DES PEINES DE L'AME DANS L'ÉTAT D'UNION
Agathe. — Si l'âme élevée à l'union doit vraiment désirer que Dieu la favorise de nouveau de cette
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grâce, il nie semble aussi, ma mère, que Dieu, do son côté, désire encore la lui accorder?
Sainte Thérèse. — Sans doute; mais il veut aussi qu'un tel bien, qui est le plus grand de tous les biens, lui coûte quelque chose; et quoique tout ce que l'âme peut avoir à souffrir ne soit rien, comparé aux avantages que lui procurera le titre d'épouse, elle a besoin toutefois de l'avant-goût qu'elle a reçu de son bonheur, pour pouvoir soutenir toutes les croix qui l'attendent. Elles sont si grandes, qu'il me semble quelquefois que si l'âme les connaissait avant de s'y engager, il y aurait lieu de craindre, vu la faiblesse de notre pauvre nature, qu'elle ne se refusât à les souffrir, quelque précieux que fût le fruit qu'elle dût en retirer.
Agathe. — Est-ce ainsi que Dieu traite une âme cru'il s'est si intimement attachée?
Sainte Thérèse. — Ce sont là les présents et les faveurs qu'il nous destine en ce monde, et qu'il nous dispense à proportion de l'amour qu'il a pour nous. A ceux qu'il aime plus, il en donne plus; à ceux qu'il aime moins, il en donne moins; mesurant cela sur le courage qu'il voit en chacun de nous, e*t sur l'amour que nous avons pour lui. Il sait que celui qui l'aime beaucoup est capable de souffrir beaucoup pour lui; que celui qui l'aime peu, n'est capable que de souiiïir peu. Quant à moi, je suis convaincue que la mesure de notre force pour souf-
fiir est la mesure de noire amour. Un grand amour porte de grandes croix, un faible n'en porte que de légères.
Agathe. — Je conçois que dans l'union l'amour . étant grand de part et d'autre, il soit chargé de lourdes croix; mais faites-moi connaître, s'il vous plaît, ma mère, quelles sont ces sortes de croix.
Sainte Thérèse. — Voici les principales, en commençant toutefois par les plus petites : les contradictions des langues, les louanges des hommes, les maladies, les peines intérieures. Je vais maintenant essayer de vous donner une idée de chacune de ces croix.
Agathe. — Comment cette âme, si chérie de Dieu, peut-elle s'attirer les persécutions des langues?
Sainte Thérèse. — Elle la souffre sans rien faire pour la mériter ; et non-seulement de la part des personnes qui vivent ordinairement avec elle, mais encore d'autres avec lesquelles elle n'a aucun rapport, et qui n'auraient jamais dû, ce semble, penser à elle. Ces personnes l'accusent de vouloir passer pour une sainte; de se porter à ces excès pour tromper le monde et paraître meilleure que les autres, qui néanmoins valent mieux qu'elle sans toutes ces cérémonies : et remarquez qu'elle ne se singularise en aucune chose, qu'elle tâche seulement de bien remplir les devoirs de son état. Ce qui lui va le plus au cœur, c'est que ses amis la délaissent, et
sont précisément ceux qui parlent d'elle de la manière la plus mordante. On ajoute qu'elle s'égare et s'abuse; qu'elle est le jouet des illusions du démon. On trouve qu'elle décrie la vertu et trompe ses confesseurs. Enfin on va auprès de ceux-ci pour les avertir de se défier d'elle.
Agathe. — Pour apaiser ces bruits et ces murmures, serait-il à propos de renoncer à ces voies élevées ?
Sainte Thérèse. — Non; mais ce qu'il faut faire, et ce qui est le meilleur, c'est de s'acquitter mieux que jamais des obligations de son état.
Agathe. — Si cette pauvre âme trouve tant de gens disposés à censurer môme le bien qu'elle fait, combien doivent-ils être encore plus sévères si elle commet quelque faute !
