DES VISIONS INTELLECTUELLES
Agathe. — Si la vision imaginaire communique tant de grâces à l'âme, quels estimables trésors lui apporte donc la vision intellectuelle ?
Sainte Thérèse. — Dans cette vision, ma fille, Notre-Seigneur se communique à l'âme par des voies beaucoup plus élevées que celles dont j'ai parlé, et, à mon avis, moins dangereuses, parce que le démon ne saurait les simuler. Mais ces visions sont tellement sublimes, qu'il est beaucoup plus difficile d'en donner une idée que des précédentes.
Agathe. — Pourriez-vous néanmoins, m'en dire quelque chose?
Sainte Thérèse. Tandis que l'âme est en oraison, avec l'entière liberté de ses sens, Notre-Seigneur la fait entrer soudain dans une extase où il lui découvre de grands secrets, qu'elle croit voir en Dieu même. Bien que j'emploie ce terme de voir, l'âme cependant ne voit rien, parce que ce n'est pas ici une vision imaginaire où la très-sainte humanité de Jésus- Christ lui soit représentée. C'est une vision intellectuelle, qui fait connaître à l'âme de quelle manière toutes les choses se voient en Dieu, et comment elles sont toutes en lui. Cette vision est très-utile : elle demeure gravée profondément dans l'esprit malgré
sa courte durée, qui n'est que d'un moment, et fait entrer l'âme dans une grande confusion, par la manière claire dont elle lui découvre la grandeur du péché. Elle lui montre en effet comment, étant en Dieu comme nous y sommes, ce n'est pas seulement en sa présence, mais en lui-même que nous commettons l'iniquité. Je vais me servir d'une similitude pour rendre cette vérité plus sensible. Supposons que Dieu soit un immense et magnifique palais qui renferme le monde : le pécheur peut-il commettre quelque crime hors de ce palais? Non, certes. C'est donc en Dieu que se commettent les abominations), les turpitudes, les iniquités de tous les pécheurs de la terre. Quel effroi cette pensée ne doit-elle pas nous inspirer ! Dans cette vision aussi, Dieu fait évidemment connaître à l'âme qu'il est la vérité, et qu'il ne peut mentir. Ces paroles du psaume : Tout homme est menteur, sont alors clairement comprises par l'âme, qui sent que Dieu seul est la vérité infaillible. Efforçons-nous donc sans cesse de marcher devant lui et devant les hommes selon la vérité ; je ne dis pas seulement dans nos paroles, mais encore dans toutes nos œuvres, désirant qu'on ne nous croie pas meilleurs que nous ne sommes, donnant à Dieu tout ce qui lui appartient, nous rendant justice à nous-mêmes par respect et par amour pour la vérité. Ainsi nous arriverons à faire peu de cas de ce monde où tout est mensonge et fausseté, et qui par
là môme ne doit durer qu'un peu de temps. L'humilité n'est autre chose que de marcher selon la vérité. Or c'est une grande vérité que nous n'avons en partage que la misère, et que nous ne sommes que néant, bien loin de rien posséder de bon par nousmêmes. Quiconque n'entend pas cela, marche dans le mensonge, et plus on l'entend, plus on plaît à la souveraine vérité, parce que Ton marche dans la vérité. Notre-Seigneur lut un jour plus d'une heure avec moi, me découvrant des choses admirables. 11 me dit : « Vois, ma fille, ce que perdent ceux qui « sont contre moi; ne manque pas de le leur dire. »
Depuis que mon âme a contemplé ces merveilles du ciel, elle a conçu un profond mépris pour toutes les choses de la terre; elles ne sont à ses yeux qu'une vile fange, et elle regarde comme une souveraine bassesse de s'en faire l'esclave.
Un jour, étant en oraison, je vis, ou pour mieux dire, car je ne vis rien ni des yeux du corps ni de ceux de l'âme, je sentis près de moi Notre-Seigneur Jésus-Christ, et je voyais que c'était lui qui me parlait. Il me semblait qu'il marchait toujours à mes côtés, mais je ne voyais pas sous quelle forme. Je connaissais seulement d'une manière fort claire, qu'il était là, témoin de toutes mes actions, et pour
peu que je me recueillisse ou que je ne fusse pas extrêmement distraite, je ne pouvais ignorer qu'il était près de moi.
Agathe. — A quelles marques pouviez-vous reconnaître que c'était le Seigneur?
