IX. e DIALOGUE
OU il est traité des raisons qui doivent enflammer ?iotre volonté d'amour pour notre Rédempteur.
Le Catéchumène. J usqu'ici vous avez si bien parlé de ce qui peut servir à nous confirmer en la foi , et à donner des lumières à nos esprits, par la connoissance des choses qui regardent ce divin mystère , qu'il me semble que j'en suis pleinement instruit , et en effet c'étoit ce qui importoit le plus à la condition d'un catéchumène , dans laquelle je suis ; mais parce que le principal fruit de mon instruction est la charité, je voudrois bien qu'il vous plût de passer un peu au delà des bornes de la doctrine, et que comme vous avez, parlé de ce qui touche les lumières de l'entendement , il vous plût aussi me dire lps choses qui me peuvent enflammer d'amour pour notre Rédempteur; car il me semble qu'un si grand bienfait demande un grand
amour, et qu'on ne sauroit payer que d'amour, ce qui
procède d'un si violent amour.
Le Docteur. Nous avons autant défaisons et de
motifs d'aimer notre très -doux Rédempteur, qu'il a
souffert de blessures en son corps très-sacré; parc©
que , comme il n'y en a point qui ne nous témoigne son amour, il n'y en a point aussi qui ne nous demande un amour réciproque. Mais parce que nous n'aurions jamais assez de temps pour raconter tous les puissans motifs que cette grande œuvre nous fournit pour aimer noire libérateur, et que d'ailleurs nous en avons parlé bien au long en divers endroits de ce livre s je vous dirai seulement ici et en peu de mots deux raisons que j'ai voulu choisir : l'une sera tirée de la grandeur de ce bienfait , et l'autre de la grandeur de la bonté divine, qui paroît beaucoup mieux en ceci qu'en toutes ses autres œuvres. Il est bien vrai néanmoins que durant cette vie nous ne saurions connoître parfaitement la grandeur de ce signalé bienfait , parce que comme nous ne saurions comprendre la grandeur de la gloire et de la beauté de notre Créateur,, jusqu'à ce que nous le voyions, nous ne saurions non plus connoître la grandeur du bienfait de notre Rédempteur , jusqu'à ce que nous jouissions dans le ciel du principal de ses fruits . qui est celui de la gloire éternelle. Et en effet lorsque le juste se trouvant entre les chœurs des anges , verra face à face cette beauté infinie de son Créateur, et qu'il jouira parla des plaisirs inestimables de la gloire, sans crainte d'en être jamais privé; qu'il reconnoîtra qu'un si grand bien lui est principalement arrivé par ces précieuses plaies dont il verra les empreintes sur le corps même de son Sauveur, pour un souvenir éternel de ce bienfait , il eu saura alors seulement la grandeur , et ce sera alors aussi qu'il viendra à se dissoudre pour ainsi
PART. IV. DIALOGUE IX. 1 o3
dire , et à se fondre en l'amour de celui qui l'a rendu digne d'un si grand bien : ce sera alors qu'il adorera avec un respect extrême et avec une reconnoissance infinie ces glorieuses marques , qui ont été les causes d'un si grand bien , et les vraies portes par lesquelles il est entré dans la jouissance de cette suprême félicité. 0 quelles voix de louange résonneront alors dans sa bouche ! ô avec quels sentimens d'amour et de gratitude témoignera-t-il la reconnoissance de ce bienfait ! Mais encore que nous ne soyons pas capables de cette connoissance durant cette vie , nous ne devons pas laisser pour cela de rendre grâces et de donner des bénédictions et des louanges à la bonté de ce Seigneur , qui a pris tant de compassion de nos misères , et qui au lieu des peines et des châtimens que nous avions mérités, a converti sa juste colère en miséricorde, a pris sur soi la peine qui nous étoit due , et a satisfait pour nos péchés afin de nous réconcilier avec son Père. Les paroles de nos actions de grâce seront celles d'Isaïe , et les fidèles mêmes les chanteront devant Dieu lorsqu'ils auront le bonheur d'être en sa présence. Je vous louerai, Seigneur, parce quêtant irrité contre moi, vous avez apaisé votre colère, et quil vous a plu de me consoler. Voilà mon Dieu qui est devenu mon Sauveur ; je vivrai maintenant en assurance , et n aurai plus aucun sujet de craindre , car cest lui qui est ma force et ma louange, et l'auteur de mon saluU Vous puiserez avec joie des eaux des fontaines du Sauveur, et en ce jour-là vous direz ; Louez le Seigneur, et invoquez son saint nom; an-
noncez parmi les peuples les inventions de sa miséricorde ; chantez au Seigneur 9 qui a fait des choses magnifiques , et publiez-les par toute la terre.