Sainte Thérèse. — La persécution lui est assurée en ce temps, parce que mille personnes veillent sur ses actions, tandis que peut-être pas une ne jette les yeux sur les grands péchés que d'autres commettent. L'âme que Dieu expose ainsi à l'attention doit se préparer à être martyre du monde; et si, de sa propre volonté, elle ne meurt à tout ce qui est de lui, le inonde saura bien la faire mourir. A nos yeux, le seul mérite du monde, c'est de ne pouvoir souffrir les plus légères imperfections dans les gens de bien, et de les contraindre, à force de murmures, à devenir meilleurs. Je l'avoue, il faut un plus grand courage
pour suivre la voie de la perfection que pour subir un prompt martyre (1); car, à moins d'une faveur toute particulière de Dieu, on n'acquiert la perfection qu'avec beaucoup de temps. Cependant les gens du monde ne voient pas une personne entrée dans ce chemin qu'ils veulent qu'elle soit sans défaut. Ils découvrent de mille lieues la plus petite faute qui lui échappe , et qui est peut-être en elle une vertu; mais comme chez eux une semblable faute deviendrait un vice, ils jugent des autres par eux-mêmes, et se hâtent de les condamner. Véritablement, à les ouïr, quiconque aspire à la perfection ne devrait plus ni manger, ni dormir, ni môme respirer. Plus le monde estime ces âmes, plus il oublie que, malgré leur vertu, elles sont emprisonnées dans un corps, et forcément assujetties à ses misères, tout le temps qu'elles vivent ici -bas, quoiqu'elles aient foulé aux pieds toutes les choses de la terre. Il leur faut donc, redisons-le, une grande énergie : elles n'ont pas encore fait le premier pas, et on veut qu'elles prennent l'essor; elles n'ont pas triomphé de leurs passions, et on exige que, dans les combats les plus difficiles, elles restent inébranlables comme les saints confirmés en grâce, dont on connaît la vie.
(J) Otte réflexion est si fondée qu'il est certain qu'il y a des âmes qui s'élèvent dans cet état au-dessus do la gloire des martyr». C'est en quelque sorte un martyre qui est plus méritoire et plus difficile à souffrir que celui qui consiste à donner sa vie par amour pour Jésus,
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Il y a sans doute de quoi glorifier Dieu de voir ce qu'elles ont à souffrir; mais combien de ces pauvres âmes retournent en arrière, parce qu'elles n'ont pas la force de soutenir ces assauts !
Agathe. — Le monde s'arme donc de toute part contre cette âme?
Sainte Thérèse. — 11 plut à Dieu de me donner l'image de cette persécution dans une vision que je vais vous raconter. Étant en oraison, je me vis seule dans un champ immense, environnée d'une grande foule de gens armés de lances, de glaives, d'épées et de pieux fort longs. Ces combattants s'apprêtaient à fondre sur moi pour m'arracher la vie; et dans cet imminent péril, je ne voyais personne pour me défendre, ni aucune issue pour échapper. Désolée, je levai les yeux vers le ciel, et j'aperçus Notre-Seigneur Jésus-Christ, non dans les deux, mais bien haut dans l'air, au-dessus de moi. Il me tendait une main secourable et me couvrait de sa protection. Au même moment, toutes mes frayeurs s'évanouirent, et cette multitude, malgré sa rage, perdit tout pouvoir de me faire le moindre mal.
Cette vision était une fidèle image du monde. Là, en effet, tout semble conspirer contre notre âme : je ne parle pas des richesses, des plaisirs, des honneurs, ni de tant d'autres ennemis qui nous tendent ostensiblement des pièges, et cherchent à nous y faire tomber si nous ne sommes pas vigilants, mais je
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parle des amis, des parents, et ce qui me surprend le plus, des personnes les plus vertueuses. Cette vision me servit beaucoup à ne mettre ma confiance en au cune créature , mais seulement en Dieu qui ne change pas. Mon attente n'a pas été trompée; car, dans la grande persécution à laquelle je fus en butte, et qui a dépassé toutes celles que j'ai jamais endurées, j'étais souvent accablée d'une telle douleur que mon unique remède était de lever les yeux au ciel et d'appeler le Seigneur à mon aide. Il ne manquait pas alors de m'envoyer quelqu'un qui venait comme de sa part, tendre la main à ma faiblesse et la soutenir.
Agathe. — Ne pourrait-on pas, dans ces persécutions, se consoler auprès de quelque ami, comme pourrait être un confesseur éclairé et prudent?
