DE LA SOCIÉTÉ CIVILISÉE
D. Comment définit-on la Civilisation ?
R. Les philosophes sont loin d'être d'accord sur ce point. Les uns attachent à cette forme sociale l'idée de progrès et de perfectibilité; les autres nient la valeur absolue de ce caractère, et, démontrant par l'histoire que plusieurs civilisations ont eu leur décadence et leur fin, ils demandent une défiiiition plus exacte.
D. Cette définition est-elle possible ?
R. Oui ; pour nous la civilisation repose fondamentalement sur ce fait que l'homme est devenu citoyen, dois, c'est-à-dire qu'il exerce, au moins en partie, ses droits t'/ivils et politiques dans la cité dont il est un membre actif, lié à ses semblables par un contrat social établi pour garantir la liberté, l'égalité et la propriété. De plus, la femme est appelée à partager ces avantages à un plus haut degré que dans les autres sociétés.
D. Décrivez la société civilisée.
R. Une description complète serait trop longue. Nous nous bornerons à une indication sommaire des caractères de cette forme sociale, en les rattachant aux groupes suivants: lo caractères de base subdivises en successifs et per-
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manenls ; 2o caractères de lien ; 3o caractères de fanal ; 4o caractères d* écart; 5o caractères de pivot et de transi* tion.
D. Qu'entendez-vous par caractères successif st R. Ce sont ceux qui se succèdent dans le cours d'une Civilisation. L'élude de l'Europe moderne nous montre que l'enfance de cette société a pour signes essentiels : l'attribution des droits civils à l'épouse, l'adoucissement des mœurs, la naissance des arts, des lettres, des sciences, la galanterie, l'esprit chevaleresque, la transformation de l'esclavage en servage. Dans une deuxième phase les industrieux s'affranchissent et obtiennent des garanties ; les communes s'organisent avec plus d'indépendance. L'autorité politique est moins tyrannique, balancée^ par la ligue des grands vassaux ; mais les masses restent opprimées par ceux-ci et souvent aussi par le pouvoir central et suzerain. A son apogée, la Civilisation donne essor aux grands
travausk pvtklloo, oux eoâonooo, nuir arts. I^'actîvit^ individuelle et collective est excitée et fécondée. Mais en même temps la vie de l'individu continue d'ôlre une lutte douloureuse. Les masses laborieuses languissent dans un élat déplorable d'infériorité physique, morale et intellectuelle. L'inquiétude, l'inconstance de la fortune, l'excès des désirs, les conflits de la vie affective, les déceptions de tout genre atteignent cruellement tous les hommes, même ceux dont le sort paraît le plus digne d'envie. Rien n'est plus rare que le contentement vrai et le bonheur durable.
D. Comment la Civilisation tombe-t-elle en décadence ?
R. Par le développement d'une nouvelle féodalité. Les emprunts fiscaux, conséquence des grandes guerres el
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des armées permanentes, commencent Tappauvrissemcnt de la société. Bientôt l'esprit mercantile et fiscal est universel. Tout aide les riches à augmenter leur fortune, tout empêche les pauvres d'en acquérir. D'un côté s'élèvent les barons de la finance, de l'autre languissent les prolétaires. Le paupérisme s'accroit, l'excès de la misère amène des émeutes industrielles. Ici les monopoles s'établissent, là régnent une concurrence anarchique, un parasitisme et une pullulation funeste des agents commerciaux. Il sufill d'observer la société actuelle pour constater que nous sommes, en effet, dans une véritable féodalité industrielle, commerciale et financière, qui menace d'envahir l'agriculture et toutes les autres branches de l'activité humaine.
D. Parlez-nous des caractères permanents, R. L'un des plus saillants est l'opposition entre les intérêts, vice fondamental de notre société. Indiquons ensuite : la mauvaise répartil40A du la. riâbAM«, la H|f«« 4a«grands financiers pour monopoliser le crédit et dominer le commerce, la vertu ridiculisée, honnie, persécutée, la tyrannie de la propriété individuelle contre la masse, le déni indirect de justice au pauvre, la minorité d'esclaves armés contenant une majorité d'esclaves désarmés, l'égoïsme obligé par insolidarité des masses, la duplicité d'action et d'éléments sociaux, l'entraînement forcé à la pratique du mal, le malheur composé chez l'immense majorité, etc. D. Qu'entendez-vous par caractères delien'l R. Ceux qui sont empruntés au mécanisme commercial, le plus faux et le plus vicieux de nos ressorts sociaux. D, En quoi notre commerco est-il si vicieux?
