DES JUBILATIONS DE L'AME
Agathe. — J'ai ouï dire que l'âme entre quelquefois dans des joies qui la transportent : ces joies ne seraient-elles pas le fruit des grâces intérieures que vous m'avez fait connaître?
Sainte Thérèse. — Oui, au nombre des sentiments agréables et douloureux tout ensemble qu'éprouve l'âme, il faut placer une jubilation inexprimable dont Dieu la gratifie de temps en temps, et dont elle ne peut comprendre les transports extraordinaires. C'est, selon moi, une union très-intime des facultés de l'âme avec Notre-Seigneur, durant laquelle elles conservent, ainsi que les sens, une entière liberté pour goûter pleinement le bonheur qui les inonde, sans néanmoins qu'elles aient l'intelligence de la nature de ce brïnheur, ni de la manière dont elles en jouissent. On voudrait communiquer cette joie excessive de l'âme, afin que d'autres créatures vinssent l'aider à en louer et à en remercier Dieu avec elle. Ces remerciements et ces louanges sont le but de tous ses désirs. Oh! si elle en avait la puissance, quelles fêtes elle célébrerait ! que de' marques de réjouissance elle donnerait, pour manifester à l'univers entier le bonheur qui la transporte!
Agathe. — Mais quel est le sujet de cette joie?
Sainte Thérèse. — C'est que l'âme s'est retrouvée elle-même, et, à l'exemple du père de l'enfant prodigue, elle voudrait inviter tout le monde à partager sa jubilation. Puis elle oublie toute chose et s'oublie elle-même, pour ne pouvoir plus parler que des louanges de Dieu et s'en occuper; elle est alors comme une personne qui a pris beaucoup de vin, mais qui cependant n'est pas ivre ; ou comme quelqu'un de mélancolique, qui sans avoir complètement perdu la raison, est frappé d'une idée fixe dont il est impossible de le tirer. Voilà des similitudes bien grossières sans doute pour définir une faveur si précieuse, mais mon peu de lumière ne saurait m'en fournir d'autres.
Agathe. — L'âme ne peut-elle pas modérer cette joie par la crainte d'être trompée?
Sainte Thérèse. — Elle ne saurait douter qu'elle ne soit alors en assurance; et elle a raison, à mon avis, déjuger de la sorte; car une si grande allégresse intérieure, accompagnée d'une si profonde paix, et qui n'a d'autre désir que de voir Dieu glorifié par toutes les créatures, ne saurait venir du démon.
Agathe. — Une personne qui se laisserait emporter par ces impétuosités, passerait sans doute pour avoir perdu la raison ?
Sainte Thérèse. — Aux yeux du monde, il en se-
rait ainsi; et cependant ii est bien difficile à l'âme de dissimuler ce qu'elle ressent alors : l'effort qu'elle doit faire pour cela lui coûte extrêmement. C'était cette jubilation que devait éprouver saint François, lorsque, jetant de grands cris, au milieu des champs, il fut rencontré par des voleurs, auxquels il expliqua ces transports en leur disant qu'il était le héraut du grand Roi. Telle était sans doute aussi la joie de tant d'autres saints, qui s'en allaient dans les déserts publier hautement les louanges du Seigneur. J'ai connu moi-môme un de ces hommes possédés de ces bienheureux transports: c'était le Père Pierre d'Alcantara. Il cherchait, lui aussi, les endroits solitaires pour y célébrer les louanges de Dieu. Plus d'une fois, il fut pris pour un insensé par ceux qui l'entendirent. Oh ! la désirable folie ! Qu'il plaise à Dieu de nous la donner, puisque c'est une sorte d'oraison si assurée et si avantageuse !
Agathe. — L'âme est-elle longtemps favorisée de ces transports?
Sainte Thérèse. — Souvent ils durent tout un jour.