VI. • DIALOGUE
Ou il est traité de la pauvreté et de C humilité dans laquelle notre Sauveur a vécu en ce monde.
Le Catéchumène. Vous savez beaucoup mieux que moi combien la nourriture de la parole de Dieu est de bon goût pour les âmes qui sont bien disposées h la recevoir : un saint roi en faisoit une agréable expérience, lorsqu'il disoit (PsaL 118) : Combien, Seigneur , vos paroles sont douces à ma langue ! elles sont beaucoup plus douces que le miel à ma bouche. Cela me fait croire que vous ne serez pas importuné de tant de questions que je vous fais touchant nos myslères : je vous dirai donc , comme bien informé des sentimens de cette nation aveugle avec laquelle j'ai vécu , qu'une des choses qui la choquent le plus , est la pauvreté, l'austérité, et la bassesse dans laquelle notre Sauveur est venu au monde; car ils attendoient un Messie plus riche que Salomon , plus vaillant et plus victorieux que César ou qu'Alexandre , qui les feroit tous riches et puissans. Ayant vu tout le contraire dans la vie de notre Sauveur, qui a été pauvre, austère, et humiliée, ils en sont tellement choqués , qu'ils s'en scandalisent au point que vous savez.
Le Docteur. 0 mon frère ! qu'il y a de différence entre les jugemens des hommes spirituels et ceux des
hommes charnels, et que l'Apôtre a eu grande raison de dire : « Que l'homme animal n'étoit pas capable de » comprendre les choses de l'esprit de Dieu. » Je vous dis ceci , parce qu'encore que Dieu soit infiniment heau dans toutes ses œuvres , il ne l'est pas moins en celle-ci que dans les autres, qui semble aux yeux charnels si laide et si obscure ; je dis beau , parce que la vraie beauté des choses spirituelles consiste en la proportion et en la convenance qu'elles ont entr'ellesmêmes , et entre les moyens et les fins auxquelles elles tendent; ce que vous allez voir dans ce que je m'en vais vous dire.
Mais auparavant il faut que vous sachiez que l'amour déréglé de soi-même , est la racine et la source de tout ce qu'il y a de péchés au monde. Car, comme dit saint Augustin , c'est cet amour déréglé qui a bâti la cité de Babylone , dans laquelle se tient l'assemblée de tous les enfans de confusion et de perdition. C'est de ce mauvais amour que naissent trois autres amours, qui causent tous les maux du monde; savoir l'amour des honneurs , l'amour des biens , et l'amour des délices. Pour bien juger de ceci, ressouvenez-vous de combien de maux ,, de combien de guerres , de combien de proscriptions , de dissensions , d'envies et de haines, l'amour des honneurs a été la cause, lorsqu'il a passé jusqu'au dérèglement. J'en puis dire autant de l'amour excessif des richesses , qui est , selon l'Apôtre , la racine de tous les maux. Mais que peuton dire de l'appétit des plaisirs et des délices sensuelles? De combien de violences , d'adultères , d'excès et
du profusions a-t-il été cause? Il n'est pas nécessaire que je m'arrête à faire ici le dénombrement de tous ces maux , puisque vous savez que tout ce qu'il y a de vices au monde , et que toutes les inventions de péchés et de méchancetés des hommes procèdent de ces trois pernicieuses racines. Si donc il est vrai que l'une des choses que notre Sauveur avoit principalement dessein de faire à son avènement en ce monde , étoit de bannir les péchés du monde (ainsi qu'il nous est témoigné par toutes les écritures) que devoit-il faire, sinon mettre , comme on dit3, la cognée à la racine de tous ces maux , les condamnant par l'exemple et par l'autorité de sa vie et de sa personne? C'est donc pour cette raison qu'il a très-à-propos fait choix de la pauvreté, pour chasser du monde l'avarice; qu'il a pris l'humilité pour confondre notre orgueil , et la vie austère et pénible pour condamner nos plaisirs et nos délices; et en effet, quelle autre meilleure voie pouvoit-il tenir pour arriver à cette fin ?
