DES EXERCICES DE LA FOI
Agathe. — Tout ce que vous m'avez dit, ma Mère, des hautes communications de l'âme dans l'oraison, me rappelle les paroles du Prophète, que l'âme du juste est semblable à un arbre, planté sur le courant des eaux, et qui rapporte son fruit dans sa saison. Ce fruit étant la pratique des plus nobles vertus, je vous supplie de m'instruire à ce sujet des particularités qui vous sembleront les plus importantes.
Sainte Thérèse. — La première de ces vertus, ma fille, ou de ces fruits mystérieux dont parle la sainte Écriture, c'est la foi. Il y va de la vie pour tous les chrétiens de commencer à s'y exercer, et de continuer à le faire. Tout notre malheur nous vient de ne point tenir nos yeux fixés sur Jésus-Christ. Si nous portions nos regards sur lui qui est la voie, nous arriverions bientôt à la vie ; mais parce que nous les détournons, nous nous fourvoyons, et faisons mille chutes. Vraiment il ne semble pas que nous soyons chrétiens, ni que nous ayons lu la Passion de Notre-Seigneur, tant nous sommes sensibles à la moindre petite peine, et la trouvons insupportable. Tâchons d'être plus forts, de recueillir notre vue intérieure, et de regarder au dedans de nous ce bon
Seigneur qui y habite comme dans sa maison. L'âme ne doit pas s'éloigner d'un tel hôte; qu'elle lui parle avec humilité, lui adresse des demandes comme à un père plein de tendresse, lui raconte ses peines, lui en demande le remède comme à un ami généreux; qu'elle se reconnaisse indigne d'être la fille d'un si grand maître, et d'un Dieu si puissant. Elle peut le considérer comme son frère, son Seigneur, et tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, il lui enseigne ce qu'elle doit faire pour le contenter parfaitement. Je dis donc qu'il est très-important de connaître cette vérité que Dieu est en nous, et que nous devons nous appliquer à y demeurer avec lui ; car si nous avions soin de nous ressouvenir de cette sainte présence, il me semble impossible que nous pussions nous adonner, comme nous le faisons, aux choses de ce monde ; nous verrions combien elles sont vides, en comparaison de celles que nous possédons au dedans de nous-mêmes,
Agathe. — Cette présence que la foi nous découvre, doit produire sans doute de grands effets dans l'âme? (l).
(1) Laisser agir Dieu en soi, lui laisser faire tout ce qu'il veut, est une science bien rare que bien peu d'âmes comprennent. On se figure souvent que pour être parfait il faut faire de grandes œuvres, des actions éclatantes, il faut tout simplement laisser l'esprit de Dieu agir. La retraite, le silence, la solitude, la séparation des créatures, sont nécessaires pour acquérir cette science; c'est pour cela qu'il est si difficile de devenir parfait au milieu du monde.
CINQUANTE-DEl'XJÈME INSTRUCTION. 275
Sainte Thérèse. *—Ces effets sont admirables. Il n'y a point à craindre que ce divin Seigneur laisse l'âme mourir de soif, lui qui l'invite de son propre mouvement à boire cette eau de la vie éternelle. C'est une chose merveilleuse de voir l'amour et la bonté, avec lesquels il traite ceux qui marchent par ce chemin; comme il les défraie entièrement durant le voyage; car il est écrit qu'il donne cent pour un, môme dès ce monde, à ceux qui le suivent, et il a dit expressément : Demandez, et on vous donnera.
