‹ Catéchisme, ou, Introduction au symbole de la foi (volume 2)Chapitre 4 sur 130 · VIL* DIALOGUE · texte numérisé non relu

VIL* DIALOGUE

Ou il est traité de l'austérité de vie et des travaux de notre Sauveur.

Le Docteur. Je parlerai fort au long de ce que vous me demandez ici dans la quatrième partie de ce livre. Mais pour votre satisfaction, je ne laisserai pas d'en dire maintenant quelque chose ; car la matière est si abondante , qu'encore que nous en parlions souvent, il y aura toujours quelque chose de nouveau à dire. Pour mieux expliquer ce que j'ai dessein de vous en apprendre à cette heure , je prendrai pour fondement cette commune règle des philosophes qui disent que la convenance des moyens se connoît par la proportion de la fin à laquelle ils sont destinés. Or il est certain que l'une des principales fins pour laquelle notre Sauveur vint au monde , fut pour y sanctifier les hommes et pour y planter , comme dit l'Apôtre , un peuple agréable à D%u et sectateur de bonnes œuvres, c'est-à-dire, qui fût affectionné à toutes sortes de vertus et de sainteté. Mais cette vertu qui dans l'état d'innocence et lorsque la nature humaine étoit encore dans sa pureté . étoit très-agréable et très-facile 9 est devenue fort difficile et fort désagréable depuis que la même nature a été corrompue par le péché. Celui qui aura tant soit peu de connoissance de la maladie générale dont le genre humain fut attaqué par le pé-

PART. IV. DIALOGUE Vil. 65

ché originel, comprendra fort bien ce que je dis. Cette maladie se répandit tellement par toutes les parties de nos corps et de nos âmes , qu'elle n'y laissa rien de sain. Ceci nous est fort bien et fort vivement représenté parle saint homme Job assis sur son fumier, que le diable couvrit de plaies depuis les pieds jusqu'à la tête, sans laisser rien d'entier sur sa personne {c. 2 ). Ce fut en cet état que l'homme misérable fut mis par le péché ; car il ne resta rien en lui qui fût exempt de corruption. Voulez-vous voir cela ? Parcourons un peu toutes les parties et tous les sens de l'homme; considérons ses appétits et ses inclinations , vous verrez la maladie qu'il endure. Ses yeux veulent voir des choses qui lui causent souvent la mort; ses oreilles veulent ouïr des choses plaisantes , vaines et de mauvais propos sur la vie d'autrui , s'ennuyant dès que vous les entretenez de discours graves et honnêtes. La langue ne veut parler que des choses qui sont dans le cœur; elle les arrache par force , et souvent il sécheroit de dépit si elle ne le déchargeoit de tout ce qu'il sait, comme au contraire elle ne peut supporter le silence, ni mettre aucun frein à ses paroles. Que dirai-je de la bouche? ses délices ne sont-elles pas au goût et aux vivres somptueux et délicats ? et la chair veut-elle autre chose que des habits également splendides et voluptueux ; des lits , des logemens et toutes les autres choses semblables ?

Mais c'est assez parler du corps, venons maintenant à l'âme; l'imagination qui est une de ses puissances, est semblable aux terres labourables qui semblent se

réjouir et s'égayer, lorsque sans les cultiver on les laisse produire ce qui leur plaît,, quoique ce ne soit d'ordinaire que des chardons 'et des épines; au lieu qu'on dit qu'elles travaillent lorsqu'on les oblige à porter des blés ou d'autres semences. Il se rencontre en quelque manière la même chose dans notre imagination , et cette maladie se trouve en la partie inférieure de notre âme. Mais la supérieure dans laquelle réside l'entendement et la volonté , en quel état pensez-vous qu'elle soit ? Jetez les yeux sur les tromperies et sur les erreurs des hommes , sur cette infinité d'hérésies et sur cette diversité de sectes de philosophes , si contraires les unes aux autres , et vous verrez combien notre entendement est demeuré aveugle pour connoître la vérité. Il l'est tellement qu'il y a eu une secte de philosophes qui ont soutenu que la vérité étoit ensevelie au fond d'un puits , d'où personne n'étoit capable de la retirer; ce n'est pas que ceux-ci ne se soient trompés comme les autres; nous pouvons néanmoins juger quelle peut être la volonté qui se conduit par un tel guide , et ce que l'on doit attendre d'un aveugle qui en mène un autre , qui ne peut être que la chute de tous les deux.

Entre toutes les puissances de notre âme , celle qui a été la plus maltraitée a été sans doute l'appétit sensitif , qui a son siège dans notre cœur ; car c'est où ré^side l'amour propre , qui est le principe de tous les maux , lorsqu'il vient à se dérégler ; parce que c'est de là que procède le plus souvent l'amour déréglé de l'honneur, des richesses et des plaisirs 3 avec une infinité

finité d'autres passions qui accompagnent celles-ci, comme sont la colère , la haine , l'envie , la crainte , la témérité , le désespoir et les autres; lesquelles dans leur dérèglement , sont autant de cruels tyrans qui nous oppriment , autant de chaînes qui nous lient et de bourreaux qui nous tourmentent. Elles troublent la tranquillité de nos âmes et de nos consciences 3 nous abaissent du ciel en terre , nous dégoûtent de toutes sortes d'exercices spirituels , éloignent nos pensées de Dieu, nous détournent des pensées de notre salut, et souvent nous aveuglent tellement , qu'elles nous font faire notre dieu de l'honneur, des richesses et des délices de la bouche, lorsque par l'amour désordonné de ces choses , nous ne faisons aucune difficulté d'offen ser notre Créateur.

Les maladies de notre âme étant en si grand nombre et si violentes , la vertu trouvant en nous-mêmes tant de contradiction et de violence , quelle sera la vie parfaite qui est obligée de combattre contre tant d'ennemis , afin qu'ils n'emportent point le dessus ? Quelle sera-t-elle, dis- je , qu'un combat perpétuel, comme l'appelle le saint homme Job (c. 7 ) ? une guerre plus que civile; une lutte perpétuelle de l'esprit contre la chair, une croix et une mortification générale de tous les appétits et de tous les sens , telle qu'est la vie de ceux dont l'Apôtre parle , lorsqu'il dit ( Galat. 5 ) : Quils ont crucifié leur chair avec tous leurs appétits et toutes leurs concupiscences. Ce qui est selon saint Bernard , un genre de martyre plus doux à la vérité que celui qui déchire les membres avec le fer, mais v. E

aussi plus fâcheux et plus incommode , parce qu'il dure aussi long-temps que la vie.

; Puis donc que la perfection de la vertu trouve tant de contradiction dans nous-mêmes, puisque les inclinations de la chair, l'empire de l'amour propre et toutes les passions qui en procèdent sont si puissantes, quels doivent être notre courage, notre vigilance et notre industrie , pour résister à tant d'ennemis , et pour dompter ces chevaux si rétifs et si furieux? C'étoitpour cela que les saints veilloient avec tant de soin pour se garder de surprises , et qu'ils usoient de tant de rigueur contre leur propre chair. Ils se souvenoient du précepte de l'Ecclésiastique , qui dit : Que le soin de conserver la chasteté dessèche les hommes , et que la pensée de conserver cette vertu leur fait perdre la sommeil. C'étoit donc pour ce sujet que les saints bannissoient généreusement toute sorte de négligence et de paresse, s'armant au contraire de courage et de diligence pour résister à ces ennemis familiers et domestiques.

Salomon connut fort bien ceci , et voyant que comme dans les affaires du monde , celles qui sont négligées se perdent , et qu'on gagne celles dont on a eu grand* soin, il jugea aussi que dans le chemin de la perfection , la paresse et la négligence gâtoit tout , comme au contraire le travail et la vigilance faisoit tout réussir. Ce fut donc ce qui lui donna sujet de dire (Prov. 10) : Que les mains lâches et abattues amènent la pauvreté; mais les mains des hommes forts et robustes font venir les richesses ; et ce précepte lui

sembla si important pour la conduite de notre vie , qu'il ne cesse point de le répéter presque dans tous les chapitres de ses proverbes, bien que ce soit en d'autres termes.