Sainte Thérèse. — Lui-môme me l'a dit plusieurs fois, mais avant qu'il ne me l'eût dit, c'était déjà imprimé dans mon entendement. Je vais essayer de vous expliquer ceci par une comparaison : Si, étant aveugle, ou dans une profonde nuit, je recevais la visite d'une personne que je n'aurais jamais vue, mais dont j'aurais seulement ouï parler, pour croire que c'est elle, il me suffirait qu'elle me le dît ; cependant je ne pourrais pas l'affirmer aussi positivement que si je l'avais vue. Dans cette vision, je le puis. Sans se manifester sous une forme sensible, Notre- Seigneur s'imprime dans l'entendement, par une connaissance souverainement lumineuse qui exclut toute incertitude. Il veut que cette connaissance y demeure si profondément gravée, qu'elle produise une certitude plus grande que le témoignage des yeux; car ce qui frappe notre vue peut être sujet à l'illusion ; ici, le doute peut bien se présenter au premier moment, mais il reste une ferme assurance que ce doute n'est pas fondé.
Agathe. — Je conçois que l'âme puisse être assurée de la présence de Notre-Seigneur, mais je ne comprends pas comment elle le voit. Car dans là nuit dont vous avez parlé, on sait bien quelle personne est présente, mais on ne la voit pas néanmoins s'il ne vient à briller quelque lumière qui la découvre.
Sainte Thérèse. — Notre-Seigneur se montre présent à l'âme par une connaissance plus claire que le soleil. Je ne dis pas qu'on voie ni soleil, ni clarté, non; mais je dis que c'est une lumière, qui sans qu'aucune lumière frappe nos regards, illumine l'entendement, afin que l'âme jouisse d'un si grand bien. Ce n'est pas comme une présence de Dieu qui se fait souvent sentir, surtout à ceux qui sont favorisés de l'oraison d'union et de quiétude, dans laquelle l'âme ne se met pas plutôt en prière, qu'elle trouve à qui parler ce semble, et comprend qu'on l'écoute par les effets intérieurs de grâce qu'elle ressent; par un ardent amour," une foi vive, de fermes résolutions, et une grande tendresse spirituelle. Quoique cette présence soit un très-grand don de Dieu, une oraison très-élevée, que ceux qui la reçoivent doivent extrêmement apprécier, ce n'est pas une vision. Les effets seuls y indiquent la présence de Dieu; c'est une voie par laquelle il se fait sentira l'âme. Mais dans la vision dont je parle, on voit clairement que Jésus- Christ, fils de la Vierge, est là. Dans les oraisons de quiétude et d'union, certaines influences de la Divinité se rendent sensibles ; mais dans la vision, outre ces influences, notre âme voit que la très-sainte humanité de Noire-Seigneur nous accompagne, et qu'elle veut nous favoriser de ses grâces.
Ce langage est si spirituel qu'il est fort difficile de le faire entendre, quelque effort que l'on fasse, à
moins que la divine Majesté n'en donne l'intelligence par une expérience pratique. Cependant nous pouvons dire que Notre-Seigneur met dans le plus intime de l'âme ce qu'il veut qu'elle entende, et le lui représente là sans image et sans forme de paroles ; alors il n'y a ni dans les puissances de l'âme, ni dans les sens, tiucun mouvement par où le démon puisse trouver accès. Dieu fait tout en nous. La vérité nous est infuse, de la môme manière que se trouverait un aliment dans l'estomac sans que nous l'eussions mangé, ignorant comment il y a été mis, mais bien assurés pourtant qu'il y est.
Agathe. — Il me semble que cette comparaison me fait comprendre quelque chose de la manière dont se fait cette grâce : l'ordre de la nature est que premièrement l'on prépare la viande, puis qu'on la porte à la bouche, d'où elle passe dans l'estomac, et y opère son effet; mais Dieu, plus puissant que la nature, peut, sans ces longs préparatifs, mettre tout d'un coup la viande dans l'estomac, sans que ce dernier travaille à rien qu'à jouir du suc de cette viande. De même aussi, dans l'ordre des connaissances, les objets impriment leur ressemblance dans nos sens, et manifestent qu'ils sont présents, et ce qu'ils sont. De là, l'image passe au sens commun, puis pénètre jusqu'à l'imagination, d'où l'entendement puise ce qu'il lui faut pour former un acte de connaissance, tant de la nature de l'objet qu'il voit présent, que de
ses qualités. Mais Dieu, qui n'est point astreint à toutes ces langueurs de nos facultés, dont chacune opère selon le degré de sa perfection, peut mettre par lui-môme dans notre entendement, tout ce qui peut y entrer par le ministère des facultés qui le précèdent. Comme donc il y a une connaissance qui cor respond à la vue des yeux, et qui lui donne de voir l'objet, Dieu peut la lui donner tout seul à l'égard des objets qu'il veut lui faire voir, et en cela consiste la vision.
