‹ Catéchisme de Sainte ThereseChapitre 47 sur 59 · DE DIVERSES SORTES DE PEINES INTÉRIEURES · texte numérisé non relu

DE DIVERSES SORTES DE PEINES INTÉRIEURES

Agathe. — L'état intérieur, que vous venez de m'expliquer, ma mère, est bien affligeant pour l'âme; mais comme j'ai ouï dire que ces états de peines intérieures sont très-diversifiés, je voudrais bien en connaître les différents caractères.

Sainte Thérèse. — Puisque je vous parle en toute simplicité, ma fille, je vous raconterai les tourments intérieurs que j'ai moi-même soufferts et que je souffre, et vous verrez ainsi quelles sont la nature et les différences de ces tourments. Quelquefois mon âme se trouve dans une sorte de stupidité. Il me semble alors que je ne fais ni bien ni mal, mais seulement je fais comme les autres, en les suivant sans

(l) Dans ces états extraordinaires d'oraison, les âmes favorisées des grâces de Dieu, souffrent d'une manière cruelle. Elles éprouvent des maladies inconnues à la science. Souvent elles prennent le mal d'un malade qui manque de patience pour le supporter. Nous avons été témoins plusieurs fois des faits de ce genre, qui se lisent du reste, dans la vie d'un grand nombre do gain ta.

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ressentir ni peine ni consolation , insensible à la joie, à la douleur, à la vie, à la mort. L'âme ressemble alors à un petit ânon qui va paissant, et presque sans le sentir, grandit et se sustente au moyen de la nourriture qu'il trouve. Le Seigneur, j'en suis sûre, soutient l'âme par quelques grands secours, puisqu'elle supporte patiemment le poids d'une vie si misérable; mais aucun mouvement, aucun effet intérieur, ne lui révèle ce qui se passe en elle.

Dans d'autres jours, je sens une impuissance totale de former la pensée ou le désir d'une bonne œuvre. Je deviens inutile à tout de corps et d'âme. Je me suis à moi-même un véritable fardeau. J'éprouve je ne sais quel dégoût qui fait que rien ne peut me satisfaire. Alors, moitié de gré, moitié de force, je tâche de m'appliquer à quelque bien extérieur.

Il est encore des moments où, quelle que soit la solitude, je ne puis fixer ma pensée sur Dieu, ni sur aucun bien, ni faire oraison; mais je discerne de quelle cause vient ce mal. Il vient de l'entendement et de l'imagination, car la volonté est disposée à embrasser toute bonne œuvre. Mais l'esprit est livré à de telles divagations, qu'il ressemble à un fou dont personne ne peut se rendre maître; et il n'est pas en ma puissance de le fixer môme l'espace d'un Credo. Il m'arrive d'en rire, et pour jouir du spectacle de ma misère, je le laisse aller au gré de ses

fantaisies, pour voir un peu ce qu'il fera. Jamais, grâce au ciel, il ne se porte à rien de mauvais, mais seulement à des choses indifférentes, comme de savoir ce qu'il y a à faire ici, là, ou ailleurs. Je comprends alors quelle grâce Dieu m'accorde, lorsque tenant ce fou enchaîné, il l'applique à une parfaite contemplation. Je suis émue de pitié en voyant l'âme en si mauvaise compagnie ; je souhaite sa liberté, et je dis à Notre-Seigneur : Ne permettez pas que mon âme soit plus longtemps divisée, et comme déchirée en lambeaux !

L'altération de la santé cause parfois en grande partie cette souffrance. Elle est aussi la suite du péché originel, d'où nous vient l'impuissance de tenir notre pensée tixée en Dieu.