Mais afin que vous soyez confirmé dans la vérité de cette proposition , non-seulement par l'autorité d'un homme si sage, mais aussi par celle de la raison , souvenez-vous que c'est le propre de la vertu d'être toujours accompagnée de difficulté. C'est pourquoi celui qui veut êlre vertueux (surtout s'il veut être bien confirmé dans la vertu ) doit être armé d'un courage et d'une force qui résiste à tout , afin de surmonter cette difficulté ; car tout homme qui manquera de cette force , (comme font tous les paresseux et tous les voluptueux) peut bien dire adieu à la vertu, parce qu'elle est environnée comme d'un fort rempart, de ce mur de difficulté, lequel il faut nécessairement abattre pour la conquérir. Les philosophes connurent fort bien ceci, et ce fut ce qui leur donna sujet de dire , que les dieux vendoient aux hommes la vertu pour le prix du travail ; et en effet la vraie vertu , mais surtout la vertu chrétienne, est un don de Dieu, qui veut aussi que l'homme y emploie de son coté du soin , de la peine et du courage, afin de la pouvoir acquérir.

Mais où pourrons-nous trouver cette force et ce courage? qui est-ce qui le pourra acquérir? Car ce n'est pas en vain que Salomon , qui nous exhorte si souvent à la vertu , s'écrie : Qui est-ce qui pourra trouver une

femme forte? Il faut aller chercher bien loin, même jusqu'aux dernières extrémités de la terre, le prix de sa valeur. Quel est ce prix à votre avis ? c'est le seul amour de Dieu, et l'amour du travail pour l'amour de Dieu; car celui qui est parvenu à ce degré, ne refusera point d'acquérir la vertu , par la crainte du travail. Notre -Seigneur enseigna ce prix au grand saint François, si attaché à l'acquisition de la perfection évangélique , lorsqu'il lui dit : François , tiens pour douces les choses amères, et méprise- toi toi-même, si tu veux me connoître. Où prendrons-nous donc ce prix? Qui sera celui qui trouvera le miel parmi le fiel, et la douceur dans l'amertume ? Qui est-ce qui trouvera le repos dans le travail , et la consolation dans l'affliction? puisque la nature de notre chair y répugne, et que la puissance de l'amour-propre , qui fuit absolument le travail et aime le repos, s'y oppose de toute sa force ? Celui qui est en cet état , a déjà laissé derrière soi la nature , il l'a déjà mise sous les pieds, il s'est déjà élevé au-dessus de soi-même, il est déjà plus qu'homme, puisqu'il a au-dedans de soi son Dieu, qui lui donne la force de surpasser l'homme.

Je conclus donc ce discours par ce que je vous ai déjà dit et vous redis encore , que si le Fils de Dieu venoit au monde pour y établir la perfection de la vertu et de la vie évangélique , et si elle consiste , comme dit saint Bernard, dans un martyre continuel, ou, comme dit le Sauveur ( Luc. 9) , en une générale renonciation de soi-même , c'est-à-dire , en une contradiction continuelle à tous les appétits de la chair

et de tous les sens, comment est-ce que celui qui ne venoit au monde que pour y établir, par son exemple et par sa doctrine , ce genre de vie , devoit régler la sienne ? Ne devoit-il pas l'exposer à toutes les peines , à toutes les fatigues, à toutes les persécutions, et à toutes les douleurs qu'il souffrit pendant sa vie et à sa mort? Devoit-il vivre comme un autre Salomon, environné de musiciens et de musiciennes, lui qui ne venoit que pour nous enseigner à mépriser les richesses , les délices , et les vains honneurs , et pour nous attacher à la poursuite de la vertu par les honnêtes travaux? S'il venoit pour être le chef, le capitaine, le guide , l'exemple de tous les saints , le miroir et le portrait de toutes les vertus, sur lequel ils dévoient tirer les leurs, pouvoit il venir autrement? Ce fut aussi pour cela qu'il dit avec tant d'indignation aux deux disciples qui alloient à Emmaiis [Luc. %l^) : O insensés, et dont le cœur a de la peine à croire les choses qui ont été prédites par les prophètes ! Quoi donc ! ne falloit-il pas que Jésus- Christ souffrît , et qu ainsi il entrât dans sa gloire? comme s'il eût dit : Si la souffrance et l'amour des travaux vertueux est le chemin de la gloire , comment est-ce que celui qui venoit pour être le guide et l'aide pour passer ce chemin, devoit vivre et mourir, sinon en souffrant et en endurant des peines et des travaux ? Et en effet , quel pouvoir eût eu sur moi le commandement de notre Sauveur, s'il m'eût commandé de travailler, tandis qu'il eût été bien en repos et à son aise ? On raconte de Jules-César , qui fut un des plus grands capitaines

du monde, qu'il ne dit jamais à ses soldats : Allez, mais allons; ni travaillez, mais travaillons; et si ceci est une des conditions d'un bon capitaine , combien devoit-elle être plus éminente dans ce grand général, qui nous a été envoyé du ciel pour faire la guerre au monde , à la chair et au diable !

Le Catéchumène. 0 que la force de la vérité est grande ! car qui est-ce, s'il n'a l'esprit tout- à -fait prévenu et passionné, qui ne voit combien ce moyen a été proportionné et convenable pour la fin que notre Sauveur s'étoit proposée? En effet, qui est-ce qui ne voudra point suivre un tel chef, un tel exemple , un tel guide , comme le Fils de Dieu qui s'est mis à notre tête? Qui est-ce qui se montrera lâche et timide? Qui est-ce qui ne voudra point s'efforcer de faire pour son propre salut, ce qu'un si grand maître a fait et ce qu'il a enduré , non pas pour son bien , mais pour le bien des autres ?

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VIILe DIALOGUE,

Oh il est prouvé que non - seulement il ny a pas eu d'ignominie en la mort de not contraire beaucoup de gloire.

d'ignominie en la mort de notre Sauveur, mais au

Le Docteur. Ayant déjà vu, que ni dans l'humilité, ni dans la pauvreté, ni dans l'austérité de vie de notre Sauveur, non-seulement il n'y a point eu d'ignominie , mais qu'au contraire il y a eu beaucoup de

gloire et de rapport à la fin qu'il s'étoit proposée, nous allons maintenant vous faire voir la même chose en sa Passion sacrée, qui est la chose qui choque et qui scandalise le plus les infidèles. Pour prouver ceci, nous poserons pour fondement ce que tout le monde avoue pour vrai, et que nous avons ci- devant expliqué fort au long , qui est , que nous ne jugeons pas de la dignité , ou de l'indignité et de l'infamie d'une mort violente , selon la peine , mais selon la cause : car si dans la cause il y a de la coulpe , c'esl-à-dire, du crime, pour lequel on souffre la peine, alors l'ignominie est double, et par la peine et par la cause de la peine. Mais si la cause est louable, comme lorsqu'il s'agit de la défense de la foi , de la chasteté , de la patrie , de son devoir , ou pour d'autres occasions semblables , tant s'en faut qu'en des morts de cette sorte il y ait de l'ignominie , qu'au contraire, plus il y aura de cruauté et d'ignominie, plus il y aura aussi de gloire et d'honneur : tellement que Platon dit qu'il ne faut pas tenir pour des hommes , mais pour dés héros , c'est-à-dire , des hommes divins , ceux qui offrent leurs vies pour la défense de la patrie. Ce fondement posé, demandons un peu au prophète Isaïe quelle a été la cause de la mort de notre Sauveur, et il nous répondra fort au long ( Isa. 55 ) : Il a véritablement mis sur son dos le fardeau de nos douleurs et de nos infirmités , et nous pensions qu'il fût un lépreux et un homme abattu et frappé de la main de Dieu. Mais en effet , il na été blessé que pour nos iniquités , ni brisé que pour nos péchés. Il a reçu sur soi la peine et la discipline qui

