DES VISIONS OU APPARITIONS SURNATURELLES
Agathe. — Nous avons déjà parlé des goûts que Dieu donne aux âmes qui le servent, des suavités divines
qu'il y répand, des sentiments qu'il y opère, des paroles par lesquelles il les console et les soutient; il reste encore à voir comment il se manifeste à elles par les visions ou apparitions divines : voudriez-vous, ma sainte mère, m'apprendre quelque chose de ces hautes faveurs ?
Sainte Thérèse. — Quand Notre-Seigneur a conduit une âme par les différents états que nous avons examinés, il lui communique de profonds secrets, et c'est dans les ravissements et les extases qu'il lui accorde les véritables révélations, les grâces insignes, les visions élevées. Toutes ces grâces servent à augmenter l'humilité et la force de l'âme, à la détacher par un mépris parfait des vanités du monde, et à lui découvrir de plus en plus les grandes récompenses que Dieu prépare à ceux qui le servent.
Agathe. — Les ravissements sont-ils toujours accompagnés de visions ?
Sainte Thérèse. — Non. Notre-Seigneur permet que Pâme soit quelquefois tellement absorbée dans la jouissance de l'extase que cela lui suffit; d'autres fois, au contraire, il lui plaît de lui accorder différentes sortes de visions.
Agathe. — L'âme entre-t-elle en extase quand Dieu lui accorde ces visions?
Sainte Thérèse. — Presque toujours, parce que sa bassesse ne peut soutenir une vue qui inspire tant d'effroi ; cependant, en face de la beauté souveraine,
elle goûte, en la contemplant, un ineffable plaisir. Mille années données à l'imagination, et tous les efforts de l'entendement, ne sauraient nous donner une idée de cette beauté et de ce plaisir, et toutefois l'âme est saisie d'une sainte épouvante devant la majesté de son Dieu. Elle n'a pas besoin de demander, ni d'entendre dire, quel est celui qu'elle contemple : il se fait trop bien connaître à elle comme le Maître absolu de la terre et du ciel, tandis que les rois de la terre ont besoin, pour être reconnus pour tels, qu'on révèle leur titre, ou que la magnificence de leur suite manifeste leur grandeur. L'impression causée par cette vue fait perdre tout sentiment: C'est sans doute par ce motif que le divin Maître suspend les puissances de l'âme, aidant ainsi sa faiblesse, afin que, ravie, hors d'elle-même, elle puisse s'unir à Dieu dans cette communication éminente.
Agathe. — Combien remarque-t-on d'espèces de visions?
Sainte Thérèse. — Trois, l'intellectuelle, l'imaginaire, la corporelle. Ceux qui connaissent mieux que moi ces matières, disent que la vision intellectuelle est plus parfaite que la vision imaginaire, et que celle-ci est au-dessus de celle qu'on nomme corporelle.
Agathe. — Auriez-vous la bonté, ma mère, de me dire quelque chose de particulier sur ces trois visions?
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Sainte Thérèse. — Je le veux bien; commençons par la vision corporelle comme étant la moins élevée. Je consacrerai, plus tard, toute une de nos instructions à traiter de la vision intellectuelle.
S'il arrive que les yeux du corps voient quelque chose, je n'en puis parler, n'en ayant point l'expérience ; ce que j'ai appris par les autres, c'est que l'apparition qui se montre aux yeux du corps est la moins élevée, et la plus sujette aux illusions du démon.
Agathe. — Une raison de ce que vous me dites là, ma mère, se présente à mon esprit, la voici : Le démon étant exclu des demeures intérieures de l'âme où Dieu fait sa résidence, il attaque ce château spirituel par les dehors, dressant ses pièges dans tous les sens pour arriver jusqu'au cœur. Ainsi, son pouvoir est plus grand pour former des apparitions sensibles, au moyen desquelles il fait glisser dans l'âme quelque erreur ou quelque vice. Cependant j'ai ouï dire que certaines visions corporelles étaient l'ouvrage de Dieu.
