DES EXTASES ET DES RAVISSEMENTS
Agathe. — A quelle fin tendent les peines et les douceurs que Dieu donne à l'âme dans les différents états spirituels où nous l'avons vue?
Sainte Thérèse. — A lui inspirer un grand désir de s'unir à l'Époux divin; et sa Majesté, connaissant notre faiblesse, fortifie cette âme par ces moyens et
(1) 11 esl certain que les femmes sont plus souvent favorisées que les hommes de ce don des paroles formelles, claires et distinctes. Les raisons, d'après l'enseignement des Docteurs, sont nombreuses et expliquent ce fait d'une manière suffisante. Ceux qui désirent voir celte question traitée à fond, peuvent consulter Scamamelli, Direct, mystivn^ liv. IV, chap. xix.
par plusieurs autres, afin qu'elle ait le courage de s'unir à un souverain tel que lui.
Agathe. — Faut-il donc tant de courage pour cela? Y a-t-il une femme, de si basse condition qu'elle puisse être, qui n'en ait point assez pour épouser un roi?
Sainte Thérèse. — Il n'en est pas du Roi du ciel comme des princes de la terre. Il y a une si immense distance entre sa grandeur infinie et notre bassesse extrême, qu'il faut à l'àme, pour dominer l'effroi qu'elle éprouve, plus d'énergie que vous ne le pensez. Nous ne pourrions même jamais en avoir assez si Dieu ne nous la donnait lui-même.
Agathe. — Quels motifs décident enfin l'âme à cette union céleste, en triomphant de ses craintes ?
Sainte Thérèse. — Dieu la fait entrer dans des ravissements qui la dégagent des sens , parce que si elle en conservait l'usage , elle ne pourrait sans mourir se voir si près de cette Majesté suprême.
Agathe. — Voudriez-vous m'expliquer ce que vous entendez par ravissement ?
Sainte Thérèse. — On donne au ravissement plusieurs noms qui expriment tous la même chose : on l'appelle élévation ou vol de l'esprit, transport, extase. Le ravissement a des formes et des degrés divers; il opère non-seulement à l'intérieur, mais à l'extérieur.
C'est quand les eaux de la grâce dont nous avons parlé, coulent si abondamment sur la terre de notre âme, que nous pouvons croire que la nuée céleste est en nous, et quand notre reconnaissance pour cet inestimable bienfait, ainsi que le dévouement au service de ce Maître divin, a atteint ses dernières limites, c'est alors, dis-je, que soudain il se plaît à nous en donner la récompense. Il attire à lui notre âme, comme les nuées attirent les vapeurs de la terre ; il l'élève au-dessus d'elle-même ; il la transporte jusqu'au ciel sur la nuée de sa gloire, et là il commence à lui découvrir les magnificences du royaume qu'il lui a préparé.
Absorbée dans la jouissance des biens que Dieu lui présente, l'âme semble oublier d'animer encore le corps; elle l'abandonne. Il se refroidit alors peu à peu. Le contentement et la douceur que ressent l'âme surpassent tellement toute similitude avec n'importe quelle joie humaine, que si elle ne perdait pas le souvenir de ces délices, tous les plaisirs d'ici-bas lui causeraient un dégoût inexprimable, et elle foulerait aux pieds avec mépris toutes les choses de ce monde.
Agathe. — Je ne vois pas encore, ma mère, quel courage est nécessaire pour accepter des faveurs aussi délicieuses?
Sainte Thérèse. — Je ne sais quel effroi saisit l'âme, surtout dans les commencement s, lorsque,
tout à coup, sans qu'aucune pensée, aucune prévision l'annonce, le ravissement fond sur vous avec une impétuosité si inattendue et si forte, que vous voyez, que vous sentez cette nuée céleste, cet aigle tout-puissant vous saisir et vous emporter. Ignorante du lieu où elle est transportée, la nature, si faible, ressent alors une mystérieuse frayeur. Il faut donc du courage pour accepter, sans le connaître, tout ce qui arrivera. Il faut se livrer entièrement à la main divine pour se laisser mener où elle veut; car cette main vous enlève malgré vous-même et toutes vos résistances.
Agathe. Le corps et l'âme sont donc ici dans des dispositions bien différentes?