Le Catéchumène. Vraiment voilà des paroles de grande dévotion , de grande consolation et de grande confiance, et nous devrions les avoir toujours imprimées dans nos cœurs , puisqu'elles nous expriment sï divinement la grandeur de ce bienfait. Voilà donc la première cause qui doit enflammer nos âmes en l'amour de notre rédemption; mais enseignez-moi maintenant la seconde que vous m'avez proposée.
Le Docteur. Cette seconde cause qui nous doit exciter à cet amour, est, comme je vous ai déjà dit, la bonté extrême qui reluit dans ce mystère; et sur cela vous devez savoir que le bien est l'objet , ou , pour parler plus clairement , le but où vise toujours la volonté; aussi n'y a-t-il point de cause qui la meuve si puissamment que celle ci. Or, pour connoître cette bonté suprême, nous devons toujours nous souvenir de cette parole si célèbre de saint Dcnîs , tant de fois répétée dans cet ouvrage : que la nature du bon est d'être infiniment communicatif de soi-même , c'est-àdire , qu'il veut toujours communiquer à tous le bien qu'il possède , et les rendre semblables à soi : d'où il s'ensuit , que plus une chose sera bonne , plus elle sera portée à communiquer le bien qui est en elle.
Le Catéchumène. Cela sans doute s'ensuit des choses que vous m'avez dites; car si nous avons accoutumé de dire, que le blanc divise la vue , et que le noir la rassemble , il s'ensuit de là que plus il y aura de
blanc dans une couleur , plus la vue sera divisée , et qu'au contraire plus il y aura de noir , plus elle sera ramassée. Cette même conséquence doit être tirée de la nature du bien, lequel plus il sera grand, plus il désirera aussi cette communication.
Le Docteur. Vous dites bien ; et de là il s'ensuit, que Dieu étant souverainement bon , aura toujours le désir de se communiquer à ses créatures , selon la capacité de chacune, comme dit le même saint Denis, pourvu qu'il n'y ait point de résistance de leur côté. Mais à ne parler que des créatures douées d'intelligence comme les anges et les hommes , qui sont capables des plus grands biens, il est certain que Dieu désirera toujours souverainement de les rendre semblables à soi-même, c'est-à-dire, bons et saints, et après cela bien heureux , ainsi qu'il est lui-même : c'a donc été ce grand désir de nous communiquer sa bonté et sa sainteté , qui l'a porté à relever l'homme tombé par terre , et quoiqu'il eût plusieurs moyens pour faire réussir ce dessein , il n'a pas eu tant d'égard à ce qu'il pouvoit faire , qu'à ce qui étoit plus convenable pour notre sanctification , et pour la perfection de son œuvre. Il a donc vu que le moyen le plus excellent et le plus convenable pour cette fin, étoit de faire une nouveauté la plus grande et la plus admirable de toutes celles qui pouvoient jamais être imaginées, qui étoit de se faire Dieu-homme , afin que puisque c'étoit un homme qui avoit détruit le monde , ce fût aussi un homme qui le rétablît : tellement qu'en tant qu'homme il pût satisfaire à la faute commise par l'homme ,
et mériter pour lui ; et qu'en tant que Dieu , il donnât cette sainte humanité pour une œuvre aussi grande qu'étoit la rédemption du genre humain. Premièrement donc ce Rédempteur tout bon et tout puissant , a voulu qu'en cette œuvre , outre la miséricorde , tous les termes de la justice fussent exactement observés , afin que ces deux sœurs , la miséricorde et la justice , qui accompagnent toutes les œuvres divines , ne manquassent pas en celle-ci. C'est "pourquoi il a voulu aussi prendre sur soi la dette de tous nos péchés , et satisfaire pour eux, offrant pour cela , non pas le sang des agneaux, ou des veaux, comme on faisoit autrefois , mais le sien propre , et 6a très-pure et très-innocente vie, afin que par la mort qu'il ne devoit pas, il payât pour celle que nous avions tous méritée par le péché. Pensez donc , mon frère , à l'histoire de cette sacrée mort, avec toute la dévotion et avec toute l'humilité qu'il vous sera possible , non pas seulement superficiellement , mais avec toutes Tes circonstances dont elle fut accompagnée , et principalement à ces trois-ci : la dignité de la personne qui a enduré , Findignité des choses qu'elle a endurées, et par- dessus tout à la cause pour laquelle elle a enduré; parce que cette dernière considération vous touchera sans doute beaucoup plus que toutes les autres.