Sainte Thérèse. — Je le sais, et dans les commencements, j'aurais bien désiré de voir des yeux du corps ce que je ne voyais qu'avec ceux de l'âme, afin que mon confesseur ne pût pas me dire que ce ce n'était qu'une rêverie; mais enfin jamais je n'ai eu aucune vision de cette manière.
Agathe. — Comment se fait la vision imaginaire?
Sainte Thérèse. — Supposez que nous avons dans une boîte d'or une pierre précieuse d'une valeur et d'une vertu admirables. Nous savons certainement qu'elle est là, quoique nous ne l'ayons jamais vue. Tout invisible qu'elle est, nous ne laissons pas d'en sentir le pouvoir lorsque nous la portons sur nous, et nous connaissons par expérience l'estime que nous devons en faire, parce qu'elle nous a délivrés de certaines infirmités qu'elle a la propriété de guérir. Nous n'oserions la regarder, il est vrai, ni ouvrir la boîte : d'ailleurs quand nous le voudrions, nous ne le pourrions pas, parce que le maître de ce joyau en a retenu la clef. Libre de ce qui lui appartient, il ouvrira lorsqu'il trouvera bon de nous montrer ce mystérieux trésor, et il le reprendra selon son bon plaisir, comme cela arrive. Je dirai maintenant que parfois il ouvre soudainement la boîte, et fait resplendir à nos yeux l'éclat de cette pierre magnifique. La splendeur de son incomparable beauté frappe tellement nos yeux, que dans la suite nous comprenons mieux son prix, et que sa forme reste gravée dans notre mémoire. Ceci est une image de ce qui se passe dans les visions dont je parle. Lorsque Notre- Seigneur veut donner à une âme un gage tout particulier de son amour, il lui fait voir très-clairement sa très-sainte humanité, soit telle qu'elle était quand il conversait avec leshommes,soittelle qu'il apparaissait après sa résurrection, et, malgré la rapidité de
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cette vision, semblable à celle d'un éclair, la glorieuse image de Dieu fait homme demeure si profondément imprimée dans l'imagination, qu'il me semble impossible qu'elle puisse s'en effacer jusqu'au jour où l'âme la contemplera éternellement dans la gloire. En me servant du terme d'image, je ne veux pas dire que ce soit comme une peinture que l'on présenterait à notre vue ; c'est une image vraiment vivante, qui parle quelquefois à l'âme, et lui manifeste de grands secrets.
Agathe. — Notre-Seigneur se manifeste-t-il toujours de la môme manière?
Sainte Thérèse. — Non. En certaines circonstances ce que je voyais ne me semblait être qu'une image , mais, en beaucoup d'autres, il m'était évident que c'était Jésus-Christ lui-môme ? cela dépendait du degré de clarté dans lequel il daignait se montrera moi. Quand cette clarté était moins vive, il arrivait qu'il me semblait ne voir qu'une image ; mais une image fort différente des portraits les plus achevés. Il y a entre cette image divine, et l'œuvre du plus habile peintre, la même différence que entre une personne vivante et son portrait. Quelque parfaite que soit la ressemblance , il est impossible de ne pas voir que c'est une chose morte. Je vous répéterai donc, ma fille, que si ce que je voyais était une image, c'était une image vivante, et non pas morte; c'était Jésus-Christ même, vivant, qui se
faisait voir à moi, Dieu et homme tout ensemble, tel qu'il était après sa résurrection. Comme l'âme comprend, devant cette sublime Majesté, que quand mille mondes nouveaux, des mondes innombrables, sortiraient du néant à votre parole, Seigneur, tout ce domaine ne serait rien encore pour un souverain tel que vous !