• Sainte Thérèse. — C'est précisément pour cela que je vous ai dit que Notre-Seigneur faisait le tout. L'âme trouve toute chose apprêtée et mangée. Il n'y a rien à faire qu'à jouir. C'est encore comme si quelqu'un, sans apprendre, sans même avoir rien fait pour savoir lire, et sans jamais avoir rien étudié, trouvait en lui toute science parfaitement comprise, ignorant de quelle manière et d'où elle lui est venue, puisque auparavant il ne s'était jamais appliqué à connaître même l'A, B, C. Cette seconde similitude explique ce me semble quelque chose de ce don céleste. En un instant l'âme se voit savante. Pour elle le mystère de la sainte Trinité, et d'autres encore plus relevés, demeurent si clairs, qu'il n'est pas de théologien avec lequel elle n'osât entrer en dispute pour la défense de ces augustes vérités. Elle en demeure saintement effrayée. Une seule de ces illuminations suffit pour opérer en elle une transformation
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complète. Renonçant à toute affection humaine, elle ne saurait plus aimer que Dieu, qui sans exiger d'elle aucun concours, la rend capable de si grands biens, lui révèle des secrets si éminents, lui prodigue les témoignages d'un amour si tendre, que de semblables grâces ne se peuvent exprimer.
Il me semble que le Seigneur veut donner à cette âme une certaine connaissance de ce qui se passe dans le ciel. Il l'initie à ce langage sans parole, qui est la langue de la patrie. L'existence de cette langue m'était inconnue, lorsqu'il plut à Dieu de me la faire connaître dans un ravissement. Ainsi dès l'exil, Dieu et l'âme s'entendent par cela seul qu'il veut être entendu d'elle, et ils n'ont besoin d'aucun artifice pour s'exprimer leur mutuel amour.
Agathe. — Vous m'avez dit, ma sainte mère, que le démon n'a aucun accès pour troubler ces sublimes faveurs; mais je serais bien aise d'apprendre les raisons particulières de cette impuissance.
Sainte Thérèse. — Cette grâce est tout à fait spirituelle : voilà pourquoi le malin esprit n'y a aucune entrée. Il ne peut voir ce qui est naturellement de notre esprit dans nous-mêmes, combien moins pourra-t-il voir ce qui est de l'esprit de Dieu, surnaturellement dans la plus haute élévation du nôtre?
Agathe. — Peut-être est-ce un effet de la sentence par laquelle il fut condamné à ramper et à manger la terre; car, ayant retiré son cœur de Dieu, que la
grâce lui rendait propre, il demeura dans l'impuissance d'entrer dans les choses de Dieu qui sont entièrement spirituelles, et dans la nécessité de ne se repaître que de terre, c'est-à-dire des opérations terrestres et corporelles.
Sainte Thérèse. — La seconde raison pour laquelle Satan ne peut s'insinuer dans cette faveur, c'est qu'il n'y a aucun bruit dans les facultés ni dans les sens, d'où il puisse tirer quelque avantage contre l'âme.
La troisième, c'est que plus une âme avance, plus elle vit dans la compagnie de Notre-Seigneur qui lui parle, et par ses paroles bannit toutes ses craintes. Elle demeure encouragée et fort joyeuse dans une si excellente société. Ayant son Dieu à côté d'elle, il lui est facile de penser habituellement à lui, et en le voyant les yeux toujours fixés sur elle, elle se donne un extrême soin de ne rien faire qui puisse lui être désagréable. Lorsqu'elle veut lui parler, soit dans l'oraison, soit hors de l'oraison, elle le trouve si près d'elle qu'il ne peut pas ne pas l'entendre. La paix dont elle jouit est si profonde, son désir de plaire à Dieu si constant, son mépris de tout ce qui ne la mène pas à Dieu, si absolu, que le démon ne peut être l'auteur de si grands biens. Le bonheur qu'elle a d'être constamment avec le divin Maître, ajoute une extrême tendresse à l'amour qu'elle a pour lui ; le désir de s'employer tout entière à son
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service, surpasse celui qui est excité par les autres faveurs ; enfin l'avantage précieux de le sentir si près d'elle la rend si attentive à lui plaire, qu'elle vit dans une grande pureté de conscience. Or, cette grande union de l'âme avec Dieu, cette application à penser à lui, sont si contraires à l'esprit du démon, lui causeraient un tel dépit, que s'il eût essayé de la tromper par là, il n'y reviendrait pas souvent. Enfin, pourvu qu'une âme soit pénétrée des sentiments dont je viens de parler, et qui sont un effet de ces grandes faveurs de Dieu, elle est en sûreté; et si Notre-Seigneur permet que le démon ose quelquefois la tenter, elle en recevra de l'avantage, et cet esprit malheureux, de la honte et de la confusion.
