‹ Catéchisme de Sainte ThereseChapitre 38 sur 59 · DE L'ORAISON DE QUIÉTUDE · texte numérisé non relu

DE L'ORAISON DE QUIÉTUDE

Agathe. — Dans ce recueillement où l'âme est appelée à se rendre attentive aux choses intérieures, elle peut dire comme le prophète. J'écouterai ce que le Seigneur voudra dire en moi; mais quand expérimente-t-elle enfin ce qui suit : Dieu parle la paix sur tout son peuple?

Sainte Thérèse. — C'est lorsque Notre-Seigneur la met dans l'oraison de quiétude, qu'on peut aussi nommer oraison des goûts divins. L'oraison de recueillement est le fondement de celle-ci : c'est le principe pour arriver à ce repos. Par cette voie, on y parvient en effet en moins de temps que par toutes les autres.

Dans cette oraison, Dieu nous donne le premier signe (1) qu'il exauce notre demande, qu'il va dès

(l) Il y a deux sortes de contemplation, comme l'enseignent les écrivains mystiques :l'unc s'appelle la contemplation acquise; l'autre la contemplation divine. Cc6 deux espèces d'oraisons

ce monde nous faire entrer en possession de son royaume; que, dès cettevie, il nous sera donné de louer et de sanctifier son nom, et de travailler à obtenir que tous le louent et le sanctifient. Cette oraison est surnaturelle, et par conséquent au-dessus de toutes nos industries et de tous nos efforts. C'est une paix profonde, un repos complet de toutes les facultés dé l'âme, dans lequel Notre-Seigneur la fait entrer par sa présence. C'est comme une défaillance, une suspension de toutes les facultés intérieures et extérieures; on voudrait éviter les. moindres mouvements du corps; on goûte un repos qui double les forces de l'âme. C'est le repos du voyageur qui, près du terme de sa course, s'arrête un peu pour reprendre haleine, et poursuit ensuite sa voie avec une nouvelle ardeur.

Agathe. — L'âme ressent-elle alors de grandes délices?

Sainte Thérèse. — D'inexprimables! Le corps luimême participe à ces joies spirituelles, et tel est le transport de bonheur que l'âme éprouve de se voir au bord de la fontaine divine, que, même avant d'avoir bu de l'eau, elle se trouve rassasiée. Il lui semble qu'elle n'a plus à désirer aucune chose. Ses

sonlsurnatu ici les en ce qu'elles ne sont j\^s le résultat de nos elforls; mais la première est considérée comme acquise, parce que Dieu a coutume de l'accorder aux âmes qui ont été fidôlps à la sainte pratique de l'oraison. L'autre est une pure {jiâce de la miséricorde de Dieu.

puissances jouissent de leur divin objet dans une paix profonde; elle voudrait n'en plus sortir; tout objet étranger l'importune dans la crainte qu'il ne vienne troubler son amour.

Agathe. — Cette délicieuse quiétude domine-t-elle toujours toutes les puissances de l'âme?

Sainte Thérèse. — Tantôt elle les domine toutes, tantôt elle ne domine que la volonté.

Dans le premier cas, les deux autres facultés aident la volonté, afin qu'elle devienne plus capable de jouir d'un si grand bien. L'entendement voudrait ne contempler que ce divin objet, et la mémoire ne s'occuper que de lui seul. Us comprennent que c'est l'unique chose nécessaire, et que toutes les autres ne servent qu'à la troubler. Ceux qui goûtent cette oraison voudraient être immobiles, parce qu'il leur semble que le moindre mouvement va leur enlever cette paix ; ils n'osent se remuer, ils ne parlent qu'avec peine, et une heure se passe à dire le Pater une seule fois. Il leur semble qu'ils ne sont plus en ce monde. Ne plus le voir, ne plus en ouïr jamais parler, ne voir et n'entendre que leur Dieu, voilà leur unique désir. Rien ne les attriste, ni ne leur paraît capable de les attrister. Enfin dans cette oraison le torrent de délices qui inonde leur âme, les enivre, les absorbe de telle sorte, qu'ils ne peuvent môme concevoir qu'il puisse y avoir quelque autre chose à désirer, et qu'ils s'écrieraient volontiers avec saint

Pierre : Seigneur, il fait bon être ici; faisons-y trois tabernacles. Car tout ce qui se passe est accompagné d'une si grande satisfaction et se fait avec si peu de travail, que l'oraison ne fatigue aucunement bien qu'elle dure beaucoup. Pendant ce temps, tout n'est que joies et délices : le déplaisir ne vient qu'après que ces heureux moments sont écoulés, et qu'on ne peut plus recouvrer le bien qu'on a perdu! Ce bien en effet ne peut s^acquérir par nos efforts, quand même nous nous accablerions de pénitences, et que nous multiplierions à l'infini nos exercices de piété. De Notre-Seigneur seul dépend cette précieuse faveur.

Agathe. — Vous avez dit, ma mère, que celte quiétude se trouve quelquefois dans la volonté seule; comment se peut-il faire que les autres facultés ne lui soient pas unies, puisque cette union leur procurerait tant de consolations?

