‹ Catéchisme de Sainte ThereseChapitre 40 sur 59 · COMMENT ON TEUT PERDRE LES GRANDS BIENS DE L'ORAISON DE QUIÉTUDE · texte numérisé non relu

COMMENT ON TEUT PERDRE LES GRANDS BIENS DE L'ORAISON DE QUIÉTUDE

Agathe. — Ayez la bonté, s'il vous plaît, ma mère, de me dire comment il peut se faire qu'une âme qui a goûté combien le Seigneur est doux, retourne ensuite en arrière pour s'affectionner à autre chose.

Sainte Thérèse. — Après que les divins contentements produits par l'oraison de quiéfcude sont passés, certaines âmes tombent par un effet de leur lâcheté, de leur malice, de leur naturel fragile et misérable.

Agathe. — C'est peut-être ce que signifient les paroles du Prophète : Quand Dieu ouvre sa main, il remplit tout de ses bontés, niais s'il détourne sa face, l'esprit tombe dans le trouble. Hélas ! quand l'âme n'est pas soutenue par cette grâce intérieure, je conçois comment les mauvais penchants se réveillent et les mauvaises habitudes renaissent.

Sainte Thérèse. — Il importe extrêmement d'éviter les occasions d'offenser Dieu; car l'âme ressemble au petit enfant qui ne peut s'éloigner du sein de sa mère sans s'exposer à périr. Aussi, pour ne pas tomber dans un danger pareil, il ne faut point, si ce n'est dans une nécessité très-pressante, abandonner l'oraison, et l'on doit la reprendre aussitôt que les occasions de la quitter sont passées, parce que sans cela le mal grandirait toujours. En effet, si Dieu voit qu'après l'avoir mise en possession de son royaume l'âme tourne encore ses pensées et ses affections vers la terre, il ne lui fera point connaître les secrets et les merveilles de ce royaume ; il ne lui accordera même que rarement la précieuse faveur de cette oraison, et quand il daignera l'en gratifier, ce ne sera que pour peu de temps(l). Je tiens que c'est pour ce motif que parmi les âmes arrivées à ce degré, il s'en trouve peu qui aillent plus loin dans les voies spirituelles. Comme leur fidélité manque à la grâce, et qu'au lieu de se préparer à la recevoir do nouveau, elles retirent leur volonté d'entre les mains de Dieu qui la regardait déjà comme à lui, il va cher-

(1) Il ne faut jamais oublier que pour faire des progrès dans la verlu il est nécessaire de nous purifier de plus en plus des souillures du péché, fuir l'amitié des créatures et ne nous attacher qu'à Dieu seul. Chaque pas dans la perfection doit nous coûter de nouveaux efforts pour nous détruire nous-mêmes. Mais notre destruction intérieure ne peut s'opérer que par la souffrance» et c'est pourquoi nous devons aimer tout ce qui nous fait souffrir et le rechercher de préférence à toute autre chose.

cher ailleurs d'autres âmes qui l'aiment réellement, pour les enrichir de plus grands trésors. Néanmoins, dans sa bonté, il n'enlève pas aux premières ce qu'il leur avait donné , pourvu toutefois qu'elles vivent avec pureté de conscience.

Agathe. — Si ces âmes ont tant à craindre de leur faiblesse, n'étant pas encore parfaitement mortifiées, dans quels périls ne seraient-elles pas, si le démon les prenait en haine particulière !

Sainte Thérèse. — Un des motifs pour lesquels il importe si fort que ces âmes évitent les occasions d'offenser Dieu, ce sont précisément les efforts que le démon fait pour les perdre. Il tient beaucoup plus à y parvenir qu'il ne le ferait pour d'autres auxquelles Notre-Seigneur ne fait pas de semblables grâces. Il sait en effet qu'une seule de ces âmes ainsi favorisées, est capable d'en attirer plusieurs à Dieu par ses exemples, et même de rendre de grands services à l'Église. Mais quand il n'aurait point d'autre motif de les perdre que l'amour particulier que Dieu leur témoigne, cela suffirait pour porter cet ennemi de notre salut à tout tenter pour arriver à ses fins. De là vient qu'elles ont à soutenir contre lui de plus grands combats, et que leurs chutes sont aussi plus déplorables que celles des autres, quand elles se laissent vaincre.