Sainte Thérèse. — • L'âme n'a jamais plus de lumière pour comprendre les choses divines,. mais le corps demeure comme mort, et incapable de toute action. Le ravissement le laisse dans la position où il l'a trouvé : assis ou debout, les mains ouvertes ou fermées. Bien que, de coutume, on ne perde pas le sentiment, on en est quelquefois complètement privé; mais c'est court et rare. D'ordinaire on le conserve, et on éprouve un trouble que je ne saurais expliquer. Malgré que toute action extérieure soit impossible, on ne laisse pas d'entendre, mais comme un son confus et lointain. Cela n'arrive néanmoins que lorsque le ravissement n'est pas à son plus haut degré. Quand il l'a atteint, c'est-à-dire lorsque les
puissances se perdent entièrement dans l'union avec Dieu, on ne voit plus, on n'entend plus, on ne sent plus rien. Cette transformation complète de l'âme en Dieu dure fort peu de temps; mais dans toute sa durée les puissances sont sans mouvement, et elles ignorent ce que Dieu opère.
Différences des ravissements.
Agathe. — Il arrive à certaines personnes d'oraison des défaillances qui passent pour des ravissements et des extases, et qui néanmoins n'en sont pas : à quels signes peut-on en reconnaître la fausseté?
Sainte Thérèse. — Il existe en effet des complexions si débiles et des imaginations si faibles, qu'il suffit d'une seule oraison de quiétude pour les mettre à l'agonie. Ce ne sont là que de pures faiblesses; or le ravissement n'a rien de commun avec un évanouissement dans lequel on est privé de toute connaissance extérieure et intérieure. Je suis convaincue que si l'âme n'entend pas, dans les ravissements qu'elle croit avoir, certains secrets du ciel, ce ne sont point des ravissements véritables, mais quelques faiblesses de la nature, auxquelles les femmes sont plus particulièrement sujettes, après quelques grands efforts de leur esprit, à cause de la débilité de leur tempérament. Le ravissement réel est tout autre chose : là, Noire-Seigneur attire
toute l'âme à lui, et, comme à son épouse, il lui fait voir quelques parcelles du royaume qu'il a acquis; il ne veut pas que quelque trouble mette obstacle au bonheur de l'âme en sa divine présence ; c'est pourquoi il ferme toutes les portes aux sens et aux puissances, n'en laissant point d'autre ouverte que celle par laquelle l'âme est entrée pour aller à lui. Du reste, les effets diffèrent essentiellement entre les ravissements véritables et ceux qui sont faux ; je dis faux et non pas feints, parce que je pense que ceux qui les ont sont trompés, et n'ont l'intention de tromper personne.
Agathe. — Ainsi donc il n'y a point ravissement où il ne se trouve aucune force supérieure qui enlève l'âme dans les régions élevées, ni qui ne soutienne le corps destitué de l'usage des sens? Dans ce cas, l'état moral et physique de la personne qui le prend pour un ravissement, n'est qu'une défaillance de la nature, qui laisse le corps et l'âme dépourvus de sentiment et inutiles à tout bien. Maintenant, voudriez-vous me dire s'il y a des différences entre ce qu'on appelle union, suspension et ravissement?
Sainte Thérèse. —Ces noms différents, comme je vous l'ai dit, expriment une môme chose, appelée aussi extase. Cependant l'extase a des diversités; je vais essayer de vous le faire voir; du reste, à mesure que nous avancerons dans l'exposé de ces hautes
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laveurs spirituelles, vous saisirez mieux leurs variétés.
Quand toutes les puissances de l'âme sont suspendues dans l'union, elles ne peuvent agir en aucune manière; l'entendement est, comme épouvanté; la volonté aime plus que l'entendement ne comprend, mais elle ne sait pas si elle aime, ni ce qu'elle fait alors. La mémoire n'a plus de cours, ni aucune pensée, et les sens demeurent comme si on les avait perdus. Ainsi l'on peut appeler cette union, suspension; mais la différence qu'elle a avec le ravissement, c'est qu'elle est moins longue, et qu'elle se fait sentir moins fortement à l'extérieur. L'état du corps privé de respiration, sans regard, sans parole, sans chaleur naturelle , se prolonge davantage et plus violemment. Il me semble aussi que Notre-Seigneur veut que l'âme connaisse mieux ce dont elle jouit dans le ravissement, qu'elle ne le fait dans l'union; c'est pourquoi, pendant sa durée, Dieu découvre ordinairement des choses très-particulières de sa divinité; ce qui produit de merveilleux effets dans l'âme. Mais comme non content d'attirer l'âme à lui, Dieu veut aussi que le corps participe à ce bien et la suive quelquefois dans cette heureuse élévation, quoiqu'il ne soit qu'un vil limon , souillé de tant, de fautes.
