DU SOMMEIL SPIRITUEL DES FACULTÉS DE L'AME
Agathe. — Y a-t-il, ma mère, un degré plus élevé que celui de l'oraison de quiétude, avant que d'arriver à l'union parfaite?
Sainte Thérèse. — Oui, ma fille, et ce troisième degré d'oraison se nomme le sommeil des facultés de l'âme. Dans cet état, sans être entièrement perdues en Dieu, ces facultés n'entendent pourtant pas comment elles opèrent. L'âme alors ne sait que faire ; elle ignore si elle parle, si elle se tait, si elle rit, si elle pleure. C'est un glorieux délire, une céleste folie, où l'on apprend la vraie sagesse; enfin c'est pour elle une manière de jouir souverainement délicieuse.
Agathe. — Cette oraison est donc à peu près semblable à celle de quiétude?
Sainte Thérèse. — Non ; l'âme' y goûte incomparablement plus de bonheur, de joie, de suavité. Enivrée de l'eau de la grâce que Dieu lui verse à longs traits, elle ne peut, elle ne sait plus ni aller en avant, ni retourner en arrière. Elle n'aspire quVi jouir de cet excès de gloire. On pourrait la comparer à quelqu'un qui soupirant après la mort, tient déjà dans sa main le cierge bénit, et n'a plus qu'un souffle à exhaler pour se voir au comble de ses désirs. C'est pour l'âme une agonie pleine d'ineffables délices, où elle se sent mourir presque entièrement à toutes les choses d'ici-bas, et se repose, ravie, dans la possession de Dieu. Les expressions me manquent pour peindre et pour expliquer ce qu'elle ressent.
Agathe. — Ne dirait-on pas que l'âme, dans ces divers degrés d'oraison, éprouve ce que ressentit Ézéchiel lorsqu'on le fît entrer dans un fleuve, où d'abord l'eau ne fît que lui couvrir les pieds, puis gagna jusqu'aux genoux, monta ensuite jusqu'à la ceinture, et enfin l'enveloppa de flots si profonds, que le prophète se vit comme près d'être abîmé dans leur immensité?
Sainte Thérèse. — Votre comparaison est fort belle et fort juste.
Agathe. — J'ai déjà compris, ma mère, que cette oraison est plus sublime que celle de quiétude, niais
je ne vois pas bien encore en quoi consiste cette différence.
Sainte Thérèse. — Dans le degré d'oraison qui nous occupe, les facultés de l'âme sont entièrement appliquées à Dieu sans être capables d'autre chose. Aucune d'elles n'ose remuer. Pour les détourner de cette application, il faudrait un grand effort, et encore ne parviendrait-on pas à les arracher complètement à leur divin objet. Hors d'elle-même, agitée des plus doux transports, l'âme désirerait faire éclater sa voix en cantiques de bénédictions. Elle s'épanche dans ces louanges, mais sans ordre, à moins que le Seigneur lui-même n'en mette, car l'entendement ne sert ici de rien. Dans son ardeur, l'âme voudrait être vue de toutes les créatures, et leur faire connaître sa gloire, afin de pouvoir, de concert avec elles, offrir à Dieu un plus beau sacrifice de louanges. Elle brûle de partager avec elles un bonheur dont le poids semble l'accabler. Elle est semblable à la femme de l'Évangile, qui, après avoir retrouvé la drachme perdue, appelle ses voisines pour venir se réjouir avec elle. Tels devaient être les sentiments et les transports du Prophète-Roi, quand il entonnait sur la harpe ses hymnes à la gloire du Seigneur.
Agathe. — Pourquoi nomme-t-on cette oraison un sommeil des facultés, puisque l'âme y est si active et si agissante?
Hâ CATECHISME DE SAINTE TI1EEESE.