Mais la chose va bien plus avant; car l'extinction de ces trois mauvais amours ne sert pas seulement à retrancher la racine de tous les péchés; elle nous peut aussi élever au comble de toutes les vertus , et par ce moyen nous faire parvenir à toute la béatitude que l'on peut posséder en cette vie. Car il est très-certain que Dieu seul est le centre de notre félicité, dans lequel notre âme trouve son parfait repos; il est certain aussi que ce qui la retient et qui l'empêche d'y arriver, ce sont les chaînes des affections de cette vie , qui ne sont autres que ces trois mauvais amours , lesquels la
tenant engagée , l'empêchent de s'élever en haut , où est sa félicité , parce qu'elles la retirent toujours en bas, et la tiennent attachée aux choses de la terre; si elle pouvoit être délivrée de cette prison , il est sans doute qu'il n'y auroit plus rien qui pût faire obstacle à son élévation. Car comme si Ton ôte à une pierre les choses qui la soutiennent en haut , et qui l'empêchent de tomber, elle tombera aussitôt d'elle-même en bas, parce que c'est son centre naturel; ainsi, Dieu étant , comme nous avons dit , le centre et la dernière fin de nos âmes, qui sont arrêtées ici-bas par les affections et par les soins des choses terrestres , si on leur ôte ces obstacles de leur chemin , l'âme aussitôt 9 comme une substance spirituelle qu'elle est, faite à l'image de Dieu, s'avancera vers lui, comme à son centre et à sa dernière fin , où se trouve son parfait repos, sa paix entière et assurée, quoique cette élévation et cet acheminement au souverain bien , ne se puisse pas faire sans la faveur surnaturelle de la grâce divine. Pour venir à bout de ce dessein , quel autre genre de vie pouvoit choisir notre Sauveur, qu'une vie pauvre , laborieuse et humiliée , afin que ceux qui tendent à la perfection et à la vraie félicité, vissent qu'ils ont à suivre les mêmes voies que notre Sauveur leur a tracées; c'est-à-dire, aimer la pauvreté, désirer l'humilité, et embrasser le travail; car sans ces conditions , il est impossible que personne s'élève à la perfection? Tellement qu'outre que ces trois vertus vont couper les vices jusqu'à la racine, elles sont aussi comme trois colonnes très-solides , sur lesquelles s'ap-
puie tout l'édifice spirituel des vertus. En ceci vous pouvez voir combien grande est la malheureuse erreur de ces misérables qui attendent un Messie comblé de plaisirs et de richesses , comme un autre Saloinon, et qui pour cette raison ne veulent pas croire en Jésus- Christ, pauvre, humble, et chargé de peines. Je dis tout au contraire , que s'il étoit venu en l'état qu'ils le désirent, je ne croirois pas en lui, parce qu'il ne viendroit pas dans l'état convenable à son des sein , qui a été de nous enseigner par sa doctrine , et beaucoup plus par son exemple , le chemin de la sainteté et de la véritable félicité. Vous voyez donc combien sont aveugles ceux qui ont une opinion contraire à celle-ci ; leur aveuglement vient de ne savoir pas connoître la dignité et l'excellence des biens spirituels , et de s'être laissé corrompre à l'apparence des biens temporels.
Traité particulier de la pauvreté de notre Sauveur.