Il arrive aussi, ma fille, que le démon se charge de nous livrer lui-même le combat. Il remplit notre esprit de choses si futiles, qu'en d'autres moments nous ne ferions qu'en rire. On dirait qu'il est devenu le maître de l'âme pour l'occuper comme il le veut de mille extravagances, sans qu'elle puisse avoir une bonne pensée. Il se plaît à ne lui présenter que des choses frivoles, ridicules, inutiles à tout, qui embarrassent et étouffent, pour ainsi dire, cette pauvre âme, de telle sorte qu'elle ne s'appartient plus. On dirait que ces méchants esprits jouent avec elle comme avec une balle, sans quelle puisse s'échapper de leurs mains. On ne peut exprimer cette souf-

france. L'âme va cherchant du secours, et Dieu permet qu'elle n'en trouve point. La lumière du libre arbitre lui reste sans doute, mais si obscurcie, qu'elle ressemble à une personne qui aurait un bandeau sur les yeux. Quelqu'un qui marcherait durant une nuit très-épaisse dans un chemin semé de précipices, et qui cependant les éviterait, parce qu'il aurait souvent passé par cette route, et en aurait vu les dangers pendant le jour, est l'image fidèle de l'âme en cet état. Si elle ne tombe pas dans quelque péché, elle le doit à la bonne habitude de s'en garantir, et bien plus encore au secours particulier que Dieu lui porte dans ces obscurités spirituelles.

Dans cette situation, l'âme ne perd ni la foi ni les autres vertus, puisqu'elle. croit à tout ce que croit l'Église; mais la foi est endormie, et les actes que l'on en forme ne paraissent sortir que du bout des lèvres. L'âme ressent je ne sais quelle anxiété, et en même temps quel engourdissement. La connaissance de Dieu et des grandes vérités de la religion est pour elle comme un son vague et lointain. La charité est si tiède en elle, qu'en entendant parler de Dieu, tout ce qu'elle peut faire, c'est d'écouter et d'adhérer à ce que l'on dit, parce que c'est la croyance de l'Église, mais elle n'a aucun souvenir de ce qu'elle-même en a expérimenté.

Au milieu de toutes les tentations dont j'ai parlé,

ii aie semblait quelquefois que les vanités et les faiblesses de ma vie passée se réveillaient en moi. Alors j'éprouvais un grand besoin de me recommander à Dieu. Ces ressentiments me semblaient une preuve de l'action du démon dans ce que je croyais être des grâces du ciel; car je ne pensais pas devoir ressentir même ces premiers mouvements contraires à ses lois. J'étais donc vivement tourmentée, jusqu'à ce que mon confesseur me rassurât et rendît le calme à mon âme.

Agathe. — Quand l'âme est ainsi poursuivie de pensées vagabondes, ne ferait-elle pas bien de chercher la solitude? Elle trouverait là,, ce me semble, l'éloignement des objets qui font ordinairement naître ces pensées. Et contre la langueur qui l'abat, ne ferait-elle pas bien de recourir à la prière vocale, dont les paroles lui fourniraient des idées et des sentiments de piété?

Sainte Thérèse. — La prière et la solitude, au lieu d'offrir quelque soulagement à l'âme, ne font que lui donner alors des angoisses plus cruelles. Elle ressent elle-même un tourment insupportable, dont la cause lui est inconnue. J'estime ce tourment une faible mais véritable image de l'enfer. Cette vérité m'a été manifestée dans une vision par Notre-Seigneur. L'âme, en effet, se trouve comme dans une fournaise, et ignore à la fois le principe de ce feu, la possibilité de le fuir, le moyen de l'éteindre. Es-

saic-t-ellc de s'appliquer à la lecture, elle n'en relire pas plus de fruits que si elle ne savait pas lire. Veutelle converser avec le prochain, elle augmente encore sa peine, parce que le démon allume en nous un esprit si colère et si fâcheux, que tout le monde nous devient insupportable. Nous faisons beaucoup dans cet état en parvenant à nous maîtriser, ou plutôt c'est Dieu qui par sa grâce nous contient, et arrête toute parole, toute action, qui pourrait l'offenser et scandaliser le prochain.