Sainte Thérèse. — Souvent l'âme ne trouve là qu'un nouveau sujet de peine. Quant à moi, lorsque j'allais trouver ceux qui étaient alors mes confesseurs, voici ce qui m'arrivait fréquemment : bien qu'ils fussent des hommes fort saints, ils me parlaient et me réprimandaient d'une manière si âpre, que lorsque, plus tard, je rappelais ces paroles à leur mémoire, ils en étaient tout étonnés. Ils convenaient que, malgré leur ferme résolution de m'accucillir avec bonté, ils n'avaient pu s'empêcher d'agir autrement. Émus souvent de pitié à 'la vue des peines de corps et d'esprit que je ressentais, et ressentant
quelque scrupule de m'avoir si rudement traitée, ils se proposaient de me consoler; mais cela n'était pas en leur pouvoir. Leurs paroles, il est vrai, n'avaient rien qui pût offenser Dieu, mais c'étaient bien les paroles les plus dures et les plus mortifiantes que l'on puisse entendre des lèvres d'un confesseur. Dans un autre état intérieur, j'aurais subi cette épreuve avec courage, mais alors tout m'était un tourment.
Agathe. — Sans doute, quand Dieu veut affliger une âme, il fait servir toute chose à son dessein, mais ne se trouve-t:il pas au moins quelques personnes qui comprennent le bien que Dieu opère dans cette âme, et qui lui donnent quelques marques d'estime et de consolation,?
Sainte Thérèse. — 0 ma fille, que le nombre de ces personnes est petit auprès de celui des censeurs qu'elle rencontre ! D'ailleurs les marques d'estime que peut alors recevoir l'âme lui sont une nouvelle peine. Les louanges l'affligent plus encore que ses souffrances. En effet voyant clairement que si elle a quelque bien, elle l'a reçu de Dieu, et qu'il ne vient d'elle en aucune manière, elle éprouve, dans les commencements surtout, un tourment insupportable quand elle s'entend louer. Combien j'en ai souffert, et combien j'en souffre encore ! Jetant les yeux sur la vie de Jésus-Christ et des saints, et voyant combien je suis éloignéede la voie des mépris et des injures qu'ils ont suivie, je livmble, je n'ose lever les
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yeux, je voudrais pouvoir me dérober aux regards de tout le monde. Souvent j'ai passé plusieurs jours dans une peine et un trouble extrêmes, à la seule pensée que les grandes faveurs que Dieu daignait m'accorder seraient connues du public. Alors je tombais dans un autre excès, celui d'adresser des prières particulières à Dieu pour le supplier de faire connaître mes péchés aux personnes qui pensaient du bien de moi, afin qu'elles vissent combien j'étais indigne des grâces que je recevais de lui.
Agathe. — Ces craintes et ces inquiétudes n'ontelles pas quelque chose d'imparfait?
Sainte Thérèse. — Oui, ma fille : une humilité si grandement contraire à la liberté d'esprit n'est pas la véritable. Notre -Seigneur lui-même daigna me donner cette lumière. En effet, si j'eusse été pleinement convaincue que tous les biens me venaient de Dieu seul, j'aurais dû les considérer en moi du même œil que dans le prochain; et comme j'éprouve tant de joie à entendre louer les autres et à les voir riches des trésors du ciel, je n'aurais pas dû m'attrister que Dieu fît également éclater en moi les merveilles de sa grâce. — Que crains-tu? me dit un jour Notre-Seigneur. — Il ne peut t'advenir que deux choses : ou bien on dira du mal de toi, ou bien on me glorifiera. Il me faisait connaître ainsi que ceux qui croiraient à ces grandes faveurs lui en rapporteraient la gloire, et que ceux qui n'y croiraient
pas me blâmeraient sans fondement. Des deux côtés j'avais à gagner : donc je n'avais nul motif d'en être triste.
Agathe. — Cette sorte de peine arrive-t-elle particulièrement aux âmes qui commencent à ressentir en elles l'opération divine?
Sainte Thérèse. — Oui ; ensuite l'âme cesse d'y être aussi sensible.
Agathe. — Par quelles raisons, s'il vous plaît?
Sainte Thérèse. — La première, c'est que l'expérience lui fait connaître comment les hommes disent tantôt le bien, tantôt le mal, avec la même facilité, et elle apprend ainsi à ne pas faire plus de cas de l'un que de l'autre. La seconde, c'est que Dieu lui accorde plus de lumières pour voir que tout le bien qui est en elle n'est point un fruit procédant de son fonds, mais un présent de la divine Majesté. De sorte que cette âme voit le bien en elle comme elle le verrait dans une autre personne, et se met à en louer le Seigneur.
La troisième, c'est que, si elle a vu des âmes faire quelques progrès pour avoir eu la connaissance des grâces que Dieu lui a faites, elle pense que Dieu s'est servi de ce moyen pour produire ces heureux effets dans l'âme du prochain.