Agathe. — Les ravissements, proprement dits, ne diffèrent-ils pas aussi entre eux?
Sainte Thérèse. — Oui, quand le ravissement a atteint le plus haut degré, les effets que je vous ai décrits deviennent aussi beaucoup plus forts. Tous les sens sont suspendus à l'instant même; un si grand froid gagne les mains et tout le corps, qu'on dirait que l'âme s'en est séparée. Il arrive môme qu'il n'est plus possible de distinguer si l'on respire encore. Mais cette grande suspension ne tarde pas à diminuer; le corps semble reprendre un peu de vie pour mourir encore bientôt de la môme manière, et rendre l'âme plus vivante qu'auparavant. Néanmoins cet état suréminent passe vite.
Parlons maintenant d'une autre espèce de ravissement que j'appelle vol de l'esprit.
Du vol de l'esprit.
Agathe. — Cette sorte de ravissement est-elle différente de celles dont nous avons parlé (1)?
Sainte Thérèse. — S'il est le même quant à la substance, il en est très-différent quant à la manière dont il agit intérieurement. Il ravit quelque-
(I) Nous devons faire observer ici que Dieu n'est pas obligé de suivre l'ordre naturel des grâces, tel que laséraphique Thérèse le décrit ici. Le divin Maître peut faire franchir un degré, et commencer même par le degré le plus élevé. Mais dans un traité on suit Tordre logique des choses, qui est du reste le plus commun. Toutefois il est utile de savoir que Dieu n'est pas assujetti à ces lois que nous établissons, à cause de la faiblesse de notre esprit, qui ne peut comprendre les modes divers et sans nombre que Dieu tient dans son action envers les âmes.
fois l'âme avec une telle promptitude, il emporte l'esprit avec tant de précipitation, qu'on éprouve une grande frayeur, surtout quand on n'est pas habitué à ces transports impétueux. Si mes souvenirs ne me trompent pas, j'ai dit, en parlant des goûts spirituels, que dans cette oraison l'âme est semblable au bassin d'une fontaine, s'emplissant d'eau si doucement et si paisiblement, qu'aucun mouvement ne s'y laisse remarquer; mais il n'en est plus ici de même : Dieu ouvre tout à coup les sources des eaux de la grâce, et leur cours impétueux soulève l'âme, et la transporte jusqu'au ciel, comme la frêle barque flottant sur la cime des flots agités. Et telle que le vaisseau, au sein de la tempête, va où le poussent les vagues furieuses, sans que le pilote ni les matelots puissent le retenir, l'âme essaierait en vain de lutter contre l'irrésistible mouvement qui l'emporte. Les sens, les puissances, tout est dominé, soumis, vaincu.
Disons, si vous le voulez encore, que semblable à un oiseau qui déploie de puissantes ailes, l'âme s'échappe et s'enfuit de la prison du corps, afin que débarrassée de tous ses liens, elle s'absorbe entièrement dans l'application à ce que Dieu lui donne.
Ce ravissement arrive sans même que l'âme soit en oraison; il suffit d'une parole divine qu'elle entend, ou qui lui revient en mémoire, pour la toucher si vivement, qu'elle est ravie hors d'elle-même.
ïl semble que Dieu, ému de pitié des souffrances qu'elle éprouve depuis si longtemps dans le désir de le posséder, fait naître au plus profond de son intérieur l'étincelle mystérieuse dont nous avons parlé, et que cette étincelle la brûle de telle sorte, qu'elle se renouvelle comme le phénix au milieu des flammes.
Ce vol mystérieux transporte l'âme au-dessus de tous les objets créés, et premièrement au-dessus d'elle-même. Elle sent, comme je l'ai dit, l'aigle divin la saisir et l'enlever, et il lui semble qu'elle est dans une région toute différente de celle que nous habitons, et illuminée d'une clarté incomparablement plus éclatante que toutes celles de l'univers.
Du vol de l'âme en solitude.
Agathe. — Le titre de cette instruction que vous allez me faire, me fait ressouvenir, ma sainte mère, de cette parole du Prophète : Je suis demeuré dans mes veilles, comme le passereau solitaire sur le toit. Quel est donc ce nouveau vol de l'âme?