Lorsque vous vous serez établi sur ce fondement, levez aussi les yeux de votre âme pour considérer la majesté de celui qui endure , et vous verrez que c'est ce Seigneur qui porte écrit, comme dit saint Jean , sur sa cuisse et sur son habit ces paroles (Apoc. 19) : Roi
des rois et Seigneur des seigneurs. Celui qui , comme dit le même Evangéliste , est Y Alpha et Y Oméga, c'est-à-dire , le commencement et la fin de toutes choses. Celui qui, selon Job (c. 22), étend tout seul les deux , qui marche sur les ondes de la mer, qui commande au soleil de ne se lever point au matin , et il le fait; et aux étoiles de ne point donner de lumière , et elles obéissent. Celui qui fait , comme dit le môme Saint, des choses grandes 9 admirables, incompréhensibles et infinies. Celui qui est servi , selon Daniel , par des milliers de millions d'anges, qui est accompagné de dix fois cent mille 'millions de ces esprits célestes. Celui qui d'un simple mouvement de sa volonté a créé toute cette grande machine du monde; et celui devant la face duquel tout ce quil contient n est pas plus, comme dit le Sage (c. 1 \),quune goutte de rosée qui tombe le matin. Ce grand Dieu si puissant et si redoutable est donc celui qui de son propre mouvement a voulu souffrir tant de diverses sortes de douleurs et d'injures, afin de compenser et de satisfaire pour toutes ces diverses inventions de plaisirs et de péchés , par lesquels les hommes avoient offensé leur Créateur. Mais il les souffrit avec tant de bonté et de bonne volonté, qu'il ne lui en fut fait aucune durant le cours de sa sacrée passion , qu'il ne voulût bien souffrir , ne désirant pas toutefois le péché de ceux qui les lui faisoient , mais se servant de leur méchanceté pour notre salut et pour notre remède. Tellement que ce fut pour l'amour de nous qu'il voulut être pris comme un voleur ? qu'il voulut être couvert de
crachats comme un blasphémateur, qu'il voulut être moqué d'Hérode comme un fou, couronné d'épines comme un roi feint et ridicule , diffamé comme un trompeur, accusé comme un séditieux , et enfin condamné à mort, et à la mort infâme de la croix; « de » sorte que ce Seigneur qui , comme dit Isaïe , tient » suspendue de trois doigts toute la masse de la terre, » fut attaché de trois clous à la croix. Celui qui est la » gloire et la beauté des anges , fié crucifié entre des » larrons. Celui à qui dès le matin les étoiles disent » des louanges , et de qui la gloire est publiée par les » enfans de Dieu, n'entendit que des injures et des » blasphèmes des pécheurs. Celui dont la beauté est » admirée par le soleil et par la lune, fut couvert et » enlaidi de plaies comme un lépreux. Celui dont la » face est le plus bel objet des anges , et qu'ils vou- » droient contempler sans cesse , fut défiguré et obs- » curci par la présence de la mort. Celui dont les sé- » raphins chantent les louanges dans le ciel , disant à » haute voix : Sainte Saint , Saint , fut chargé de blas- » phèmes par les méchans sur la terre , criant sans » cesse , qu'il meure , qu'il meure , qu'il soit crucifié , » qu'il soit crucifié. Celui devant lequel , comme dit » Isaïe , toutes les nations du monde sont comme si » elles n'étoient point, fut mis en comparaison avec » Barrabas, et moins estimé que lui. Celui qui est la » fontaine de toutes les délices du paradis , fut abreu- » vé de fiel et de vinaigre. Celui qui revêtit les cam- » pagnes de toutes leurs beautés , fut étendu tout nu » sur la croix. Celui qui est la mer de tous les trésors
» et de toutes les richesses n'eut pas seulement de » quoi reposer sa tête. Celui devant la face duquel les » colonnes du ciel tremblent , et devant qui les intel- » ligences qui meuvent les cieux, sont à genoux, fut » méprisé par les soldats qui , fléchissant les genoux » devant lui par moquerie , lui crachoient au visage , » et lui donnoient des soufflets. Qu'a donc été tout » ceci , sinon l'un des plus cruels spectacles , et l'une » des plus horribles tragédies que l'esprit humain » pouvoit jamais inventer ? » Les soldats voulurent avoir pour spectateurs tous les gardes du président qui étoient en grand nombre ; et en leur présence ils le vêtirent d'un vieil habit de pourpre; ils lui mirent une couronne d'épines sur la tête et un roseau pour sceptre royal à la main ; et lui faisant toutes les cérémonies qu'on rend aux rois , ils se mettoient à genoux devant lui et lui disoient : Nous vous saluons , roi des Juifs. Mais en même temps ils lui couvroient de crachats le visage , ils lui arrachoient le roseau des mains pour lui en donner sur la tête , ils le chargeoient de soufflets , et tout cela étoit pour eux une matière de risée. Ceci ne fut pas une action particulière d'un seul soldat, tous en firent de même, n'y en ayant aucun qui ne se piquât d'être ministre de cette cruelle fête , et qui ne voulût éprouver la force de son bras sur cette divine face. Mais pour lui, il ne mettoit point les mains au devant 3 ni ne tournoit pas seulement le visage, afin d'accomplir parfaitement ce qu'il avoit prophétisé lui-même par Isaïe : Je nai pas détourné mon visage de ceux qui crachoient contre moi et qui ma frappoient.