La quatrième enfin, c'est que, attaehant plus d'importance à l'honneur de Dieu qu'au sien propre, elle se Irouve libre de la crainte ordinaire dans les com-
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mencements, à savoir que les éloges ne soient pour elle, comme pour tant d'autres, une cause de ruine. Alors ne tenant nullement à ce que les hommes l'estiment, elle souhaite seulement de faire louer Dieu, sans inquiétude de ce qui arrivera d'ailleurs.
Ces motifs, et quelques autres encore, adoucissent la peine véhémente que font naître les louanges : on en éprouve cependant toujours une certaine souffrance, si ce n'est quand on n'y fait aucune attention.
Agathe. — Quelle peine estimez-vous la plus sensible à l'âme, de celle qui lui vient de la persécution des hommes, ou de celle de leurs louauges?
Sainte Thérèse. — L'âme souffre incomparablement plus de se voir sans sujet estimée de tout le monde, que d'en être blâmée par des discours désavantageux à sa réputation. Lorsqu'elle en est venue à ne faire aucun cas des louanges, elle attache moins de prix encore à ce qu'on dit contre elle. Ces censures, au lieu de l'affliger et de l'abattre, la réjouissent et la réconfortent. L'expérience lui a déjà manifesté les avantages qu'elle en retire. A ses yeux, ceux qui se montrent si injustes à son égard, n'offensent point Dieu. Elle croit que lui-même permet ces contradictions pour son profit spirituel. Dans ces sentiments, elle aime d'une tendresse particulière ses adversaires les plus actifs, croyant qu'ils l'aiment eux-mêmes plus véritablement que ceux
qui l'estiment et la considèrent. Dans la persécution, la nature souffre et s'afflige, j'en conviens, mais l'âme s'élève au-dessus d'elle-même , et elle est semblable à une reine qui domine souverainement dans son empire. Je ne comprends pas comment ces deux choses se peuvent accorder, mais je sais que certainement elles se passent de cette manière.
Agathe. — Vous m'avez dit, ma sainte mère, que la troisième peine des âmes parvenues à l'état dont nous parlons, c'est la souffrance de grandes maladies?
Sainte Thérèse. — Oui, ma fille, Notre-Seigneur leur en envoie ordinairement de très-cruelles. Si les douleurs que l'on ressent sont aiguës, et si on les éprouve dans toute leur violence, je ne pense pas qu'il soit possible de souffrir davantage ici-bas. Dans l'accablement intérieur et extérieur auquel on est réduit, l'âme ne sait plus que devenir. Elle aimerait mieux un prompt martyre que de supporter ces douleurs extrêmes. Cependant Dieu, qui ne nous charge pas de plus de mal que nous ne pouvons en porter, ne permet pas que ces souffrances durent longtemps lorsqu'elles sont excessives, et il nous donne la patience. Mais s'il ne fait supporter que peu de temps ce supplice, il soumet à d'autres douleurs fort grandes que l'on garde habituellement. Il envoie des maladies et des infirmités de diverses sortes. Je connais une personne qui, favorisée de-
puis quarante ans des grâces dont j'ai parlé, n'a, dans ce long espace d'années, passé jamais un seul jour sans souffrances physiques, et sans endurer d'ailleurs plusieurs autres grandes afflictions (1).
Agathe. — Qu'est-ce qui soutient une âme dans une si longue suite de maux?
Sainte Thérèse. — La pensée qu'elle a mérité l'enfer par ses grandes infidélités. Dans cette vue, elle comprend que Dieu conduise par d'autres voies des âmes qui l'ont moins offensé. Pour moi, j'avoue que je choisirais toujours celle de la souffrance, quand elle ne présenterait d'autre avantage que celui d'imiter Notre-Seigneur Jésus-Christ; mais combien plus de raison n'a-t-on pas de faire ce choix, quand on sait combien de richesses spirituelles il nous offre !
Agathe. — On pourrait donc donner trois puissants motifs au choix à faire du chemin des souffrances : le premier serait de satisfaire pour les fautes passées; le second, d'imiter Notre-Seigneur Jésus-Christ; le troisième, d'amasser des trésors de grâces.
(l) C'est ainsi que Dieu fait gagner aux âmes favorisées de ces grâces extraordinaires les dons et les faveurs qu'il leur accorde. Avant de désirer ces grâces, il faut donc considérer si nous pouvons boire ce calice amer de souffrances inouïes et continuelles. Dans le cas même où nous accepterions ces souffrances, il faut se riippelcr que Dieu accorde s<--s dons à qui il lui ulaîl.