Sainte Thérèse. — C'est quelque chose de plus que le ravissement; c'est une peine d'une douleur ineffable, que nous ne pouvons nullement donner à l'âme, mais que nous ne pouvons pas non plus lui oter. Vainement je voudrais en faire connaître la nature; cependant j'essaierai d'en dire quelque chose.
Tout à coup , l'âme sent on elle je ne sais quel
désir de Dieu; aussitôt, absorbée dans cette immense désir, elle entre dans un excès de douleur qui l'élève bien au-dessus et d'elle-même, et de tout ce qui est créé. Le désert dans lequel Dieu la place est si profond, qu'avec tous les efforts possibles, elle ne pourrait trouver dans le monde entier une seule créature pour partager sa solitude. D'ailleurs, quand il serait en son pouvoir de s'y donner une compagnie, elle ne le voudrait pas; son unique vœu est de mourir dans cet inexprimable isolement. Inutilement on lui parlerait, elle ferait d'infructueux efforts pour répondre. Dieu, qui lui semble très-éloigné, lui manifeste souvent néanmoins ses grandeurs magnifiques d'une manière si rare, qu'elle surpasse tout ce que nous pouvons concevoir. Ces communications sublimes n'ont pas pour fin de consoler l'âme, mais de lui faire comprendre combien elle s'attriste justement en se sentant séparée du souverain bien. A ce spectacle, l'âme sent grandir sa soif de Dieu, et l'âpreté de son isolement, et c'est alors, ma fille, qu'elle peut s'appliquer en toute vérité le verset de David, que vous me citiez tout à l'heure : Vigilavi, et foetus sum sicut passer solitarius in tecto. Comme le passereau sur le toit, l'âme fait sa demeure dans la partie la plus haute d'elle-même; elle y est seule, élevée sur cette éminence au-dessus de toutes les choses créées. Parfois dans ce délaissement, elle gémit dans sa douleur, et s'adresse, à son
tour, la demande que se faisait le Prophète : Où es ton Dieu? Parfois aussi, elle songe à ce que disait saint Paul : qu'il était crucifié au monde. Elle ne reçoit en effet aucun secours du ciel où elle n'est pas encore entrée, aucune consolation de la terre à laquelle elle ne tient plus, et dont elle rejette les douceurs; de sorte que, ni de la terre, ni du ciel, rien ne lui présente le moindre soulagement. Et cependant du côté du ciel, lui vient une ineffable connaissance de Dieu, élevée au-dessus de tous les vœux que pourrait concevoir notre âme ; mais cette vue sublime augmente sa douleur, en faisant croître encore le désir de la possession divine. Vaincue par ce tourment cruel, elle perd quelquefois tout sentiment. Il est vrai qu'il lui est bientôt rendu. Néanmoins l'âme voudrait passer -tous les jours de sa vie dans ce martyre ; il est inexprimable dans ses douleurs et dans ses délices. Il arrive que le corps y demeure sans pouls, les os comme déboîtés, les mains toutes roides, et les jours suivants, on éprouve une souffrance aussi violente que si les os étaient disloqués. L'âme ne s'aperçoit de ces douleurs corporelles que lorsque le mouvement de l'esprit est passé. L'imagination ne lui représente rien; à mon avis, les puissances demeurent une grande partie de ce temps-là sans opération ; car comme dans l'union et le ravissement la joie les surprend, ici la peine agit de la môme manière.
Agathe. — D'où vient que l'âme aime tant cette peine et cette solitude?
Sainte Thérèse. — Ce désert et cette solitude où se trouve l'âme, ont plus d'attraits pour elle que toute société humaine. Le tourment que je viens de dépeindre, est si agréable à ses yeux, elle en comprend tellement le prix, qu'elle le préfère à tout le bonheur intérieur que Dieu lui accordait auparavant. Cette voie d'ailleurs lui paraît la plus assurée, parce que c'est celle de la croix. La félicité qu'elle y goûte est, selon moi, très-précieuse, parce que le corps y demeure étranger; il en a seulement les douleurs, et l'âme jouit seule des délices de ce martyre. Non, je ne voudrais pas échanger cette grâce, qui vient uniquement de la main divine sans que j'y aie aucune part, contre toutes celles dont j'ai encore à vous entretenir.
Dès l'abord, cette nouvelle faveur me donna des craintes; mais le Seigneur me dit de ne rien appréhender, et d'attacher plus de prix à cette grâce qu'à toutes celles qu'il m'avait faites, parce que dans cette peine l'âme se purifie, travaillée et épurée comme l'or dans le creuset, afin que la main de Dieu puisse étendre plus facilement sur elle l'émail de ses dons. J'appris encore que cette peine remplace celles du purgatoire.
