à la vie intérieure.
Agathe. — Par ce recueillement, Dieu retire donc l'âme des objets extérieurs et la met comme dans une solitude pour pouvoir lui parler au cœur; mais ne peut-elle pas se disposer à cette grâce?
Sainte Thérèse. — Elle ne doit point laisser la méditation ni le travail de l'entendement, parce que dans ces choses spirituelles celui-là fait plus qui croit et veut moins faire (1). Ce que nous avons à faire, c'est de nous mettre en la présence du grand Koi comme des pauvres dont la nécessité parle pour eux, et de baisser ensuite les yeux avec humilité pour attendre qu'il lui plaise de nous aider dans notre misère.
(1) L'orgueil, l'amoui-propre et la vaine complaisance sont souvent, même à notre insu, le principe de nos bons désirs. Il n'est donc pas étonnant que Dieu ne fasse pas de cas de ces pré-
VINGT-HUITTÈME INSTRUCTION.
QUE POUR ENTRER DANS CE RECUEILLEMENT IL NE FAUT PAS SUSPENDRE DE SOI-MÊME L'ACTION DES PUISSANCES DE L'A ME. »
Agathe. — De même que celiîi qui veut bien écouter ne doit rien dire, ainsi il me semble que lorsque Dieu appelle une âme au dedans d'elle-même afin de lui parler, elle devrait cesser toutes ses opérations et suspendre l'action de toutes ses facultés?
Sainte Thérèse. — L'entendement est privé de son opération propre quand Dieu veut le suspendre, mais essayer cette suspension de nous-mêmes, et cesser toutes ses opérations, c'est ce qu'il ne faut jamais faire. Ce qui resterait à l'âme qui aurait voulu supprimer le discours de l'entendement, ce serait seulement la honte de sa sotte tentation et une sécheresse beaucoup plus grande. De plus, comme cet édifice spirituel est fondé sur l'humilité, plus on approche de Dieu, plus cette vertu doit croître en nous. Or il semble que c'est une espèce d'orgueil de
tendues bonnes intentions, qui sonten nous le produit de la nature el non le fruit de la grâce. Il faut nous humilier, nous reconnaître indignes des dons de Dieu, et c'est ainsi que nous nous préparons le plus efficacement à correspondre a l'action de la grâce. Nous faisons plus en voulant moins, parce que nuus laissons plus de liberté à l'action de Dieu en nous.
vouloir monter plus haut que Dieu ne nous élève, puisque sa Majesté nous fait encore trop de grâce, étant ce que nous sommes, de nous souffrir en sa présence.
Agathe. — Quelle différence mettez-vous entre la suspension de nos facultés quand elle vient de Dieu et celle que nous pourrions nous procurer nousmêmes?
Sainte Thérèse. — Quand, c'est Dieu qui suspend l'entendement et l'arrête, il lui donne de quoi admirer, de quoi s'occuper, et fait que, sans aucun discours, l'âme comprend plus de choses dans le temps d'un credo, qu'elle ne le ferait avec tous ses efforts en plusieurs années. Mais lorsque nous voulons nous-mêmes arrêter cette faculté, nous la rendons inutile, et au lieu du calme que nous voulons produire, nous nous procurons beaucoup de peine. Le soin que nous nous donnons est un travail perdu, dont il ne restera que du dégoût. C'est comme si quelqu'un s'élançait pour sauter, et qu'un autre le retînt par derrière. Cet élan n'aurait produit que l'ennui de le voir inutile.
Agathe. — Il me semble pourtant que c'est un exercice bien pénible, de faire toujours agir l'entendement sans lui donner aucun repos.
Sainte Thérèse. — Présentons-nous comme des pauvres devant ce puissant Seigneur, et attendons avec humilité les effets de sa miséricorde : quand, par cer-
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laines voies secrètes, nous sentons qu'il nous écoute, alors il est bon de se taire et de tâcher môme, si l'on peut, d'empêcher l'entendement d'agir. Mais si, au contraire, nous avons sujet de croire que ce grand Monarque ne nous a point écoutés, et qu'il ne jette point les yeux sur nous, gardons-nous de demeurer là sottement inactifs. L'imagination n'en deviendrait que plus inquiète par la violence qu'elle se ferait pour ne penser à rien. Puisque Dieu nous a donné les facultés de l'âme pour travailler, et que toutes choses ont leur récompense, il n'est pas question de les enchanter ou de les endormir; il faut les laisser remplir leur office jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de les élever à quelque chose de plus grand. Je ne comprends pas comment on pourrait empêcher leur action sans en retirer plus de dommage que de profit.
Agathe. — Les personnes spirituelles ayant différentes manières de voir sur cette matière, voudriez-vous avoir la bonté, ma mère, de me dire sur quelles raisons vous appuyez vos sentiments?
Sainte Thérèse. — Sur quatre principales que je vais vous exposer : la première, c'est que les industries humaines ne sont d'aucun secours en des choses où Dieu a posé, ce semble, une limite infranchissable à notre faiblesse, et qu'il a voulu se réserver à lui seul. Il en est un assez grand nombre d'autres que Dieu nous abandonne en quelque sorte, comme les pénitences, les bonnes couvres, l'oraison, dans les-
quelles nous pouvons, avec sa grâce, avoir notre part et agir autant que notre infirmité en est capable.
La seconde raison sur laquelle je fonde mon opinion, c'est que ces œuvres intérieures étant toutes suaves et pacifiques, tout acte pénible leur est plutôt nuisible qu'avantageux. Or, toute violence qu'on voudrait se faire, comme par exemple celle de retenir son haleine, est un effort pénible. La seule action de l'âme alors, c'est de se remettre entre les mains de Dieu afin qu'il dispose d'elle comme il lui plaira, avec l'oubli le plus parfait possible de ses propres intérêts, et la plus entière résignation à la volonté divine.
La troisième raison, c'est que l'effort fait pour ne point penser fera peut-être penser davantage.
La quatrième, c'est que rien n'est plus agréable à Dieu que de nous voir occupés de son honneur et de sa gloire, dans l'oubli de nos avantages et de nos contentements. Mais comment pourrait être dans l'oubli de lui-même celui qui s'en préoccupe tellement qu'il n'ose même se remuer? Comment pourrait-il se réjouir de la gloire divine et en souhaiter l'augmentation, lorsqu'il ne songe qu'à empêcher son entendement d'agir?
Pour ces motifs, ce qui me paraît le mieux convenir à l'âme quand Noire-Seigneur daigne la favoriser de cette oraison, c'est de se tenir doucement unie à lu: par la volonté. Que sans violence ni bruit
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intérieur, elle tâche d'arrêter les actes naturels et le:, considérations de l'entendement; mais qu'elle n'essaie point de le suspendre, non plus que la mémoire, car il est bon qu'il se souvienne qu'il est devant
Dieu, et considère quelles sont ses grandeurs.