CHAPITRE XX 0E l'accord des intérêts
D. Est-ce que l'accord des intérêts n'existe pas dans notre société autant que la nature des choses le comporte ?
R. Nous ne le pensons pas. La part à faire à l'individualité exige sans doute qu'on maintienne distincts et
indépendants les intérêts dont la fusion entraînerait le sacrifice de Tindividtf à la collectivité; niais il estpoësible de fonder l'accord des intérêts snr Tordre et la justice, dé manière à leur donner une satisfaction pltis complète et plus certaine, sans en compromettre aucun.
D. Quels sont les intérêts aujourd'hui opposés qu'il serait bon d'accorder ?
R. L'opposition des intérêts est presque universelle. Nous l'avons déjà signalée dans le coittmerce. Quant à l'industrie, le fabricant est intéressé à réduire au minimum le salaire de ses ouvriers, et à son tour il subit parfois les dures exigences du capital ou la loi du commerce qui, à un ittomerit donné, lui fait accepter des marchés ruineux. L'agriculteur a des ti'ansactions difficiles avec l'acquéreur de ses denrées, avec le capitaliste dont Paide lui est nécessaire. Même désaccord dans les relations domestiques ; le maître trouve onéreux le salaire de ses serviteurs qui de leur côté se plaignent de la sujétion et des fatigues d'un service que celui-là juge facile et dbdx. Dans toutes les professions, dans tous les emiilois, chacun cherche à supplanter son rival, convoite la faveur d'un chef et parfois l'achète par des procédés nuisibles aux intérêts d'autrui. La lutte de l'égoïsme contre l'égoïsme est le fait général.
D. Est-ce que cette lutte n'est pas, comfne l'avancent les économistes, la véritable loi de la société ?
ft. La lutte est une loi qui s'impose à l'humanité; mais il faut bien comprendre cette loi saris la dénaturer. Que j'aie à me défendre d'une bête féroce ou à l'attaquer pour utiliser sa dépduille, la lutte est nécessaire, Qu'un torrent inonde
LIBÉRAL WT RATIQNNEL ^
mon champ et q^e j'^l^ve une digue pour lui barrer le passage, c'est utie lulfp que je dois accepter. Si, pour me protéger contre les intempéries, je me couvre de yôtements et me construis un abri, j'appelle mon travail un combat contre les éléments et, si ie recuUis, jp m'accu$prai$ 4^6 faiblesse. Mais, que Tbom^e dispute par la force une proie à son ^leçjblal^Je affamé çoi^fime li;ii, djra-t-on que ce conflit ^exprimjB la yéritable loi ^j^ rp,rdre? Si, au lieu d'user leurs forces à se combattre, ces deux hoippaes savaient s'unir p^ours'^qiparer plu§ facilement d'une proie cpmi|ii|ne, ne ^er^ienHl^ pa$ à \^ fois plu^ habiles et pli^s heureux de la partager que de ^'en dispujl^r unç ins^lSisan^e ? Gémissons d'une lutte rendue inéyit^ble par rig^Q* rance; ^u lieu de l'approuver, iQ J'adip}rer peu^-^tre, reconnaissons qu'elle est barbare et funeste .
D. Est-ce qu'^ faut con4^muer \^ principe dp la concurrence ?
R. Non, mais il faut bien s'eptendre à ce §ujef . tp principe de la concurrence est excellent lorsque deux p^issanoies qui poursuivent )e innéme ))ut, sopt dans les conditions d'une véritable én^ulation. gi elles ne visent qu'à se surpasser pour arriver à Iq^irs £ins, pptte rivalité est utile en ac;/»'pissant ^'effort 4^ P^t 4 4'^utre. Que le résumât soit propprtioi^nel au mérite, \^ justfpe ser^ ^^tisfi^ite, pt si, le vainqueur gfgn^);)t le premier pfi^, le vaincu en obtient un secoud, il ne se produira ni conflit ni plainte.
C'est à ce point de vue qu'il faut apprécier la concurrence. Expression d'une émulation qui excite la vqlonté, elle devient féconde et liari][|onique ; mais, si elle eutraîne l'écrasement du faible par le fort, du petit ind|istrjpl par
le grand; si elle pousse à la sophislication, au négoce mensonger; si la dépression des salaires est accrue par la compétition aveugle des salariés eux-mêmes ; dans tous ces cas et dans mille autres qu'il est inutile d'énumérer, cette concurrence accroît le désordre et la misère. Ce qu'il faut, c'est une concurrence régulière, coordonnée, qui ne soit ni aveugle ni arbitraire, ni un moyen d'oppression aux mains de personne, mais se concilie avec Tordre et l'intérêt de tous.
D. Comment peut-on réaliser l'accord des intérêts?
R. D'abord par une répartition équitable qui ne reconnaisse que des droits et repousse les privilèges, qui assure au travail un minimum suffisant avant d'admettre le capital au partage des produits. Il faut de plus que cette participation s'opère de telle façon que tous aient intérêt à vouloir et à faire que chacun soit justement rémunéré de ses services et de son concours à l'œuvre commune.
D. Une bonne répartition suffira-t-elle pour atteindre le
but?
R. Il faut encore organiser le travail de telle manière que tous aient avantage à se concerter pour accroître leur force respective, pour atteindre plus sûrement le but assigné à leur activité et recevoir une récompense proportionnelle à leur mérite. Il faut surtout que cette organisation favorise en même temps Taccord libre des volontés et des caractères. Voilà pourquoi l'association ne doit pas être simpliste, mais composée, intégrale, capable d'harmoniser le jeu de toutes les facultés humaines, passions, aptitudes, et de réaliser au même degré l'accord des intérêts et celui des sentiments.
D. Pourquoi Tassociation n'a-t-elle pas encore été appliquée dans ce sens?
R. C'est qu'elle est encore généralement mal comprise. La véritable association se caractérise : io par Yunité d^effort, &*action et de but entre tous les associés ; 2^ par la liberté du concours personnel de chacun d'eux; 3o par une équitable 'participation de chaque associé au produit créé par tous. Elle opère la convergence des intérêts, Tac^ cord de l'intérêt individuel avec l'intérêt collectif. La for* mule de ces rapports harmoniques, dans Tindustrie, se traduit par ces mots : association du travail^ du capital et du talent. Un caractère non moins essentiel de la véritable association, c'est qu'elle s'applique à des éléments divers; sans cela elle n'est point harmonique. Composée d'éléments identiques, elle n'est qu'une addition, ou la conversion d'une petite chose en une plus grande. C'est d'une addition de ce genre que résultent certaines coalitions du capital contre le travail et celles du travail contre le capital; les unes ni les autres ne sont des associations.
D. En quoi l'association diffère-t-elle de la coopération ?
R. Le mot d'association a été si souvent détourné de son véritable sens qu'il a fini par perdre une partie de son crédit. Ainsi s'explique la vogue du mot coopération préféré aujourd'hui pour désigner des opérations qui no sont en réalité que des associations simples. Nous continuerons de donner au mot d'association le sens large et complexe que nous avons défini plus haut.