Agathe. — J'appellerais volontiers la faveur de celte mystérieuse solitude, un ravissement pénible;
si bien qu'il me semble, que l'âme en cet état pourrait dire à Dieu comme Job : Vous êtes merveilleux, ô Seigneur, dans les tourments que vous me causez ! Mais, dites-moi, s'il vous plaît, ma mère, quels fruits l'âme retire d'une peine si extraordinaire et si précieuse ?
Sainte Thérèse. — Elle ne redoute plus les souffrances et les croix qui peuvent lui arriver; car tous les maux ne lui semblent rien en comparaison de cette peine intérieure qu'elle a subie. Elle voudrait, dans l'amour qui l'enflamme pour Dieu, pouvoir la ressentir encore; mais cela n'est point en son pouvoir, quels que puissent être ses désirs et ses efforts. On ne peut pas plus se procurer ce martyre, qu'y résister quand Dieu le donne.
En second lieu, le mépris de cette âme pour le monde augmente considérablement, par l'expérience qu'elle* fait, dans cette peine, de l'impossibilité d'être consolée par aucune créature. Aussi est-elle plus détachée que jamais de toute chose, dans l'évidence si parfaite que le Créateur peut seul adoucir sa douleur, et combler tous ses vœux.
Enfin, sa crainte d'offenser Dieu grandit, et la rend plus attentive à éviter ce malheur, par la connaissance qu'elle a acquise de la puissance de ce divin Seigneur à consoler, ou à tourmenter l'âme.
On ne peut résister aux peines de cette solitude, ni les soutenir longtemps.
Agathe. — Permettez-moi, ma mère, encore une question au sujet de cette peine de la solitude : l'âme ne pourrait-elle pas y résister?
Sainte Thérèse. — Cela n'est pas plus possible que d'empêcher la flamme de nous brûler si l'on nous jetait dans le feu. J'en dis autant des autres ravissements. Dieu veut alors faire connaître à l'âme qu'après s'être si souvent remise entre ses mains, et donnée à lui tout entière, elle ne peut plus nullement disposer d'elle-même. L'expérience lui ayant donc appris que la résistance ne sert qu'à augmenter grandement l'impétuosité du mouvement qui l'enlève, elle se résout à ne pas lutter plus qu'une paille que l'ambre attire. En effet, semblable à un géant qui enlève une paille, le Fort des forts, notre grand Dieu, enlève l'esprit. Quant à moi, lorsque j'ai voulu résister, je sentais sous mes pieds des forces incomparables m'enlever. C'était un combat terrible, et j'en demeurais brisée. Quand Dieu veut, toute lutte est vaine. Il n'y a pas de puissance contre sa puissance. Quelquefois cependant il se contente de nous montrer qu'il veut nous accorder cette grâce, et qu'il dépend de nous de la recevoir; mais alors la résistance de notre humilité amène les mêmes résultats qu'une adhésion complète.
Agathe. — Ces communications sublimes sontelles de longue durée ?
Sainte Thérèse. — Cette peine dure peu dans sa plus grande rigueur, trois ou quatre heures au plus. Si elle se prolongeait davantage, je ne pense pas que notre frêle nature pût la soutenir sans un miracle. Je connais quelqu'un qui ne l'ayant soufferte qu'un quart d'heure en perdit le sentiment, et demeura comme brisé. Il est vrai que cette peine fondit sur cette personne avec une violence excessive. Une seule parole qui l'avertissait de la prolongation de son exil, suffit pour la jeter dans cette extase.
Quant aux autres ravissements, je vous ai dit, ce me semble, qu'ils duraient peu aussi ; seulement il arrive que souvent tout le reste du jour, quelquefois môme durant plusieurs jours, la volonté demeure comme enivrée, et l'entendement tout rempli de ce qu'il a vu. L'âme, ne pouvant s'appliquer qu'à aimer Dieu, s'y porte d'autant plus vivement, qu'elle n'a plus que du dégoût pour tout ce qui n'est pas lui Mais, quelle que soit la rapidité des extases, elles enrichissent l'âme de grands trésors.
Effets des ravissements.
Agathe. — Quels sont les effets des ravissements?