Sainte Thérèse. — C'est que, quoique ces facultés soient appelées au recueillement pour jouir de ces douceurs célestes avec un goût particulier, elles ne se perdent et ne s'endorment pas. Et c'est précisément par l'avidité des choses savoureuses attachée à notre nature, que l'entendement fait quelques efforts pour jouir de ce goût, et que la mémoire pensant aider la volonté, veut lui représenter le contentement qu'elle éprouve. L'entendement cherche des pensées et des considérations pour rendre grâces de

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ce bienfait, et rappeler les péchés de l'âme en présence de son indignité. Tout cela se meut alors au dedans de nous-mômes : l'esprit nous le peint, la mémoire nous en tourmente. Quant à moi du moins, il est des moments où ces deux puissances me fatiguent beaucoup, et bien que j'aie une faible mémoire, je ne puis la retenir.

Agathe. — Que faire quand le désordre de ces facultés tourmente la volonté ainsi seule occupée?

Sainte Thérèse. — La volonté doit alors persévérer sagement dans son repos, et comprendre qu'on ne traite pas bien avec Dieu à l'aide de violents efforts. Vouloir fixer l'entendement et la mémoire, ce serait s'égarer avec ces deux facultés. Elles sont alors semblables à des colombes, qui ne voulant point se contenter de la nourriture que le maître leur donne sans aucun travail de leur part, vont en chercher ailleurs ; mais qui après une infructueuse recherche reviennent en hâte au colombier. De môme ces deux facultés vont et viennent dans l'espoir que la volonté leur fera partager les délices qu'elle goûte. Si Dieu leur jette un peu de cette céleste pâture, elles s'arrêtent ; sinon elles vont en chercher ailleurs.

Agathe. — Il est donc plus expédient de les laisser aller que de courir après elles?

Sainte Thérèse. — Sans doute. Il faut retenir la volonté retirée comme une prudente abeille, car si

tous ces petits insectes voulaient sortir pour se rappeler les uns les autres dans la ruche, on n'y trouverait que bien peu de miel. Dans cette oraison l'âme est comme un enfant à la mamelle , que sa mère caresse doucement dans ses bras , se plaisant à distiller le lait dans sa bouche, tellement qu'il y coule en abondance et qu'il la* remplit tout entière, sans qu'il remue même ses petites lèvres. Ainsi, dans une paix profonde, la volonté se nourrit du divin amour sans l'aide et le concours de l'entendement; connaissant, parce que Notre-Seigneur le veut ainsi, qu'elle est avec lui sans y avoir pensé ; savourant ce lait délectable dont il répand en elle les douceurs, et voyant que c'est sa main divine qui le lui déverse à torrents; jouissant de ces délices, sans désirer connaître comment elle en jouit, ni même quel est ce bien dont elle jouit; plongée enfin dans un heureux et complet oubli d'elle-même, par cette confiance entière que Celui auprès duquel elle trouve si heureux de rester, veille sur elle et préviendra tous ses besoins. Que si, au contraire, elle s'engage dans une sorte de lutte avec l'entendement, voulant l'obliger à la suivre et à prendre part à ces célestes jouissances, il adviendra que divisant ainsi son attention, elle l'affaiblit, et laisse répandre ce lait divin dont elle était abreuvée et nourrie.

Agathe. — Mais que fera l'âme, si l'entendement s'emporte à des pensées extravagantes?

Sainte Thérèse. — Elle ne s'en mettra point en peine, mais le traitera comme un insensé en se moquant de ses folies. Elle demeurera dans son repos pendant qu'il va et vient, car elle est alors maîtresse, et en vertu du pouvoir qu'elle a sur lui, elle l'attirera à elle sans perdre son recueillement.

Agathe. — L'âme ne peut-elle pas retenir la grâce d'un état si doux pour elle?

Sainte Thérèse. — De même que nous ne saurions faire venir le jour, ni empêcher la nuit de lui succéder, de même nous ne saurions nous procurer un bien si grand, ni le retenir un seul moment au delà du temps marqué par la volonté du Seigneur. C'est une faveur purement surnaturelle, à laquelle nous n'avons aucune part, et que nos efforts ne sauraient atteindre, comme je l'ai déjà dit. Le meilleur moyen d'en prolonger la durée, c'est de comprendre qu'elle est en tout point indépendante de notre volonté, que nous en sommes souverainement indignes, et que ce que nous avons uniquement à faire, c'est de la recevoir avec une vive reconnaissance, non en multipliant les paroles, mais en n'osant, à l'exemple de l'humble publicain, lever les yeux vers le ciel.

C'est un bien alors de rester dans une grande solitude, afin que l'âme soit tout à fait sous la main du Seigneur, et qu'il opère en elle comme sur un fonds dont il est le maître. Le plus que l'on devra faire dans cette oraison , c'est de raviver de temps en

Icmps l'âme par quelques paroles de tendresse, semblables au souffle léger qui rallume une lumière éteinte, et non au souffle plus fort qui l'éteindrait si elle était allumée. Je dis que ce souffle doit être doux, afin que la quantité de paroles que produirait l'entendement n'occupe point la volonté. Que l'àme se contente donc de dire humblement : Seigneur, quepuis-je faire ici? Quel rapport entre un esclave et son maître, entre la terre et le ciel? ou d'autres paroles d'amour qui se présentent d'elles-mêmes. Qu'elle goûte surtout dans son fond le plus intime la vérité de ce qu'elle dit, sans s'inquiéter en aucune manière du bruit importun de l'entendement.

TRENTIEME INSTRUCTION. 01

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