Ayant traité ci-dessus fort au long de l'humilité de notre Sauveur, je veux ici parler un peu de sa pauvreté et de l'austérité de sa vie très-sainte ; mais il faut que je vous avoue premièrement, que je ne puis presque contenir mes larmes , lorsque je vois une stupidité si étrange, et une si malheureuse folie, comme est celle de ces misérables qui attendent un Sauveur des corps , et un dispensateur des biens temporels , étant aussi vils qu'ils sont, et aussi indignes du nom
PART. IV. DIALOGUE VU l\*]
de bîens, sans faire cependant aucun compte des biens spirituels, qui sont des Liens divins, d'autant plus à estimer que ceux du corps, que l'âme est plus \\ estimer que le corps. Mais en ceci je remarque la vérité de l'opinion des philosophes, qui disent, que chacun mesure sa félicité à son désir. Ainsi le malade fait son souverain bien de la santé, l'ambitieux de l'honneur, et l'avare des richesses; car l'affection déréglée de ceuxci , fait qu'ils n'ont point d'autre Dieu que leur trésor, et qu'ils ne veulent point de Sauveur, que pour assouvir leur faim insatiable d'honneurs et de richesses. Mais de grâce , mon frère , l'or et l'argent , s'il n'est en de bonnes mains, n'est-il pas une dangereuse matière d'une infinité de péchés? Un poëte païen {Ovide) et des plus profanes, n'étoit-il pas de ce sentiment ? lorsqu'il disoit, il y a long-temps que le fer a commencé de faire la guerre au genre humain, mais l'or la lui fait bien encore plus cruelle. II ajoute que les hommes possédés de la cupidité de ce métal, sont parvenus jusqu'aux plus profondes entrailles de la terre , où ils vont fouillant les richesses que la nature y avoit cachées , jusqu'au centre des enfers , les appelant l'appât et la nourriture de toutes sortes de maux. La vérité de cette proposition se justifie par les désordres et parles ravages que l'ambition et les richesses ont causés dans toutes les républiques où elles sont enlrées; la république des Lacédémoniens fut autrefois fort célèbre , tellement que Jonathas le souverain prêtre fit alliance avec elle, pour sa défense , ainsi qu'il est écrit au livre des Machabées (r. ci 2 ). Ayant fleuri égale-
ment en Grèce , dans les exercices de la paix et de la guerre , elle vint enfin à déchoir dès que les richesses y eurent acquis du crédit; mais que dirai-je de la république des Piomains , qui tint si long-temps l'empire du monde ? Tous les historiens qui en ont écrit , ne tombent-ils pas d'accord, que sa seule prospérité et ses richesses ayant introduit tous les vices dans Rome, causèrent enfin sa ruine? Tite-Live ne dit il pas que les Romains, par l'excès de leurs richesses, étoient venus à une telle extrémité de maux , qu'ils ne pouvoient plus souffrir, ni leurs vices, ni leurs remèdes? Salluste n'écrit-il pas la même chose dans la préface de sa Catilinaire ? Et le poète Satirique (Juven. ) , après avoir raconté dans sa sixième Satire , toutes les ordures abominables et les vices qui se commettoient à Rome, demandant à soi-même d'où procédoient tant d'abominations, ne conclut-il pas que depuis que Rome eut perdu son ancienne pauvreté , elle fut incontinent le réceptacle de tous les vices? Pouvons-nous voir une preuve plus assurée des maux que les richesses apportent avec elles , que celle-ci ? Eût-ce donc été pour nous remplir de cette sorte de biens si dangereux, que le Messie eût dû venir au monde? Il est néanmoins certain qu'Aristote , pour obtenir la félicité dont on peut jouir en cette vie, souhaite plutôt une honnête médiocrité de cette sorte de biens , qu'une grande abondance. Et Salomon confirme cela , lorsque parlant à Dieu, il dit : Seigneur , je vous ai demandé deux choses 9 ne me les refusez pas , s'il vous plaît , avant que je meure ; ne me donnez, ni les richesses
ni