R. En ce qu'il repose essenliellement sur la propriété intermédiaire. Au lieu d'être un simple agent de distribution, le commerçant achète et vend pour son compte; par conséquent son intérêt est au plus haut degré contraire à celui du producteur de qui il achète et à celui du consommateur à qui il vend. Pour lui, tout l'art consiste à revendre cher ce qu'il achète à bas prix. Devenu maître du ^produit, il peut, suivant les circonstances, agioter, accaparer, exagérer ou avilir les prix, altérer, sophistiquer la denrée commerciale, rançonner le vendeur en simulant l'abondance de la marchandise, la rareté du numéraire, etc. Qui pourrait méconnaître à quel point notre organisation commerciale f.ousse à la fourberie, au parasitisme, au monopole, aux disettes factices, à la banqueroute, à la contrebande, à la concurrence réductive des salau-es ? D'ailleurs, ces vices n'atteignent pas seulement de leurs effets désastreux le producteur et le consommateur, mais aussi les commerçants ^ux-m4moa, on aorio quo cmiic quiréussisseut Ic doivont, soit aux chances aveugles de la fortune, soit à une habileté exceptionnelle, soit à l'emploi de moyens que la probité condamne.
D. Pourquoi la concurrence, en général si vantée, vous paraît-elle un vice du commerce ?
R. Parce que, malgré le dire des économistes, la concurrence est rarement efficace pour prévenir la hausse des produits provoquée par la spéculation et l'accaparement. Plus que toute autre cause, elle pousse fatalement à la dépression des salaires, à la sophistication des marchandises et en définitive à la reconstitution des monopoles, grâce à l'absorption du petit commerce par le grand négoce. Elle
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est en réalité bien moins un instrument de liberté et d'équité que de licence et de mensonge.
D, Qu'appelez-vous des caractères de fanal ?
R. Ceux qu'il suffirait de bien interpréter pour reconnaître la fausse voie dans laquelle est retenue l'Humanité en môme temps que les issues qui la conduiraient à une forme sociale plus harmonique et plus heureuse.
D. Quelle est la source de ces indices dont il serait si avantageux de connaître la signification?
R. Elle e t d'abord dans la réaction des passions qui, eu dépit de la contrainte matérielle et morale, tendent toujours à reprendre leurs droits comme l'exprime cet adage bien connu:
Chassez le naturel, il revient au galop.
D. Donnez-en quelques exemples.
R. Une observation exacte de la nature humaine nous apprend que l'esprit de rivalité, de contradiction, d'intrigue et de cabale en est un attribut fondamental. Les moralistes ont beau prêcher la modération, la contrainte de cette passion, celle-ci se fait jour malgré tous les obstacles, et amène des effets subversifs quand elle ne peut en produire d'harmoniques. C'est ce qu'on voit dans nos cercles et nos salons, glacés par l'étiquette et les lacunes de sympathie, où l'on imagine de suppléer par le jeu à l'essor de la passion d'intrigue qui ne peut s'y développer d'une autre manière. De môme encore le bon ton, essor d'un besoin d'accord et de vie collective, commun à la plupart des hommes, qui devrait nous entraîner au travail productif, diriger vers
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ce but toutes les classes et toutes les passions, n'excite qu'à l'indolence, à l'oisiveté et aux mœurs dangereuses. Cette passion dont nous ne savons nous servir, le jeu dont les excès entraînent si fréquemment la ruine avec le déshouneuV,et beaucoup d'autres récurrences passionnelles que nous passons sous silence, prouvent que notre milieu social n'est pas conforme aux lois de la nature humaine.
D. Ces subversions sont-elles nombreuses?
R. Les faux essors de chacune de nos passions en civilisation sont presque innombrables. En voici les principales: Bacchanales joyeuses et excès périodiques du peuple, mendicité spéculative, polygamie secrète et prostitution publique ou clandestine, abandon, exposition des enfants, loteries et monopoles de vice, morale hypocrite et faux respect humain, inertie nobiliaire, etc., etc.
D. La Civilisation ofifre-t-elle d'autres caractères qu'on pourrait aussi appeler caractères de fanal?
" H. Oui, ils SOni noiuDrcuA, et loumis par des instit\itions
d'une utilité évidente qu'il suffirait de multiplier et d'imiter dans d'autres branches pour nous acheminer vers une société plus parfaite. Voici les principales de ces institutions: unité scientifique ou accord des sociétés savantes malgré les guerres et les rivalités nationales, guerre mixte ou relations amicales hors de combat entre les troupes belligérantes, quarantaines sanitaires, lettres de change avec solidarité d'endosseurs , assurances individuelles ou mutuelles, défenseurs d'office, caisses d'amortissement, prud'hommes et arbitres , cautionnements en garantie industrielle, ébauche du système d'unité métrique. Ces institutions et d'autres encore sont empruntées à
une forme sociale plus avancée que nous étudierons plus tard sous le nom de garantisme.
