‹ Catéchisme de Sainte ThereseChapitre 42 sur 59 · DE QUELQUES EXCELLENCES PARTICULIÈRES DU SOMMEIL DES FACULTÉS · texte numérisé non relu

DE QUELQUES EXCELLENCES PARTICULIÈRES DU SOMMEIL DES FACULTÉS

Agathe. — Quelle différence mettez- vous, ma sainte mère, entre cette oraison et celle d'union?

Sainte Thérèse. — Il y a plusieurs sortes d'oraisons d'union; mais celle-ci, à mon avis, en est une. L'âme y est tout entière unie à Dieu ; seulement celuici permet aux trois facultés de l'âme de connaître, avec d'inexprimables délices, ce qu'il opère en elles. L'âme, par une vue dislincte et un sentiment intime, voit que la volonté seule est liée à son Dieu, et elle savoure, dans une paix profonde, les délices de cette union, tandis que l'entendement et la mémoire gardent assez de liberté pour s'occuper d'affaires et accomplir des œuvres de charité.

Agathe. — Vous avez, ce me semble, attribué les mêmes effets à l'oraison de quiétude?

Sainte Thérèse. — Au premier abord, en effet, cet état semblerait le même que celui de l'oraison de quiétude; il en diffère cependant. Dans l'oraison de quiétude, l'âme n'ose faire le plus léger mouvement dans la 'crainte de troubler le doux repos de Marie qui lui est donné; mais dans l'union dont je parle , elle peut vaquer aux fonctions de Marthe.

Ainsi, elle allie la vie active à la vie contemplative, et, tout en demeurant unie à Dieu, elle peut s'occuper d'oeuvres de charité, de lectures, d'affaires relatives à sa vocation. Il est vrai qu'elle ne peut alors disposer entièrement de ses facultés ; la meilleure portion d'elle-même est autre part. Elle éprouve le bonheur d'être ainsi partagée; elle le voit clairement, et cet état la prépare merveilleusement à goûter les suavités d'une paix très-profonde, dès qu'elle se trouvera dans la solitude, délivrée de toute affaire. En attendant elle est comme une personne qui, conversant avec une autre, et s'entendant parler par une troisième, ne prête des deux côtés qu'une attention imparfaite. Elle ressemble encore à quelqu'un dont l'appétit est satisfait, et qui indifférent pour une nourriture - commune , mangerait néanmoins avec plaisir un mets délicat et exquis. De même, l'âme satisfaite par le bonheur qu'elle possède en elle-même, dédaigne tous les plaisirs du monde, qui sont pour elle sans attrait; mais jouir encore de Dieu, goûter de plus en plus le bonheur de lui être unie, aspirera l'accomplissement de ses désirs, voilà le seul objet de ses vœux.

Agathe. — La différence de ces deux oraisons est délicate; veuillez me dire, ma mère, si je la comprends bien. Voici ce qu'il me semble : ces deux oraisons ont cela de commun qu'elles rendent l'âme capable à la fois des fonctions de Marthe et de celles

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de Marie; mais dans l'oraison de quiétude, Marthe n'entreprend rien que ce qui est du service de Dieu, comme sont les exercices de dévotion; quant aux affaires extérieures autres que celles-là, elle ne peut s'y adonner, parce qu'elle en serait embarrassée. Dans l'oraison d'union que vous m'avez expliquée, au contraire, les facultés de l'âme ont plus de liberté et de force pour vaquer aux affaires extérieures sans en recevoir aucun dommage; car elles sont dégagées de toute sorte d'attache humaine, et ne se portent à rien que par le désir de plaire à Dieu.

Sainte Thérèse. — C'est cela. J'ajoute que ceux qui sont dans l'oraison de quiétude, éprouvent par les douceurs dont ils jouissent, ce que c'est que le royaume de Dieu qu'ils avaient demandé, tandis que ceux qui sont dans l'oraison d'union, expérimentent ce que c'est que de faire la volonté de Dieu sur la terre comme au ciel, parce qu'en eux la terre est devenue le ciel môme, par l'étroite alliance de la vie active et de la vie contemplative.

Agathe. — Est-ce là, ma mère, tout ce qu'il y a à dire sur eette première espèce d'union?

Sainte Thérèse. — Oui, ma fille; mais il y a encore une union d'une autre sorte qui n'est cependant pas une union parfaite. Néanmoins elle est audessus de celle dont je viens de vous entretenir. Dans cette seconde union, Dieu s'empare de la volonté, et de l'entendement aussi; car cessant de dis-

courir, il demeure absorbé dans la contemplation ravissante des grandeurs divines. Il découvre alors tant de merveilles, que l'une lui faisant perdre la vue de l'autre, il ne peut s'attacher à aucune en particulier. Quant à la mémoire, elle reste libre, et, je crois aussi, l'imagination. Lorsque celle-ci se trouve seule, elle fait une guerre étonnante à l'entendement, travaillant à porter partout le trouble. J'avoue qu'elle me fatigue extrêmement, et que souvent je conjure Dieu de me l'ôter durant ces heures de bonheur, si elle doit m'être ainsi importune. Je découvre dans cette douloureuse lutte quel mal nous a fait le péché; .c'est lui qui empêche notre volonté de s'appliquer toujours à Dieu comme elle le désirerait.

Agathe. — Le trouble causé par l'imagination arrive-t-il jusqu'à rompre l'union des autres facultés avec Dieu?

Sainte Thérèse. — Non, ni l'imagination ni la mémoire n'ont assez de puissance et de force pour causer ce grand mal. Gomme l'entendement reste complètement étranger à ce qu'elles lui représentent, ellesnes'arrêtentàrien,etpassentsanscessed'unobjet à l'autre, telles que ces petits papillons de nuit fatigants et inquiets, qui voltigent continuellement sans se fixer jamais. Cette comparaison me paraît fort juste, car si ces petits insectes n'ont aucune puissance de nuire, ils ne laissent pas d'importuner»

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Ces tourments, causés par l'imagination, révèlent bien notre misère, et le pouvoir souverain du Seigneur, puisque la faculté qui reste libre nous cause tant d'ennui et de fatigue, tandis que celles que Dieu unit à lui nous font goûter un si profond repos.

Agathe. — Quel remède pourrait-on apporter aux importunités de l'imagination?

Sainte Thérèse. — L'unique remède que je connaisse, est celui que j'ai indiqué en parlant de l'oraison de quiétude : c'est de ne pas faire plus de cas de l'imagination que d'une folle, et de l'abandonner à son obstination, Dieu seul pouvant l'arrêter et la fixer. Du reste, elle n'est ici qu'une esclave ; il faut la supporter comme Jacob supportait Lia, puisque Dieu dans sa bonté nous a donné Rachel. Restant simple esclave, comme je le disais, elle ne peut, quoi qu'elle fasse, entraîner les autres facultés. Souvent, au contraire, celles-ci la ramènent à elles sans efforts. Dieu voit quelquefois avec pitié son égarement, ses inquiétudes, son ardent désir d'être réunie à l'entendement et à la volonté, et il lui permet de venir se brûler à la flamme du flambeau divin qui a déjà consumé ces deux facultés, et a détruit leur être naturel pour les faire jouir surnaturellement de si grandes richesses.

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