Agathe. — Ne pourrait-on pas appeler cette vision, une vision de paix , et dire que c'est une Jérusalem nouvelle qui vient du ciel, parée comme une épouse, mais à qui son époux est le plus magnifique de tous les ornements? Une assistance si continuelle de celui qu'elle aime uniquement, nous démontre une démarche toute céleste, et la pompe d'une épouse toute divine. Mais n'y a-t-il pas encore quelques autres personnages qui la charment de leur présence?
Sainte Thérèse. — Les saints peuvent aussi la favoriser de leur désirable compagnie ; et elle en retire, de grands avantages. Il est véritablement merveilleux de voir comment un saint peut, sans même
nous parler, devenir présent à l'âme, lui tenir compagnie, et l'assister, quand il plaît à Notre-Seigneur. J'ai vu, un jour de l'Assomption, comment la reine des anges était montée au ciel, avec quelle allégresse et quelle pompe elle y avait été reçue, et quelle place elle y occupe. J'ai eu souvent à mon côté gauche les glorieux apôtres saint Pierre et saint Paul ; et cette vue était fort claire, quoique ce ne fût point une vision imaginaire. Ces grands saints étaient mes maîtres et mes patrons particuliers. L'âme se voit aussi quelquefois parmi les anges et les élus du Paradis.
Agathe. — .Ces sortes de visions sont-elles de longue durée?
Sainte Thérèse. — Il n'en est pas de ces visions comme des imaginaires qui passent promptement; elles durent plusieurs jours, et quelquefois plus d'un an. C'est ainsi que Dieu fait entrer l'âme dans sa propre demeure, pour entretenir en elle une sainte société.
DU mariage spirituel.
Agathe. — Nous avons vu comment dans l'union, ont lieu les célestes fiançailles de l'âme avec Dieu,
les dons réciproques qu'elle et son divin Seigneur se font. Vous m'avez dit ensuite, ma sainte mère, que dans les ravissements, Dieu élevait l'âme au-dessus d'elle-même pour lui faire connaître les magnificences de son palais; ainsi elle est traitée avec tous les honneurs d'une épouse, reçoit la connaissance des secrets célestes, est comblée de toutes sortes de biens. Quelles grâces Dieu peut-il encore accorder à l'âme?
Sainte Thérèse. — Je me suis servie de la comparaison des alliances humaines, faute d'en trouver une meilleure; mais il n'est pas plus question du corps ici que si l'âme en était séparée, et qu'il ne restât que l'esprit seul. Donc, ma fille, le mariage spirituel dont j'ai à vous parler est une mystérieuse union qui se fait dans le centre le plus intérieur de l'âme, qui doit être le lieu où Dieu lui-même habite. Dans les autres grâces dont j'ai dit qu'il favorisait l'âme, les sens et les facultés étaient comme les portes par lesquelles elle entrait dans ces demeures; et il en a été ainsi jusque dans cette apparition, où Notre-Seigneur s'est manifesté à elle dans sa très-sainte humanité. Mais ici, le divin Maître procède d'une manière fort différente : il apparaît dans le centre de l'âme, non par une vision imaginaire, mais par une vision intellectuelle, plus délicate encore que les précédentes, et comme il apparut aux apolres, lorsque, sans entrer por la porte, il
se montra au milieu d'eux, en leur disant : La paix soit avec vous.
Ce que Dieu dans le centre de Pâme, lui communique en un instant, est un secret si élevé, une si haute faveur, et transporte l'âme d'un si admirable plaisir, que je ne sais à quoi le comparer. Tout ce que je puis dire, c'est qu'en cet instant Notre-Seigneur veut lui faire voir la grandeur de la gloire du ciel, par un mode sublime, dont n'approche aucune vision, ni aucun goût spirituel. Ce que j'en comprends, c'est qu'il me semble que l'esprit de l'âme devient une môme chose avec Dieu.
Agathe. — -Comment entendez-vous cette unité?