fd la pauvreté , mais ce qui suffira seulement pour ma vie et pour mon entretien. Cela étant , comment Jésus-Christ fut-il venu au monde pour donner ce que le Saint Esprit rejeté par la bouche de ce grand sage , comme une chose dangereuse ? J'avoue que les richesses sont des choses indifférentes pour le bien ou pour le mal; mais les hommes étant la plupart beaucoup plus enclins au mal qu'au bien , il arrive de là que les richesses sont de grandes occasions pour plusieurs maux; et surtout pour ceux d'orgueil , de présomption, d'ambition, de bonne opinion de soi-même, de mépris d'autrui, d'oubli de Dieu, de plus de confiance aux richesses qu'en lui , des plaisirs de la chair, d'inhumanité envers les misérables , pour n'avoir jamais éprouvé ce que c'est que la misère; semblables en ceci , à ces gens dont parle le prophète (Amos6)T qui, buvant dans des tasses d'argent, et qui, étant tout parfumés de bonnes odeurs, n'avoient aucune compassion de la pauvreté de Joseph. Mais qui pourroit exprimer les cruautés , les trahisons , les méchancetés , les meurtres des frères mêmes et des pères, que le désir des richesses a causés? C'est donc avec beaucoup de raison qu'un grand poëte [Virgile) s'est emporté en cette exclamation : ô détestable faim de l'or, quelles sortes de maux y a-t-il , à quoi ton insatiable cupidité ne porte les cœurs des hommes? II appelle fort bien cette faim , une faim détestable, pour nous faire connoître que l'on doit fuir ceux qui en sont possédés , comme ceux qui se sont souillés par l'attouchement des choses sacrées. L'Ecclésiastique nous v. D
fait assez comioître le péril qu'apportent avec elles les richesses, lorsqu'il dit [c. 5i ) : Bienheureux C homme qui n'a point été après l'or, et qui na point mis son espérance aux trésors. Qui est celui-là, afin que nous lui donnions des louanges ? Il a fait des merveilles en sa vie; car ayant été éprouvé par l'or et par C argent , il a été trouvé parfait en cela , ayant pu transgresser les lois de Dieu sans qu'il l'ait fait 9 et ayant pu faire le mal, sans le faire* Toutes ces paroles nous font connoître les périls qui accompagnent les grandes richesses. Aussi plusieurs philosophes , sans être éclairés de la lumière de la foi , ayant reconnu le& soins et les dangers qui accompagnoient les richesses :9 les ont généreusement méprisées. Je ne veux point alléguer ici l'exemple de nos Saints , parce qu'il est tout public , tjue la première chose qu'ils faisoient étoit de renoncer à toutes les richesses du monde , et par le même moyen à tous les soins qu'elles attirent après elles; afin qu'étant délivrés de ce fardeau, ils fussent dans une entière liberté de n'employer leurs pensées que pour Dieu. Ce qui est si nécessaire pour ceux qui tendent à la perfection, que notre Sauveur a lui-même prononcé {Luc. \l±) , c que si l'homme ne renonce et » ne rejeté loin de lui toutes les choses qu'il possède , » il n'est pas digne d'être son disciple. » Et cette vérité est si assurée , que Philon (auteur de très-grande autorité entre les Juifs, et que nous avons souvent cité en ce livre) rapporte dans les siens , que les fidèles de sa nation retirés auprès d'Alexandrie où ils menoient une très-sainte vie , commençoient toujours par nu
abandon général de toutes leurs richesses et de tous leurs biens temporels, pour se défaire par le même moyen des soins et des empressemens qu'en apporte la conduite , afin qu'étant dégagés de ces filets , ils pussent voler librement en haut , et y porter toutes leurs pensées et tous leurs désirs : les autres fidèles de la même nation quiétoient à Jérusalem , n'en faisoient pas moins ; car ils vendoient toutes leurs possessions , et en apportoient le prix aux pieds des apôtres [Act. c. 4) ? afi° qu'ils le distribuassent aux pauvres. Combien étoient éloignés ces saints personnages de demander un Messie qui les vînt enrichir, puisque d'euxmêmes , et poussés du seul mouvement de leur volonté, ils quittoient la possession de toutes leurs richesses , pour s'occuper entièrement à l'étude de la perfection? Après ceci , qui ne verra point à découvert, combien grand est l'aveuglement de ceux qui espèrent et demandent un Messie terrestre et temporel; puisque les biens qu'il peut donner de cette condition, doivent être méprisés par ceux qui veulent mener une vie parfaite , comme le plus grand obstacle qu'il puisse y avoir à la perfection ? Et combien corrompu est le jugement de ces gens-là , qui n'attendent et ne souhaitent un Messie , que pour être remplis de ces sortes d'embarras et d'empêchemens ! Comment est-ce que Dieu pour une fin si basse et si abjecte , auroit voulu dès le commencement du monde, et dans tous les siècles suivans, promettre un Sauveur par la bouche de tant de prophètes ? Il l'a fait avec une si grande magnificence de paroles , et avec tant d'exa-