nous a assuré notre repos, et ses plaies nous ont causé notre guérison. Nous allions tous errans et vagabonds comme des brebis égarées , et le Seigneur a pris sur lui la charge de toutes nos fautes. Voilà bien au long la véritable cause de la mort de notre Sauveur. Ce ne sont donc pas ses péchés , mais les nôtres, qui nous faisoient aller vagabonds comme des brebis errantes. II dit de lui-même encore un peu plus bas : Quil ne commit jamais aucune sorte de méchanceté, et que sa bouche ne proféra jamais une tromperie. Dans une prophétie si claire , nous voyons bien distinctement les causes de la mort de notre Sauveur : il ne mourut pas seulement pour sa patrie , mais pour tout le monde, c'est-à-dire, pour tout le genre humain , banni du paradis, et condamné à une mort éternelle : il mourut pour le salut et pour le rachat de tous les enfans d'Adam , s'ils veulent au moins profiter du remède qu'il leur a préparé : il mourut pour satisfaire, par le sacrifice de sa mort, pour tous nos péchés. Sur quoi nous devons savoir, que tous les péchés mortels , qui sont toujours accompagnés du mépris de Dieu et de ses commandemens , sont en effet des crimes de lèse-majesté, qui méritent une peine capitale, et une peine de sang ; et c'est pour cela qu'ils sont appelés capitaux , parce qu'ils méritent celte sorte de peine. Or ce très-innocent et très-clément Agneau , touché de compassion pour tant de péchés et pour tant de morts que nous avions méritées, voulut par sa bonté infinie s'offrir à cette peine , et payer cette dette de sang, par l'effusion du sien propre, le-*

quel étant d'un prix infini , fût suffisant à satisfaire pour tous. Il nous fit voir cela lui-même lorsqu'il consacra le calice de son sang , et qu'il dit (Luc. 22): Voici le sang du nouveau Testament, qui sera répandu pour la rémission des péchés , comme s'il eût dit : Vous étiez tous condamnés à une peine de sang , par les lois de la justice divine; mais je veux prendre cette satisfaction sur moi, afin que les lois de cette justice ne soient point violées : je veux offrir mon sang pour celui que vous deviez répandre ; je veux souffrir une mort que je ne mérite pas pour celle que vous aviez méritée. De cette sorte nous avons été délivrés de la mort , je ne dis pas seulement de l'éternelle , je dis aussi de la temporelle : il est vrai que pour celleci , au regard des justes , Jésus-Christ lui a ôté la plus grande amertume qu'elle eût. C'est pourquoi , bien loin de leur donner de la crainte, elle fait au contraire le plus grand de leurs désirs , parce qu'elle leur sert de degrés et d'échelle pour monter à l'éternité: aussi dit-on que les saints désirent tellement la mort , que la vie est l'exercice de leur patience , ce qui fait que dans l'Ecriture leur mort est appelée un sommeil. Il arrive de là ce que l'Apôtre avoit dit ( 2 Cor. 5) : a Que Jésus-Christ étoit mort pour se mettre en pos- » session des vivans et des morts , afin que ceux qui » vivent par lui , ne vivent plus pour eux-mêmes, » mais pour celui qui est mort pour eux, » Lorsque plusieurs personnes se sont obligées à une même dette, nous voyons que si l'un d'eux vient à l'acquitter, tous les autres sont obligés de rembourser celui qui a payé

pour tons. À prendre les choses par là , qui esl-ce qui pourra expliquer ce que les hommes doivent à ce Seigneur, qui par sa seule bonté et sans rien devoir, a voulu néanmoins endurer la mort que nous devions tous? Faisons un peu voir ceci par un exemple, afin que la grandeur de celte obligation soit mieux connue. Proposons-nous un homme dans les fers , et condamné à la mort, et qu'un de ses amis averti de sa condamnation en fut tellement touché, qu'il vînt se jeter dans la même prison , et que se couvrant de ses habits, il jetât son ami dehors par force, demeurant lui-même prisonnier pour souffrir la mort à laquelle son ami avoit été condamné. Je vous demande ce que feroit , ou que ne feroit point cet ami qui se verroit délivré de la sorte? Quelles actions de grâces ne rendroit-il point , et quel nouveau feu ne s'enflammeroit point dans son cœur après un si haut témoignage d'amitié, une si parfaite fidélité, une si grande bonté ? Que ne feroit il point pour les enfans et pour la femme de cet ami , qui auroit si chèrement acheté sa liberté ? Or, ce grand Dieu, très-haut et très-puissant, a fait pour délivrer l'homme de la mort qu'il avoit méritée , ce que jamais aucun homme n'a fait pour un autre. Car étant descendu du plus haut des cieux, dans la prison de ce bas monde , il s'est revêtu des habits de notre humanité, il s'est mis à la place de l'homme criminel , pour souffrir la mort à laquelle ce criminel étoit condamné. C'est ici que les paroles me manquent , pour relever une action d'une si grande bonté et d'une charité si extraordinaire , aussi-bien que pour

expliquer la grandeur de l'amour et de la reconnoissance que les hommes doivent à ce libérateur très-clément , pour un remède de cette sorte. Mais puisque l'esprit et les paroles me manquent en un sujet si relevé, les considérations saintes et dévotes d'un lecteur chrétien suppléeront à ce défaut.

Pour revenir à notre discours, je demande quel plus grand témoignage de bonté, de charité et de miséricorde on peut désirer, que celui-ci? Et puisque dans les choses spirituelles , ce qui est bon est aussi ce qui est le plus haut, le plus glorieux et le plus beau, ne s'ensuit-il pas que cette mort , qui sembleroit ignominieuse, se trouve (après en avoir vu la cause) l'action la plus haute, la plus glorieuse, et la plus belle , qui piïisse être comprise par aucun entendement humain ? et après cela, quelle sorte d'ignominie trouvez -vous dans une mort qui a une telle cause?

Le Catéchumène. 11 est bien clair que la gloire de cette passion est d'autant plus grande , que ce bienfait a été plus grand et plus universel , et que tous les enfans d'Adam ne sauroient assez bénir ni glorifier ce Seigneur, quand même ils se fondroient , pour ainsi parler, en son amour, après en avoir reçu un si grand Lien , et qui lui a coûté si cher.

Le Docteur. Je vois bien que ceci suffiroit pour vous faire juger qu'en la mort de Jésus-Christ, nonseulement il n'y avoit eu rien d'ignominieux , mais encore que tout y étoit plein de gloire; mais pour

76 CATÉCHISME DE GREiNÀDE.

augmenter encore la gloire de ce mystère , je veux vous expliquer une autre cause de la passion de notre Sauveur, qui est : a Qu'il n'a pas seulement enduré » pour la satisfaction des péchés que nous avions com- » mis , mais aussi pour nous acquérir la grâce , par le » mérite et par le sacrifice de sa passion sacrée; afin » qu'étant délivrés de péché, nous vécussions en sain- » teté de justice devant Dieu, comme dit Zacharie. » L'Apôtre nous voulut enseigner la même chose , lors- » qu'il dit : c Que Jésus - Christ ayant été crucifié, » notre vieil homme, c'est-à-dire notre chair et ses » appétits, furent crucifiés avec lui , afin que doréna- » vant nous ne fussions plus esclaves du péché, et que » nous ne lui fussions plus sujets. » Et en ceci consiste une seconde cause de la passion de notre Sauveur , qui n'est pas moins glorieuse que la première ; car si l'une fut afin de satisfaire pour les péchés , l'autre fut pour nous acquérir la grâce , afin de n'y plus retomber; si l'une regarde le passé, l'autre pourvoit à l'avenir ; si l'une paie nos dettes , l'autre nous enri chit par de nouveaux mérites ; et si l'une enfin nettoie l'âme de l'ordure des péchés , l'autre l'embellit par la grâce des vertus.

