DES BESOINS DE LUXE OU PASS}QNS SENSITITE
D. Les passions sensitives ont-elles une grande irapoi^ lance dans la vie humaine?
R. Oui; la plupart des hommes sont habituellement préoccupés de satisfaire non-iseulemenl leurs besoins organiques, mais encore- leurs désirs de confort et de luxe. Les jouissances sensuelles son^ le but principal du plus grand nombre, et les intérêts matériels absorbent en général plus d'efforts, plus do travail que les intérêts moraux.
D. Le luxe est-il mauvais en lui-même?
R. Pas le moins du monde. Toutes choses égales d'ail r leurs, la possession de la richesse est la condition la phis favorable au développement des facultés supérieures, à l'émancipation de rintelligence, à la pratique du bien 'et à la culture des arts.
D. Pourquoi les moralistes condamnent-ils le luxe?
R. Une saine morale ne blâme pas le luxe chez l'homme qui en use sans excès, qui, sachant équilibrer ses facultés, échappe à la dégradation qu'entraînent les plaisirs sensuels exclusifs. Mais en face des excès qui déshonorent nos mœurs, du contraste monstrueux que nous présente la haute opulence du petit nom})re avec l'extrême indigence des masses populaires, beaucoup de moralistes ont dé*
m CATÈCmSIfB DU SOCUUSME
clamé contre la richesse et le luxe. En dépit de lenrs disconrs, Facipiisltion de la richesse reste le but constant et avoué de presque tons les hommes, parce qu'ils savent trèsbien que sans bien-être on n'a que peu de santé, peu de liberté, peu de bonheur.
D. N'est-ce pas un difficile problème que la réalisation du bien-être ?
R« Oui, car elle est d'abord subordonnée à l'accroissement de la richesse.
D. Comment cela ?
R. Actuellement la richesse est encore si insuffisante que la masse des hom'mes ne peut pas même satisfaire ses besoins les plus impérieux. En France où la valeur des produits de tout genre représente environ douze à quinze milliards à consommer annuellement, cette somme donne en moyenne à chaque individu, un franc par jour, et
comme quelques-uns ont dix, cent ou mille fois plus, la plupart ont moins ; en sorte que la consommatioD quotidienne de ceux-ci est à peine suffisante pour les empêcher de mourir de faim.
D. La misère serait-elle diminuée si la richesse était également répartie entre tous ?
R. La misère serait moins excessive pour quelques-uns, mais elle deviendrait universelle, et ce résultat serait peutêtre pire que l'état actuel au point de vue de la puissance et des progrès de la société. D'ailleurs cette égalité, à supposer qu'elle fût équitable et pût être réalisée dans certaines conditions, serait un fait éphémère que la contrainte et la violence même ne pourraient maintenir ; égale ou inégale, la misère persisterait.
D. Sera-t-il possible d'augmenter assez la richesse pour abolir ou du moins atténuer beaucoup la misère ?
R. Les progrès de la civilisation permettent de le croire.
Il est hors de doute que la misère est moins grande aujourd'hui que jadis, grâce à la réhabilitation de plus en plus complète du travail industriel et au perfectionnement des arts utiles ; nous montrerons comment la réforme de notre système économique pourrait résoudre le problème.
D. Le luxe sera-t-il un jour à la portée de tous ?
R. On doit l'espérer. S'il n'en devait pas être ainsi, comment justifier la nature de nous avoir donné des désirs si indomptables de bien-ôtre et de plaisir ? A mesure que l'homme se développe, l'étendue de ses besoins sensitifs augmente, et ne lui permet plus de se contenter d'un luxe grossier. Ces besoins font naître non-seulement les arts utiles, mais encore les arts libéraux dont les fruits sont aussi en rapport intime avec nos jouissances intellectuelles, et dont le but final est d'exciter nos plus nobles facultés. Voilà comment les passions sensitives font partie de la sociabilité, et ont leur place parmi les ressorts de l'organisation sociale.