Quand même on s'efforcerait durant des années entières de se figurer une beauté si ravissante, on n'y parviendrait jamais. Sa blancheur et son éclat surpassent toute l'idée qu'on peut chercher à s'en faire ici-bas. C'est un éclat qui n'éblouit point; c'est une blancheur ineffablement pure et suave tout ensemble; c'est une splendeur infuse, qui cause à la vue un inexprimable plaisir, sans ombre de fatigue.
Agathe. — L'âme peut-elle jouir longtemps de cette vue?
Sainte Thérèse. — Non, la durée de cette grâce est toujours très-courte; il n'est pas plus possible à l'âme de regarder Notre-Seigneur, que de regarder le soleil. Cela ne veut pas dire cependant que l'éclat de .son adorable personne fatigue les yeux de l'âme, comme celui du soleil fatigue les yeux du corps. Mais si l'âme a la force de contempler longtemps Notre- Seigneur, je ne crois pas que ce soit une vision; ce seraitseulementlerésultat d'un grand effort de l'imagination; et cette figure qu'elle croira voir sera comme inanimée et comme morte, comparée à
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celle que voit l'âme dans les heureux moments où cet adorable Maître se montre à elle.
Agathe. — Peut-on détourner les yeux pour ne point voir?
Sainte Thérèse. — Quand Notre-Seigneur veut, malgré nous, nous le voyons. Il n'y a ni distraction, ni résistance, ni efforts, ni soins, qui puissent en empêcher. J'en ai bien souvent fait l'expérience.
Agathe. — Ne peut-on pas contribuer de son côté à retenir cette divine image, et la considérer plus à loisir ?
-Sainte Thérèse. — Toutes les forces naturelles de l'âme ne peuvent arriver à rien voir de plus, que ce que Dieuveutqu'elle voient surnaturellement; il n'est pas en notre pouvoir de rien ajouter, ou de rien diminuer, à ce que sa divine Majesté veut nous découvrir. Nous ne pouvons pas davantage en retirer la vue, et môme quand nous voulons considérer quelque chose en particulier, aussitôt la vision se perd. Pendant que Notre-Seigneur me parlait, je contemplais sa beauté souveraine ; les paroles que proférait cette bouche, si belle et si divine, avaient une douceur infinie. Dans ces délicieux moments, j'aurais ardemment désiré de remarquer la couleur et la grandeur de ses yeux pour pouvoir en parler, jamais je n'ai mérité une telle grâce ;tous mes efforts n'ont servi qu'à faire disparaître la vision. Ainsi, il est évident que ces faveurs célestes ne dépendent en rien
de notre volonté : le Seigneur veut que notre unique partage soit la confusion, l'humilité, l'action de grâces pour ce qu'il nous donne.
Agathe. — Ces apparitions sont-elles toujours les mêmes ?
Sainte Thérèse. — Non ; le Seigneur se communique à l'âme de bien des manières : il se montre à elle tantôt pour la consoler dans ses peines, tantôt pour la préparer à quelque grande croix; ou bien quand il veut prendre ses délices auprès d'elle, et qu'il veut aussi qu'elle les prenne près de lui. Il lui plut un jour, pendant que j'étais en oraison, de "me montrer seulement ses mains : la beauté en était si grande qu'aucune expression ne saurait la rendre. Peu de jours après, je vis son visage divin, et en demeurai entièrement ravie ! Je ne pouvais d'abord m'expliquer pourquoi ce divin Sauveur, qui devait plus tard se manifester entièrement à mon âme, se montrait ainsi peu à peu : je l'ai compris depuis ; c'était à cause de ma faiblesse. Une créature aussi abjecte et aussi infidèle que moi n'aurait pu soutenir tant de gloire réunie. Il ne l'ignorait pas, et plein de compassion, il m'y préparait peu à peu. Cet adorable Sauveur se montrait presque toujours à mon âme, tel qu'il était après sa résurrection. Quand il m 'apparaissait, dans la sainte hostie, c'était dans cet état de gloire. Parfois, pour m'encourager dans la tribulation, il me montrait ses
plaies; il m'est aussi apparu sur la croix; je l'ai vu au jardin des oliviers, rarement couronné d'épines. Toutes ces apparitions avaient lieu pour m 'aider et me secourir dans les nécessités de mon âme, ou pour pourvoir à celles d'autres personnes, mais toujours son humanité était glorifiée.