Sainte Thérèse, — Dieu ne veut plus se séparer de l'âme; il demeure toujours avec elle; elle n'est jamais privée de sa société : ainsi, tandis que dans les fiançailles spirituelles, l'union de l'âme avec Dieu peut se comparer à celle de deux flambeaux tellement rapprochés qu'ils ne donnent qu'une seule lumière, mais qui peuvent être séparés l'un de l'autre; dans le mariage spirituel, l'union devient plus intime; elle est semblable à la goutte d'eau, tombant du ciel dans une fontaine, où elle se confond tellement avec cette autre eau, qu'on ne plus les séparer l'une de l'autre.
Agathe. — Les similitudes que vous employez me donnent quelque intelligence de cette mystérieu. e union.
Sainte Thérèse. — De môme encore qu'une grande lumière se divise en entrant dans un appartement par deux fenêtres, mais ensuite ne forme qu'une seule lumière, ainsi se fait l'union dont je parle. Peut-être que saint Paul entendait la désigner lorsqu'il disait : Celui qui s'attache à Dieu est un même esprit avec lui. Peut-être l'indiquait-il encore par ces paroles : Jésus-Christ est ma vie, et la mort m est un gain. L'âme peut alors, ce me semble, se servir de ces expressions, parce que c'est là que le mystique papillon dont j'ai parlé meurt avec une inexprimable joie, et que Jésus-Christ devient sa vie.
Agathe. — Vous attribuez à cette divine alliance ce que dit encore l'Apôtre, que celui qui adhère à Dieu est un esprit avec lui; pourvu que sa Majesté, dites-vous, se soit conjointe à l'âme par union. L'âme s'attache à Dieu, et Dieu s'attache à l'âme pour l'attacher à lui. Nous nous attachons à lui quand, après l'avoir cherché par le mouvement de nos facultés intérieures, nous trouvons quelque chose de ses beautés qui charme nos connaissances, et quelque chose de ses bontés qui ravit nos affections; et par cette heureuse découverte, nous demeurons attachés à lui comme à un bien qui nous contente. Mais il s'attache à nous, lorsque, par une opération particulière de son amour, il imprime dans noire âme un don de grâce, qui nous tient sou-
mis à ce qu'il veut de nous. Dans le premier cas, il est l'objet où se terminent, nos mouvements; dans le second, nous sommes le sujet où ses dons sont reçus. Dans le premier, nous agissons vers lui; dans le second, il opère vers nous. Or, son action est toujours plus noble que la nôtre, et ce qui résulte de lui en nous, est toujours plus excellent que ce qui est de nous en lui; donc l'union parfaite entre lui et l'âme, n'est pas une production de nos puissances qui se portent vers lui, mais un effet de l'épanchement de ses bontés en nous, où il opère comme parfait qu'il est, et où nous recevons comme pauvres que nous sommes. C'est ce que la théologie appelle : pati divina.
Sainte Thérèse. — Tout cela est conforme à ma pensée. Il est certain que lorsque nous ôtons de notre âme toute affection aux créatures, et que nous nous en détachons pour l'honneur de Dieu, ce grand Dieu la remplit aussitôt de lui-même. C'est pourquoi Notre-Seigneur Jésus-Christ priant son Père pour ses apôtres, lui demanda qu'ils ne fussent qu'un tous ensemble; et que comme son Père est en lui , et lui en son Père, ils fussent de même un en son Père et en lui» Le Père est le principe de cette adorable union en communiquant tout ce qu'il a, et le Fils entre dans l'union en recevant tout de son Père. Ainsi nous sommes unis ù Dieu en recevant tout de luimôme.
Agathe. — Dans quelles dispositions doit être l'âme pour recevoir ainsi de Dieu?
Sainte Thérèse. — Elle doit être disposée à quitter tout ce qui est terrestre et corporel pour entrer dans le pur esprit ; sans cela elle ne peut s'unir dans cette intimité céleste avec l'Esprit incréé, et Dieu ne veut remplir l'âme de lui-même que lorsqu'elle est vide de l'affection de toute créature pour son amour.
Agathe. — Pourquoi dites-vous que cette union divine se fait dans le centre de l'âme? quel est ce centre?
Sainte Thérèse. — La manière dont l'Esprit divin est dans le centre de notre âme est bien difficile à comprendre; néanmoins je vais essayer d'en expliquer quelque chose : nous ne devons pas considérer l'âme comme rejetée dans un coin, et enfermée dans d'étroites limites, mais comme un monde intérieur où se tiennent à l'aise d'innombrables et resplendissantes demeures. Il est juste que cela soit ainsi, puisqu'il y a dans cette âme une demeure pour Dieu luimême. Or, en considérant cette demeure comme une chose très-profonde dans l'intérieur de l'âme, nous l'appelons son centre.
