DES EFFETS DE L'ORAISON DE QUIETUDE
ÀGATnE. — Je comprends l'élévation de cette oraison quand elle occupe seulement la volonté, et je conçois combien elle est plus élevée encore quand elle absorbe toutes les facultés : l'âme est alors, ce me semble, comme dans une gloire; mais quels effets lui reste-t-il de cet heureux état?
Sainte Thérèse. — Il est pour elle la source de biens et de faveurs inestimables; aussi cette oraison est-elle incomparablement plus efficace que celle de recueillement pour faire croître les vertus. Déjà l'âme, prenant son essor, s'élève peu à peu au-dessus de sa misère, et Dieu lui donne quelque connaissance de la félicité éternelle. Cette faveur, selon moi, la fait grandir et approcher de plus près de la source unique et féconde de toutes nos vertus, c'est-à-dire de' Dieu même. Non-seulement Notre-Seigncur commence à se communiquer à cette âme, mais il veut qu'elle sente ce mode de communication. Arrivée à peine là, elle perd le désir des choses terrestres; elle voit manifestement qu'un seul instant de cette joie intérieure ne peut venir de rien de créé, et que rien de ce qui passe, richesses, honneurs, puissance, plaisirs, ne pourrait lui procurer le plus court
moment de ce contentement pur qui l'enivre, et qui seul est capable, comme elle l'expérimente, d'étancher sa soif du bonheur.
Agathe. — Comment entendez-vous que l'âme croît en cette sorte d'oraison?
Sainte Thérèse. — Cette oraison produit dans l'âme une dilatation, ou, si vous le préférez, un élargissement intérieur. On dirait une source, qui n'ayant pas de ruisseau, s'agrandirait et s'élargirait à proportion de l'abondance d'eau qu'elle produirait. C'est de la sorte que Dieu agrandit l'âme dans cette oraison des goûts divins, et, sans énumérer ici quantité de merveilles qu'il opère en elle, il la dispose à recevoir toutes les grâces dont il voudra l'enrichir.
Agathe. — A quelles marques peut-on reconnaître cette action divine?
Sainte Thérèse. — A la sainte liberté de l'âme dans le service de Dieu. Elle sent diminuer l'appréhension des tourments de l'enfer, parce qu'elle perd la crainte servile; mais elle garde une plus vive frayeur d'offenser Dieu, et sent en elle une grande confiance de le posséder un jour. Dégagée de la peur de perdre la santé par les pénitences, elle croit qu'il n'y en a point qu'elle ne puisse pratiquer avec le secours de Dieu, et souhaite en faire de plus grandes* Elle redoute beaucoup moins la croix et les peines, parce que sa foi est plus vive, et elle est assurée d'obtenir de Dieu la patience pour les souffrir, si elle
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les embrasse pour lui plaire; quelquefois même elle les désire, car nul bonheur ne lui paraît si grand que de faire quelque chose pour l'amour de son Seigneur. La connaissance plus parfaite qu'elle a de la grandeur de Dieu, la porte à s'anéantir davantage dans la vue de sa propre misère. La saveur des goûts divins dont elle a joui, lui fait considérer toutes les joies humaines comme un pur néant, et peu à peu elle s'en détache sans efforts, parce qu'elle a plus d'empire sur elle-même qu'auparavant. Enfin elle est plus affermie dans toutes les vertus.
Agathe. — Suffit-il de recevoir une seule fois la grâce de l'oraison de quiétude, pour éprouver tous les effets qui lui sont attachés?
Sainte Thérèse. — Non; l'âme doit recevoir plus souvent cette grâce, pour en recueillir les admirables fruits.
Agathe. — Oserions-nous bien nous promettre que Dieu nous continuera cette faveur, après nous en avoir fait goûter les prémices?
Sainte Thérèse. — Sa divine Majesté nous ayant accordé ce grand bien, je crois qu'il nous en départirait de plus grands encore, si nous nous appli: quions à n'y point mettre d'obstacles. C'est une étincelle, qui dès qu'elle n'est pas étouffée par l'infidélité à la grâce, commence à embraser l'âme d'un trèsgrand amour de Dieu. C'est un véritable incendie
jetant au loin des flammes et dont Notre-Seigneur consume les âmes parfaites. Cette étincelle est, de la part de Dieu, un gage de prédilection, une marque qu'il choisit cette âme pour de grandes choses, si elle sait répondre à une si haute destinée.
J'exhorte donc instamment ces âmes choisies du Seigneur pour le hien de beaucoup d'autres, à ne pas enfouir un si précieux talent, particulièrement dans ces jours où ceux qui aiment Dieu doivent se montrer forts pour venir en aide aux faibles. Qu'elles ne songent donc qu'à s'immoler pour sa cause, avec le noble dévouement que commanderait même dans le monde une généreuse amitié. Je les conjure, pour l'amour de Dieu , de se connaître ; qu'elles aient d'elles-mêmes, avec une humble et sainte présomption, une haute estime, pour ne pas être tentées de revenir aux viandes de l'Egypte.
Agathe. — Il me semble que par cette sorte d'oraison on doit beaucoup obtenir de Dieu?
Sainte Thérèse. — On en obtient en effet plus de grâces que par tous les discours de l'entendement; aussi, nous voyant alors si près de Notre-Seigneur, nous devons le prier pour l'Église, pour ceux qui se sont recommandés à nous, pour les âmes du purgatoire, et cela sans bruit de paroles, mais avec un ardent désir d'obtenir ce que nous demandons.
Agathe. — Ne pourrait-on pas appliquer à l'ardeur de cette prière cette parole du Prophète : Le Sei-
gneur exauce le désir de ses pauvres ; j'entends de ces âmes qui se sont dépouillées d'elles-mêmes pour n'avoir plus que Dieu? Et l'on peut, ce me semble, dire aussi à ces bienheureuses indigentes : Délectez-vous dans le Seigneur, et il vous accordera toutes les demandes de votive cœur.