‹ Catéchisme de Sainte ThereseChapitre 49 sur 59 · DES PAROLES QUE DIEU FAIT ENTENDRE A L'AME · texte numérisé non relu

DES PAROLES QUE DIEU FAIT ENTENDRE A L'AME

Sainte Thérèse. — Dieu se sert encore d'un autre moyen pour manifester à l'âme sa présence. Cetîe

nouvelle grâce l'emporte sur les précédentes, mais elle n'est pas exempte de dangers (1).

Agathe. — Voudriez-vous me dire, ma mère, quelle est cette sorte de faveur?

Sainte Thérèse. — Ce sont des paroles que Dieu daigne faire entendre à l'âme : les unes semblent extérieures, les autres intérieures ; les unes paraissent venir de la partie la plus élevée de l'âme, les autres nous frappent comme si elles venaient du dehors ; tellement qu'on les entend comme une voix articulée.

Agathe. — Quels dangers peuvent s'attacher à ces paroles?

Sainte Thérèse. — De grands, quand on pense qu'elles sont de Dieu, tandis qu'elles sont au contraire l'ouvrage du démon, ou celui de l'imagination.

Agathe. — Comment l'âme doit-elle se conduire dans ces circonstances?

Sainte Thérèse. — Dans les commencements, il faut résister et combattre pour ne pas entendre ces

(1) Un des dons les plus admirables que Dieu accorde aux âmes, c'est le don des paroles formelles, claires et distinctes. C'est là la science infuse avec tous les avantages incomparables qui s'attachent à cette faveur divine. Mais il faut beaucoup de précautions pour ne pas se laisser tromper dans ces cas. L'esprit humain est si actif qu'il peut mêler même à Tinsu de l'âme, son action à la lumière divine. Il peut aussi tirer des conséquences des paroles qui ont été dites à l'âme, et se tromper dans ses déductions. Oh! que l'erreur est facile en ces matières et combien l'humilité est nécessaire! C'est ici que le directeur a besoin d'une assistance particulière de l'Esprit de Dieu, pour diriger l'âme dans les voies divines.

paroles. Si c'est Dieu qui agit, l'humilité de l'âme à se défendre de ces faveurs ne fera que la préparer plus dignement à les recevoir, et sa résistance même les augmentera encore. Cependant il faut prendre garde à ne pas trop contraindre et inquiéter l'âme.

Agathe. — A quelles marques reconnaît-on qu'on peut y prêter l'oreille intérieure?

Sainte Thérèse. — Lorsque ces paroles n'ont pour but que de consoler l'âme, de l'avertir de ses défauts, quel qu'en soit le principe, quand même elles ne seraient qu'une illusion, elles sont sans danger. Mais s'il y en avait quelqu'une de contraire à la sainte Écriture, regardez-la comme si était elle prononcée par le démon ; car bien qu'elle ne parte que de votre propre imagination, il faut la' considérer comme une tentation contre la foi. Ainsi résistez-y toujours, afin de les dissiper en n'y arrêtant aucunement votre attention, ce qui est d'autant moins difficile que cestentations ont peu de force. Du reste, ma chère fille, je vais vous indiquer les signes auxquels on peut reconnaître de quelle source ces paroles procèdent.

Parlons d'abord de celles qui viennent de Dieu.

La première et la plus certaine marque que les paroles dites à l'âme sont de Dieu, c'est le pouvoir qu'elles portent avec elles, et auquel rien ne peut résister; je vais vous en donner un exemple : une

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âme se trouve dans le trouble, l'aridité, les ténèbres intérieures dont je vous ai parlé, et ces trois paroles : Ne t'afflige point, lui rendent aussitôt la paix, l'illuminent d'une clarté pleine de sérénité, dissipent entièrement ses peines, chose qu'il semble à l'âme que n'auraient pu faire tous les savants du monde réunis, par leurs plus doctes raisonnements. Une autre personne est inquiète et tourmentée de mille frayeurs, parce qu'on lui a dit, peut-être même son confesseur, que ce qui se passe en elle vient du démon; or, ces mots seulement sont entendus de l'âme : C'est moi, ne crains point, et soudain toutes ses appréhensions s'évanouissent; elle demeure si parfaitement consolée que personne au monde ne seraif capable, ce lui semble, de lui persuader qu'elle est trompée. Une autre est en peine du succès de quelque affaire importante, la voix céleste lui dit : Sois en repos, elle réussira; et elle demeure convaincue et tranquille.

Les mêmes résultats ont lieu dans diverses autres circonstances.