Pour mieux comprendre ceci , j'ai expliqué ci-devant vingt fruits singuliers de l'arbre de la croix , dont je ne vous parle pas maintenant, puisque je les ai déjà mis en un autre lieu : néanmoins vous les devez tenir comme s'ils étoient exprimés en cet endroit. Vous saurez donc que ces vingt fruits sont autant de bienfaits qui sont découlés de ce suprême bienfait , ou , pour

parler plus intelligiblement , que ce sont vingt aides et autant de secours très-efficaces de la grâce divine , pour guérir les infirmités de la nature humaine, et rendre les hommes parfaits et consommés en toutes sortes de vertus; mais il faut venir à la preuve de cette vérité, et je prétends vous la faire voir bien clairement dans un exemple fort exprès , quoique pris d'une chose fort basse , pour une qui est si grande et si relevée.

Lorsqu'un homme veut faire voir que la composition de la thériaque qu'il a faite , est fort bonne , il ne s'arrête pas aux paroles , il s'en remet à l'épreuve ; il se laisse donc piquer par une vipère , qui le fait devenir tout enflé. Alors il prend son remède , qui le fait aussitôt désenfler , et le guérit , donnant plus de réputation à son remède par cette expérience , que par toutes les paroles qu'il eût su dire pour le vanter. Par une expérience semblable , nous pouvons juger combien la passion [de notre Sauveur nous a servi d'un puissant remède pour la guérison du mal de la nature humaine mordue par ce vieux serpent, et infectée de son poison et de son écume , comme disent les théologiens. Voyons donc, je vous prie, en quel état se trouvoit le monde , avant qu'il eût reçu cette médecine céleste. Nous savons tous qu'il n'y avoit qu'un seul petit recoin de la Judée, où Dieu fût connu et adoré, quoiqu'il y fût fort mal servi. Car comme les prêtres et les pharisiens qui étoient les guides du peuple, se trouvoient aveuglés par leurs passions , d'envie , d'ambition , et d'avarice ; ceux aussi qui suivoient ces mauvais guides , ne pouvoient manquer de tomber dans le

j8 CATÉCHISME DE GRENADE.

même précipice; mais tout le reste du monde, quel étoit-il? et qui est-ce qui le pourroit bien exprimer? Il étoît entièrement enseveli dans le bourbier, et dans l'abîme de toutes les ordures, de toutes les méchancetés , de toutes les misères , et de tous les vices que l'esprit humain peut concevoir, et que l'appétit sensuel peut souhaiter ; celui-ci couroit à toute bride par tous les vices , parce que les dieux que les hommes adoroient en étoient tout remplis, et ils ne pensoient pas pouvoir mieux faire que de les imiter.

Après avoir considéré le monde en cet état déplorable , tournez les yeux pour en considérer le changement depuis la passion de Jésus-Christ. Quelle infinité de martyrs très-courageux , et de pontifes trèssaints n'y remarquerez-vous point ! Quelle multitude de confesseurs très-glorieux n'y trouverez-vous point , et de moines très-innocens qui vivoient dans les déserts,, les uns en solitude, et les autres en la compagnie de plusieurs frères ! Que dirai-je encore des saintes compagnies des vierges ? combien grand en devoit être le nombre , puisque dans une seule ville proche deThèbes, on comploit dix mille moines, et vingt mille vierges, ainsi que vous avez pu voir dans cet ouvrage î Pour mieux entendre ceci , vous devez vous remettre en mémoire tout ce que nous avons écrit de la troisième œuvre merveilleuse que notre Sauveur a faite en ce monde , par la réformation et la sanctification de plusieurs hommes et de plusieurs femmes trèssaintes , qui dévoient paroître dans le monde par la vertu de sa grâce. En cet endroit nous avons parlé de

îa vie de ces moines solitaires qui vivoient dans les déserts d'Egypte, et des autres qui vivoient dans des congrégations très-saintes. Nous y avons aussi fait mention des saints d'Italie , dont saint Grégoire a écrit les vies dans ses dialogues. Nous y avons encore parlé de plusieurs saints qui menoient dans la Grèce une vie plus qu'humaine, et de plusieurs monastères de vierges qui demeuroient ensemble dans des communautés, quelques-unes de deux cent cinquante, d'autres de plus grand nombre , et d'autres aussi de moindre , desquelles, comme nous avons dit., la règle étoit de dormir sur certaines nattes de jonc, et de se nourrir toutes de mêmes viandes , d'employer leurs mains à la laine, et leurs langues à louer Dieu incessamment. Théodoret écrit qu'il y a voit un nombre infini de ces monastères, non-seulement en son pays, mais aussi dans tout l'orient. Que toute la Palestine en étoit remplie, l'Egypte, l'Asie, le Pont, la Cilicie , la Syrie, les terres qui sont entre les fleuves et la partie du monde que l'on nomme Europe. Tout cela nous fait voir bien clairement la grande réformation et le changement de mœurs et de coutumes qu'il y eut dans le monde après la venue de notre Sauveur , fïon-seulement dans cette petite partie de la Judée dont nous avons parlé , mais aussi dans toutes les autres contrées de la terre. Et en cela vous pouvez remarquer nonseulement la gloire , mais aussi la puissance admirable et les effets miraculeux de la croix, puisque Dieu , qui avant d'y être élevé, n'étoit connu que parmi le peuple d'Israël , depuis ce grand mystère fut adoré et

8o CATÉCHISME LE GRENADE.

reconnu dans toutes les nations du monde , ainsi qu'il est bien vérifié par toutes les histoires ecclésiastiques. Quelle plus grande preuve, et quel plus puissant témoignage peut-on désirer de la vertu et de la gloire de la croix , que d'avoir été la cause de tant de biens , et d'un si grand changement au monde?

Confirmation par un bel exemple, et par un beau discours 9 des ckoses que nous venons de dire.

Mais pour vous donner encore plus de satisfaction et plus de consolation, je désire vous proposer ici un exemple, qui vient fort à propos pour l'intelligence des choses que je viens de dire. Il est bien vrai qu'il est de telle nature , et qu'il y a tant de choses à en dire, qu'il faudroit , et plus de temps , et une meilleure langue que la mienne pour en parler dignement. Néanmoins j'en toucherai brièvement les principaux points, qui vous fourniront une ample matière de méditation , et une consolation extrême. Souvenez - vous donc des merveilles que fit autrefois Notre Seigneur* pour retirer vos pères de la terre d'Egypte. Elles furent si grandes et en si grand nombre, que celui qui en fut l'auteur dit à Moïse (Exod. 34) .* Je ferai de tels signes quil ne s'en est jamais vu de semblables sur la terre , ni parmi toutes les nations , afin que le peuple ou tu es , voie les clioses étranges et terribles que je sais faire. Il est aisé de voir l'accomplissement de la vérité de cette promesse; car laissant à part

toutes

PART. IV. DIALOGUE VIII. 8î

toutes ces terribles plaies que Dieu envoya pour châtier la tyrannie et la rébellion de Pharaon, les ténèbres palpables , les eaux changées en sarg , la tempête de grêle , les sauterelles qui ruinèrent tout; mais principalement la mort de tous les premiers-nés des Egyptiens depuis le plus petit jusqu'au plus grand , de quoi je ne veux pas seulement parler pour venir à de plus grandes choses; dites-moi un peu, quelle merveille futce lorsque la mer s'entr'ouvrit , et qu'elle fit comme un mur de chaque côté, pour faire passer six cent mille hommes à pied sec qui étoient dans la troupe de Moïse , se fermant après cela , pour ensevelir dans ses ondes Pharaon avec tous ses chariots et son armée , afin qu'ils fussent noyés , comme ils avoient fait noyer les enfans innocens des Hébreux ! Ce ne fut pas une moindre merveille lorsque les eaux du Jourdain s'ouvrirent , et qu'elles demeurèrent suspendues en l'air pour le même effet. Le saint roi et prophète demeure également étonné de l'une et de l'autre merveille; et c'est ce qui lui donne sujet de dire (PsaL c, 1 13) : Quest ceci , o mer ! pourquoi avez-vous fui? Et vous , o Jourdain, pourquoi vous êtes-vous retiré en arrière^ Quelle merveille fut-ce encore, lorsque Dieu nourrit quarante ans entiers cette grande armée , de cette manne très agréable, et qu'il fit sortir de l'eau d'une pierre pour donner à boire à une si grande multitude dans le désert (Num. 20) ! Quelle merveille que durant tout ce temps , et dans tout ce long chemin, ni ils n'éprouvèrent aucune incommodité aux pieds , ni leurs habits , non plus que leurs chaussures , v. F