Il arrive encore que l'âme perd entièrement le souvenir des grâces que Dieu lui a faites, ou ce souvenir est aussi vague que celui d'un songe. L'esprit est tellement plein de ténèbres, qu'il roule de doute en doute, de frayeur en frayeur. On imagine qu'on n'a pas su discerner les choses, qu'on a été victime d'une illusion, que c'était déjà assez fâcheux d'être trompé soi-même sans tromper encore les autres. J'ai éprouvé toutes ces inquiétudes, qui provenaient d'une fausse humilité inspirée par l'ennemi du salut, pour me jeter dans le trouble et dans le désespoir.

Agathe. — Comment peut-on reconnaître que tout cela vient du démon?

Sainte Thérèse. — A des marques évidentes : Celte fausse humilité commence par l'inquiétude et le trouble; elle bouleverse toute l'âme, obscurcit et afflige l'esprit, dessèche le cœur, dégoûte de l'oral-

son et de toutes les bonnes œuvres. Enfin on dirait que l'âme est comme étouffée, et le corps comme lié de manière à ce que tous les deux soient incapables d'agir. Dans cette fausse humilité, dont le mauvais esprit est l'auteur, toute lumière pour le bien est éteinte. Dieu apparaît à l'âme comme armé pour mettre tout à feu et à sang. Elle ne sent que la rigueur de sa justice; elle croit à sa miséricorde, il est vrai, parce que le démon n'a pas le pouvoir de lui enlever cette foi; mais cette clarté, au lieu de lui être douce, ne fait qu'augmenter sa peine, en illuminant davantage la grandeur de tout ce qu'elle doit à Dieu.

Cet artifice du malin esprit est un des plus fins, des plus cachés, et des plus douloureux pour l'âme.

Agathe. — Comment le démon peut-il ainsi nous tourmenter?

Sainte Thérèse. — Parla permission et la volonté du Seigneur. Il donne au démon le pouvoir de nous tenter, comme il lui donna celui de tenter Job.

Agathe. — Ce pouvoir du démon peut-il durer longtemps?

Sainte Thérèse. — Je l'ai ressenti quelquefois deux jours seulement, d'autres fois huit jours, quinze jours, trois semaines entières, peut-être même encore au delà. J'en ai été particulièrement tourmentée durant les saintes semaines qui terminent le

carême, moment où je faisais mes délices de l'oraison.

Agathe. — Veuillez me permettre, ma mère, de résumer les peines intérieures dont vous m'avez parlé, afin que vous voyiez si je vous ai bien comprise :

La première de ces peines est une sorte de stupidité, ou d'insensibilité de l'âme, qui ne ressent aucune affection, ni pour le mal, ni pour le bien.

La seconde est l'impuissance totale de former la pensée ou le désir d'une bonne œuvre, unie à un dégoût qui fait que rien ne peut nous satisfaire.

La troisième est une telle divagation de l'esprit, qu'il est impossible à la volonté de le fixer et de s'en rendre maîtresse.

La quatrième est le tourment que le démon cause à l'âme, en faisant d'elle comme un jouet, lui ôtant toute bonne pensée, la fatiguant par mille imaginations insensées et ridicules, et la remplissant de ténèbres désolantes.

La cinquième est le ressentiment de toutes les vanités, de toutes les faiblesses de sa vie passée, faisant naître la crainte d'être la victime des illusions du démon, dans tout ce que l'on croyait être des grâces et des faveurs divines.

La sixième est un tourment insupportable, dont la cause est inconnue à l'âme, et qui est une image de l'enfer. ¥A\e se sent brûlée d'un feu intérieur

qu'elle ne peut ni fuir ni éteindre, et animée d'un esprit de colère et d'humeur chagrine.

La septième enfin est un grand trouble qu'éprouve l'âme, augmenté sans cesse par des pensées de réprobation, et des tentations de désespoir.

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