D. Quels sont les caractères d'écart ?
R. Ce sont, des effets de rétrogradation et de dégénération. Tant qu'une société progresse, une double influence l'excite et la soutient. Le bien qu'elle accomplit lui donne une confiance salutaire, et les illusions des premiers temps entretiennent l'espoir d'un avenir meilleur. Mais bientôt l'expérience montre à quel prix les succès sont obtenus; Icbien ne va pas sans beaucoup de mal, les déceptions arrivent en foule. Alors la société se trouble et cesse de voir clairement sa route. L'esprit public se divise et se dissout ; les opinions se multiplient en d'innombrables nuances; les tendances trop diverses n'engendrent que des actions incohérentes ; l'unité fait défaut partout et les partis s'agitent dans des luttes stériles. Tel est le spectacle que nous présente la civilisation européenne. Malgré des améliorations manifestes dues à l'industrie et au progrès scientifique, le malaise est profond, général. De là deux tendances principales: l'une est un retour vers le passé, l'autre une résignation au statu quo. Deux partis leur correspondent : le parti rétrograde et celui des immobilistes ou conservateurs.
D. Quels sont les principaux effets de ces fâcheuses tendances ?
R. Ce sont : !<> la centralisation politique, administrative, industrielle, qui attire toutes les forces de l'Etat au siège du gouvernement et dans les grandes villes; 2o la dépravation judiciaire, c'est-à-dire le déni indirect de justice au pauvre, l'accroissement des procès par la subdivi-
sion des propriétés et la complication des lois de plus on plus impuissantes; 3o le progrès de l'esprit mercantile érigeant l'agiotage en puissance qui se rit des lois, envahi l tout le fruit de l'industrie, entre en partage d'autorité avec les gouvernements, et répand partout la frénésie du jeu ; 40 les scandales industriels et financiers ; 5» les mœurs dv siècle de Tibère, espionnages gradués jusqu'au soldai, délations, progrès de l'hypocrisie, de la bassesse et des vices inhérents à l'esprit de parti ; 6» immoralité cynique des hommes d'État, qui leur fait dire d'un meurtre politique, comme celui du duc d'Enghien : ce fut plus qu'un crime, ce fut une faute.
D. Qu'appelez- vous caractères de pivot ?
R. Ce sont, parmi les actères permanents, ceux dont
l'action ofifre le plus de constance et de généralité. Tels
sont les trois suivants :
EfiFet composé, jamais simple, en malheur ; Alliage de politique astucieuse et violente;
Contrariété des intérêts collectifs et individuels.
D. Indiquez-nous les caractères de la Civilisation que vous avez nommés ambigus ou de transition.
R. Ce sont des caractères empruntés à d'autres formes sociales. Ainsi notre Code militaire est un reste de Barbarie ; le droit d'aînesse qui subsiste encore chez plusieurs peuplescivilisésestunfaitde Patriarcat; enfin 1 abandon du faible rapproche la Civilisation de la Sauvagerie. Heureusement la Civilisation emprunte aussi aux formes sociales à venir, telles que notre raison peut les concevoir, des institulionssalutaires,germed'unperfectionnementuîii?rieur.Nous en avonscitéun certain nombre comme caractèrus de fanal.
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D. Ce tableau de la Civilisation n'est-il pas d'un pessimisme exagéré et le mal Temporte-t-il réellement sur le bien dans la société moderne ?
R. Personne ne met en doute la supériorité de la Civilisation sur les autres formes sociales connues. Dans aucune d'elles l'industrie, les sciences, les arts n'atteignent un aussi haut développement. La société civilisée oflFre aussi plusieurs conditions de liberté et d'ordre, de sécurité el de justice, de paix et de bien-ôlre, qui font absolument défaut chez les sauvages, les patriarcaux et les barbares. Mais il ne faut pas méconnaître combien nos institutions, nos lois et nos mœurs sont encore en opposition avec les exigences légitimes de l'organisation morale et physique de l'homme; combien notre régime de contrainte et parfois de violence offense notre liberté et notre dignité, combien la misère et l'ignorance sont encore répandues et profondes. En un mot, nous avons à secouer bien des
préjugés pour discerner la voie véritable dU progrès au
lieu de nous laisser fasciner, comme il arrive à tant d'esprits de notre temps, par les illusions en liberté et en association.