Dites-moi, je tous prie, maintenant, ma mère, quelque chose de ces trésors.
Sainte Thérèse. — Notre-Seigneur me dit un jour : Penses-tu, ma fille, que le mérite consiste à prier? Non, mais à agir, à souffrir et à aimer. Regarde ces plaies : jamais tes douleurs n'approcheront des miennes. C'est là le chemin de la vérité. Comprenant ceci, tu m'aideras à pleurer la perte des âmes livrées au monde, et dont les pensées, les soins, les désirs, sont occupés à le chercher et à le connaître.
Ce môme jour, en commençant mon oraison, j'avais un tel mal à la tête, qu'il me semblait presque impossible de la faire. Notre-Seigneur me dit: Tu verras ici le salaire de la souffrance ; car comme tu n'avais pas assez de force pour parler avec moi, j'ai voulu parler avec toi, et je t'ai consolée.
Il est certain que le temps de mon recueillement dura bien une heure et demie, ou un peu moins, et ce fut durant ce temps que ces paroles me furent dites. Tout le reste du temps je ne fus point distraite, et j'éprouvai une si grande douceur que je ne saurais l'exprimer. Mon mal de tête était entièrement dissipé. Je ressentis dans l'âme un grand désir des souffrances, et Notre-Seigneur me recommanda d'imprimer profondément dans ma mémoire ec((e parole dite à ses apôtres : le serviteur nest pas jjIus grand que son maître.
Un soir, étant en oraison, l'heure du sommeil venue, je me trouvai accablée de grandes douleurs. Le temps de mon vomissement ordinaire approchait. Me voyant comme enchaînée par la faiblesse du corps, et mon esprit voulant d'ailleurs s'appliquer à Dieu, je sentis dans cette lutte une telle affliction, que je versai d'abondantes larmes. Cela m'est arrivé fréquemment, et me cause une vive peine. Je ressens alors une véritable horreur de moi-même. Tandis que j'étais dans cette angoisse, Notre-Seigneur m'apparut et me dit, après m'avoir consolée avec beaucoup de bonté : Ma fille, prends ces soins, et supporte cette souffrance pour mon amour; ta vie est' encore nécessaire à mon service. Il est certain que depuis le jour où je me proposai de servir de toutes mes forces un si bon Seigneur, un consolateur si tendre, je ne me suis jamais trouvée dans une anxiété vraiment pénible. S'il me laisse un peu souffrir, il me console ensuite. Je n'ai donc aucun mérite à désirer les souffrances. Elles peuvent seules me faire supporter la vie. Souffrir, voilà le but de tous les vœux de mon âme. Que de fois elle élève ce cri vers Dieu : Seigneur, ou souffrir, ou mourir !
Agathe. — Ainsi, ma mère, les douleurs corporelles servent à nous faire mériter devant Dieu, à nous attirer la consolation divine qui en est comme le salaire, à rendre l'âme capable de mépriser tous les maux du monde, parce qu'elle sait que la patience
lui sera donnée pour les souffrir, et qu'il arrive môme que la céleste consolation qu'ils procurent en détruit le sentiment. Je vous demanderai maintenant, s'il n'arrive pas aussi que sans que le mal cesse l'âme soit consolée et toute remplie de joie.
Sainte Thérèse. — Si; il m'est arrivé d'éprouver des souffrances corporelles des plus aiguës, et d'avoir l'esprit exempt de douleurs et l'âme rayonnante d'allégresse.
Agathe. — Parlons à présent, je vous prie, des peines intérieures qui servent de quatrième épreuve à l'âme dans l'état d'union.
Sainte Thérèse. — S'il était possible de dépeindre dans toute leur étendue ces peines intérieures, les précédentes sembleraient bien légères. Disons d'abord quelque chose du tourment qu'il faut subir quand on a pour confesseur un homme, qui, ayant une certaine prudence, manque néanmoins de l'expérience de ces choses. Ce qu'elles ont d'extraordinaire l'effraie, et le fait douter de tout, particulièrement s'il remarque quelque imperfection dans l'âme qui reçoit ces grâces spéciales. Il s'imagine que les personnes ainsi favorisées doivent être des anges, oubliant que cela est impossible pendant que nous vivons dans un corps mortel. Il condamne donc toutes ces choses, et-les attribue au démon ou à la mélancolie. Cependant les pauvres âmes qui sont tic leur côté travaillées des mêmes craintes, vont à
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leur confesseur comme à un juge qui doit décider de là vérité ou de l'illusion de leur état, et, s'entendant condamner, elles ressentent un trouble intérieur et un tourment incompréhensibles à ceux qui ne les ont pas éprouvés. Croyez, ma fdle, qu'il n'y a point d'aflliction plus grande pour une âme, que de se croire livrée aux tromperies du démon en punition des péchés qu'elle a commis.