gération des grâces et des biens qu'il devoit faire an monde , qu'il ne s'y peut rien ajouter. « Il a invité * les montagnes et les vallons , les arbres et les riviè- » res , les mers , et enfin toutes les créatures , à se ré- » jouir, à chanter des louanges à Dieu , et à frapper i> des mains en témoignage de joie, à cause de la ve- » nue de ce nouveau roi ( Psal. 97). » Et tout cela ne s'est-il fait que pour célébrer l'avènement d'un roi qui venoit pour remplir les hommes de ces sortes de biens qui finissent avec la vie , et qui le plus souvent en abrègent même le cours? Quel besoin d'un si grand éclat de paroles et de promesses pour si peu de chose? Et si nous avouons que le Messie étoit le vrai Fils de Dieu , comment est-ce qu'une personne d'une si haute dignité fût descendue du ciel en terre , revêtue d'une chair mortelle , pour nous donner des biens de si peu de valeur ? O peuple aveugle et misérable , qui ne sait point estimer d'autres biens que ceux qu'il voit avec ses yeux charnels ! Mais si ce prince si grand et si magnifique venoit pour enrichir le monde , comme il est hors de doute , quelles richesses se peut-on proposer plus grandes que les richesses de la grâce et de la gloire , afin que les unes nous faisant devenir gens de bien dans la vie présente , les autres nous rendent bienheureux dans celle qui est à venir? Ce sont en effet ces biens-là qui sont dignes d'un tel roi et d'un tel Sauveur,, très-dignes -de la libéralité de celui qui les avoit promis , et de toutes ces magnifiques paroles avec lesquelles ils nous avoient été annoncés et prophétisés. Tellement que ceux qui attendent un Messie
temporel ne sont pas dans une moindre erreur, que ceux qui espèrent un paradis sensuel ; c'est pourquoi nous ne devons pas moins reprocher aux Juifs leur Messie , qu'aux Turcs leur paradis , l'un et l'autre étant si vils et si méprisables.
S *'; Je dis bien plus , que ceux qui attendent ce Messie temporel , qui par la force de ses armes doit conquérir tout le monde , lui font une si grande offense , que je ne la saurois exprimer sans beaucoup de crainte et de honte; car ils le font ; autant qu'il est en leur pouvoir, entièrement semblable h Mahomet le faux prophète , lequel dit en son Alcoran au chapitre de l'épée, qu'il a été envoyé de Dieu pour répandre sa loi par le monde , non par raisons , ni par miracles , mais par la force des armes. Par là il paroît que ceux qui veulent avoir un Messie temporel et guerrier, le font entièrement semblable à ce méchant homme , qui ne demandoit qu'à répandre le sang humain. Tellement qu'ils nous donnent une bien expresse explication du dernier verset du psaume 109 de David , où il est dit : Il a bu de Ceau du torrent dans le chemin; comme si le prophète avoit voulu dire qu'il se feroit un si grand carnage d'hommes qui seront tués dans ses batailles , que les fleuves regorgeroient du sang humain , et qu'il boiroit de l'eau de ces fleuves ; pour nous faire voir le grand plaisir qu'il recevroit de tant de sang répandu, O le sanglant et le cruel Messie ! ô l'homme dépouillé de toute sorte d'humanité, qui est néanmoins si proprç
i\ la nature humaine ! Les historiens profanes racontent deux grands prodiges qu'il y a eu dans le monde; l'un a été le cruel Annibal , qui , voyant un fossé rempli de sang humain versé en une bataille qu'il avoit gagnée , reçut de ce spectacle un si grand plaisir, qu'il se mit à dire : ô le beau spectacle ! L'autre est de Valésius, proconsul d'Asie , qui fît en un jour trancher Ja tête à quatre cents hommes; et voyant tous ces corps morts devant ses yeux, il s'écria : O action véritablement royale ! Sur quoi je demande non-seulement aux hommes , mais aux créatures mêmes insensibles , si l'on pourroit attribuer quelque chose , ou plus horrible ou plus cruelle , ou plus infâme à ce Messie désiré des Juifs, qu'une action semblable à celles là? Isaïe(c. 53) appelle le Messie agneau, et Daniel le Saint des saints. Mais que sauroit-on s'imaginer de plus éloigné de la sainteté , ou de plus indigne de la douceur de l'agneau , qu'une cruauté semblable; puisque l'Ecriture nous enseigne (Prov. 12} que le propre des saints est d'avoir même compassion des bêtes ? N'est-il pas bien plus glorieux au vrai Messie de venir plein de miséricorde pour sauver les hommes , que rempli de colère et de rage pour les massacrer? Nous croyons aussi et confessons que le premier avènement du Seigneur sera tout rempli de douceur et de miséricorde pour sauver les pécheurs ; mais qu'au second il n'y aura que justice, pour châtier les obstinés et les rebellés. Notre-Seigneur nous a fait voir cela ( Luc. 9) non-seulement par toutes les œuvres de miséricorde qu'il a faites allant par le monde,