Sainte Thérèse. — Ils manifestent le grand pouvoir de Dieu. Quand il veut, en effet, nous ne pou-
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vons pas plus retenir notre âme que notre corps. Nous voyons que nous avons un maître, et que de tels bienfaits sont l'œuvre de sa main, et non le fruit de nos efforts : de là naît dans l'âme le sentiment d'une humilité profonde. Celui de la grandeur de Dieu y demeure aussi fortement imprimé. A l'aspect de cette Majesté déployant ainsi sa puissance, on demeure glacé d'effroi; les cheveux se dressent sur la tête, et l'on éprouve une crainte inexprimable d'offenser un Dieu si grand. L'âme découvre comme dans une lumière nouvelle la grandeur divine, et cette miséricorde infinie qu'il a déployée à l'égard de la plus misérable des créatures. Elle sent que pour aucune chose que ce puisse être, elle ne voudrait consentir à un péché véniel réfléchi, et s'attriste extrêmement de ce que sa faiblesse lui en fait commettre plusieurs d'indélibérés. Aussi, pour éviter l'occasion des moindres fautes, elle voudrait pouvoir rompre toute relation avec les créatures, et s'enfuir au fond des déserts. Quand elle se considère elle-même, elle découvre, à la lumière dont Dieu l'illumine, non-seulement les grandes fautes , semblables à des toiles d'araignées, mais encore les plus légères , pareilles à des atomes. Comme une eau qui paraît limpide dans le cristal qui la contient, se montre impure et troublée quand on l'expose aux rayons du soleil, l'âme, malgré ses efforts sublimes pour tendre à la perfection, se trouve
extraordinairement troublée aussi quand le soleil divin l'investit de sa lumière.
Avant le don inestimable de l'extase l'âme croit éviter soigneusement toute offense de Dieu, et accomplir tout ce qui lui est possible pour le service de sa Majesté; mais lorsque dans l'extase, ce Soleil de justice la pénètre, elle est contrainte de se voir telle qu'elle est; elle découvre en elle tant de misères et de souillures, qu'elle voudrait en détourner aussitôt sa vue effrayée. Elle se souvient alors de ces paroles : Seigneur, qui sera juste devant vous? Quand elle contemple ce divin Soleil, elle est éblouie de ses clartés, et .quand elle se contemple elle-même, la fange de sa misère forme sur ses yeux im épais bandeau. Pauvre colombe, elle devient aveugle !
Mais la crainte que l'âme ressent d'offenser Dieu, est mélangée d'un grand amour, et cet amour augmente, en voyant jusqu'à quel point Dieu daigne aimer un ver de terre qui n'est que corruption ; car non-seulement ce grand Dieu attire l'âme à lui , mais il fait encore participer à cette élévation un corps mortel, et pétri d'une vile terre.
L'âme, après avoir reçu ces faveurs élevées, devient très-généreuse : elle lève hautement l'étendard de Jésus-Christ; elle ne veut plus avoir de volonté propre, et remet entièrement à Dieu les clefs de cette volonté. Elle ne veut être maîtresse ni d'elle-même, ni de qui que ce soit. Son unique dé-
sir est de ne rien posséder en propre, et que le Seigneur dispose de tout selon son bon plaisir et les intérêts de sa gloire. On la voit aspirer tout à coup à ce qu'il y a de plus héroïque, ne plus se contenter de servir Dieu d'une manière vulgaire, mais chercher à le glorifier de toute l'étendue de ses forces. Dieu est vraiment devenu l'âme de cette âme; elle ne parle ni ne fait plus rien par elle-même : le monarque souverain prend un soin particulier de tout ce qu'elle doit faire. Elle ne forme pas seulement des désirs pour Dieu, mais elle reçoit de lui la force de les mettre en pratique ; elle court au-devant de toutes les occasions de le servir, et comprend qu'excepté cela, tout le reste n'est qu'un néant.
Agathe. — Oh ! combien heureuses sont les âmes qui éprouvent des sentiments si admirables !
Sainte Thérèse. — Je vous l'ai dit, ma fille, l'âme a pris son vol vers Dieu, pour s'élever audessus de tout ce qui estcréé, et au-dessus d'ellemême. Ce vol est suave, délicieux, sans bruit.
Agathe. — Le Prophète souhaitait sans doute ce Vol divin quand il s'écriait : Qui me donnera des ailes comme à la colombe? Et je volerai, et je me reposerai.
