PARTIE m. CHAPITRE II
u\ Le commandant général d'une grande ville invita ULi jour tous les officiers de la garnison à sa table. Tout à coup, il se mit à dire qu'il ignorait ce qu'était devenue sa montre, et pria ses commensaux de voir si, peutêtre, elle ne se trouverait pas cachée sous quelque serviette. On fit de vaines recherches pour la retrouver, bien que, un quart-d'heuie auparavant, elle se trouvât encore entre les mains du général. L'affaire commença à devenir sérieuse; on se Uvra à mille conjectures plus ou moins soupçonneuses. Tous les officiers, pour attester leur innocence, se levèrent et vidèrent leurs poches, afin de prouver qu'ils n'avaient pas la montre en question. Il n'y en eut qu^un dont la contenance parut évidemment embarrassée. Sa figure avait pris subitement une teinte rouge très-prononcée; il ne vida pas ses poches, mais se contenta de dire qu'il donnait sa parole qu'il ne savait pas où était la montre. A ces paroles, toute la société parut interdite. On parla peu le reste du repas, et on partit de bonne heure. Le môme soir encore, quoiqu'il fut très-tard, celui qui avait refusé de vider ses poches, fut appelé chez le général, qui lui dit avec bonté : « Je vous prie, monsieur, de me pardonner de vous avoir mis aujourd'hui dans l'embarras. Ma montre est retrouvée ; la poche de mon pantalon s'étant décousue, elle était tombée entre la doublure et l'étoffe, et mon domestique n'a pas tardé à la découvrir. Mais, permettez-moi de vous demander pourquoi vous avez paru si embarrassé, et pour quel motif vous avez refusé de vider vos poches, comme l'ont fait tous les autres ! » A cette question, une légère rougeur reparut sur la figure du jeune homme, et il répondit essayant un soiu-ire forcé ; a J'avais en ce moment-là
dans ma poche un morceau de pain et de fromage pour mon diner^ car, mon général, je dois vous dire que je ne m'attendais nullement à être invité, et j'avais déjà fait mes provisions pour la journée. — Votre tempérance m'étonne fort, reprit le général ; ce n'est pourtant pas l'avarice qui vous retient ? — Oh non, mon général. — Mais cette modération que vous faites paraître dans la position que vous occupez a quelque chose d'énigmatique ; vous avez peut-être d'anciennes dettes à payer ? A la vérité, il ne m'appartient pas de pénétrer dans vos affaires particulières, mais vous me feriez plaisir de me témoigner quelque confiance. — Certes, mon général, vous en êtes trop digne pour que je vous le refuse, car je vous suis infiniment redevable pour la bonté que vous m'avez témoignée , c'est pourquoi je ne ferai pas diÛiculté de vous exposer les motifs de ma grande sobriété. Elle a pour principe l'amour que j'ai pour ma vieille et excellente mère qui, malade comme elle l'est et avec sa faible pension, ne manquerait pas de vivre dans la nécessité, si je ne lui envoyais pas de l'argent de temps en temps. Poiu- cela, j'ai trois jours dans la semaine où je ne mange à midi qu'un morceau de pain et un peu de fromage, mais je suis richement récompensé de cette privation par la consolation que j'ai de pouvoir secourir ma pauvre mère. Aujourd'hui, comme j'étais exempt de tout service, j'ai résolu de faire une petite promenade, et j'avais déjà fait ma provision pour mon dîner. Voilà la cause de l'embarras que vous avez remarqué en moi. » — Le général essuya une larme qui roulait dans ses yeux, puis il dit avec l'accent d'une vive émotion : a Vraiment vous êtes un brave et honnête lils , dès aujourd'hui vous serez mou commensal