La seconde marque que ces paroles sont de Dieu, c'est qu'elles laissent l'âme dans une douce sérénité, dans un religieux recueillement, et toujours disposée à rendre au Seigneur mille louanges. Quand Dieu parle, il impose un silence spontané à toutes les autres pensées que nous pourrions avoir, pour appliquer toute notre attention à ce qu'il

nous dit; et il est moins en mon pouvoir de ne pas l'entendre, qu'il ne le serait à quelqu'un d'une oreille très- délicate de ne pas entendre ce que dirait une personne d'une voix forte et sonore ; car enfin elle pourrait en distraire son attention, ou attacher sa pensée à d'autres sujets, mais il est impossible à l'âme de ne pas entendre Dieu, et de s'appliquera autre chose qu'à ce qu'il veut bien lui dire. Celui qui arrêta la course du soleil à la prière de Josué, peut bien, quand il lui plaît, arrêter toutes les puissances de l'âme et toutes ses opérations. L'âme reconnaît le Maître, tout autrement puissant qu'elle, qui la gouverne -alors, et elle est pénétrée en sa présence d'un immense respect et d'une profonde humilité.

La troisième marque que ces paroles viennent de Dieu, c'est qu'elles ne s'effacent de la mémoire qu'après un temps très-long, et qu'il en est même quelques-unes qui ne s'en effacent jamais. En outre, l'âme y ajoute une foi absolue, alors même qu'elles regardent l'avenir, ce qu'elle ne fait point pour des paroles humaines. Et quoique plusieurs années s'écoulent quelquefois avant leur accomplissement, elle demeure convaincue de leur vérité, sûre que Dieu ménagera les moyens de faire ce qu'il a annoncé. Cette assurance intérieure n'empêche pas cependant que l'âme n'éprouve de la peine, en voyant les difficultés elles impossibilités apparentes

qui s'élèvent. Si des années s'écoulent avant qu'elle ne voie s'accomplir ces paroles divines, il advient môme qu'elle ressente du doute et de l'hésitation, dans la crainte que le démon ou l'imagination ne l'ait surprise. Mais, malgré ces incertitudes de l'âme, il lui reste toujours une étincelle de vive espérance qu'aucune chose contraire ne peut éteindre ; le temps fuit sans lui enlever la pensée que Dieu trouvera, pour accomplir ce qu'il a dit, des ressources ignorées par les hommes, et qui leur sont impénétrables.

Agathe. — Je ne m'explique pas trop comment l'âme peut concevoir du doute des événements annoncés, quand elle en a reçu ui^e si grande assurance?

Sainte Thérèse. — Cela vient de ce que les opérations de lumière et de paix, qui se firent en elle au moment où les paroles lui furent dites, sont passées; la certitude que c'était Dieu qui parlait a cessé maintenant; le démon, qui a intérêt à fomenter des inquiétudes et des troubles, tourmente l'âme à cet égard pour l'affliger ou la décourager, surtout si de l'accomplissement des paroles dites à l'âme, il doit arriver de grands biens, si ce sont des œuvres importantes pour la gloire de Dieu, et qu'il paraisse difficile que ces choses réussissent. Mais tout ce que peut faire ce méchant ennemi, c'est d'affaiblir un peu la foi : ce qui n'est qu'un trop grand mal, puis-

qu'en conscience nous devons croire que la puissance divine s'étend d'une manière infinie au delà de tout ce que notre esprit peut concevoir. Enfin, comme je l'ai dit, la parole de Dieu se réalise, et l'âme en est tellement ravie de joie, qu'elle voudrait s'épuiser en actions de grâces. Cette joyeuse reconnaissance prend son principe beaucoup moins dans l'avantage qui revient à l'âme de cet accomplissement, que dans le plaisir de voir s'effectuer la promesse divine.

Agathe. — D'où vient que l'âme s'intéresse si fortement à l'accomplissement de ces paroles?

Sainte Thérèse. — Comme c'est l'Esprit de Dieu qui lui a parlé, i£ est bien juste que son respect et son amour pour lui la portent à souhaiter vivement qu'on ne puisse douter de l'effet de ses paroles, puisqu'il est la vérité suprême.

Agathe. — Sont-ce là toutes les marques de la source divine de ces paroles?

Sainte Thérèse. — Non, il y en a encore d'autres; les voici :

Premièrement, ces divines paroles ont une clarté si parfaite, et s'impriment si profondément dans notre mémoire, que nous ne saurions en oublier la moindre syllabe.

Secondement, ces paroles se font entendre souvent quand l'âme ne pense aucunement au sujet auquel elles ont rapport; quelquefois dans un temps

où l'esprit est si distrait et si agité, qu'il ne pourrait former aucune pensée raisonnable, ou bien que nous sommes en conversation avec quelqu'un ; enfin ce qu'elles disent parfois à Pâme, n'a jamais été désiré, aimé, ni même connu d'elle.

