DANS L'ORAISON D'UNION , L'AME EST FIANCÉE A DIEU
Agathe. — J'ai entendu parler d'une alliance spirituelle de l'âme avec Dieu : n'est-ce pas dans cette oraison qu'elle s'opère?
Sainte Thérèse. — Non, selon moi, l'oraison d'union ne s'élève point jusqu'à ce que l'on appelle l'alliance spirituelle; elle n'en est que comme la préparation et l'acheminement. On peut seulement nommer cet acheminement les divines fiançailles.
Agathe. — Quelles ressemblances peuvent exister entre les alliances humaines et celles de Dieu?
Sainte Thérèse. — J'avoue que cette similitude est grossière , et cependant je n'en connais point qui exprime mieux l'union que Dieu veut bien contracter avec les âmes, que le sacrement de mariage. Il existe sans doute une grande différence entre le mariage dont je veux parler et le mariage ordinaire : l'un tout spirituel est bien éloigné de l'autre qui est corporel : les joies spirituelles que Dieu donne dans l'un sont à mille lieues des contentements terrestres de l'autre. Dans le premier, c'est l'amour qui s'unit à l'amour, et toutes ses opéra\jons sont si pures, si délicates, si suaves, que les expressions manquent pour les exprimer, mais Noire-Seigneur sait bien en
donner le sentiment. A mon avis donc, l'union ne s'élève point jusqu'au mariage spirituel, elle n'en est, comme je l'ai dit, que la préparation, l'acheminement. Ainsi, lorsque dans ce monde deux personnes veulent s'unir par les liens du mariage, elles considèrent d'abord si elles se conviennent, si elles se veulent, et en viennent ensuite à des entrevues, afin qu'elles soient plus satisfaites l'une de l'autre. Il en est de môme dans le mariage spirituel. L'âme a déjà porté son jugement sur l'époux qu'elle veut s'unir; elle voit tout l'avantage d'une union si élevée; elle est bien décidée à n'avoir d'autre volonté que celle de cet époux divin et à lui plaire en toutes choses. D'autre part, Notre-Seigneur, voyant ses sentiments intérieurs, est content d'elle, et voulant, dans sa bonté, le lui faire savoir plus particulièrement, il daigne avoir une entrevue avec cette âme bien-aimée, et la prendre pour son épouse. Cela se passe ainsi dans cette oraison d'union qui dure fort peu de temps.
Dans cette entrevue divine, ce que l'âme peut uniquement faire, c'est de connaître par une voix secrète quel est cet époux divin qui veut l'honorer du titre de son épouse; et elle découvre alors en quelques instants ce que les sens et les facultés ne pourraient lui manifester #n plusieurs années. Cet époux étant Dieu, son seul aspect a rendu l'âme plus digne du nœud sacré qu'elle dok contracter avec lui. Cet
aspect l'a enflammée d'un tel amour, qu'elle fait de son coté tout ce qui est en son pouvoir pour que ce divin mariage ne vienne pas à se rompre.
Agathe. — Pourquoi qualifiez-vous cette grâce du nom d'une simple entrevue?
Sainte Thérèse. — Parce que cette communication ne se fait que par une seule vue, et se passe en fort peu de temps. Ce temps paraît même plus court à l'àme qu'il ne l'est réellement; mais quelque rapide que soit cette faveur, l'abondance des grâces qu'elle amène fait bien connaître que la clarté du soleil qui a rayonné dans l'âme, a été grande.
Agathe. — Combien de temps peut durer l'oraison d'union?
Sainte Thérèse. — Si elle se prolonge une demiheure, c'est beaucoup, ce me semble. Il est vrai qu'il est difficile de le préciser, puisque dans cette oraison on ne conserve pas l'usage de ses sens. Cette âme ne sait comment elle a pu être favorisée d'un si grand bonheur , car elle voit clairement qu'elle ne l'a point mérité. Elle sent un désir qui la consume de louer Dieu, et de souffrir pour lui mille morts, s'il était possible. Mais nous traiterons de ces heureux effets dans la prochaine instruction.