Agathe. — Peut-on voir en vision imaginaire les choses qui sont sans corps, et qui n'ont rien de sensible en leur nature ?
Sainte Thérèse. — Le Seigneur a daigné me montrer, auprès de moi, au côté gauche, un ange sous une forme corporelle. Il est rare que je les voie ainsi; ils m'apparaissent souvent, mais d'une autre manière. Celui dont je parle, n'était point grand, mais petit, et d'une admirable beauté. L'aspect de son visage enflammé révélait en lui un de ces esprits sublimes, qui appartiennent à une très-haute hiérarchie, et sont tout ardents comme le feu. C'était probablement un chérubin. Je voyais dans ses mains un long dard qui était d'or, et dont la pointe en fer brûlait à l'extrémité. De temps en temps, l'ange enfonçait ce dard au travers de mon cœur jusqu'aux entrailles. Le retirant ensuite, il semblait me les emporter, et me laissait tout embrasée d'amour de Dieu.
La douleur de cette blessure était si vive qu'elle me faisait pousser des soupirs et des plaintes, mais cet inexprimable martyre me causait de si ineffables
douceurs, que je ne pouvais ni en désirer le terme, ni trouver de bonheur hors de mon Dieu.
Agathe. — Ne pouviez-vous pas craindre en cette rencontre, comme aussi dans toutes les autres visions, que ce ne fût l'ouvrage de Satan transformé en ange de lumière, ou quelque fantôme de votre imagination?
Sainte Thérèse. — C'était souvent ma crainte dans les commencements quand la vision avait cessé. Il me venait à l'esprit que ce n'était qu'un jeu de l'imagination, mais Notre-Seigneur m'affranchit de ces alarmes. Je reconnus clairement l'erreur où j'étais de croire qu'il me serait possible, par des années entières d'efforts, de me figurer une beauté si ravissante, une lumière si différente de celle d'ici-bas. Cette lumière est comme un jour sans nuit, toujours lumineux, sans que rien soit capable de l'assombrir. Dieu le montre si inopinément que si pour le voir il fallait seulement ouvrir les yeux, on n'en aurait pas le temps.
Agathe. — N'y a-t-il pas quelques signes assurés pour reconnaître quand c'est Dieu qui agit, ou quand c'est le malin esprit, ou bien encore l'imagination ?
Sainte Thérèse» — Le démon s'efforça dans les commencements, trois ou quatre fois., ce me semble, de me faire voir Notre-Scigneur par une fausse représentation. Mais s'il peut prendre la forme d'un corps qui serait de chair, il ne peut contrefaire la
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gloire dont resplendit celui du divin Sauveur lorsqu'il se montre à nous. Son dessein, par cet artifice, serait de détruire les effets d'une véritable vision ; mais l'âme que Dieu en a favorisée, rejette au loin cette trompeuse image, se trouble, se dégoûte, s'alarme, perd la dévotion et la douceur intérieure, et demeure dans l'impossibilité de faire oraison. Elle voit en outre que l'amour qu'on lui témoigne ne porte pas les caractères d'un amour chaste et pur; en sorte qu'en fort peu de temps elle découvre et reconnaît l'ennemi. Dans les vraies apparitions de Notre-Seigneur, c'est tout le contraire. Lorsque l'âme ne songe à rien moins qu'à voir quelque chose d'extraordinaire, cet adorable maître se présente à elle tout à coup, remue tous ses sens et ses puissances, et, après l'avoir agitée de trouble et de crainte, la fait jouir d'une heureuse paix. De même que quand saint Paul fut renversé sur la route, une violente tempête s'éleva dans le ciel, de même il se fait un grand mouvement dans le fond de l'âme, qui est comme un monde intérieur ; mais un instant après, comme je l'ai dit, tout est dans un calme divin. Instruite des plus grandes vérités d'une manière admirable, l'âme n'a plus besoin de maître pour lui en donner l'intelligence* Elle s'affermit dans la certitude que l'esprit ennemi ne saurait lui procurer les grands biens qu'elle retire de ces heureuses visions. Il est impossible de croire en effet que le démon se
servît pour perdre l'âme, et la conduire en enfer, d'un moyen aussi contraire à ses intérêts que le serait celui de déraciner les vices, et de donner en écnange des vertus, et un grand courage : or une seule de ces visions suffit pour enrichir de tous ces biens. Du reste les faveurs de Dieu pénètrent l'âme de confusion et d'humilité, tandis que l'action du démon produit des fumées de vaine gloire et des sentiments de propre estime, qui portent à se préférer aux autres.
