DES FONCTIONS SOCIALES
D. Que faut-il entendre par fonctions sociales ?
R. L'activité humaine se répartit en huit branches principales, savoir : l'agriculture, l'industrie, le commerce, le ménage, Y administration, les sciences et arts, Védu,cationei
a religion. Les quatre premières ne sont pas sans analo-
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gie avec celles de la Tte organique dans le corps humain ; les trois suivantes oorrespoodent aux fonctions du système nerveux, à ce qu'on appelle la vie animale en physiologie. Enfin, la religion peut être considérée comme une fonction de transition entre la vie présente et la vie future, entre Texistence terrestre et l'existence céleste.
D. Résumez les caractères de Yagriculture dans chacune des sociétés connues.
R. Dans la Sauvagerie, elle se borne à la cueillette des fruits naturels; certaines hordes y ajoutent l'élève des animaux domestiques ; la plupart se livrent «xclusivement à la chasse et à la pèche. Le Patriarcat a développé la vie pastorale et commencé des cultures simples, céréales, arbres à fruits, dattier, figuier, vigne, olivier, etc. La grande culture est née avec la Barbarie et s'est perfectionnée avec la Civilisation. Aujourd'hui le travail agricole
absorbe les bras de la plus grande partie de nos populations. Longtemps empinquts v% groaslcr, II devient «le Joar
en jour plus scientifique et plus productif ; mais il réclame deux progrès urgents, l'invention de machines puissantes et une réforme économique qui substituerait la propriété associée à la propriété morcelée. ^
D. Que direz-vous des travaux d'industrie et de fabrique ?
R. Peu active chez les sauvages ^ les patriarcaux, l'industrie a pris son essor chez les barbares et surtout chez les peuples civilisés. Rudimen taire dans les âges de la pierre taillée et delà pierre po lie elle se développe dans les âges du bronze et du fer par l'extraction des métaux du sein de la terre et par la création de la métallurgie. Le mythe de Prométhée dit assez l'importance de la décou-
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verte du feu pour le progrès de la puissance humaine. Mais c'est surtout depuis un à deux siècles que nous voyons la grande industrie enfanter les merveilles les plus étonnantes, s'emparant de toutes les matières premières, et les transformant de mille façons pour les livrer aux industries de détaîL Les capitaux, le crédit, les sciences lui prêtent un large concours ; les machines centuplent le travail manuel, allègent la fatigue du travailleur, épargnent sa santé, augmentent son hien-être. Cependant, ici comme ailleurs , notre organisation économique est fort défectueuse ^t ne pourra s'améliorer que par l'association.
D. Quels sont les caractères du commerce en rapport avec les diverses espèces de sociétés?
R. En Sauvagerie, le commerce n'est qu'un troc ou négoce direct; le Patriarcat crée le trafic ou négoce indirect; en Barbarie, l'échange est souvent monopolisé et soumis à diverses entraves; enfin, en Civilisation^ le commerce a pour fondements la concurreiw»^ inxiavidncllo et la propriété intermédiaire. C'est avec raison que les socialistes les plus éclairés regardent la réforme du commerce comme une des bases essentielles de la transformation sociale. L'un d'eux (Fourier) a dit fort sensément que le commerce, lien du mécanisme industriel, étant potbr le monde social ce qu*est le sang pour le corps^ c'est dans le commerce qu'il faut se hâter d'introduire la vérité.
D. Qu'entendez-vous par le ménage f R. J'entends l'ensemble des soins et des labeurs consacrés soit au service direct des personnes , soit à l'usage et à la conservation des choses d'emploi journalier, comme ies meubles, vêtements, ustensiles, aliments, soit au chauf-
fage, à l'éclairage, au blanchissage, etc. C'est sur cette fonction que se sont greffes les plu> grands désordres sociaux, l'esclavage en première ligne, et tout ce qu'il comportait de violence et d'avilissement dans les sociétés anciennes. Il est presque aboli aujourd'hui, et le régime qui l'a remplacé s'est adouci graduellement. Cependant il comporte encore un caractère servile attesté par les mots de serviteur, servante, service, et qui, blessant également la dignité du maître et celle du serviteur, offre un contraste de plus en plus choquant avec nos idéesmodernes d'égalité civile et politique. Envoie de se transformer dans quelques pays, la domesticité réclame des réformes dans le sens de la liberté, de la loyauté et du respect dû à la personne humaine.
D. Qu'entend-on par administration en sociologie ?
R. C'est la fonction qui consiste à faire et à exécuter les lois. Nulle d'abord, puis rudimentaire, mal ordonnée dans
les S0Ciei6iS Inférieures», dlo oo porfe^tionne en Civilisatiop.
Ici tout est relié, hiérarchisé. Les fonctionnaires deviennent plus ou moins responsables vis-à-vis de leurs chefs ou de la masse nationale qui, par l'élection ou le vote des impôts, tient dans sa main la clef du pouvoir. Toutefois notre administration civile et politique pèche en général par un excès de centralisation. Là comme partout se glissent l'opposition des intérêts, le parasitisme, le favoritisme, l'arbitraire et les innombrables abus de la bureaucratie et du fonctionnarisme.