Puisque tout ce récit est une vérité qui n'admet ni cloute ni contradiction , je vous demande ce que pouvoit faire de plus cette majesté divine? Qu'est ceci , Seigneur? Quel est cet abîme de bonté, de miséricorde et de charité ? Vous avez fait toutes choses avec nombre , poids et mesure, La mer est grande et la terre aussi, mais elles ont leurs bornes. Les cieux sont encore plus grands , mais ils ont aussi leur mesure. Le nombre des étoiles est grand , mais vous les comptez et les appelez chacune par son nom. Il n'y a qu'en celte œuvre de votre immense bonté pour les hommes , où vous ne voulez garder ni nombre , ni poids, ni mesure; vous avez au contraire voulu passer au delà de toutes les bornes , au delà de tous les désirs , surmonter toutes les espérances et aller par delà tout ce qui se pouvoit imaginer, en vous offrant à tant de cruelles peines, en souffrant tant d'injures, et en versant sur nous une si grande abondance de grâces , si nous voulons ouvrir nos cœurs pour les recevoir.
Cette action étant la plus extraordinaire et la plus admirable de toutes celles qui ont jamais été faites dans le monde , et personne ne se portant à faire des choses grandes , sans s'en proposer de grands intérêts et de grandes récompenses , quelle raison , ou quel intérêt peut avoir fait résoudre notre Sauveur de s'exposer à de si grandes peines ? Lorsque les martyrs étoient dans les tourmens, ils prenoient cou
rao'e et trou voient même de la douceur et de la consolation dans l'espoir de la récompense qui leur étoit proposée. Saint Paul savoit avec certitude qu'une couronne de justice l'attendoit, qui lui étoit préparée par la main de Dieu ; David disposoit son âme à observer les commandemens de Dieu, à cause de la récompense qu'il en espéroit. Mais vous , Seigneur , que pouviezvous espérer de toutes vos peines et de toutes vos souffrances ? Il est certain qu'il ne vous pouvoit arriver rien de nouveau. Qui vous obligeoit donc, grand Dieu, à prendre sur vous un si pesant fardeau? Etoitce pour quelque nouvelle joie que vous en pussiez recevoir? Cela ne peut être, puisque votre félicité est toute parfaite ; vous en arrivoit-il ou un accroissement de puissance , ou quelque nouvelle science , ou une plus ample juridiction? nullement sans doute, parce que vous possédez tout le pouvoir, toute la science et un empire absolu sur toutes les choses, Ce sera peut-être quelque nouvelle gloire qui sera ajoutée à la vôtre ? Mais ceci ne se peut pas seulement imaginer , parce que votre divine substance est tellement immuable, tellement exempte de changemens et si remplie de tous biens, qu'il ne peut lui arriver ni de nouveauté , ni d'altération , ni d'accident , ni aucune sorte de mutation , à cause de l'extrême simplicité et de l'extrême pureté de votre divinité souveraine. De sorte que quand même vous auriez créé mille mondes, et que tous ensemble seroient occupés à chanter vos louanges , votre gloire n'enseroit non plus augmentée, qu'elle ne seroit diminuée quand ils seroient tous ré-
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duits au néant. Puisque tout ceci, grand Dieu, ne peut avoir lieu en vous, pourquoi avez vous voulu vous charger de cette croix si pesante? Qui est-ce qui veut aller à la guerre à ses dépens ? Qui est-ce qui veut planter une vigne et n'en pas recueillir les fruits? Qui est-ce qui veut nourrir un troupeau de brebis et n'en pas goûter du lait? Qui est-ce qui veut faire quelque action que ce soit sans en attendre quelque utilité?
