‹ Catéchisme de Sainte ThereseChapitre 43 sur 59 · DE L'UNION DIVINE · texte numérisé non relu

DE L'UNION DIVINE

Agathe. — Je voudrais, avant toutes choses, ma more, savoir ce qu'on entend par union ?

Sainte Thérèse. — On entend par union l'état de deux choses qui auparavant séparées n'en font plus qu'une; ou bien c'est la conjonction de deux choses en une, comme de deux flammes tellement unies ensemble, que de deux lumières il ne s'en fasse qu'une.

Agathe. — Peut-il exister une union entre l'âme et son Dieu?

Sainte Thérèse. — Oui, et c'est peut-être ce que saint Paul a voulu dire par ces paroles : Celui qui s'attache à Dieu est un même esprit avec lui.

Agathe. — Comment se fait cette union?

Sainte Thérèse. — Notre-Seigneur se plaît d'abord à laisser l'âme s'envoler de degré en degré; puis il prend ce petit oiseau, et le place dans le nid afin qu'il s'y repose. L'ayant vu longtemps soutenir son vol, travailler de toutes les forces de l'entendement et de la volonté à chercher Dieu et à lui plaire, il veut le récompenser même dès cette vie. Et quelle splendide récompense ! Un seul moment de ce repos divin suffit pour rémunérer tous les travaux qu'on peut soutenir dans cet exil. Tandis que l'âme cher-

che ainsi son Dieu, elle se sent défaillir presque tout entière; elle tombe dans une sorte d'évanouissement qui enlève peu à peu au corps la respiration et toutes les forces. Elle ne peut, .sans un grand effort, remuer môme les mains. Les yeux se ferment sans qu'elle ait voulu les fermer, et si elle les tient ouverts, elle ne distingue presque aucun objet. Elle ne saurait lire, quand elle le voudrait, parce que, l'esprit n'agissant point, elle ne peut ni reconnaître les lettres, ni les rassembler. Si on lui parle, elle entend le son de la voix, mais non des paroles distinctes. Elle essaierait vainement de parler ; car elle ne saurait ni former ni articuler une seule parole. Toutes ses forces l'abandonnent, tandis qu'elle sent mieux croître sa force intérieure pour jouir de la gloire qui la remplit.

Agathe. — Cet état est merveilleusement élevé!

Sainte Thérèse. — Pendant qu'il dure, l'âme est très-éveillée à l'égard de Dieu, et pleinement endormie à toutes les choses de la terre et à elle-même ; aussi est-elle comme privée de tout sentiment, et quand elle le voudrait, elle ne pourrait penser à rien. Ainsi elle n'a besoin d'aucun artifice pour suspendre l'entendement, car il reste tellement privé de toute action, que l'âme ne sait même ni ce qu'elle aime, ni de quelle manière elle l'aime, ni ce qu'elle veut. Elle est entièrement morte à tout ce qui est ici-bas, et seulement vivante en Dieu. Qu'une telle mort est

agréable et délicieuse! C'est une mort, parce qu'elle détache l'âme de toutes les actions qu'elle peut produire durant sa captivité dans ce corps mortel; cette mort est agréable et délicieuse, parce que, sans être encore dégagée de ce fardeau terrestre, il semble que l'âme s'en sépare pour s'unir plus intimement à Dieu.

Agathe. — Ne peut-on pas expliquer la nature et le mode de cette union?

Sainte Thérèse. — L'explication s'en trouve dans la théologie mystique; mais j'ignore même les termes de cette science. Je ne sais pas non plus ce qu'est en soi l'intelligence, l'esprit, ni comment ils diffèrent de l'âme; ce n'est à mes yeux qu'une seule et même chose. L'âme sort quelquefois d'elle-même, H est vrai, pareille à un feu qui en brûlant jette des flammes; l'activité de ce feu redouble impétueusement alors : aussi la flamme s'élance bien au-dessus du brasier; mais elle n'est pas d'une autre nature ; c'est toujours la flamme du foyer.

Agathe. — H y a donc ici deux choses : une élévation d'esprit, et une union avec l'amour céleste?

Sainte Thérèse. — Oui, et cependant ces deux choses n'en font qu'une, quoiqu'il y ait différence entre l'une et l'autre, parce que Notre-Seigneur opère en allés diversement.