ne s'usèrent aucunement ! Mais que dirons-nous de cette autre merveille , lorsque Dieu les conduisit toujours avec une nuée durant le jour, et une colonne de feu durant la nuit, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés en la terre qui leur avoit été promise ? Lors même qu'ils y furent entrés , quelle merveille fut-ce que les murailles de Jéricho tombassent d'elles mêmes, par le seul bruit des trompettes sacerdotales f Josué 6 ) ! Quelle merveille , que tandis qu'ils combattoient contre leurs ennemis, Dieu combattit aussi en leur faveur , lançant d'en haut des pierres qui écrasoient leurs adversaires ! Si tout ceci vous semble peu de chose, dites -moi, je vous prie, si on a jamais vu ni même ouï parler d'un aussi grand miracle , comme fut celui que Dieu fit par Josué, lorsqu'il commanda au soleil de s'arrêter au milieu de sa course , afin que les victorieux eussent plus de temps à poursuivre leurs ennemis vaincus, et que le soleil obéissant au commandement d'un homme , demeura trois heures entières fixé en un même lieu? Trouvez-vous après i ceci que Dieu avoit eu raison de dire qu'il feroit des feignes qui n'avoient jamais été vus dans le monde? Mais passons maintenant à une autre chose encore plus admirable. Ce fut lorsque Dieu, (c'est-à-dire l'ange qui représentoit la personne de Dieu) descendit pour donner la loi au peuple. Il le fit avec une si grande majesté et une si grande splendeur, avec tant d'éclairs et de bruit de tonnerre (Deut. 4)» qw l$$ flammes montoient jusqu'au ciel , et tout cela fut accompagné d'un grand et terrible son de trompette qui alloit toujours

en augmentant, et qui augmentent aussi a proportion la crainte dans les cœurs de ceux qui l'entendoient. Ce fut de cette sorte que Dieu commença de parlera haute voix , tellement que tous l'ouïrent , lorsqu'il leur donna les lois qu'ils dévoient observer. Mais ils en demeurèrent tellement épouvantés, qu'ils crièrent de loin à Moïse (Exod. 20) : Parlez nous dorénavant vousmême, et nous vous écouterons; mais que le Seigneur ne nous parle plus , de crainte que nous ne mourions. Et Moïse leur répondit : Ne craignez point , car Dieunestvenu de cette sorte que pour vous éprouver, et pour vous faire concevoir une extrême crainte de sa puissance , afin de vous détourner du péché. Le même prophète parle bien hautement au peuple de cette venue de Dieu , lorsqu'il lui dit ( Deut. 4 ) ' Recherchez dans tous les temps passés, depuis le jour que Dieu créa C homme sur la terre, si depuis le commencement du monde jusqu'à sa fin, il est arrivé rien de semblable , et si jamais peuple a ouï parler Dieu comme vous l'avez vu et ouï. Vous voyez en ceci , mon frère, une partie des merveilles que notre grand Dieu fit pour délivrer ce peuple , et pour le rendre fidèle et obéissant à ses lois. Je désire maintenant que vous deveniez bon philosophe , et que vous me disiez vous-même ce que de voit inférer et conclure le peuple qui avoit vu toutes ces merveilles.

Le Catéchumène. Il me semble en premier lieu qu'il devoit demeurer bien établi et bien confirmé en sa foi , et dans la connoissance du vrai Dieu par la vue de tant de miracles. Car puisqu'un seul pouvoit

suffire pour cela , à combien plus forte raison un si grand nombre ei de si grands tous ensemble ! En second lieu , je crois qu'il étoit fort juste qu'il aimât de tout son cœur un maître qui avoit fait de si grandes choses pour le retirer de la dure captivité où il étoit détenu , afin de lui donner la terre de promesse. Je tiens en troi>ième lieu , qu'il étoit aussi très-juste qu'il craignît et qu'il obéît à un Dieu si puissant et si terrible , tel qu'il avoit paru lorsqu'il leur avoit donné la loi , et beaucoup plus encore dans les châtirnens qu'il leur avoit fait souffrir après la loi , toutes les fois qu'ils avoient péché 3 parce qu'ils ne le firent jamais sans souffrir de grandes peines et plusieurs morts. Et par là nous voyons que ces signes extraordinaires qui parurent en donnant la loi , n'étoient pas de simples menaces pour faire seulement peur, mais aussi pour être exécutées; l'expérience le fit bien connoître dans le châtiment du péché que le peuple commit en l'adoration du veau , et dans le sacrifice qu'il fit à l'idole Phogor (Num. 25) ; car îl mourut pour cela vingtquatre mille hommes, et tous les principaux du peuple furent pendus par le commandement de Dieu. Voilà , ce me semble , la conséquence qu'on peut tirer de ce que vous venez de me dire.

Le Docteur. Vous avez fort bien raisonné là-dessus , mais voyons un peu si les mêmes hommes qui avoient vu tout cela , raisonnèrent de la même façon. Je ne veux point parler ici des péchés qu'ils commirent étant dans le désert. Je rapporterai seulement ce que dit l'Ecriture , qui est , que durant la vie des vieil-

lards , qui avoient vu les merveilles que Dieu avoit faites en leur faveur, ils gardèrent la foi ; mais que dès que ceux-ci furent morts, les autres quittèrent aussitôt leur libérateur et leur vrai Dieu , pour se plonger dans l'idolâtrie et dans tous les vices qui l'accompagnent. Aussi pour punition de ces péchés Dieu les livra tantôt aux Philistins , tantôt aux Madianiles , et tantôt aux Ammonites. Lorsqu'ils se trouvoient dans cette oppression , ils avoient recours à Dieu , ils lui demandoient secours , et il les délivroit par son infinie miséricorde; mais ils n'étoient pas sitôt en liberté et en paix (3 Beg, i 1 ) , qu'ils retournoient incontinent à leur idolâtrie accoutumée, jusqu'à délaisser Dieu entièrement pour adorer les veaux d'or que le méchant roi Jéroboam avoit fait faire ( 4 Beg. 17 ). Dieu les souffrit assez long-temps en cet état, jusqu'à ce que enfin il les chassa et les éloigna entièrement de lui , qu'il leur ôta la terre qu'il leur avoit donnée, et les mit sous la puissance du roi des Assyriens , qui les dispersa par toutes ses terres , sans que jamais ils pussent être rétablis en leur ancien royaume. La tribu de Juda ayant aussi persévéré dans la même impiété, fut à la fin réduite sous la captivité de Babylone , et Jérusalem et son temple brûlés et rasés jusqu'à terre.

Le Catéchumène. Tout ce que vous dîtes est vrai , mais je voudrois bien savoir à quel dessein vous m'avez raconté toutes ces histoires.

Suite du même discours.