Sainte Thérèse. — Quel empire pourrait ressembler à celui d'une âme élevée à ce faîte sublime? De là, elle domine toutes les choses du monde sans qu'aucune d'elles la captive. Qu'elle est confuse de
scs anciennes chaînes ! Comme elle est surprise d'avoir été si aveuglée! quelle vive pitié elle ressent pour ceux qu'elle voit dans les mêmes erreurs, surtout si ce sont des personnes d'oraison, et envers lesquelles Dieu se montre prodigue de ses grâces. Elle voudrait les avertir de leur égarement. Elle s'attriste d'avoir été si sensible au point d'honneur, et de l'illusion qui lui a fait regarder comme honneur ce que le monde décore de ce nom. La lumière divine lui découvre que cet honneur prétendu n'est qu'un immense mensonge, et que le véritable honneur n'a rien de trompeur et de faux. Elle lui fait voir encore qu'être fidèle à celui-ci, c'est estimer ce qui mérite de l'être, et considérer comme un néant, et moins encore, tout ce qui est destructible, et qui n'est point agréable à Dieu. Elle a compassion d'ellemême, quand elle songe qu'elle a pu attacher quelque prix à l'argent, et lui donner quelques désirs; car elle sent que pour acheter le bonheur dont elle jouit, il faut renoncer à toutes choses. Enfin elle voit parfaitement, au sein de cette vive lumière, l'aveuglement profond des esclaves du plaisir, et comment ces infortunés ne trouvent dans ces vaines joies, qu'une source de peines cruelles et de troubles amers. Quelle inquiétude ! quel peu de contentement î quels infructueux labeurs ! Oh ! comme tout ce qui n'est pas la vérité divine lui semble un jeu!
Agathe. — L'âme, dans cet état si élevé au-dessus des goûts et des répugnances de la nature, doit bien ardemment désirer, ce me semble, les travaux et les douleurs?
Sainte Thérèse. — Se sentant secondée par la force divine, elle souhaite en effet de travailler et de souffrir. Pour accroître quelque peu la gloire du Maître qu'elle sert, elle donnerait mille vies, et les estimerait bien employées pour un si digne sujet. Sa grande douleur, c'est de manquer des occasions de faire quelque chose pour lui, et elle appelle de tous ses vœux le jour où elle pourra payer quelques deniers des dettes immenses contractées envers ce magnifique Seigneur. Elle mène d'ailleurs une vie de souffrance; elle porte toujours la croix, et Dieu lui prête une assistance continuelle pour la préserver de toute offense, et pour tout changer en moyens de le mieux connaître, et de l'aimer plus que jamais.
Agathe. — Je comprends maintenant combien sont précieuses des faveurs suivies de pareils résultats.
Sainte Thérèse. — Une dernière grâce, fruit des ravissements, en couronne les effets; c'est le désir ardent de voir Dieu. Oh ! comme l'âme sent alors sa captivité dans le corps ! Quel supplice pour elle de consumer le temps à réparer ses forces par la nourriture et par le sommeil ! Elle porte le poids d'une lourde chaîne, et gémit, prisonnière ici-bas. Avec
saint Paul, elle supplie Dieu de l'affranchir de cet esclavage, et lui demande à grands cris sa liberté ! Ses aspirations sont si vives et si ardentes, qu'il semble qu'elle va s'élancer hors de sa prison, pour saisir cette liberté trop attendue ! Mais comme elle souffre devoir jusqu'à quel excès les hommes poussent l'amour passionné de la vie, et combien peu gémissent avec elle, en demandant la fin de ce bannissement! La lumière qui lui a été donnée lui fait ressentir un mortel ennui de se voir dans ce lieu d'exil, et elle se demande ce que devaient y éprouver un Paul, une Madeleine, et tant d'autres que dévorait le feu du céleste amour!
Qu'il peut se glisser des illusions dans ces effets.
Agathe. — Toute illusion est-elle incompatible avec ces effets ?
Sainte Thérèse. — Non, ma fille, le démon peut se servir de la véhémence des saints désirs de l'âme, pour chercher à lui persuader qu'elle est du nombre des personnes très-avancées dans l'amour de Dieu.
Agathe. — Alors que fera-t-clle?
Sainte Thérèse. — Elle détournera, si elle le peut, sa pensée de ces désirs, et se conformera, comme saint Martin, à la volonté de Dieu. Si l'âme n'a pas d'expérience , elle pourra grandement nuire au corps, par le soin qu'elle prendra d'accroître les désirs de voir Dieu; parce que la peine qu'ils eau-
sent est continuelle, ou du moins fort habituelle.