Agathe. — L'imagination n'aurait-elle pas une certaine facilité à tromper l'âme, en lui faisant une représentation de Notre-Seigneur?
Sainte Thérèse. — Non, cela est de toute impossibilité, car la seule blancheur d'une des mains de Jésus-Christ surpasse infiniment tout ce que nous saurions nous figurer. Mais admettons, si vous le voulez, que l'imagination puisse, jusqu'à un cerlain point, se représenter Notre-Seigneur, qu'en résultera-t-il? Outre quecela ne produira aucun des grands effets dont j'ai parlé, l'âme ne fera qu'y perdre : elle serait alors semblable à une personne qui essaie de dormir, mais qui demeure éveillée parce que le sommeil ne vient pas. Quoique ayant un grand désir de reposer, soit parce qu'elle en a besoin, soit parce qu'elle a mal à la tête, elle ne trouve pas le sommeil. Il lui semble bien, à certains moments, qu'elle sommeille un peu, mais ce n'est pas un sommeil
véritable : elle n'est point soulagée, ne se seul pas la 10 le plus forte, mais au contraire la trouve plus épuisée. Tel serait en partie le résultat d'un pur travail d'imagination. L'âme en demeure affaiblie ; au lieu de nourriture et de forces, elle n'y trouve que dégoût. La vraie vision, au lieu de ces effets funestes, lui porte à la fois en tribut d'ineffables trésors spirituels, et un merveilleux renouvellement des forces extérieures.
Agathe. — Il me semble qu'on doit toujours craindre dans les commencements d'être trompé ; car on ne connaît pas bien encore les heureux effets de ces visions.
Sainte Thérèse. — Il est certain que ces saints effets ne se manifestent pas également chaque fois que l'on reçoit ces grâces; car une nourriture prise une fois ne produit pas le même bien que lorsqu'elle a nourri plusieurs jours, non plus que la compagnie d'un saint ne porte pas autant de fruit en un jour qu'en plusieurs. En outre, ces visions étant différentes en grâces, en gloire, en goûts, en consolations, produisent de plus grands ou de moindres résultats; de sorte que les confesseurs, et même les personnes qui les reçoivent, ne peuvent pas juger leurs fruits tout de suite; il faut donc user d'une grande réserve jusqu'à ce que les suites précieuses de ces apparitions soient bien évidentes. Ce qui est bien important ici, c'tst d'user d'une grande sincérité cl
vérité avec les directeurs en leur rendant compte de l'oraison. Sans cela, je ne voudrais pas assurer qu'on est dans le bon chemin, ni que c'est Dieu qui conduit; car il aime beaucoup à nous voir traiter avec ceux qui nous tiennent sa place, dans une entière sincérité, comme si c'était avec lui-même. En agissant ainsi, il n'y a à s'inquiéter ni à se troubler de rien. Quand même ces visions ne viendraient pas de Dieu, si l'on a de l'humilité et une bonne conscience, elles ne nuiront pas. Notre-Seigneur saura tirer le bien du mal, et il fera tourner à l'avantage de l'âme les artifices employés par le démon pour la perdre. Dans la croyance où elle sera que ce sont des grâces spéciales du divin Maître, elle s'efforcera de le mieux satisfaire, et d'avoir sans cesse devant les yeux la figure qui le lui représente.