Agathe. — Il me semble qu'on dit aussi quelquefois qu'il y a dans l'âme un œil, sans doute pour exprimer sa grande capacité à contenir Dieu, et à tenir toutes choses sous son empire.
Sainte Thérèse. — Je vois que vous avez compris
ce que j'ai dit. L'âme dans cette union, est comme un arbre planté sur le courant des eaux, qui a plus de fraîcheur, et donne plus de fruits.
Agathe. — Sans doute parce que cette âme est enracinée en Jésus- Christ : elle est en effet comme l'arbre que baigne une eau bienfaisante ; car il se nourrit mieux, et nourrit mieux aussi ses feuilles et ses fruits.
Sainte Thérèse. — Ces fruits sont es effets précieux de cette union divine. L'âme voit manifestement, par certaines aspirations d'amour, secrètes, mais très-vives, que c'est son Dieu qui lui donne la vie, il lui est impossible de concevoir le moindre doute à cet égard. Quoiqu'elle sente très-sensiblement ces aspirations, elle ne peut les exprimer; quelquefois néanmoins il arrive que leur véhémence se trahit au dehors en paroles de tendresse. L'âme ne peut alors s'empêcher de s'écrier : 0 vie de ma vie ! ô mon aliment et mon soutien ! et d'autres paroles de ce genre. C'est qu'alors, du sein infini de son amour, Dieu sustente l'âme sans cesse. Il déverse à flots en elle le lait des célestes consolations, qui communique comme une nouvelle vie à tous les habitants de cette demeure intérieure. Le divin Maître veut, ce semble, qu'ils prennent part à cette grande félicité de l'âme : c'est pourquoi de cette riche fontaine de vie où cette goutte d'eau s'est perdue, il détourne de temps en temps quelques filets d'eau pour fortifier ceux qui,
dans la sphère des soins du corps, ont la gloire de servir ces deux époux.
De même que si l'eau tombait sur une personne au moment où elle y penserait le moins, elle ne pourrait pas ne point le sentir, de même l'âme sent et connaît avec plus de certitude encore qu'elle reçoit ces grâces, et que le principe d'où elles tirent leur origine est Dieu môme. Elle voit clairement que ce grand Dieu est en elle comme une eau vive qui l'arrose, que c'est lui qui lance les flèches dont elle est blessée; qu'il est la vie de sa vie, et le soleil dont la lumière se répand de tout son intérieur sur toutes ses puissances.
Agathe. — Il semble qu'une société si délicieuse doit tenir l'âme toujours absorbée en elle-même : quand donc pourra-t-elle travailler au service et à la gloire de son divin Époux?
Sainte Thérèse. — Vous vous trompez en pensant que l'âme ne peut plus s'occuper de rien; au contraire, elle se porte avec plus de facilité et plus d'ardeur qu'auparavant à tout ce qui regarde les intérêts du Seigneur; et dès que les occupations la laissent libre, elle reste avec cette agréable compagnie. Pourvu qu'elle soit fidèle, jamais, à mon avis, Dieu ne manquera de lui donner cette vue intime et manifeste de sa présence.
Agathe. — D'après cela, l'âme semble assurée de son salut, et exempte de tout danger et de toute
chute ; car comment pourrait-elle heurter contre la pierre, soutenue par un si ferme appui?
Sainte Thérèse. — Je ne l'entends pas ainsi, ma fille ; et je déclare que partout où je parlerai de l'assurance de l'âme, cela ne doit se prendre que pour le temps où Notre-Seigneur la conduira comme par la main, et qu'elle ne l'offensera point. Ne pensez pas non plus que, malgré ces grands désirs, et cette résolution si ferme de ne commettre pour rien au monde une imperfection, il n'arrivera point à ces âmes d'en commettre plusieurs et même des péchés. Je dis des péchés véniels, mais non commis de propos délibéré, parce que le Seigneur leur prête sans doute une aide très-spéciale pour s'en préserver. Quant aux mortels, elles en sont exemptes; mais elles n'ont pas pour cela la certitude de n'en être pas entachées, ce qui n'est pas pour elles un petit tourment. Elles espèrent être du nombre de celles qui parviendront au salut, néanmoins lorsqu'elles voient dans l'Écriture comment périrent quelquesuns de ceux que Dieu avait enrichis de ses plus hautes faveurs, un Salomon , par exemple, qui avait eu des communications intimes avec lui, elles ne peuvent se défendre d'un sentiment de frayeur. Elles ne se tiennent donc pas pour assurées ; elles veillent avec le plus grand soin à se garder de la moindre faute; elles souhaitent ardemment de travailler au service de Dieu, el gémissent, confuses, de ne
pouvoir faire que si peu de chose pour un Maître qu'elles sont obligées de servir à tant de titres.