Agathe. — Le démon ne peut-il pas tenter aussi de contrefaire ces divines faveurs?

Sainte Thérèse. — Il le peut, mais il est facile de le reconnaître , parce qu'au lieu de produire les effets indiqués plus haut, il en produirait de tout opposés. Il faut avoir grand soin de demander à Dieu d'être délivré de l'orgueil et de la vaine gloire.

Agathe. — C'est donc là le venin de la tôte du dragon : l'orgueil pour s'élever au-dessus des autres et s'égaler môme à Dieu ! J'élèverai mon trône, dit-il, au-dessus des astres du ciel, et je serai semblable à Dieu ! Cet esprit superbe se sert pour nous perdre de ce qui l'a lui-même perdu, quand il nous suggère une haute estime de nous-mêmes à cause des dons de Dieu, et quand il simule les dons de Dieu pour nous faire croire que nous sommes ce que réellement nous ne sommes pas.

Sainte Thérèse. — Je veux encore vous avertir de deux choses très-importantes :

La première, c'est qu'il est des personnes dont Notre-Seigneur attendrit le cœur, qu'il favorise d'inspirations saintes, qu'il éclaire sur la vanité des choses terrestres, à qui il donne enfin son royaume en les mettant dans cette oraison de quiétude, et qui néanmoins restent sourdes à sa voix. Voulez-vous en savoir la cause? C'est qu'elles tiennent beaucoup trop à réciter, fort précipitamment, comme pour achever une tâche, quantité d'oraisons vocales dont elles se sont lait un devoir quotidien. Vainement Notre-

Seigneur, comme je l'ai déjà dit, met son royaume à leur disposition, elles ne veulent pas l'accepter, jugeant qu'il vaut mieux ne point omettre leurs prières vocales, et détournent ainsi leur attention de la faveur signalée que leur offre le divin Maître. La seconde chose dont j'ai à vous instruire, c'est un péril dans lequel j'ai vu tomber plusieurs âmes adonnées à l'oraison et particulièrement des femmes. Par suite d'austérités, d'oraisons, de veilles, ou même uniquement par faiblesse de complexion , ces personnes ne peuvent recevoir une faveur spirituelle, que leur nature n'en soit aussitôt abattue. En même temps qu'elles éprouvent une certaine joie dans l'âme, elles sentent leurs forces extérieures défaillir. Dans cet état, s'il leur arrive d'entrer dans ce qu'on nomme sommeil spirituel et qui va un peu au-delà de ce que j'ai encore dit, elles s'imaginent qu'il n'y a point de différence entre le don de Dieu et cet état naturel, et s'en laissent absorber. Alors, leurs forces s'affaiblissant de plus en plus, elles prennent cette faiblesse pour un ravissement et lui donnent ce nom, quoique ce ne soit autre chose qu'une pure perte de temps et la ruine de leur santé.

Agathe. — Comment reconnaître le mélange subtil qui peut se faire avec le don de Dieu, de l'action de la nature et de celle du démon ?

Sainte Thérèse. — On connaîtra l'action du démon par l'inquiétude, le peu d'humilité, l'obscurité

dans l'entendement, le manque de fermeté et de constance dans la volonté.

On distinguera l'action de la nature par une pure défaillance, dans laquelle on demeure sans rien sentir pour Dieu, mais laissant au contraire dans une entière sécheresse.

Enfin, on verra manifestement l'action de Dieu, quand dans la défaillance intérieure et extérieure, l'âme demeurera forte, goûtant des joies ineffables de se voir si près de Dieu, et qu'au lieu de rester dans cet état un long intervalle, elle n'y restera qu'un très-court espace de temps.