D. Sur quel principe doit reposer le régime politique ?
R. Sur la souveraineté nationale s'exerçant tantôt directement, tantôt indirectement par des représentants et des
mandataires chargés de faire les lois et d'en assurer l'exécution. A mesure que les lumières se répandent et que l'expérience fortifie la raison publique, les gouvernements monarchiques ou oligarchiques, deplusen plus jugés incompatibles avec la liberté et l'égalité, tendent à faire place à la forme démocratique. Toutefois, à l'exception de la Suisse et de l'Amérique du Nord, les peuples civilisés n'avancent qu'en tâtonnant et par de douloureuses révolutions vers un ordre politiqjae régulier et bienfaisant.
D. A quelle branche appartient le pouvoir judiciaire?
R. A l'administration. Dans les sociétés inférieures ce pouvoir s'exerce avec tant d'arbitraire et d'ignorance qu'il est presque toujours au service de la force et de la tyrannie. Il ne commence à présenter des garanties que dans les sociétés avancées. Sans y être à l'abri de la corruption et de la pression des intérêts, il y est au moins entouré le plus souvent de conditions légales, animé d'un esprit de corps et soumis à l'opinion publique.
D. Qu'avez-vous à dire des sciences et des arts ?
R. Ces deux branches, en quelque sorte solidaires Tune de l'autre, ont un rôle très-borné en Sauvagerie, en Patriarcat et en Rarbarie. Elles occupent une plus large place en Civilisation. Les sciences tendent aujourd'hui à devancer les beaux-arts, tandis que les œuvres artistiques de l'antiquité sont encore jugées supérieures à celles des temps modernes. Par l'accroissement de la richesse et lo raffinement des jouissances, la Civilisation est d'abord très-favorable au développement des arts, mais toujours sa décadence entraîne celle du goût esthétique; toujours on a vu les créations de l'esprit humain s'affaiblir en rai-
son de la dépravation des mœurs, de l'abaissement des caractères et du déclin des institutions.
D'ailleurs les sciences n'ont pas toutes marché d'un pas égal. En regard des mathématiques si admirables de précision et d'étendue, des sciences physiques et naturelles si fécondes dans leurs applications, les sciences morales et politiques, encore enrayées dans les voies obscures de la métaphysique, se débattent au milieu d'efforts incohéents et vains. La psychologie, là morale, l'idéologie, la théodicée, sans principes fixes, égarent l'esprit humain dans un dédale de prétentions contradictoires ou d'hypothèses futiles. La politique n'a pu encore réaliser les institutions capables d'assurer l'équilibre des intérêts, des droits et des devoirs. C'est à peine si la sociologie commence à diriger les hommes vers la recherche rationnelle de la justice et du bonheur. Enfin, au milieu de ces progrès
inégaux, le sort des savants, des artistes et des corps enseignants est accalll6 de dxo^r4oo«.
D. Quel est le rôle de l'enseignement et de l'éducation dans là société ?
R. Il est à peu près nul dans les sociétés arriérées et ne prend de l'importance que chez les peuples civilisés. Malgré leurs efforts, les générations modernes ont des institutions pédagogiques encore très-imparfaîtes. L'ignorance reste un fait général. L'inégalité de ton et de manières prouve l'impuissanee de nos systèmes d'éducation, et, en maintenant la division des classes, cette inégalité crée le plus grand obstacle à l'harmonisation des relations humaines.
D. Que faut-ilpenser del&religion au point de vnesocial?
R. En principe, la religion et la morale sont distinctes, et la seconde est indépendante de la première; mais en fait, elle lui a été presque partout subordonnée. Non contentes de ce lien par lequel elles ont pu tyranniser le monde, certaines religions ont empiété sur les sciences et, au nom d'une prétendue révélation surnaturelle, elles ont voulu imposer à l'homme une astronomie, une physique, une géologie, une médecine orthodoxes. Enfin, plusieurs ont attiré à elles tout pouvoir, toute richesse et envahi toutes les sphères de la société. La théocratie, comme principe, la domination universelle, comme but, sont au fond de presque toutes les religions connues et l'histoire nous apprend ce qui s'en est suivi de désordres, de maux de toute espèce.
D. Que reste-t-il aux religions quand on en sépare la morale ?
R. Des croyances plus ou moins mystiques et des pratiques plus ou moins superstitieuses qui constituent le
culte. Les dogmes étant incompréhensibles et ne pouvant être ni prouvés ni démontrés, tout homme a le droit do les rejeter au nom de la liberté et de la raison. Les pratiques ne peuvent pas davantage être imposées; aucune autorité n'en a le droit. Par malheur, c'est le contraire qui, presque partout, a prévalu et prévaut encore. Il serait difficile de citer une religion exempte d'intolérance, et cependant, il sufiit d'y réfléchir pour comprendre que par là toute religion blesse profondément la justice et viole la morale, puisque toute persécution est l'oubli du précepte : ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qui te soit fait.]
D. La religion correspond-elle à une tendance naturelle de l'homme ?
R. Il est difficile d'en douter en voyant quelle place elle occupe dans l'histoire, et en remarquant que la foi au merveilleux, au surnaturel, semble être une des tendances natives, incoercibles de l'esprit humain. Toutefois, les manifestations du sentiment religieux doivent être considérées jusqu'à nouvel ordre comme rentrant dans le domaine exclusif de la vie et de la liberté individuelle. L'expression collective de ce sentiment ne sera régulièrement possible et utile que lorsque la société humaine aura conquis ses autres unités. L'unité religieuse en sera le couronnement et l'espoir de la réaliser plus tôt nous semble aussi dangereuse quo chimérique.