Non-seulement ce divin ami ne détourne jamais ses yeux de l'âme, mais il s'en fait môme comme le sujet, et veut qu'elle soit la dame et la maîtresse en s'accommodant à sa volonté. Si vous êtes joyeuse, regardez-le ressuscité, brillant d'une clarté merveilleuse, rayonnant d'une beauté inexprimable, triomphant avec un incomparable majesté , et vous destinant les dépouilles d'une victoire remportée pour vous ; victoire par laquelle il vous a acquis un magnifique royaume, dont il vous assure la possession. Si vous êtes triste, considérez-le s'acheminant
« Jésus désire être libre dans les âmes ; il aime qu'on lui dise non-seulement : Commandez, mais agissez, Seigneur, faites tout ce qu'il vous plaira, faites tout en moi : Jésus désire qu'on se mette à l'écart, qu'on le laisse entièrement libre, ou bien qu'on le suive; si je puis m'exprimer ainsi, qu'on ajisse avec lui, qu'on agisse sous ses ordres, non pas seulement d'après ses ordres; alors on agit quand il veut, là, à côté de lui, avec lui, prêt à tout quitter, même les meilleures choses, les occupations les plus saintes, au moindre signe de sa volonté.
vers le jardin solitaire de Gethsémani : quelle affliction vive et profonde remplit son âme, puisque étant la patience même, il la manifeste et s'en plaint ! Ou bien encore, voyez-le attaché à la colonne, accablé de douleurs et d'ignominies, et le corps mis en lambeaux par le grand amour qu'il a pour vous ! Regardez-le aussi chargé de cette pesante croix, et tellement harcelé par ses bourreaux, qu'on ne lui laisse pas même le temps de respirer. Le divin Maître vous regardera à son tour avec des yeux trèsdoux, pleins de compassion et de larmes, et il oubliera ses propres douleurs pour consoler les vôtres. Je dis en outre que si la vérité demeure, en vous, comme elle y doit demeurer par la méditation, vous verrez clairement l'amour que nous devons avoir pour le prochain.
Agathe. — Je comprends'quels grands biens la foi opère dans les âmes, et quel affreux malheur c'est de ne pas l'avoir, et d'être privé de ses lumières comme le sont les hérétiques.
Sainte Thérèse. — 0 ma fille, que les dégâts et les dommages causés par les hérétiques sont grands dans un royaume ! Quelle vive douleur ils font naître dans une âme fidèle ! Elle en pleure souvent devant Noire-Seigneur, le priant de remédier à tant de maux. Dans l'oraison, prions donc ardemment pour ceux qui défendent la sainte Église ; pour les prédicateurs et les docteurs qui sont ses appuis et ses
remparts ; aidons-les ainsi à servir notre bon Maître, indignement traité par ceux à qui il a fait tant de bien, et qui, devenus traîtres à ce divin Roi, voudraient le crucifier de nouveau.
Agathe.— Ce que vous me dites coïncide avec les paroles de saint Paul : Jésus-Christ habite par la foi dans les cœurs; or, détruire la foi comme les hérétiques, c'est ruiner la demeure de Jésus-Christ, et empêcher qu'il n'y repose.
Sainte Thérèse. — Nous devons demander à Dieu avec beaucoup d'instances d'être toujours du nombre des bons chrétiens; que nul d'entre nous n'aille se jeter dans le parti des ennemis; que Dieu daigne fortifier les prédicateurs et les docteurs, qui sont comme les capitaines de la cité sainte, de l'Église catholique ; et puisque la plus grande partie de ces combattants se recrutent dans les ordres religieux, supplions le Seigneur de les préparer à la lutte par le parfait accomplissement des devoirs de leur état. En priant ainsi pour les guerriers de la sainte cause, bien que nous n'ayons pas comme eux les armes à la main, nous ne laisserons pas de défendre aussi les intérêts de Jésus-Christ et de son Église. Il ne fout pas négliger non plus de prier pour les rois, les prélats, tous les chefs des États et de l'autorité religieuse ; car si dans ces hautes et puissantes dignités, ils donnent l'exemple des vertus chrétiennes, les peuples les imiteront. Mais afin que notre prière
soit plus efficace, soyons sincèrement et profondément affectionnées à la parole de Dieu, et particulièrement a celles de l'Évangile : elles m'ont toujours plus recueillie que les livres les mieux faits. Ayons une foi inébranlable dans les enseignements de l'Église, et ainsi nous marcherons certainement dans le bon chemin.