Le Docteur. C'est pour vous faire voir plus clairement par cet exemple, ce que je vous ai dit nagueres du merveilleux pouvoir de la croix. Le Fils de Dieu est venu au monde, non pas avec ce grand bruit et ce grand éclat de majesté, mais avec une humilité très profonde; non pas avec terreur, mais avec douceur , non pas avec un grand bruit de trompettes , mais avec des paroles amoureuses; non pas en commandant aux hommes de ne point approcher de la montagne, mais en les invitant de s'approcher de lui; non pas avec un grand appareil pour faire connoître sa divinité toute-puissante, mais avec assez de bassesse pour être cru le fils d'un charpentier; non pas dans la splendeur des flammes de feu sur la montagne , mais en naissant très pauvrement dans une étable; et ce qui est pis encore, en passant pour un trompeur et pour un séducteur de peuple ; tellement qu'en cette qualité il fut pris, flagellé, battu de soufflets, couvert de crachats et enfin crucifié entre deux larrons, et moins estimé que Barrabas (Joan. 12). En cet état et sous des apparences si humbles, que pensez-vous qu'il ait fait envers les hommes ? O chose certainement merveilleuse ! o vertu et puissance admirable de la croix ! II a obtenu par elle ce qu'il n'avoit pu obtenir par ses tonnerres et par ses éclairs; il a obtenu ce grand changement du monde dont je

viens de parler, et dont je parlerai encore bientôt ; il a obtenu que dans le monde il y eût celte grande sainteté et cette grande réformation qui s'y est vue. Que des troupes sans nombre d'hommes et de femmes de toutes conditions , qui vivoient auparavant comme des brutes, quittant leurs faux dieux,, menassent une vie d'anges, comme vous avez pu voir. Qui ne voit qu'une si grande action n'a pu se faire sans la puissance du bras de Dieu? Et si toutes les Ecritures nous rendent témoignage, que personne ne peut vivre saintement sans la grâce du Saint-Esprit, lorsque nous verrons une si grande sainteté dans le monde , comment n'y reconnoîtrons-nous point la vertu et la faveur de cet Esprit saint?

Que sera-ce , si nous ajoutons à ce que nous venons de dire , que ce grand changement du monde a voit tant de fois été prédit par tous les prophètes? Qu'est- -ce qu'Isaïe a plus souvent répété, avec une si grande magnificence de paroles? Mais combien l'a clairement prédit notre Sauveur même, lorsqu'il a dit : Le monde va être jugé maintenant 9 elle prince de ce monde en va être chassé ! Et dès que je serai élevé sur la icroix , j'attirerai toutes choses après moi.

Le Catéchumène. Je ne puis m'empêcher de rêvérer et d'adorer ce Seigneur, qui par ces divines paroles et par une si claire prophétie a donné tant de lumière à nos âmes. Car qui pouvoit prophétiser une si grande vérité tant d'années auparavant , sinon un Dieu? Et qui pouvoit la faire réussir dans tant de différentes parties du monde, si ce n'eût été un Dieu ?

Tellement qu'en ceci nous avons , ce me semble , deux colonnes très fortes et très-solides pour appuyer notre foi; l'une est la grandeur de l'œuvre même qui n'est le propre que d'un Dieu seulement, l'autre d'avoir été si long -temps auparavant et si clairement prophétisée par lui-même.

Le Docteur. C'est fort bien dit, et par ce que vous dites il paroît bien que vous êtes touché du Saint-Esprit qui vous enseigne; et quoique ce que je viens de dire pût suffire pour votre édification , je veux néanmoins vous le confirmer encore par cet exemple. Supposons qu'un grand médecin, tel que Galien , eût employé tous les meilleurs remèdes de son art pour la guérison d'un malade, sans qu'il eût rien avancé; et que bientôt après ayant abandonné ce malade, il le vît soudainement guéri sans le secours d'aucun remède ; que leroit-il? que diroit il? il diroit sans doute que cette guérison est miraculeuse , et qu'il n'y a que Dieu seul qui l'ait pu faire. Rapportons , je vous prie , ceci a notre sujet. Vous avez vu dans ce que nous vous avons expliqué , d'un côté les miracles et les grâces sans nombre que Dieu faisoit à votre peuple pour l'attirer à son amour, et combien il lui faisoit de menaces , et lui envoyoit de châtimens pour le ramener à son obéissance et à sa crainte , sans que ce remède pût aucunement réussir ; de l'autre côté vous voyez le changement et la réformation du monde, qui s'est faite sans ce grand bruit et sans ces terreurs et ces châtimens. Que peut-on, à votre avis^ inférer de là, sinon ce que nous venons de dire , que ce triomphe

est l'ouvrage de la main du Très-Haut , et que tout autre bras que celui de Dieu n'étoit pas capable d'en venir à bout ? Car si quelqu'autre chose eût pu faire ce bon effet , sans doute c'éioit la voie que Dieu avoit prise par les merveilles qu'il avoit faites avant que de donner sa loi , en la donnant , et après qu'il l'eut donnée. Et puisque nou^s voyons que ceci ne put pas suffire , il s'ensuit que la seule vertu de la grâce qui nous fut donnée par le mystère de la croix , a pu faire réussir une si grande action; falloit il, à votre avis, quelque chose de plus puissant que cette considération , pour ouvrir les yeux de ceux qui sont encore dans leur aveuglement ?

Mais afin que vous voyiez combien il y a de raison en tout ceci , je veux vous raconter une histoire qui vous consolera beaucoup sans doute, quoiqu'elle me fera prolonger ce discours un peu plus que je n'avois dessein de faire. If est écrit dans la vie du grand saint Basile , évêque de Césarée , qu'il y avoit dans sa ville un célèbre médecin, juif de nation et de profession, lequel étoit si expérimenté à faire ses pronostics, que jamais il ne manquoit de juger le temps précis de la mort de ses malades ; il fut appelé pour traiter saint Basile dans la dernière de ses maladies , et ayant employé tous les meilleurs remèdes de son art , sans lui apporter aucun soulagement , il vint à la fin à désespérer tout à-fait de sa guérison. Le saint prélat aimoifc fort ce médecin , parce qu'il devoit mourir chrétien , et toutes les fois qu'ils étoient seuls ensemble, il lui partait de la foi , et l'exhortoit à se faire baptiser. Mais il

Cj'O CATÉCHISME DE GRENADE.

n'en avoit jamais rien voulu faire, témoignant tout an contraire qu'il éioil résolu de mourir clans la foi de ses pères. Enfin, Dieu ayant voulu appeler à soi son serviteur Basile et lui donner part à sa gloire , et le Saint se jugeant en cet état , il envoya appeler ce médecin nommé Joseph, a qui il tendit le bras, en lui demandant , que vous semhlet-il de ma sanié? Le médecin lui répondit , qu'il feroit fort bien de disposer de son Eglise et de ses affaires, parce qu'il ne devait pas encore vivre long-temps. Saint Basita lui repartit : je vois bien que vous ne savez ce que vous dites; et le juif lui redit : je le sais si bien , que votre vie doit certainement finir avec le soleil. Le Saint lui ayant répliqué : maisVjue sera-ce, si je suis vivant jusqu'à demain matin? le juif lui répondit: cela ne peut être, car vous n'avez pas une demi -heure à vivre , et vous ne sauriez prolonger votre existence jusqu'au coucher du soleil. Le Saint lui dit encore : mais si demain à midi je suis encore vivant , qu'en direz-vous? Joseph répondit : je mourrai moi-même. Oui, lui repartit saint Basile, vous mourrez véritablement au péché, mais vous vivrez à Jésus-Christ. Et le juif lui répondit encore : j'entends bien ce que vous voulez dire , et lui fit de grands sermens , que s'il vivoil jusqu'au temps qu'il lui avoit dit , il se feroit baptiser. Le Saint alors passionné pour le salut de cette âme , demanda à Dieu qu'il lui plût de prolonger sa vie jusqu'à ce temps là; le lendemain au matin il fit venir son médecin , lequel croyant qu'il fût déjà mort, et ne pensant à rien moins qu'à le voir en vie, alla à son logis ; mais l'ayant

PART. IV. DIALOGUE VUI. (Jl

trouvé vivant , il se mit a dire tout haut : il n'y a point d'autre Dieu que le Dieu des chrétiens , et dès à présent je renonce de tout mon cœur à la loi dans laquelle j'ai vécu jusqu'ici; je prends Jésus-Christ pour mon Dieu et pour mon Seigneur, et je demande le haptéme pour moi et pour toute ma famille. Je veux donc , dit le Saint , vous baptiser; et le médecin lui ayant dit qu'il étoit trop foible pour faire cette action, le saint évêque lui répondit : puisque j'ai pour moi celui qui donne la vie , il pourra bien aussi me donner la force nécessaire pour cela. Alors il se leva 9 il alla avec lui à l'église, le communia et laissa le troupeau que Dieu lui avoit donné en charge, augmenté de cette brebis. Le juif converti commença aussitôt à distribuer ses biens aux pauvres très-charilablement. Et le saint évêque ayant demeuré jusque sur les trois heures du soir à l'église , à rendre grâces à Dieu de son départ de cette vie et de la conversion de cette âme , et prenant congé de son peuple et de tout son clergé qui l'accompagnoit , rendit son âme bienheureuse à son Créateur. Comme on eut dit au nouveau converti que le Saint avoit expiré, il s'en approcha , et en lui baisant les pieds , il dit tout haut : ô mon saint et bienheureux père ! si vous n'aviez pas encore voulu mourir, vous ne seriez certainement pas mort.