Mais si tout ceci ne vous a point pu obliger à souffrir toutes ces peines , peut être que vous l'avez été par les prières ou par les services des hommes; mais nous savons bien que cela ne peut pas être , parce que sans le secours et le fruit de votre sacrée passion tous les hommes naissoient enfansde colère et vos ennemis; de sorte qu'ils ne pouvoient ni mériter, ni faire d'actions agréables à vos yeux très-purs. Il faut donc avouer que rien de tout ceci ne vous a pu toucher, et que vous ne l'avez été que de votre propre charité , de votre propre bonté et de votre miséricorde. Il est vrai, Seigneur, que si votre nature divine pouvoit souffrir que vous fussiez passible , nous ne serions pas si fort étonnés de votre passion ; mais de voir que ne pouvant souffrir en votre propre nature , vous ayez eu un si violent désir de souffrir pour notre bien que vous ayez voulu trouver cette invention si étrange et si admirable d'assembler et d'unir en vous une nature mortelle et passible , c'est ce qui nous accable d'étonnement. Vous l'avez même fait , Seigneur, par une si étroite union, que souffrant et mourant , on a pu dire véritablement que Dieu a
souffert s
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souffert , et que Dieu est mort , quoiqu 'on ne le puisse pas dire selon la nature divine. Il avoit semblé à votre bonté infinie que c'étoit peu que d'avoir créé l'homme avec tant de dignité et tant de grâces, de l'avoir fait capable de votre gloire, d'avoir créé le soleil, la lune, les astres, les cieux , la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent pour son service; parce qu'encore que tout ceci fût beaucoup , il vous sembloit que c'étoit bien peu, parce qu'il ne vous coûtoit rien. Il ne vous sembloit donc pas que l'immensité de votre bonté fût assez manifestée , si vous ne faisiez quelque chose qui vous coûtât beaucoup. Y a-t-il quelque bonté qui pût s'étendre jusque là, sinon la vôtre? Quelle bonté pouvoit être jugée digne de votre grandeur, sinon celle-ci ? Quand est-ce qu'on a vu mourir le maître pour son esclave ? Même un tel maître pour un si vil esclave ? Le Prophète royal s'étonne de ce que l'homme étant une créature si vaine et si fragile , vous avez bien voulu néanmoins vous souvenir de lui. Combien donc seroit-il plus étonné , s'il voyoit que non-seulement vous vous souvenez de lui, mais encore que vous avez voulu souffrir et mourir pour lui! S'il voyoit que votre infinie bonté ayant formé ce dessein , et que pouvant choisir une mort courte et honorable , elle en a néanmoins voulu choisir une d'un côté si ignominieuse , et d'ailleurs si longue et si douloureuse , qui est-ce qui ne demeureroit pas confus d'étonnement de la grandeur d'une bonté et d'une charité si extraordinaire ? Car il est certain, mon Sauveur , que vous demeurâtes trois heures entières sur
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la croix où vous souffrîtes des douleurs inconcevables, vos plaies se dilatant toujours de plus en plus par l'effet du poids de votre corps , et tout cela sans aucune consolation ni divine ni humaine. Quel martyr a jamais ferme la porte de son cœur aux consolations qui lui venoient de la part de Dieu? Qui est-ce qui dans ses peines a jamais voulu être abandonné de ses amis ou de ses disciples? Qui est-ce qui a jamais voulu avoir une mère très-chère présente à ses tourmens , pour redoubler ses douleurs par sa présence? Que si dans cette satisfaction vous désiriez que les termes de la justice fussent observés , quelle justice y avoit-il, que la personne offensée prît sur elle de satisfaire pour celle qui avoit offensé?
Mais parce que je désire bien fort que vous conserviez dans votre mémoire tous ces effets singuliers de la bonté divine , sachant qu'ils vous serviront infiniment , lorsque vous vous mettrez à méditer sur la passion , je veux vous la remettre en peu de mots dans l'esprit. Le premier de ces effets signalés et admirables , est cette grande avidité , pour parler ainsi , que notre Sauveur a eue de souffrir pour notre salut, afin de nous faire voir par l'excès de sa bonté , que ne pouvant souffrir^en sa propre nature , il en avoit voulu joindre et assembler en soi-même une autre mortelle et passible, en laquelle il pût endurer ce qu'il ne pouvoit endurer en la sienne. Le second est de voir que le maître ait souffert pour son esclave , et le roi pour son sujet, ce qui n'étoit jamais arrivé. Le troisième, que l'offensé soit venu demander la paix au coupable , et
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qu'il ait satisfaitpour l'injure qu'il avoitreçuc. Le quatrième est d'avoir souffert sans aucun intérêt en tant que Dieu , étant impossible qu'il puisse arriver en lui , ni nouveauté, ni altération, ni changement. Le cinquième , d'avoir voulu souffrir sans aucune consolation , ni divine , ni humaine. Le sixième , d'avoir souffert les plus grandes douleurs qui aient jamais été endurées , et accompagnées des plus grands opprobres , et des plus grandes ignominies. Le septième , d'avoir voulu guérir nos maux par un remède si cher, le pouvant faire par une infinité d'autres. Et cela à cause des grands et des inestimables avantages que nous en pouvions retirer. Vous voyez, mon frère, la belle matière que vous avez à méditer, si vous voulez faire réflexion sur toutes ces choses.