Agathe. — Si l'on disait à l'âme que c'est le démon qui lui met l'image de Notre-Seigneur devant les yeux, que devrait-elle faire?
Sainte Thérèse. — Un très-savant homme disait que si le démon, qui est un grand peintre, lui représentait une image de Notre-Seigneur qui parût vivante, il n'en serait pas fâché, parce qu'il la considérerait pour croître en dévotion, et trouverait ainsi une manière de frapper l'ennemi avec ses propres armes. Bien qu'un peintre soit un méchant homme, disait-il encore, il ne faut pas laisser d'avoir du respect pour le tableau qu'il fait de Celui
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qui est pour nous la source de tous les biens. C'est pourquoi il blâmait le conseil donné par quelquesuns, d'accueillir avec des signes de mépris les visions qui mettraient devant les yeux l'image de Notre- Seigneur, parce que, disait-il, nous devons révérer l'image de notre Roi partout où elle frappe nos regards.
Quant à moi, j'approuve grandement son sentiment.
Agathe. — Sont-ce là, ma bonne mère, tous les effets des visions imaginaires?
Sainte Thérèse. — Il y en a encore quelquesuns : dans ces manifestations divines, on voit trèsclairement le peu de pouvoir de tous les démons en comparaison de celui de Jésus-Christ, et -comment, dès qu'on le contente, on peut fouler aux pieds tout l'enfer. On ne s'étonne plus de la terreur de ces esprits de ténèbres lorsque le Seigneur descendit daais les limbes, et de leur désir de trouver mille enfers nouveaux, plus profonds les uns que les autres, pour s'y précipiter loin d'une Majesté si redoutable. Cette Majesté éclate aux yeux de l'âme, qui connaît le souverain pouvoir de l'humanité sainte du Sauveur unie à la Divinité, et se forme une idée de ce que produira au jour du jugement la vue de cette Majesté suprême irritée contre les pécheurs. Enfin, dans ces visions, l'âme acquiert une humilité véritable par la vue intime etl'vircéc de su misère, et
clh\ CATECHISME DE SAINTE THERESE.
elle y puise la confusion et le sincère regret de ses péchés; et quand le premier effroi causé par la manifestation du Seigneur est passé, l'âme peut parler et traiter avec lui de toutes sortes d'affaires, parce que, voyant etflui l'humanité, bien qu'il soit Dieu, elle sait qu'il ne s'étonne pas des faiblesses humaines, et connaît à quelles chutes peut nous conduire cette misérable nature, dégradée par le péché d'origine qu'il est venu réparer.
Agathe. — L'âme doit ressentir aussi les saints désirs dont vous m'avez parlé ailleurs?
Sainte Thérèse. — Elle a horreur d'elle-même pour l'amour "de son Seigneur, et donnerait sa vie pour son service. Elle voudrait trouver de nouvelles inventions pour se consumer à sa gloire, et consentirait pour la procurer à demeurer éternellement anéantie s'il en était besoin.
Le souvenir du visage si beau et si doux du divin Sauveur donne aussi une très-grande consolation à l'âme, lorsqu'elle pense à sa vie et à sa passion ; de même que, sur cette terre, on éprouve plus de bonheur à penser à une personne à qui l'on est trèsobligé, lorsqu'on l'a vue que lorsqu'on ne l'a jamais connue. Cette mémoire de la \ision de Notre-Seigneur est très-utile et très-fructueuse ; celle des apparitions de la sainte Vierge, de saint Joseph et des anges, produit aussi de bien heureux avantages.
Agathe. — Quand on sait quels biens précieux et
presque innombrables apportent ces hautes faveurs, n'est-il pas permis de les désirer, et de les demander à Dieu?