Troisièmement, l'âme n'a qu'à écouter les paroles divines, sans avoir aucun effort à faire pour penser et pour discourir.

Quatrièmement, une seule de ces paroles comprend en quelques mots ce que nous ne pourrions exprimer qu'avec un plus grand nombre.

Cinquièmement, ces paroles de Dieu laissent l'âme sans aucune estime d'elle-même, pénétrée du sentiment vif et douloureux de ses péchés, sans souvenir du bien qu'elle a pu faire, et désirant uniquement la gloire de Dieu, en oubliant ses propres intérêts. Elle a une crainte plus forte que jamais de ne pas accomplir parfaitement la volonté divine ; enfin elle est pleinement persuadée qu'au lieu d'être digne de ces grâces, elle ne mérite que l'enfer. Elle puise ces humbles sentiments dans les réprimandes mêmes que lui fait la divine Majesté, et qui excitent en elle un saint tremblement ; comme au contraire, lorsque ces paroles célestes témoignent à l'âme de l'amour, elles la font se fondre de tendresse, tout en lui conservant le sentiment intime de son indignité.

Agathe. — Maintenant veuillez m'expliquer, ma

mère, comment s'y prend le démon pour contrefaire les paroles de Dieu.

Sainte Thérèse. — Il parle d'une manière aussi distincte que l'Esprit de vérité ; mais ce qu'il ne peut foire, c'est de simuler les effets des paroles divines, ni de laisser à l'âme le calme et la lumière dont elles la pénètrent. Il la remplit, au contraire, de trouble et d'inquiétude. L'âme demeure désolée par une affreuse sécheresse, elle se trouve livrée à je ne sais quelle appréhension, dont elle ignore le principe. On sent l'âme y résister, s'en troubler, s'en affecter, sans savoir pourquoi ; car l'esprit de mensonge a eu soin de ne rien dire de mauvais; ce qu'il a dit même semble plutôt conforme à la vertu. Cette peine et ce trouble ne viendraient-ils pas, comme j'en ai eu quelquefois l'idée, de ce qu'un esprit en sent un autre?

Agathe. — Le démon peut-il faire ressentir à l'âme le goût, la douceur, les sentiments de dévotion, qui seraient conformes à ceux que Dieu fait naître ?

Sainte Thérèse. — Non. La suavité et le plaisir que causent ses paroles diffèrent entièrement de ce que font ressentir celles de Dieu, qui portent avec elles une joie paisible, douce, forte, pénétrante, délicieuse. Quant à ces faibles élans de dévotion sensible, qui n'amènent que quelques larmes, à ces quelques mouvements affectueux de l'âme, comparables

à des fleurs à peine écloses, parce qu'ils passent et tombent au moindre souffle de persécution, tout cela ne mérite pas le nom de ferveur, et ne suffit pas à fournir les lumières nécessaires pour discerner les effets du bon ou du mauvais esprit. Du reste, l'action de ce dernier se manifeste par le dégoût et l'effroi dont il remplit l'âme : tous les biens semblent alors se cacher et s'éloigner d'elle; elle est troublée, et ne sent de courage pour la pratique d'aucune vertu. Quoique cet esprit trompeur paraisse lui inspirer quelques bons désirs, ces désirs sont stériles ; enfin il ne lui laisse qu'une humilité fausse, agitée, et sans aucune douceur. Ainsi, il faut se tenir sur ses gardes, et ouvrir entièrement son âme à un guide bien éclairé.

Agathe. — Je vois qu'à ces marques, ma mère, il est assez facile de reconnaître les paroles du démon; mais il me semble qu'il lui serait plus aisé d'abuser l'âme sur les matières de foi, à cause de sa science et de sa subtilité?

Sainte Thérèse. — Je tiens pour certain que Dieu ne lui laissera jamais le pouvoir de tromper une personne qui joindra à la défiance d'elle-même, une fermeté de foi telle que pour soutenir la moindre des vérités révélées, elle serait prête à subir mille morts. Dieu augmente encore la vivacité et la force de cette âme, en récompense d'une si généreuse résolution. Elle met un soin incessant à se conformer

en tout aux enseignements de l'Église ; à cet effet, elle s'instruit souvent auprès de ceux qui peuvent l'éclairer. Elle tient d'une manière si inébranlable au symbole catholique, que toutes les révélations imaginables, alors môme qu'elles lui montreraient les cieux ouverts, ne pourraient altérer le moins du monde sa croyance sur le plus petit article professé par l'Église. Si quelque vacillation se fait sentir en cette âme en fait de vérités religieuses, ou si elle s'arrête tant soit peu à cette pensée : Si c'est Dieu qui me dit cela, ce peut bien être aussi véritable que ce qu'il disait aux saints ; cette hésitation et cette pensée viendraient du démon ; ce serait un premier mouvement de tentation, et l'âme ferait un trèsgrand mal de s'y arrêter.