Agathe. — Quels remèdes peuvent employer les personnes qui ne sauraient recevoir une de ces consolations spirituelles sans que leur tempérament en soit abattu ?

Sainte Thérèse. — Elles doivent faire peu d'oraison, dormir et prendre de la nourriture plus qu'à l'ordinaire, jusqu'à ce que leurs forces soient revenues. Si elles sont d'une complexion si délicate que ces remèdes ne leur suffisent point, je les prie de croire que Dieu ne veut se servir d'elles que pour la vie active. Du reste dans tout cela il faut consulter la supérieure.

DE DEUX SORTES D'ABSORPTION QUI TEUVENT ARRIVER DANS L'ORAISON DE QUIÉTUDE.

Agathe. — L'âme doit-elle désirer de rester absorbée dans l'oraison de quiétude?

Sainte Thérèse. — L'âme tomberait dans une grande erreur, si elle pensait qu'il serait très-avantageux de jouir toujours des délices de cette oraison. Cette vie est longue, et pour supporter parfaitement les peines dont elle est parsemée, nous avons besoin de considérer comment Notre-Seigneur Jésus-Christ, ce divin modèle , a enduré celles dont il s'est vu chargé, et comment les apôtres et les saints ont agi à son imitation. Gardons-nous donc de nous éloigner d'une aussi parfaite société que celle de Jésus et de sa sainte Mère. Cet adorable Sauveur prend plaisir à nous voir renoncer quelquefois à nos goûts. A plus forte raison devons-nous donc le faire, puisque ces consolations ne sont pas si fréquentes dans l'oraison qu'il n'y ait temps pour tout. Que si une personne me disait qu'elle les a toujours, et qu'ainsi il ne lui reste jamais de temps pour méditer les mystères de notre salut, son état me serait suspect. C'est pour-

quoi, si quelqu'un en est là, qu'il se détrompe de cette erreur et s'arrache à cette fausse ivresse. Une religieuse qui ne pourrait en venir à bout devrait le dire à la prieure, et la prieure devrait alors l'employer à quelque office dont les devoirs la tirent de ce péril, dans lequel elle ne pourrait rester longtemps sans encourir quelque grand dommage.

Agathe. — Je conçois parfaitement que l'absorption qui naîtrait de la faiblesse du tempérament fût justement suspecte, mais Dieu ne pourrait-il pas prolonger l'union avec lui dans l'oraison de quiétude, sans inconvénients pour l'âme ?

Sainte Thérèse. — Si ; cela arrive souvent môme, et voici de quelle manière : Quand l'oraison jle quiétude est grande, elle dure quelquefois l'espace d'un jour ou même de deux, et l'âme, sans comprendre comment, y goûte ce bonheur dont j'ai parlé. Or, la volonté, ce me secnble, ne pourrait se conserver si longtemps dans cette paix et ce plaisir célestes, si elle n'était comme enchaînée par le divin objet qui la captive. En effet, si on se livre à quelque occupation extérieure, on voit clairement que l'âme n'y est pas tout entière, que le principal y manque, c'est-àdire la volonté qui, selon moi, reste alors unie à Dieu. Quant aux autres facultés de l'âme, l'entendement et la mémoire, elles sont libres, plus actives, plus puissantes que jamais, mais seulement pour ce qui touche au service de Dieu ; car pour ce qui

regarde les choses du monde, elles sont comme frappées d'impuissance et de nullité. C'est là une faveur insigne de la part de Dieu. Par elle se trouvent unies la vie active et la vie contemplative. Tout ce qui est en nous s'emploie alors d'un commun accord au service du Seigneur : la volonté s'occupe à son œuvre, c'est-à-dire à la contemplation, sans savoir de quelle manière elle s'y occupe ; l'entendement et la mémoire font l'office de Marthe ; enfin, dans cet heureux état, Marthe et Marie agissent de concert.

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