Agathe. — L'âme demeurant ainsi dans son centre, éprouve-t-elle encore le soulèvement des passions, la révolte des sens et des autres puissances?
Sainte Thérèse. — Dieu ayant introduit l'âme dans cette demeure où il habite, c'est-à-dire dans le centre même de celte âme, on peut la considérer comme le ciel Empyrée où le Seigneur a établi son trône. Car comme le ciel ne se meut pas comme les autres cieux, l'âme de môme n'est plus sujette aux mouvements qu'elle recevait autrefois de ses puissances et de son imagination, en sorte qu'ils ne peuvent ni lui causer de dommage, ni lui enlever sa paix. Cependant il ne faut pas croire que les sens et les passions soient toujours dans cette tranquillité. L'âme seule y persévère ; mais il y a des temps de fatigue, de travaux et de guerre, qui néanmoins ne lui enlèvent point sa paix. Notre-Seigneur veut aussi quelquefois que, laissée à son état naturel, l'âme se tienne dans l'humilité parla vue de son propre néant : alors il semble à cette pauvre âme que toutes les bêtes venimeuses, qui sont dans les environs et dans les demeures du château intérieur, se liguent pour se venger sur elle du temps où elles n'ont pu l'attaquer. Il est vrai que cela ne dure guère plus d'un jour, et ce grand trouble, ordinairement excité par quelque occasion imprévue, fait connaître à l'âme combien
clic gagne à vivre dans la compagnie de son Dieu. Celle épreuve n'arrive qu'à de rares intervalles, mais elle suffit pour faire comprendre à l'âme ce qu'elle doit à Dieu, et à quelles louanges continuelles l'oblige la sublime faveur de sa divine société.
Agathe. — Comment l'âme peut-elle en même temps jouir de la paix, et sentir le soulèvement des sens et des puissances?
Sainte Thérèse. — Je vais vous l'expliquer par une comparaison : Le roi est dans son palais ; cependant la guerre désole certain point de son royaume; le bruft et le tumulte y régnent, mais tout cela n'empêche pas le souverain d'être en repos dans sa royale maison. 11 en est ainsi de l'âme. Elle entend il est vrai le bruit des autres demeures, le tumulte des bêtes venimeuses, mais elle demeure tranquille et invincible. Elle en éprouve quelque peine, mais elle n'en est point troublée, elle n'en perd point la paix. Les passions déjà vaincues n'oseraient approcher de ce sanctuaire, parce qu'elles n'ignorent pas qu'une pareille tentative tournerait à leur con- • fusion.
Agathe. — Quels sont, ma sainte Mère , les fruits particuliers de cet heureux état de l'âme ?
Sainte Thérèse. — Les voici :
Le premier est un tel oubli de soi-même, qu'il semble véritablement que l'âme n'aplus d'être, parce que la transformation qui s'esliaite en elleest si totale
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qu'elle ne se connaît plus. Elle ne songe ni au bonheur du ciel, ni à la vie, ni à l'honneur, mais elle s'occupe tout entière à procurer la gloire de Dieu. On voit dans sa vie l'accomplissementexactde cesparolesque Notre-Seigneur lui a dites: Occupe-toi de mes intérêts , je prendrai soin des tiens. Sans inquiétude de ce qui peut arriver, elle voudrait n'être plus rien en quoi que ce soit, si ce n'est quand elle voit qu'elle peut concourir à augmenter, ne fût-ce que d'un degré, la gloire et l'honneur de Dieu, car elle donnerait volontiers son sang pour cela. Je ne dis pas cependant que cette âme perde tout soin du manger et du dormir, malgré le tourment qu'elle y trouve, ni qu'elle oublie d'accomplir fidèlement toutes les obligations de son état, je ne parle ici que de ce qui regarde l'intérieur.