guérissant les malades , délivrant les possédés , mais bien plus manifestement encore en passant par Samarie , où l'on ne voulut ni le recevoir ni lui donner des vivres ; les disciples extrêmement touchés de ceci , lui dirent : Seigneur, voulez-vous que nous fassions descendre le feu du ciel pour faire brûler ces inhumains ? Mais ce très-doux agneau leur répondit : Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes remplis , le Fils de la Vierge nest pas venu au monde pour perdre les hommes , mais pour les sauver.
Le GATÉcuuMkrsn. Vos raisons m'ont si bien persuadé cette vérité, que je m'étonne moi-même d'avoir pu croire autrefois une chose si ^contraire a la beauté et à la sainteté de ce nouveau roi ; mais je voudroisbien apprendre d'où peut être venue cette erreur si grossière , d'être dans l'attente d'un Messie grand guerrier, qui doit enrichir les siens de biens temporels , qui sont communs aux bons et aux méchans , et qui sont le plus souvent la cause des grands maux que vous avez remarqués , puisque les biens spirituels sont sans comparaison plus excellens et plus divins que les autres. L'Ecclésiastique a été si fort touché de cet abus , qu'il dit à son fils spirituel (c. 1 1 ) : Mon fils , ne vous mettez pas fort en peine d'amasser des richesses , parce que si vous êtes riche , vous ne serez pas exempt dépêché. Ce n'est pas qu'il nous ait voulu faire entendre par là que les richesses de leur nature aient le péché inséparablement uni avec elles , mais il nous a voulu faire connoître qu'elles sont d'ordinaire des causes et des occasions qui nous portent à pécher.
C'est pourquoi l'Apôtre s'est contenté de dire, « qu& » ceux qui vouloient être riches tomboient souvent » dans les tentations et dans les pièges de l'ennemi , » qu'elles portoient les hommes à leur mort et à leur » perte , parce que l'avarice est la racine de tous les » vices. »
Le Docteur. Je vous ai déjà dit dès le commencement , que ce qui rend oit les hommes si passionnés pour ces biens, si toutefois on doit les appeler tels, étant fragiles et périssables, étoit pour n'avoir jamais fait d'expérience des autres biens infiniment plus excellens , qui sont les biens spirituels et divins. Et parce que l'argent est le moyen pour acquérir ces biens-là , puisque toutes choses, comme dit le Sage, obéissent à l'argent , il s'ensuit de là que les hommes l'aiment tellement qu'ils en font leur Dieu; c'est pourquoi l'Apolre a fort bien dit (Coloss. 3) que l'avarice étoit une servitude des idoles. Cette erreur procède aussi d'avoir mal entendu les Ecritures, parce qu'on y auroit remarqué deux sortes d'avènement de notre Sauveur au monde; l'une en grande pompe et en grande gloire, lorsqu'il viendra juger le genre humain; l'autre en grande humilité , quand il viendra pour le racheter. Mais les hommes charnels , comme ceux parmi lesquels vous avez vécu , pervertissent tellement les Ecritures, qu'ils attribuent au premier avènement, ce qui ne regarde que le second. C'est pourquoi ils sont toujours en attente d'un Messie riche et puissant , qu'ils croient devoir être l'un des plus grands monarques du monde. Ils prennent une autre occasion