C'est donc parles raisons que je viens de vous exposer, et par ce que je vous dirai encore à la suite de ce discours , que je réponds à la question que vous m'avez faite de la part des infidèles touchant l'ignominie de la passion et de la mort de notre Sauveur. L'Apôtre dit, que le prince de ce monde est la cause de l'aveuglement dans lequel ces malheureux sont enveloppés. 11 a obscurci leurs yeux, afin qu'ils ne vissent point la gloire de Jésus-Christ enfermée sous le voile de sa passion. Elle est si éloignée d'ignominie , que je soutiens que Dieu n'a jamais fait, ni ne fera jusqu'à la fin du monde aucune œuvre , non pas même quand elles seroient toutes jointes ensemble, qui puisse égaler la gloire qui lui revient de cette ignominie. La raison est , que toutes les autres œuvres ensemble ne nous
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donnent point de si évidens témoignages de sa bonté que fait celle-ci toute seule, en laquelle il a tant fait et tant souffert pour nous rendre bons et saints. Si nous voyions un homme qui eût employé toute sa vie à rendre les autres gens de bien , et qui eût souffert pour cela toutes sortes de peines , comme faisoit saint Paul, jusqu'à mourir enfin pour ce sujet, nous ne voudrions point chercher d'autre marque de sa bonté que celle-là. Nieéphore écrit, que durant la persécution du roi Sapor, un saint diacre nommé Benjamin ayant été pris , le roi le fit mettre en liberté à la prière d'un ambassadeur romain qui étoit près de lui, mais à condition qu'il ne travailleroit plus à la conversion des gentils comme il faisoit auparavant , sous peine de mort. Le saint homme ne voulut jamais accepter cette condition , disant au contraire , que pour la crainte de mourir il ne Cesserait jamais de travailler à la conversion des âmes. Il le fit en effet avec tant de résolution , qu'il mourut enfin pour cela , après avoir souffert les plus cruels lourmens. Qui ne voit donc combien c'est une grande preuve de bonté , de tant faire et de tant souffrir, pour faire que les hommes deviennent gens de bien? Et cela étant, quelle preuve de bonté ne nous a point donnée le Seigneur de toutes les choses créées , ayant souffert une telle mort pour une pareille cause? Les saints qui enduroient pour le même sujet , étoient bien assurés de leur consolation et de leur récompense; c'étoient d'ailleurs des hommes qui enduroient pour d'autres hommes. Mais ici le Maître et le Seigneur de toutes choses , souffre pour de mi-
sérables petits vermisseaux , et cela sans nécessité , sans consolation ni intérêt. Combien donc est plus grand ce témoignage de bonté ! Or, puisque la bcnlé , selon notre manière de concevoir, est la plus glorieuse chose qui soit en Dieu, et pour laquelle il est sans cesse loué dans le ciel , par ces bienheureux séraphins qui chantent sans cesse : Saint, Saint, Saint; puisque nous savons encore que dans les choses spirituelles le bon est le haut et le glorieux , et que le meilleur est le plus haut et le plus glorieux , on peut inférer de là , que la passion de Jésus-Christ , au lieu d'être ignominieuse, est au contraire (comme je viens de dire) la plus glorieuse et la plus relevée de toutes les choses qu'il a faites et qu'il fera jamais dans le monde. Et par là nous voyons la différence qu'il y a des yeux et des jugemens de la chair, aux yeux et aux jugemens de l'esprit.
Mais pour connoîire combien ce remède de la sacrée passion a été nécessaire pour notre sanctification , il ne faut que considérer les fruits de sainteté qu'il a produits dans le monde; puisqu'auparavant Dieu n'y étoit pas seulement connu , si ce n'étoit dans un fort petit recoin de la Judée ; encore y étoit-il très-mal servi. Mais depuis que l'étendard de la croix eut commencé de paroître, Dieu fut connu parmi toutes les nations du monde , puisque dans toutes il y eut un si grand nombre de martyrs , de confesseurs , de vierges , et tant de saintes assemblées de très-fervens religieux.
Le Catéchumène. Je ne saurois plus m'empëcher de rendra des actions de grâces , et de dire : Bénie
soit la charité , la miséricorde et la bonté qui a voulu se découvrir à nous par une si excellente manière ! Parce qu'une telle sorte de bonté, si différente de la bonté de toutes les autres créatures, n'étoit digne que d'une si haute majesté. Car si la bonté de Dieu surpasse infiniment toutes les bontés créées , il étoit trèsjuste qu'elle fût accompagnée de toutes les circonstances que nous y voyons , qui ne se trouvent point dans les créatures, afin qu'elle fût en cela comme en tout le reste , très-différente de ce qu'elles sont. Parce qu'autrement, quelle différence y auroit-il entre la bonté de Dieu et la bonté de ses saints?