Le Catéchumène. Il est vrai que je suis infiniment consolé du récit d'une si belle histoire, qui me fait voir

combien a de moyens ce Seigneur très -charitable , pour appeler les âmes à soi.

Le Docteur. Je viens donc à conclure une seconde fois par cet exemple , ce que j'avois dëjà conclu, savoir, que comme ce médecin vit que les plus excellens de ses remèdes ne pouvoient prolonger d'un seul jour la vie de ce saint évêque , et que néanmoins cela se faisoit par un autre moyen , il reconnut que cette prolongation étoit surnaturelle et miraculeuse, et làdessus convaincu par la force de ce miracle , il se convertit. Ainsi voyant que les plus excellens remèdes que Dieu donna au monde en publiant sa loi , n'ont pu servir pour guérir les iniquités de son peuple , et voyant néanmoins que par d'autres voies il n'a pas laissé de réformer et de sanctifier une infinité de peuples, que devons-nous faire , sinon avouer que c'est un effet de la toute- puissance de son bras ? Tellement que si nous venons à bien considérer ceci , nous trouverons que le Fils de Dieu a bien plus fait envers les hommes par l'humilité que par la majesté; plus par la pauvreté de sa vie , que par la grandeur de sa gloire; plus en pleurant dans la crèche de Bethléem , que tonnant et lançant des foudres et des éclairs ; et plus enfin par la mort ignominieuse qu'il souffrit sur le mont de Calvaire, que par les splendeurs de gloire qu'il fit paroître sur le mont Sinaï. Après ceci , qui ne sera dans l'admiration et dans letonnement de la grandeur du pouvoir que Dieu nous a fait paroître dans sa foiblesse? Le prophète Elisée eut le pouvoir à la vérité de rendre les eaux salutaires et douces avec du sel; mais Jésus-

Christ , par l'ignominie de sa croix dont les hommes étoient scandalisés, a attiré les hommes à sa loi. Après tout ce grand bruit de tonnerres , les hommes ne laissèrent pas d'abandonner Dieu pour adorer les idoles; et les hommes , après l'humilité et l'ignominie de la Croix de Jésus -Christ , ont renversé et foulé aux pieds les idoles pour adorer Jésus-Christ.

Nous devons par ce long discours , conclure absolument ce que nous avions proposé au commencement , qui est , qu'en la eroix et en la mort de notre Sauveur , il n'y a eu nulle sorte d'ignominie , mais au contraire une très-grande gloire , par les avantages signalés qui en sont résultés; parce que, par l'excellence des effets, nous devons juger de la bonté de leurs causes. Et puisqu'il est très -vrai, comme dit notre Sauveur, que l'arbre se connoît par le fruit , quel vous semble-t-il que doit être l'arbre de la croix , qui a produit de tels fruits (Matth. 7) ? Vous voyez donc par tout ce que je viens de dire, avec combien de raison l'Apôtre a pu dire aux Corinthiens ( 1. Cor. ci): Nous prêchons Jésus- Christ crucifié , qui est une chose que les Juifs prennent pour scandale , et les gentils pour folie; mais ceux que Dieu a appelés à soi parmi les uns et les autres s reconnoissent et avouent que toute la puissance et la sagesse de Dieu est enfermée dans la croix.

Le Catéchumène. Vous avez si bien conclu, et si bien prouvé votre proposition s que je n'ai plus rien à vous demander là-dessus; néanmoins, s'il vous reste encore quelque chose à me dire , ne me le refuser

(j4 CATÉCIIISME DE GRENADE.

point , je vous supplie , car cette matière est si belle , que je ne me lasserai jamais d'en ouïr parler.

Le Docteur. 11 vous faut donc entièrement satisfaire, et pour cela je m'en vais ajouter aux deux causes que je vous ai déjà expliquées de la passion sacrée de notre Sauveur, une troisième, de laquelle il revient encore un autre merveilleux fruit ; mais ce sera beaucoup plus brièvement que je n'ai fait sur le reste , parce qu'il en est parlé fort au long dans une autre partie de cet ouvrage. Vous devez donc tenir pour constant, ainsi que je vous en ai averti plusieurs fois en traitant de cette matière , que la principale fin de la venue de notre Sauveur et de tout ce qu'il a fait en ce monde , a été la gloire de son Père céleste ; et que la sanctification de l'homme , comme moyen , tend à cette même fin. Sachez avec cela que la chose par laquelle Dieu a été le plus glorifié en ce monde , a été par le sang et par la force invincible des martyrs 9 parce que c'est la plus grande marque de la vraie charité, le plus grand sacrifice qui puisse lui être offert, et enfin le dernier effort que la créature raisonnable puisse faire , aidée de la grâce divine. Car encore que les anges glorifiant Dieu dans le ciel , ils ne le glorifient pas en la manière que font les martyrs. Je laisse à part la sainteté de tant de saints pontifes, de confesseurs, de vierges; je laisse ce nombre infini de religieux de l'un et de l'autre sexe, qui comme nous avons dit, sont tous des fruits de l'arbre de la croix; mais le nombre des seuls martyrs est si grand dans toutes les conditions , soit d'hommes, de femmes, de

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filles et d'enfans; la constance et la fidélité qu'ils ont gardée à leur maître et a leur créateur si grande au milieu des cruels tournions qu'on leur a fait souffrir , que quand même Dieu n anroit retiré de toute la création et de la rédemption du monde par son sang , que la seule gloire qui lui revient de ce côté là , tout ce qu'il a fait auroit été fort bien employé pour un si digne sujet. Mais nous parlerons en un autre lieu de la grandeur de celte gloire ; parce qu'une chose de si grand mérite ne se peut pas expliquer en peu de paroles.

Le Fils de Dieu savoit donc fort bien qu'il devoit y avoir un nombre infini de martyrs dans son Eglise , tant d'hommes que de femmes , de vieillards , d'enfans et de filles , lesquels dévoient par leur mort offrir ce grand sacrifice de gloire a son Père éternel. Il savoit encore qu'il n'y avoit rien qui les pût fortifier, ni les consoler davantage dans leurs peines et dans leurs martyres , que de voir ce que le Fils de Dieu même avoit enduré pour eux. Ce fut aussi de cette force divine que sainte Marguerite étoit animée , lorsqu'elle eut le courage de faire cette généreuse réponse au tyran , qui la pensoit vaincre par ses promesses et par ses menaces : « Ne pensez point , ô juge , me vaincre , » ni par vos cajoleries, ni par vos menaces; mon » cœur ne s'éloignera jamais pour tout cela de la fio délité qu'il doit à son Maître, car je suis servante de » Jésus -Christ , qui a souffert la mort pour moi ,• et » puisqu'il est mort pour moi , je suis obligée aussi de » mourir pour lui. » Comme donc notre Sauveur, qui

désiroit si ardemment la gloire de son Père éternel y savoit combien il devoit être glorifié par la foi et par le sang de tant de martyrs, et combien ils prendroient de courage le voyant à leur tête, prenant en main l'enseigne de la croix, comme le prince et le plus grand de tous les martyrs, il se mit en devoir de souffrir non pas une mort , mais mille morts , s'il en eût été besoin , pour une si bonne cause. Jugez par là combien la mort de Jésus-Christ fut un moyen convenable pour la fin principale qu'il s'étoit proposée , qui étoit la gloire de son Père.