Sainte Thérèse. — Parce que l'âme n'est pas assez à elle-même pour connaître ce qu'elle fait , et parce que tout ce qui se passe en elle s'y opère sans aucune fatigue, sans aucun travail de l'entendement. Cette dernière faculté demeure seulement comme stupéfaite de voir le Seigneur remplir si bien l'office de jardinier, ne lui laissant autre chose & faire que de respirer délicieusement les parfums des premières fleurs, parce que tout ce que voit l'âme dans cet état lui semble un songe. J'ajoute que jusqu'à ce qu'elle en ait une grande expérience, l'âme doute de la vérité de ces faveurs : elle craint qu'elles ne soient un pur effet de l'imagination; elle se demande si elle n'était pas comme endormie ; elle a peur que le démon ne se soit transfiguré en ange de lumière pour la tromper. Ainsi elle demeure au milieu des ombres, comme si tout ce qu'elle a éprouvé n'était qu'un rêve.
Agathe. — Les désirs ardents, les saintes inquiétudes d'amour que cette oraison fait ressentir à l'âme, ne peuvent exister, ce me semble, sans lui causer quelques peines?
Sainte Thérèse. — Aussi se plaint-elle à Dieu de ce délicieux martyre. Elle voudrait que tout son être, corps et âme, éclatât pour manifester au dehors l'excès de bonheur que lui cause cette peine. Il lui serait doux alors d'affronter les plus cruels tourments pour l'amour de son Dieu. Elle comprend, d'une manière très-claire, que les martyrs faisaient
peu de chose de leur part en endurant les supplices, parce que cet invincible courage leur venait d'une autre source. Mais aussi quelle souffrance pour elle lorsque, revenant de son ivresse, elle se sent condamnée à vivre sur la terre sous la pénible loi de ses sollicitudes et de ses devoirs ! Il sera facile d'en juger, si l'on remarque que tous les termes de comparaison que j'emploie sont bien au-dessous des joies ineffables dont Dieu daigne parfois la combler dans cet exil. Impatiente de ses chaînes, cette âme voudrait être déjà en liberté : le manger la tue, le dormir la tourmente ; elle voit que le temps de cette vie s'écoule à prendre mille soulagements, et que néanmoins rien ne peut la satisfaire hors de Dieu! Elle vit ce semble contre nature, puisqu'elle meurt du désir de vivre, non en elle, mais en Dieu. 0 mon maître ! ô ma gloire ! que la croix que vous avez préparée aux âmes blessées de cet amour est à la fois délicate et pesante ! délicate par ses suavités ; pesante, parce qu'il est des moments où la plus inébranlable patience est impuissante à la soutenir. Et cependant l'âme ne voudrait point en être déchargée, si ce n'est pour vous contempler dans la gloire. Quand elle vient à se souvenir qu'elle n'a rien lait pour vous, et qu'en prolongeant son exil elle peut vous rendre quelque léger service, elle désire porter un fardeau beaucoup plus lourd encore, et vivre jusqu'au dernier jour du monde.
Agathe. — Ces sentiments manifestent une bien haute vertu.
Sainte Thérèse. — Cette oraison en effet communique aux vertus une force bien supérieure à celle que leur communique l'oraison de quiétude. L'âme trouve en elle un changement entier, sans qu'elle sache comment il s'est opéré. Elle puise, pour commencer à faire de grandes choses, je ne sais qu'elle puissance dans le parfum des fleurs. Le divin Jardinier veut que ces fleurs s'ouvrent, afin que l'âme connaisse qu'elle a des vertus; mais qu'en même temps elle voie parfaitement qu'elle a été incapable de les acquérir en plusieurs années, tandis qu'une courte visite du céleste Jardinier lui en fait le don. Ici se développe encore dans l'âme une humilité plus grande et plus profonde que dans l'oraison précédente : elle voit plus évidemment qu'elle n'a fait autre chose que de consentir à ce que Dieu a voulu accomplir, et qu'accepter les grâces qu'il a daigné lui présenter (1).
(1) Si on veut bien le remarquer, c'est toujours l'humilité qui est le fruit de tous les dons que Dieu accorde aux âmes. Lorsque celte verlu ne croît pas dans une àme, il faut tenir pour suspectes les grâces qu'elle reçoit ou du moins craindre'une chule pour elle.
'RENTE-urATlUKME INSTRUCTION. 11