Agathe. — Cela est clair; parce que c'est une chose qui se meut et se repose dans le terme de son

mouvement, quoique nous distinguions entre la flamme qui vole en haut, et elle-même quand elle est en son centre.

Sainte Thérèse. — Ainsi, comme nous l'avons vu, quand Dieu élève l'âme à l'union, il suspend l'action naturelle de toutes ses puissances, afin de mieux imprimer en elle la véritable sagesse. Elle ne voit, ni n'entend, ni ne comprend, pendant qu'elle demeure unie à Dieu; mais ce temps est rapide et lui semble plus court encore qu'il ne l'est en effet. Dieu s'établit lui-même dans l'intérieur de cette âme, de telle sorte que, revenant à elle, il lui est impossible de douter qu'elle n'ait été en Dieu, et Dieu en elle. Dans cette oraison, l'âme est absorbée par la jouissance sans comprendre ce dont elle jouit, Elle sent qu'elle jouit d'un bien renfermant en lui seul tous les biens, et cependant la nature de ce bien reste incompréhensible pour elle. Tous les sens sont tellement occupés par cette jouissance, qu'ils ne peuvent, ni intérieurement, ni extérieurement, s'appliquer à autre chose. Si l'on méditait auparavant sur quelque mystère, il s'efface du souvenir comme si jamais l'on n'y avait songé ; si on lisait, on perd toute mémoire de cette lecture, et on ne peut plus y ramener son esprit. On éprouve les mômes effets au sujet des prières vocales. Les ailes de cet importun papillon de la mémoire se voient donc ici brûlées, et voliiger çà et là n'est plus en sa puissance.

COMMENT L'AME TEUT SE PRÉPARER A ENTRER DANS L'ORAISON D'UNION; MAIS QU'ELLE NE PEUT PAS Y ENTRER D'ELLE-MÊME.

Agathe. — Que pouvons-nous faire pour parvenir à cette union?

Sainte Thérèse. — Bien que nous ne puissions entrer de nous-mêmes dans cette union divine, nous pouvons cependant nous disposer à obtenir cette faveur. Je vais essayer de vous faire comprendre ceci par une comparaison : vous avez entendu parler du ver à soie; ce petit insecte éclôt d'une semence ressemblant à de petits grains de poivre. Quand la chaleur a vivifié cette semence, ces petits vers, nourris des feuilles du mûrier, grandissent, et de leur petite bouche filent la soie qu'ils tirent d'eux-mêmes. Ils en forment de petites coques, admirablement tissues, dans lesquelles ils se renferment et trouvent la fin de leur vie. Ensuite, au lieu de ce ver laid et difforme, il sort de chacune de ces coques un petit papillon blanc d'une beauté charmante. Ce qui arrive à ce ver est l'image de ce qui arrive à l'âme. Morte parla négligence de son salut, par le péché et les occasions du péché, elle commence à recevoir la vie, quand, échauffée par la chaleur de l'Esprit-Saint,

elle profite du secours que Dieu donne à toutes les âmes, et use des remèdes qu'il a confiés à son Église, comme la réception des sacrements, la lecture des livres pieux, la prédication. Ainsi revenue à la vie , sustentée par les sacrements et les saintes méditations, elle se fortifie et grandit jusqu'à l'âge parfait. Or, comme nous l'avons vu, le ver devenu grand, commence à filer sa soie, et à construire la maison dans laquelle il doit mourir. Comprenez bien, ma fille, que pour l'âme cette maison est Jésus-Christ, selon ce texte de saint Paul : Notre vie est cachée en Dieu, et Jésus-Christ est notre vie. Vous le voyez, ce qui est en notre pouvoir, moyennant la grâce divine, c'est de travailler à bâtir cette demeure, comme le ver à soie construit sa coque , afin que Notre-Seigneur devienne lui-même notre maison , comme il l'est dans l'oraison d'union.

Agathe. — Mais n'est-ce pas dire qu'il est en notre pouvoir d'ôter à Dieu ou de lui donner quelque chose, que d'affirmer qu'il est lui-même notre demeure, et que nous pouvons travailler à la bâtir et à nous y loger?