de se tromper dans la manière de parler des prophètes , lesquels nous représentent ordinairement l'excellence des choses spirituelles , par celle des choses corporelles; afin que par la dignité des choses que nous voyons , nous reconnoissions les avantages de celles que nous ne voyons pas. Cela se voit dans tous les livres des prophètes; c'est pourquoi lorsqu'ils ont voulu nous exagérer les richesses et les trésors inestimables de la grâce, qui nous dévoient être conférés par le vrai Messie, aussi -bien que l'excellence et la beauté de son Eglise , la valeur et le courage de ses capitaines et de ses soldats , qui étoient les martyrs qui la dévoient défendre ; la gloire qu'elle auroit de triompher de tous les monarques du monde , en renversant par terre leurs idoles , sans se donner de relâche qu'ils n'eussent planté l'étendard de la croix sur leurs au tels ; mais surtout la chute du prince des ténèbres, qui étoit adoré dans tout le monde ; lors , dis-je , qu'ils prophétisent toutes ces grandes actions , ils les couvrent sous des comparaisons grandes et magnifiques , afin que par la dignité des paroles nous comprenions mieux la majesté des choses. C'est pour cette raison que David, parlant au Seigneur, lui dit (Psal. 44) : O Seigneur très - puissant 9 armez - vous de votre èpte; où par Fépée nous devons entendre la vertu et la force de l'esprit par lequel ce roi a subjugué tout le monde. Isaïe fait aussi mention de cette même épée, lorsqu'il dit (c. 27) : En ce jour-là leJSeigneur tirera son épée forte et dure contre Léviathan , grand et tortueux serpent, et il en tuera la baleine qui est dans la
mer. Par ces illustres métaphores le Prophète nous signifie la victoire de Jésus -Christ contre le diable, prince de ce monde , qu'il en devoit chasser; et pour nous mieux faire comprendre encore la grandeur de ce pouvoir , le Prophète adressant la parole à ce grand roi et Messie , lui dit : Levez vous , levez-vous; revêtez-vous de force , o puissance du Seigneur; levez - vous comme dans tes anciens temps et dans les générations des siècles. Quoi donc? n est-ce pas vous qui avez abattu l'orgueilleux , et qui avez blessé le dragon? Toutes les paroles du monde ne sont point capables d'exprimer combien ce combat a été grand , et cette victoire admirable; étant certain que depuis que Dieu créa le monde, il n'y eut jamais une bataille ni plus sanglante , ni plus opiniâtre , ni dans laquelle il y ait eu plus de sang versé qu'en celle-ci , où fut répandu tout le sang des martyrs. Car encore que la persécution de l'antechrist doive être fort grande , néanmoins ne devant être que de fort peu de durée , comme a dit notre Sauveur [Matt. 24), et exercée par un seul antechrist, elle ne peut être comparable à celle de dix antechrists , y ayant eu autant d'empereurs romains qui ont persécuté Jésus - Christ et son Eglise. Ces dix persécuteurs avoient été préfigurés par les dix cornes que saint Jean avoit vues à la tête de ce dragon sanguinaire ; et ce sont ces dix empereurs qui par le fer et le feu , et par mille autres inventions de très-cruels tourmens , ont persécuté l'Eglise durant plus de deux cents ans. A la fin néanmoins notre grand roi et notre vaillant chef demeura victo-
PART. IV. DIALOGUE VI. '5g
rieux et triomphant de tous ces combats. Il renversa parterre tous les temples et tous les autels des démons, et soumit sous ses lois tout l'empire romain au temps du grand Constantin , lequel avec un respect extrême adora Jésus-Christ , le reconnut pour son vrai Dieu et pour son Seigneur , et honora avec toute sorte d'humilité et de dévotion ses temples et ses prêtres. Les prophètes remplis de l'esprit de Dieu , voyoient la grandeur de ces combats et la gloire de ce triomphe; et c'étoit pour cela qu'ils en parloient par ces métaphores et par ces comparaisons de guerres , de capitaines , de victoires et de triomphes des ennemis et des persécuteurs de Jésus Christ et de son Evangile, ne trouvant point d'autres paroles plus illustres pour représenter dignement de si grandes choses , encore qu'ils sussent assez que toutes ces paroles , quelque magnifiques qu'elles fussent , n'étoient point capables d'expliquer de si grandes actions , et que toutes les plus célèbres batailles du monde n'étoient que comme des piqûres de mouches en comparaison de celles-ci. De toutes ces paroles par lesquelles les prophètes exaltent la puissance et les victoires de ce nouveau roi, contre toutes les forces de l'enfer et du monde qui s'opposeroient à son Evangile , les hommes charnels ont pris occasion de croire que le Messie seroit un roi très-puissant, comme ces empereurs dont nous venons de parler. Mais nous devons faire bien plus de considération sur la prophétie de Zacharie , qui dit en termes exprès au neuvième chapitre , que ce nouveau roi ne sera pas comme les autres rois profanes du monde, et quil ne marchera
6o CATÉCHISME DE GRENADE.