Le Catéchumène. Je ressens dans mon âme une consolation extrême d'apprendre si distinctement les principaux motifs qui ont porté notre Sauveur à souffrir la mort; ils me prouvent clairement ce que vous m'aviez proposé dès le commencement , qu'en la passion de notre Sauveur , non -seulement il n'y avoifc pas d'ignominie , mais au contraire beaucoup d'honneur et de gloire. Mais puisque ce mystère est si haut, quand même toute notre vie seroit employée à le considérer, le temps nous manquant plutôt que la matière de parler d'un si digne sujet ; puis même que l'Apôtre se glorifie de ne savoir rien autre chose que Jésus -Christ crucifié , je voudrois , si vous l'aviez agréable, vous faire encore là-dessus une autre question, qui est, que puisqu'il est vrai qu'une seule goutte du sang de Notre-Seigneur étoit plus que suffisante pour racheter le monde à xsause de la dignité infinie de sa personne , quelle peut être la raison qui l'a porté à vouloir répandre tout son sang et à souffrir une morfc

si

si douloureuse , et accompagnée de tant d'injures et d'ignominies?

Le Docteur. Les fruits inestimables que produisent ces douleurs et ces ignominies, répondent suffisamment à cette question ; néanmoins je ne veux pas laisser de vous donner encore trois autres raisons , pour lesquelles notre Sauveur a si volontiers embrassé toutes ces peines. Pour vous les faire mieux comprendre , il faut que vous vous souveniez premièrement de ce que je viens de vous dire , de la fin principale que notre Sauveur s'étoit proposée en sa sacrée passion. Et en second lieu il faut que vous sachiez aussi ce que personne n'ignore, qui est, que lorsqu'une personne de fort basse condition a fait une injure notable à un roi, ou à un prince , la justice ne se contente pas de punir sa témérité par les peines ordinaires dont on châtie les injures qui se passent entré les personnes égales; et qu'au contraire, plus la personne offensée est relevée en dignité, plus la punition de l'injure qui lui a été faite est grande ; et que plus cette punition est grande , plus la satisfaction de la personne offensée l'est aussi, parce que la grandeur du châtiment revient à sa plus grande gloire. Rapportons ceci à ce que nous traitons , et disons que Jésus- Christ notre Sauveur avoit une ardeur incroyable pour la gloire de son Père éternel , que tous les hommes avoient si grièvement offensé, lui qui par le mouvement de sa charité infinie avoit entrepris de satisfaire pour ces injures, et qui savoit que plus la satisfaction seroit grande , plus l'offense seroit effacée, et la gloire de la personne v. G

^8 catéchisme de grenade.

offensée plus relevée; que devoit donc faire celui qui a voit tant d'amour pour la gloire de son Père ? Ne devoit-il pas accumuler peines sur peines, douleurs sur douleurs et injures sur injures, afin que la personne qui avoit été méprisée , vînt à être d'autant plus honorée, que la satisfaction seroit plus entière? Je vous dis bien davantage, que l'ardeur qui possédoit cette âme très-sainte , de satisfaire par ses douleurs à cette offense , étoit si grande, que tout cela lui sembloit peu de chose, et que s'il eût été nécessaire de souffrir pour ce sujet jusqu'à la fin du monde , elle avoit de la charité et de la volonté pour cela et pour beaucoup davantage* C'est pourquoi notre Sauveur voulut dans sa passion être abandonné de son Père et de soi-même , afin que souffrant sans aucune sorte de consolation ni de soulagement , la satisfaction qu'il offroit fut d'autant plus grande que ses douleurs seroient plus sensibles et plus privées de consolation. Elles furent si grandes aussi , que la seule imagination produisit le plus étrange effet qui se soit jamais vu , qui fut une sueur de sang, lequel coula jusqu'à terre. Quelle pouvonsnous donc croire que fut la douleur de cette âme trèssainte , puisque par l'expérience elle en donnoit de si étranges marques ?

Cette majesté infinie du Père demeura aussi tellement et si pleinement satisfaite par un si grand sacrifice , offert par une personne si relevée et embrasée des flammes de cette ardente charité qui brûloit dans ce sacré cœur, que ce sacrifice lui fut beaucoup plus agréable que tous les péchés du monde ne lui avoient

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été désagréables ; et il reçut Lien plus d'honneur par ce service , qu'il n'avoit reçu de déshonneur par toute la désobéissance des hommes , au moins à leur égard. Mais si vous êtes surpris d'admiration, voyant par combien de sortes d'injures les Juifs offensèrent la personne de notre Sauveur, l'habillant tantôt de blanc , et tantôt de rouge, tantôt comme un fou et tantôt comme un roi feint et par moquerie; considérez aussi , je vous prie , combien les hommes ont inventé de sortes de péchés pour offenser Dieu , et vous jugerez s'il n'étoit pas juste que toutes ces malignes inventions qui a voient été trouvées'pour offenser cette infinie majesté, fussent réparées > purgées et effacées par ces inventions d'injures commises contre la personne de celui qui venoit satisfaire pour toutes sortes d'injures, afin que par ce moyen chaque sorte d'injure fût effacée par une autre. Le Catéchumène. Combien grand et profond est ce mystère, et combien avons-nous besoin d'une lumière de Dieu bien particulière pour pénétrer dans les merveilles qui y sont enfermées ! Parce que celui qui regardera notre Sauveur avec les yeux de la chair au milieu de tant d'affronts, ne pourra s'empêcher de croire que cela est infiniment indigne d'une si haute majesté ; mais si l'on le considère aussi avec les yeux de la foi , et si l'on pénètre bien les causes et le rapport qu'il y a dans toutes les circonstances de ce mystère , tant s'en faut qu'on puisse demeurer scandalisé de voir souffrir notre Sauveur pour la gloire de son Père, qu'au contraire il y aura sujet de s'étonner de ce que celui qui avoit tant de zèle et d'ardeur pour son avancement , n'enduroit pas encore davantage.

Le Docteur. Véritablement il ne souffrit à nos yeux qu'autant que nous voyions , mais aux yeux de son Père il souffrit autant qu'il voulut souffrir. Parce que devant ces yeux divins les désirs sont de même prix et de même valeur que les effets , comme nous voyons dans le sacrifice d'Abraham. De sorte que si vous êtes en admiration de la grandeur des désirs de notre Sauveur et de son zèle si ardent pour la gloire de son Père , jetez un peu les yeux , et considérez tout ce que reçut cette sacrée humanité , dans l'instant qu'elle fut créée , qu'elle fut unie avec le Verbe divin , enrichie et embellie de toutes les grâces et de toutes les excellences que nous vous avons expliquées; et vous jugerez bientôt combien légitime est la cause de ce grand et infini amour. Vous verrez avec cela l'ordre et le rapport de toutes les choses qui concernent ce mystère , et alors votre âme demeurera entièrement satisfaite , et entrera dans une très-profonde admiration de la bonté et de la sagesse de celui qui a disposé toutes ces choses avec un si bel ordre.

Voilà la première cause qui a porté notre Sauveur à faire choix d'une mort si douloureuse et si ignominieuse. La seconde a été pour donner exemple , courage et consolation à une infinité de martyrs qui ont infiniment glorifié leur Créateur par la gloire de leurs souffrances. Mais la troisième consiste dans les fruits inestimables qui sont prpvenus de ces souffrances. Nous en avons traité fort au long dans la quatrième partie de cet ouvrage , où nous avons fait voir plusieurs exemples qui sont autant de motifs par lesquels

nous sommes excités à embrasser toutes sortes de vertus , mais principalement à aimer ce Seigneur qui a tant souffert par le seul désir, et^ par l'amour trèsardent qu'il avoit pou^nous et pour notre salut.

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