Sainte Thérèse. — Certes, ce n'est ni en ôtant ni en donnant à Dieu qu'il est en notre pouvoir de bâtir cette demeure, mais en retranchant de nous et donnant quelque chose de nous, à l'exemple du ver à soie. Aussitôt que nous aurons fait tout ce qui dépend de nous, Jésus-Christ, bénissant ces faibles travaux, les

unira avec les grands labeurs qu'il a accomplis, et donnera ainsi tant de valeur aux nôtres, que luimême en sera la récompense. Bien que ce soit lui qui ait fait presque tout l'ouvrage, il fera que nos faibles essais et ses puissantes œuvres deviendront une même chose.

Hâtons-nous donc de former cette coque mystérieuse par la destruction de l'amour-propre, le renoncement à notre volonté et à tout attachement aux choses de la terre ; par la pratique des œuvres de mortification, d'obéissance, de toutes les vertus; l'amour de l'oraison , l'accomplissement de tous les devoirs de notre état. Achevons ce travail le plus vite possible, et puis mourons, comme le ver à soie après avoir terminé l'œuvre pour laquelle il a reçu la vie. Cette mort nous donnera la vie de Dieu, et nous serons comme perdus dans sa grandeur, de même quetie ver est enseveli dans sa coque.

Agathe. — Quelle est la disposition la plus prochaine pour s'abimer en Dieu de cette sorte?

Sainte Thérèse. — C'est de lui abandonner entièrement notre volonté; car en faisant ainsi nous nous disposons à achever en peu de temps le chemin, et à boire l'eau vive de la fontaine; mais si nous ne donnons pas entièrement notre volonté à Dieu, afin qu'il dispose de tout ce qui nous concerne selon son bon plaisir, il ne nous laissera jamais boire cette eau divine. Rien n'est plus néces-

saire ici que de dire : Fiat voluntas tua. Accomplissez-la en moi, Seigneur, selon toute l'étendue de votre bon plaisir. Si vous voulez que ce soit par des 'peines, donnez-moi la force de les supporter, et qu'elles viennent. Si vous commandez que ce soit par des persécutions, par des maladies, par des opprobres, par les privations de la pauvreté, me voici devant vous, ô mon Dieu et mon Père ! je ne retournerai pas en arrière. O ma fille ! savez-vous quelle force a ce don de notre volonté quand il est parfait et absolu ! Il a un tel empire sur le cœur du Tout-Puissant lui-même, qu'il le détermine à ne faire qu'un avec notre néant, à nous transformer en lui, et à unir ainsi le Créateur à la créature ! Plus ce grand Dieu , notre bon Père, voit dans la pratique que ce don de notre volonté est sincère et complet, plus il nous attire à lui, et plus il élève notre âme au-dessus des objets créés et d'elle-même, pour la disposer à recevoir de plus grandes faveurs.

Agathe. — Avec de si excellentes dispositions, l'âme ne peut-elle pas enfin s'unir à son Seigneur ?

Sainte Thérèse. — Non. L'âme ne fait pas ici plus que la cire qui attend l'impression du cachet. Elle ne peut imprimer ce cachet sur elle-même, seulement elle est disposée à le recevoir par son amollissement, encore n'est-ce pas elle qui s'amollit; elle demeure dans son repos, et reçoit l'impression. Déjà livrée aussi à l'impression divine par un

abandon entier entre les mains de Dieu, soumise, captivée par le céleste amour, l'âme ne veut autre chose sinon que le Seigneur dispose d'elle comme bon lui semblera. Il dépend de lui seul de lui dispenser ses grâces, selon cette parole de l'Épouse des Cantiques : Le Roi ma fait entrer dans ses celliers. Elle ne dit point qu'elle y soit entrée ellemême; elle dit seulement qu'elle allait cherchant son bien-aimé de toutes parts. Or, le cellier mystérieux dont elle parle ne s'ouvre pas devant nous malgré tous nos efforts ; c'est à la Majesté divine à nous faire entrer dans cette demeure sainte, pour nous y manifester ses merveilles. Dieu ne veut pas que nous essayions autrement d'y pénétrer que par la soumission entière de notre volonté à son bon plaisir. À mon avis, ce cellier mystique est le centre de notre âme. Toutes les facultés de cette âme et tous les sens sont endormis ; et ainsi, toutes les portes étant fermées, le Seigneur entre dans ce centre de l'âme, comme il entra autrefois chez les disciples, lorsqu'il leur dit : La paix soit avec vous. C'est encore de ia même manière qu'il sortit du sépulcre, sans soulever la pierre qui en fermait l'entrée.

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