Le Docteur. Vous avez grande raison. Mais ayant parlé plus au long de cette bonté dans la première partie de cet ouvrage , je vous prie d'y jeter un peu les yeux; car vous y trouverez une considération que je voudrois redire mille fois en ce volume. Après avoir donc parlé de la grandeur, de la toute-puissance et de la sagesse de Dieu , qui se remarque par la grandeur de ses œuvres ; et surtout de la création du monde , et de la résurrection générale de tous les corps , qui ont été,, qui sont, ou qui seront, quand même ils auroient été mangés , ou par les oiseaux , ou par les poissons, ou par d'autres hommes; je viens à conclure, que tous les esprits qui considéreront bien cela , demeureront sans doute abattus d'étonnement , par la considération d'un si grand ^pouvoir et d'une si grande sagesse. Mais je fais voir aussi ensuite , que si les œuvres de la toute-puissance et de la sagesse de Dieu épuisent tous les esprits , et les ravissent d'étonné-
ment et d'admiration; les œuvres de sa bonté ne doivent pas moins causer d'étonnement, puisque la bonté de Dieu n'est pas moindre que sa puissance et sa sagesse , et qu'il ne désire pas moins d'être connu par là. Or, comment auroit-il pu accomplir ce désir, sinon par la voie qu'il a tenue? En effet, quand Dieu auroit créé mille mondes, et qu'il auroit communiqué à tout ce qu'il y auroit eu de créatures, tous les trésors et toutes les richesses de grâces qu'il a communiquées aux séraphins , un simple acte de sa volonté auroit fait tout cela , sans qu'il lui eût coûté davantage. Mais quoique ceci eût été un pur effet de sa bonté , il ne nous eût pas causé néanmoins le môme étonnement que nous causent celles de sa puissance et de sa sagesse; parce que ce n'est pas une grande marque de bonté , quand ce qui est donné ne coûte rien à celui qui donne. Comment donc se pouvoit manifester hautement et glorieusement cette bonté? Il n'y avoit certainement point d'autre moyen que celui dont le Fils de Dieu s'est servi ; car encore qu'il pût nous faire voir sa bonté et sa sainteté, par une infinité d'autres moyens , il a néanmoins choisi celui de la passion sacrée. Parce qu'il jetoit par là des charbons de feu d'amour sur nos cœurs; par là il nous donnoit de plus puissans exemples, et des motifs plus pressons pour toutes les vertus; par là il nous obligeoit et nous forçoit presque à aimer celui qui nous avoit tant aimés , et qui avoit tant souffert pour l'amour de nous. Afin même de nous donner de nouvelles forces , pour nous attacher plus vigoureusement à la vertu, ce Seigneur
l'AO CATECHISME DE GRENADE.
el ce Maître souverain de toutes les choses créées , ce Roi des rois , ce Dieu des dieux , n'a pas fait difficulté de s'abaisser à toutes les choses que vous avez vues. Et cela sans qu'il y eût le moindre intérêt du monde. Voilà 9 mon frère, quelle est la grande œuvre, et la marque évidente de bonté qui ravit les cœurs, qui suspend les esprits et qui étonne jusqu'à l'accablement ceux qui la veulent considérer avec aUention. Il arrive de là, que quand les saints s'attachent à la contemplation de ce mystère, et qu'éclairés par les grâces du Saint-Esprit, ils en pénètrent la grandeur, ils sont ravis , et souffrent une aliénation de tous leurs sens corporels , parce que l'admiration d'une si grande bonté emporte et attire à soi toutes les forces intérieures de l'âme , qui par ce moyen laisse le corps sans aucun sentiment.
Mais pour revenir à notre sujet , je vous dis , que comme c'est le propre de la bonté de se communiquer à tous , et de la souveraine bonté de souhaiter souverainement de se communiquer, vous pouvez juger combien devoit être grand le désir qu'avoit notre Sauveur de cette communication, c'est-à-dire, de nous faire bons et saints , comme il est; ou , pour expliquer plus clairement la chose., de faire que nous imitassions dans la pureté de vie, dans la simplicité de mœurs, dans la charité , dans l'amour pour le prochain , dans l'obéissance et dans le respect envers Dieu , la condition et l'innocence des anges ; de sorte que vivant dans un corps corruptible , nous fissions tous les offices des substances incorruptibles; et qu'ayant notre
corps sur la terre, nos pensées et nos désirs fussent néanmoins au ciel.