Ainsi donc, lorsque l'âme ne se sent pas cette puissante force de foi, lorsque les sentiments de ferveur, ou les visions qu'elle a, n'aident pas à l'augmenter, elle doit les tenir pour suspects. Le mal, dont elle ne s'aperçoit pas d'abord, est grand et peut s'accroître encore. Si peu que l'on s'éloigne du sens donné par l'Église aux saintes Écritures, il n'est pas besoin de chercher quel est l'esprit qui agit ; il est évident que c'est celui de l'enfer.

Agathe. — Que de périls en tout cela, ma mère ! Mais quels moyens d'éviter ces craintes et ces dangers?

Sainte Thérèse. — Il n'y a rien de si certain en

toutes ces choses, qu'il ne soit encore plus certain de craindre, de se tenir extrêmement sur ses gardes, et d'avoir un directeur capable, auquel on ne déguise rien. Si l'âme marche avec humilité, si elle n'entreprend rien sans le conseil du guide docte, prudent, pieux, qu'elle a choisi, il ne peut lui arriver aucun dommage.

Agathe. — Vous n'avez plus qu'à me faire connaître, ma mère, comment l'imagination peut servir à nous tromper dans l'audition de certaines paroles.

Sainte Thérèse. — Lorsque ces paroles naissent dans l'imagination, elles ne portent avec elles aucun des caractères de celles de Dieu. J'ai vu des personnes d'une complexion faible, et d'une imagination qui ne l'était pas moins, se trouver dans l'oraison de quiétude, ou celle du sommeil spirituel, en un tel recueillement qu'elles étaient tout à fait hors d'elles-mêmes, qu'elles ne sentaient plus rien à l'extérieur. Leurs sens étaient endormis (elles sommeillaient peut-être aussi), et, dans cet état, il leur semblait, comme dans un rêve, qu'on leur parlait. Elles se figuraient ainsi voir des choses de Dieu. Mais tout cela n'est qu'une pure invention, et ne laisse que les effets d'un songe.

Les paroles de l'imagination diffèrent encore de celles de Dieu, en ce qu'elles n'ont pas la même clarté; elles ne sont pas distinctes comme elles,

mais elles ont le vague et l'incertitude d'une chose à demi rêvée.

L'imagination ne peut composer des paroles ayant trait à ce que l'âme n'a jamais souhaité, aimé, connu, et c'est ce qu'on entend néanmoins quand Dieu parle lui-même, et qu'il lui plaît de dire de ces choses à l'âme. Alors l'âme écoute véritablement ce qu'on lui dit; ce qui ne ressemble nullement à ce que fait l'imagination composant, rangeant, coordonnant les paroles qu'elle dit à l'âme. Il y a donc entre ces deux modes de paroles, la même différence qu'entre écouter et parler. Les paroles de l'imagination ne" produisent aucun effet, tandis que celles de Dieu sont à la fois des paroles et des œuvres.

Quand c'est l'imagination qui parle, il dépend de nous de l'entendre quand nous voulons, chaque fois que nous faisons oraison, si bon nous semble; mais quand c'est Dieu, il n'en est pas ainsi.

Les paroles divines restent, comme je l'ai dit, gravées dans notre souvenir; celles de l'imagination s'effacent, comme un premier mouvement de la pensée qui passe et tombe dans l'oubli.

Enfin, ma chère fille, il existe tant de moyens de discerner ces deux sortes de paroles, qu'il est difficile d'y être souvent trompé. Une âme circonspecte et exercée en verra lumineusement la différence. Les paroles de notre invention ne produisent aucun

effet, l'âme ne les admet pas; mais elle est contrainte d'admettre les paroles divines. De plus, elle n'ajoute aucune foi aux siennes propres, les regardant comme des rêveries de l'entendement, les tenant pour celles d'un insensé. Seulement l'âme qui n'a jamais entendu Dieu, pourrait rester toute sa vie dans l'illusion, croyant qu'on lui parle; néanmoins, si elle est sincère, et qu'elle ne veuille pas dire qu'elle entend, alors qu'elle n'entend pas, elle verra bien si c'est elle-même qui forme le discours, et profère les paroles (1).

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