Le second de ces précieux effets de la vie de Jésus- Christ dans l'âme, est un grand désir de souffrir; mais ce désir ne cause pas d'inquiétude comme celui dont j'ai parlé précédemment. La sainte ardeur avec laquelle les âmes parvenues à cet état, souhaitent que la volonté de Dieu s'accomplisse en elles, les rend également satisfaites de tout ce qu'il plaît au divin Époux de vouloir. S'il veut qu'elles souffrent, elles en sont heureuses, ; s'il ne le veut pas, elles ne s'en tourmentent pas comme elles le faisaient auparavant. Sont-elles persécutées, elles en ressentent une grande joie intérieure, et conservent une paix bien plus pro-
fonde qu'autrefois. Elles aiment d'un amour tout spécial ceux qui leur veulent ou leur font du mal, au lieu d'avoir contre eux le moindre ressentiment. Elles sont sensiblement touchées des peines de leurs ennemis, et il n'est rien qu'elles ne fussent prêtes à souffrir pour les soulager. Non-seulement elles les recommandent à Dieu du fond du cœur, mais elles consentiraient à se voir privées de quelquesunes des grâces qu'elles reçoivent, afin qu'elles fussent transférées à ces âmes infortunées, et missent un terme à leurs offenses envers le divin Maître.
Le troisième de ces effets, c'est qu'au lieu de désirer la mort comme elles le faisaient pour jouir de la présence du Seigneur, elles souhaitent de vivre pour faire bénir son nom, être utiles à quelques âmes, et s'estimeraient trop heureuses de pouvoir, au prix de longues années passées au milieu des plus grandes souffrances, procurer à Dieu en quelque chose, si petite qu'elle fût, une partie des louanges qu'il mérite. Quand elles auraient l'assurance d'aller au sortir de cette vie, jouir de la vue du Seigneur, et quand la pensée de la gloire des saints se présenterait à leur esprit, elles n'en seraient point touchées; leur bonheur et leur gloire â elles, c'est de pouvoir faire quelque chose pour le service du divin Crucifié, surtout lorsqu'elles considèrent combien il est offensé par les hommes, et combien peu d'âmes détachées de tout le reste, n'ont en vue que ses in-
lérèts. Il est vrai que quelquefois elles ressentent avec tendresse ces désirs de voir le Seigneur, et de quitter ce lieu de bannissement; mais aussitôt, revenante elles, elles se souviennent que ce bon Dieu est continuellement en elles-mêmes, et se contentant avec cela, offrent à la divine Majesté la volonté ^ de vivre comme l'offrande la plus précieuse qu'elles puissent lui présenter. Ainsi elles n'ont pas plus de crainte de la mort que d'un doux ravissement, et ne souhaitent ni goûts, ni consolations, ayant Dieu avec elles, et voulant se conformera sa vie continuellement tourmentée.
Le quatrième de ces effets, c'est un grand détachement de toute chose , et un désir d'être toujours seule ou occupée du bien de quelque âme. Elle n'a plus d'aridités ni de travaux intérieurs , mais un souvenir incessant de Dieu , avec une tendre affection pour lui, en sorte qu'elle ne voudrait faire autre chose que le louer. Si parfois elle se distrait de lui, ce divin Seigneur la réveille, et elle voit clairement que cette impulsion, ou ce mouvement plein de vivacité vient de lui, sans qu'il y ait ni pensée, ni aucun souvenir, qui puisse faire croire que l'âme ait aucunement contribué à ce rappel intime et subit vers Dieu.
Ces touches secrètes, si douces et si pénétrantes, sont comme de petits billets envoyés de la part de l'époux, mais dont l'âme seule connaît cl comprend
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les caractères. Sur quoi je vous exhorte à ne jamais manquer de répondre à cet aimable Seigneur, quelles que soient vos occupations extérieures, ou quand même vous converseriez avec quelqu'un. Que votre réponse soit intérieure, ce qui est très-facile, ou en faisant un acte d'amour de Dieu, ou en disant avec saint Paul : Seigneur , que voulez-vous que je fasse? Sa divine Majesté vous enseignera alors en diverses manières comment vous pouvez lui être agréable. Estimez ces moments comme très-précieux, parce que Dieu semble nous écouter, et cette touche si délicate, dispose de plus en plus l'âme à faire ce que Dieu désire de sa part.
Le sixième effet est une quiétude et un silence délicieux. On pourrait comparer la profonde paix de l'âme à ce qui se passait dans le temple de Saîomon pendant qu'on le bâtissait. Aucun bruit ne l'a troublé; ses puissances sont parfaitement tranquilles, et comme immobiles. L'âme n'a plus d'ailleurs ces violentes extases, et ce vol impétueux qu'elle souffrait autrefois . Les plus grands sujets de dévotion ne lui causent plus ces transports extraordinaires qu'elle éprouvait auparavant, parce qu'elle a trouvé son repos dans elle-même ; elle y voit lant et de si grandes choses, qu'elle ne s'étonne plus de rien.
CINQrANTE-DEUXTEME TNSTRUCTIO". 273