pas sur des chars de triomphe; au contraire, qu'il sera pauvre et ne marchera que sur une ânesse suivie de son ânon. Mais afin que nous ne crussions pas que pour être ainsi pauvre, il fût sans pouvoir, il ajoute incontinent, que Y étendue de sa puissance sera d'une mer à l'autre, et depuis le fleuve jasqu aux extrémités de la terre. Après un témoignage si clair et si évident de ce prophète, il n'y a plus de matière de disputer, mais bien de déplorer l'aveuglement de ce misérable peuple , qui ne veut pas se laisser vaincre par un si évident témoignage. Cette prophétie de Zacharie est comme un flambeau que le Saint-Esprit nous a voulu donner, pour nous éclaircir toutes les métaphores et toutes les comparaisons des choses corporelles , par lesquelles les autres prophètes nous ont annoncé la grandeur des actions que notre Sauveur devoit faire au monde; car puisqu'il devoit être pauvre , ainsi que nous le témoigne si évidemment ce prophète , il n'y a pas d'apparence que nous expliquions corporellement les grandeurs de son royaume , mais spirituellement. Et en effet considérons ce que le Prophète royal dit au psaume 44 > qui est tout pour ce nouveau roi : La reine, dit-il, s'est assise à votre main droite avec une robe brochée d'or , ornée d'une infinité de diverses couleurs. Qui osera dire que cela doit s'entendre à la lettre comme les paroles le signifient; personne ne l'ose dire sans doute. Mais par les ornemens de ces parures corporelles , il faut entendre les ornemens spirituels des vertus , dont l'Eglise qui est ici appelée reine , se trouve parée pour plaire
davantage aux yeux de ce nouveau roi , son Seigneur et son époux. Le Saint-Esprit nous l'a fort bien expliqué de la sorte , lorsqu'un peu plus bas il dit : Toute la gloire de la fille du roi est au dedans, oh elle est garnie de franges- d'or et environnée de diverses couleurs. Par ces paroles il nous fait bien comprendre qu'il n'a pas voulu parler des ornemens corporels, mais des ornemens spirituels dont l'âme est au dedans parée et embellie par la charité , qui est signifiée par l'or; et par les diverses couleurs nous devons entendre cette agréable diversité de toutes les vertus. Et ceci suffira pour vous faire comprendre les conditions du vrai Messie.
Le Catéchumène. Je suis si satisfait sur ce point, que je n'ai plus rien à vous demander; mais parce que les voluptueux , qui n'aiment que leurs corps et leurs plaisirs, ne trouvent pas moins étrange l'austérité de la vie de notre Sauveur que sa pauvreté, je voudrois bien qu'il vous plût de m'en dire quelque chose, afin qu'il ne restât plus rien à la prudence dta monde pour se révolter comme elle a fait jusqu'ici contre la raison et la vérité.
6a CATECHISME DE GRExNADE.
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