Agathe. — Le démon peut-il simuler parfaitement l'action divine dans ces désirs?
Sainte Thérèse. — Non, il ne peut répandre dans l'âme le repos et la paix que la soif de voir Dieu fait goûter.
Sainte Thérèse. — Quelle autre erreur peut se glisser dans ces effets ?
Agathe. — La faiblesse du tempérament peut y entrer pour quelque chose, particulièrement dans les larmes. Ces personnes faciles à émouvoir s'imaginent qu'elles pleurent d'amour de Dieu, quand l'effet de cette sensibilité si expansive procède beaucoup moins de la charité divine, que de quelque humeur amassée autour du cœur. Si, depuis quelque temps, au moindre mot qu'elles entendent dire de Dieu, à la moindre pensée qu'elles en ont ellesmêmes, elles répandent des pleurs, elles croient que Dieu en est vraiment la cause, quoiqu'il n'en soit rien. Or comme elles ont entendu parler du prix des larmes, elles ne voudraient faire autre chose que d'en verser, et les excitent de tout leur pouvoir. Le démon leur vient aussi en aide, espérant les amener à un tel état de faiblesse, qu'elles deviendront incapables de s'appliquer à l'oraison, et d'observer leur règle.
Agathe. — Comment remédier à cette faiblesse ?
Sainte Thérèse. — Il faut tâcher de réprimer avec
èt4 CATECHISME DE SAINTE THERESE.
douceur la violence des désirs de l'âme; la faire peu à peu rentrer dans le calme, comme on apaise les pleurs excessifs des enfants en leur donnant à boire. La raison doit tenir la bride pour modérer ces mouvements impétueux, de peur qu'il ne s'y mêlé de l'imperfection, et qu'ils ne soient en grande partie l'œuvre des sens et de la nature. Il faut apaiser l'âme, comme un petit enfant, par une caresse d'amour qui la porte à aimer Dieu suavement et sans violence. L'âme doit s'appliquer à recueillir son amour en elle-même, sans le laisser se répandre au dehors comme un vase bouillant qui déborde, parce qu'une main indiscrète a trop alimenté le feu. Les larmes violentes épuisent l'esprit, empêchent l'oraison, et nous font beaucoup de mal.
Agathe. — Comment faire pour discerner ces larmes indiscrètes et naturelles, des saintes larmes?
Sainte Thérèse. — Les larmes qui proviennent de la source divine, au lieu de faire naître l'inquiétude et le trouble, laissent l'âme dans une grande paix, dans une iranquillité profonde, lui donnent de la force, et font rarement mal. Du reste, quand il y aurait de l'illusion dans les larmes, cette illusion ne nuit qu'au corps, pourvu que l'âme soit vraiment humble. Néanmoins il est toujours salutaire de craindre l'illusion. Gardons-nous bien de croire que tout est fait lorsqu'on pleure beaucoup. Il faut mettre la main à l'œuvre, et progresser dans la pra-
tique des vertus. Que si Dieu veut ensuite nous favoriser du don des larmes sans effort de notre part, recevons-les avec joie. Moins nous chercherons à les attirer, plus elles arroseront la terre desséchée de notre cœur et la rendront féconde , car ces larmes sont une eau qui tombe du ciel. Que le Seigneur nous donne ce qu'il trouvera bon, l'eau ou la sécheresse, il sait ce qui nous vaut le mieux. Ainsi nous goûterons un repos plein de douceur, et il sera plus difficile au démon de tromper notreâ me.
Agathe. — Avant de terminer notre entretien, je voulais vous demander, ma mère, si les effets des ravissements sur l'âme durent toujours?
Sainte Thérèse. — Les saints désirs allumés par ces extases ne sont point passagers, mais ils demeurent. L'âme manifeste en toute occasion leur sincérité. Si quelquefois elle se sent lâche, privée de tout courage, incapable d'entreprendre les moindres choses, c'est que Dieu l'abandonne alors pour son plus grand bien. Elle voit clairement par là que si elle a eu quelque énergie, c'est Dieu qui la lui donnait ; la clarté de cette vue est si vive, qu'elle en demeure anéantie, et plus convaincue que jamais de la miséricorde immense qu'il a exercée envers la plus misérable des créatures. Mais l'état ordinaire de l'âme après les ravissements, est celui de ferveur, de génciosité, de détachement que je vous ai décrit.
Sac CATECHISME DE SAINTE THERESE.