Agathe. — Comment les confesseurs ont-ils tant de peine à discerner en ces grâces l'esprit de Dieu?
Sainte Thérèse. — Entre plusieurs motifs qui les en empêchent, je vous ferai remarquer que les illusions de l'esprit de ténèbres dont le monde est plein, et les erreurs funestes causées par la mélancolie, sont pour eux de graves sujets de précautions et de défiance, et je ne saurais les blâmer d'être extrêmement circonspects.
Agatiuî. — Mais il me semble, ma mère, que vous m'aviez dit, dans un de nos entretiens, que les grâces reçues par les âmes dans l'état d'union, leur donnent une grande assurance : alors quelles raisons ontelles de craindre?
Sainte Thérèse. — Il est vrai que ces âmes, au moment qu'elles reçoivent ces faveurs, sont dans une parfaite assurance; et elles ne peuvent douter que ce ne soit l'œuvre de Dieu; mais comme cela dure peu, et que la mémoire de leurs péchés leur est
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toujours présente, il suffit qu'il leur échappe quelques-unes des fautes et des imperfections inévitables dans cette vie, pour que ces inquiétudes les tourmentent. Lorsque les confesseurs les rassurent, ces tourments cessent, mais peu de temps après, ils reviennent encore les agiter. C'est bien autre chose assurément quand les confesseurs eux-mêmes augmentent les craintes de ces âmes ; elles sont alors livrées à un supplice presque intolérable, surtout s'il vient se joindre à leurs craintes de si grandes aridités qu'il semble qu'on ne se souvient presque plus de Dieu, qu'on ne doit plus s'en souvenir, et qu'on n'est pas plus touché en entendant parler de lui, qu'on ne le serait d'un son incertain et éloigné qui viendrait frapper l'oreille. Cependant ces peines, déjà si douloureuses, sont peu de chose comparées à celle que fait naître la pensée qu'on ne sait pas se faire connaître aux confesseurs, et qu'on les trompe. Bien qu'on déclare jusqu'aux premiers mouvements de l'âme, il semble qu'on ait trompé. L'entendement est tellement obscurci et incapable de voir la vérité, que l'imagination, alors tcut à fait maîtresse, fait croire à l'âme tout ce qu'elle veut. Le démon se met aussi de la partie, et lui persuade mille extravagances; Dieu laisse à cet esprit de mensonge le pouvoir de la tenter , et de lui faire entendre qu'elle est à jamais perdue.
Tant de peines ensemble causent un supplice in-
térieur si terrible, que je crois pouvoir le comparer à ceux qu'éprouvent les damnés.
Agathe. — Dans cet état, l'âme n'est-elle pas en grâce?
Sainte Thérèse. — Si ; elle y demeure puisqu'elle n'offense point Dieu, et que pour rien au monde elle ne voudrait l'offenser; mais cette grâce est tellement cachée, qu'il lui semble qu'elle n'a jamais eu en elle la moindre étincelle d'amour divin. Si elle a fait quelque bien, ou si Dieu lui a accordé quelque faveur, tout cela ne lui paraît alors qu'une illusion et un songe. Quant à ses péchés, elle voit clairement qu'elle s'en est rendue coupable.
Agathe. — Ne peut-elle pas se consoler avec quelque bon livre?
Sainte Thérèse. — Si elle veut lire quelque ouvrage, elle n'en comprend pas plus le sens que si elle n'en connaissait pas une lettre, parce que l'entendement est alors tout plein de ténèbres.
Agathe — Ne pourrait-on pas permettre à l'âme ainsi afiligée quelques distractions extérieures?
Sainte Thérèse. — Dans cet état, toutes les consolations de la terre ne lui sont d'aucun secours. L'indépendance et les richesses des heureux du monde ne pourraient nullement adoucir son mal. Il en est d'elle comme des damnés, dont les supplices ne seraient aucunement allégés par le spectacle de tous les plaisirs d'ici-bas, mais qui trouveraient
encore dans cette vue un surcroît de souffrance. Les tourments de cette pauvre âme viennent du ciel, et les choses de la terre ne peuvent y apporter le moindre remède (1).