Sainte Thérèse. — Cela n'est point expédient, ma fille; et l'avis que je vous donne, c'est de ne jamais souhaiter d'être conduite par ce chemin, bien qu'il vous semble très-bon, et qu'en effet on en doive faire une grande estime.
Agathe. — Quels motifs peuvent empêcher de soupirer après de pareils trésors ?
Sainte Thérèse. — Il y en a plusieurs. Le premier, c'est que ce serait un défaut d'humilité de souhaiter qu'on nous accorde ce que nous n'avons pas mérité d'obtenir : former un tel désir, c'est montrer, selon moi, qu'on est peu avancé dans cette vertu! Car de môme qu'un pauvre paysan n'aura jamais la pensée de devenir roi, tant cette dignité lui paraît élevée au-dessus de son humble condition, de môme une âme véritablement humble- ne prétendra jamais à de semblables faveurs. Notre-Seigneur ne les accorde, à mon avis, qu'à ceux qui sont affermis dans cette vertu, par la connaissance qu'il leur a donnée du peu qu'ils sont par eux-mêmes. Or, comment une âme, qui a cette conscience de sa misère et de son néant, pourrait-elle, au lieu de porter ses désirs à des choses si élevées, ne pas demeurer sincèrement convaincue que Dieu lui a déjà fait une grâce bien grande en la préservant des peines de
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l'enfer. Le second motif, c'est que, lorsque l'on ose faire de tels souhaits, on est déjà trompé ou en grand danger de l'être, parce que la plus petite porte ouverte suffit au démon pour nous tendre mille pièges. Le troisième motif, c'est que, lorsque le désir est véhément, il entraîne avec lui l'imagination, et qu'ainsi l'on se figure voir et entendre ce que l'on ne voit ni n'entend ; de même que Ton songe la nuit à ce que l'on a désiré le jour. Le quatrième motif, c'est qu'il y a une étrange témérité à vouloir choisir soi-même sa voie, sans savoir si elle est la plus sûre, au lieu de s'abandonner à la conduite de Notre- Seigneur, qui nous connaît mieux que nous ne nous connaissons, afin qu'il nous conduise par la route qui nous convient, et qu'ainsi sa sainte volonté se fasse en toute chose. Le cinquième motif, c'est que ce serait faire voir qu'on n'a aucune idée des croix que Dieu envoie à ceux qu'il favorise de ses grâces. Ces croix sont très-grandes, et fort diversifiées : saiton si l'on pourrait les porter? Le sixième motif, «'est qu'on ignore si l'on ne rencontrera pas une perte, là où l'on pensait faire un gain, ainsi qu'il arriva au roi Saûl. Le septième motif, c'est que pour être fréquemment favorisée de ces apparitions, une âme n'en mérite pas plus de gloire ; mais qu'elle en contracte une plus grande obligation de servir Dieu, parce qu'elle lui doit davantage. Souvent une seule de ses faveurs coûte bien des croix ; et l'âme, sans songer si elle re-
cevra encore une semblable grâce, ne s'occupe qu'à en marquer au Seigneur sa reconnaissance par une parfaite fidélité à le servir.
Pour ces motifs, et pour plusieurs autres, croyezm'en, il est plus sûr de ne vouloir que la volonté de Dieu. Remettons - nous donc entre ses mains, parce qu'il nous aime beaucoup, et que nous ne pourrons jamais nous tromper si notre volonté continue toujours d'être bien déterminée, à ne vouloir que ce qu'il veut.
Quant à ce qui est de mériter davantage, Notre- Seigneur ne le fait point dépendre de ces sortes de grâces, puisqu'il y a plusieurs personnes saintes qui n'en ont jamais reçu aucune, et d'autres qui ne sont pas saintes qui en ont reçu. Ces apparitions du divin Maître sont sans doute un puissant secours pour avancer dans les vertus, mais celui qui les acquiert par ses travaux mérite incontestablement davantage.