IL — DU COMMUNISME
D. Chez quels peuples de l'antiquité les institutions sociales ont-elles eu le caractère du communisme ?
R. Les lois de Lycurgue, semblables à celles de Minos de Croie, firent régner à Lacédémone pendant plusieurs siècles une égalité presque absolue. La propriété de la plupart des biens était commune ; le peuple entier se nourrissait d'une manière uniforme ; la loi et la main de l'État intervenaient presque partout. Platon imagina un type de république dans lequel la communauté s'étendait à beaucoup de choses, môme aux relations des sexes et à Tédu cation de l'enfance. Mais sa conception est restée à l'élat d'utopie, généralement jugée irréalisable. LesEssénicns
nt les Thérapeutes, sectes juives, ont pratiqué un communisme ascétique qui n'était possible que pour un petit nombre d'hommes exaltés par le sentiment religieux.
D. Le Christianisme n'a-l-il pas conduit à la pratique du communisme?
R. Oui, les premiers chrétiens, plutôt par un sentiment de charité que par un système raisonné d'organisation sociale, mettaient quelquefois leurs biens en commun et les partageaient avec les pauvres. Mais ce sont surtout les couvents et monastères qui, chez les chrétiens comme chez les boudhistes, nous montrent à quel point le lien des croyances peut enchaîner l'essor de la liberté individuelle, la plier à une règle uniforme de vie matérielle et morale, enfin détruire le sentiment et l'idée du droit à la propriété particulière.
D. Quelle fut l'influence de la Réforme sur le communisme ?
R. Les principaux reformateurs du xvie siècle s'étant
donné un but surtout religieux n'exercèrent qu'une action indirecte sur le progrès social. Mais, en dehors de cette influence dont nous apprécions aujourd'hui le bienfait, puisqu'elle nous a fait conquérir le drpit de libre examen, quelques novateurs propagèrent les principes d'un communisme social. Telle fut la secte des Anabaptistes dont la révolte, combinée avec la guerre des paysans, couvrit une partie de l'Allemagne de sang et de ruines. Ecrasée par une réaction non moins violente, la secte disparut et avec elle la communauté des biens, l'égalité absolue, la promiscuité des sexes, qui n'avaient pu s'établir sans amener de grands désordres et les crimes les plus odieux.
6 càtécuismë du socialisme
D. Dites-nous ua mot du communisme d'Owen.
R. Owen, novateur contemporain, rejette la propriété particulière, admet l'égalité des droits sans consulter les (liflférences de capacité et de mérite et nie la responsabilité de la personne humaine. Ses essais pour établir ce régime communautaire ont prouvé par leur succès momentané, non la bonté du principe, mais la force du lien moral que l'ascendant personnel de ce philanthrope avait créé entre les membres de la communauté. Après lui, les deux entreprises de New-Lanark et de New-Harmony n'ont pu se maintenir.
D. Quels communistes célèbres pouvez-vous encore nommer?
R. Morus, l'auteur de Utopia au xvie siècle ; Campanella,
qui écrivit le livre de la Cité du Soleil au xviio siècle; Mo-
rclly, qui, après avoir publié en 1753 ses Iks flottantes ou
la Basiliade, donna en 1755 le Code de la nature souvent attribué à tort à Diderot; maoïy, uuut ics u» taux parurent
un peu plus tard; Babeuf, qui, sous le Directoire, conspira pour établir par la violence le communisme le plus radical; enfin, de nos jours, Cabet, auteur du Voyage en Icarie, et M. Louis Blanc, dont l'ouvrage sur Vorganisation du travail reproduit presque tous les principes du communisme cl en particulier la fameuse formule : « à chacun suivant ses besoins, de chacun suivant ses facultés. »
D. Tout est-il faux et condamnable dans le communisme?
R. La plupart des communistes paraissent avoir vivement senti les iniquités et la misère qui ont de tout temps aSligé la société, et s'être inspirés de l'amour de la justice et de l'humanité. Mais ces sentiments ne leur ont pas
suffi pour trouver les vrais remèdes du mal social. Pour assurer Texercice de certains droits, le communisme en sacrifie d'autres non moins essentiels; en cherchant Fdgalité, il méconnaît la liberté individuelle, et, sous le prétexte d'obéir aux impulsions de la nature, il viole quelques-unes de ses lois les plus évidentes. C'est à la faveur de sentiments généreux et d'intentions presque toujours désintéressées, que les erreurs de cette doctrine ont été plus facilement acceptées par les uns, et jugées par cela môme plus dangereuses par les autres.
D. Le Saint-Simonisme ne ressemble-t-il pas au communisme?
R. Le Sainl-Simonîsme proposait de graves innovations
en morale et en religion. Au point de vue économique, il
préconisait la féodalité financière dont plusieurs anciens
Saint-Simoniens ont favorisé l'avènement. Sous quelques
rapports il se rapproche du communisme, puisqu'il attaquait la léj^ikimitd ào PhxJftWgC. "' ""
D. A quelle école Proudhon appartient-il?
R. Proudhon s'est mis si souvent en contradiction avec lui-môme dans ses écrits qu'il est impossible de le ranger (!ans aucune des écoles socialistes contemporaines. Personne n'a plus violemment attaqué et défendu tour à tour la propriété et l'autorité. Ses idées sur le crédit ont échoué dans l'application. Il a voulu démolir la plupart de nos institutions sans montrer ce qu'il fallait mettre à leur l)lace. Par sa critique souvent jusfte et profonde des vices tie la société actuelle, il doit ôtre mis au nombre des socialistes; mais il n'a produit aucune idée positive, aucun principe nouveau d'organisation sociale, et son langage
hubiiuellement paradoxal et passionné a été peut-être plus nuisible qu'utile au progrès du socialisme.
D. Le créateur du mot sociologie y Aug. Comte, a-t-il rendu des services à la science ?
R. Aug. Comte a émis des aperçus savants et ingénieux mêlés de conceptions étranges et inadmissibles. Ainsi, pour expliquer le mouvement historique, il a imaginé le pîissage de l'esprit humain par trois étals successifs, savoir : lo l'état théologique ou période de superstition et de croyance au surnaturel; 2» l'état métaphysique ou prédominance de certaines conceptions abstraites par lesquelles on transforme en êtres réels les forces et les lois de la nature; 3» l'état positif caractérisé par la supériorité reconnue de l'observation et de l'expérience comme moyens d'arriver à la connaissance de la vérité. 4
D. Quel est son système d'organisation sociale ?
R. Il est en partie emprunté au Saint-Simonisme. Les
société sous la surveillance du pouvoir sacerdotal, c'est-àdire des prêtres qui seraient les chefs spirituels, et les prolétaires resteraient voués aux travaux manuels. Ainsi, ,
la société aurait, jusqu'à un certain point, des classes séparées et relèverait d'une autorité théocratique. La hiérarchie se constituerait, non par l'élection des supérieurs par les inférieurs, mais par le droit donné aux chefs de choisir leurs successeurs. Suivant Aug. Comte, la femme doit être nourrie par l'homme, et, par conséquent, vouée à une dépendance qui semble incompatible avec la dignité morale. Ces diverses conceptions, sans parler de beaucoup d'autres, ne peuvent être que désavouées par l'esprit moderne.