II est donc certain que l'amour et le désir qu'a eu cet époux céleste de communiquer aux âmes sa pureté et sa beauté, a été si grand, qu'ayant remarqué combien ses douleurs et ses tourmens pouvoient contribuer à cette communication , il n'a pas fait de difficulté de s'y exposer. C'est cela même que l'Apôtre nous a voulu faire entendre, lorsqu'il a dit (Heb. 10): « Que notre Sauveur voyant la joie devant ses yeux , d avoit embrassé la croix, sans appréhender la confu- » sion ni la honte qui y étoit attachée. » Quelle peut » donc avoir été cette joie, sinon celle que cette âme très-sainte devoit recevoir par la sanctification et par la beauté de tant d'âmes qui dévoient être sanctifiées et embellies par la vertu et par le mérite de son sang précieux? Mais expliquons ceci un peu plus au long, afin de faire mieux entendre la grandeur de cette joie.
Notre Sauveur, à qui toutes les choses futures étoient présentes, se metloit devant les yeux la beauté des âmes de ces saints ponlifes et docteurs de son Eglise, des Augustin , des Ambroise , des Grégoire , des Basile , des Chrysostôme et d'une infinité d'autres saints pontifes et saints docteurs , qui ont paru avec plus d'éclat dans son Eglise , que les étoiles ne paroissent dans le ciel, et qui ont par leur doctrine et par leur sainteté illuminé le monde. 11 se mettoit devant les yeux la beauté des âmes de ces saints solitaires , des Paul , des Hilarion, des Arsénius , des Macaire et de tous ces autres qi^i ont mené une vie plus qu'humaine , et qui
étant dans la chair , vivoient comme s'ils n'eussent point eu de chair, et qui demeurant dans des corps sur la terre , passoient néanmoins spirituellement jusque dans les plus hauts des cieux. Il se représentoit encore la beauté spirituelle des Benoît, des Bernard, des Dominique, des François, et de cette multitude infinie de saints religieux qui dévoient combattre sous l'étendard et sous la discipline de ces glorieux capitaines. Ceux-ci marchant sur leurs traces , renonçant par la pauvreté aux biens du monde, par la beauté de la chasteté aux soins du mariage , par la vertu de l'obéissance à l'empire de leur propre volonté, et s'étant délivrés de toutes les affaires temporelles , se dévoient abandonner entièrement à l'amour et au service de leur Créateur. Il se proposoit devant* ses yeux divins la pureté et la beauté de ces vierges très-saintes, Cécile, Marguerite, Agathe , Apollonie , Agnès, Lucie , Dorothée et Catherine , et d'une infinité d'autres vierges, qui dans la foiblesse de leur sexe n'ont pas laissé de vaincre le monde , et dans la corruption de la terre ont conservé la pureté des anges du ciel , répandant leur sang pour la gloire de leur Epoux céleste , ornant les couronnes blanches de leur pureté virginale, par la pourpre de leurs martyres. Mais ce qui réjouissoit particulièrement cette âme très-sainte , étoit lorsqu'elle venoit à jeter les yeux sur la foi , sur la constance , sur la force invincible des glorieux martyrs Cyprien , Laurent, Vincent, Denis, Ignace , To!) carpe , Maurice , et une infinité d'autres braves guerriers qui dévoient combattre avec tant de va-
leur, qui dévoient vaincre en tant de combats , et qui dévoient enfin si glorieusement triompher de tous les empereurs du monde, et de toutes les puissances de l'enfer, pour ne se relâcher pas en un seul point de la fidélité qu'ils dévoient h leur prince et à leur Seigneur légitime. La vue de tant de beautés causoit une telle joie dans cette âme divine, qu'elle lui fit embrasser la croix, comme je viens de dire , afin d'orner et d'embellir toutes les âmes par la pourpre de son sang précieux. C'est ce que nous a enseigné l'Apôtre , lorsqu'il a dit [E plies. 5) : Fous qui êtes mariés , aimez vos femmes , comme J ésus-C krist a aimé son Eglise. Il s* est offert à la mort pour elle , afin de la rendre si belle y quil ne parût en elle ni ride ni tache. Il y a grand sujet de croire que ce fut de ceci même que Moïse et Elie parlèrent avec lui au jour de la Transfiguration , et qu'ayant à traiter de la mort qu'il devoit souffrir à Jérusalem , ils traitèrent aussi des avantages inestimables qui en dévoient résulter 9 et de cette grande joie qu'il en devoit recevoir. C'étoit donc sans doute de cette même joie et de cette satiété que partait Isaïe dans sa prophétie de la passion de notre Sauveur, lorsqu'il disoit {Isa. 53) : Par les travaux que son âme a soufferts , il verra et il sera rassasié. C'est-à-dire , que par les travaux et par les peines qu'il a soufferts en son corps et en son âme très-sainte , il verra le fruit inestimable qui en résultera , et ce fruit sera la conversion et le renouvellement du monde, dont il recevra une si grande joie et un contentement si entier et si parfait , que sa volonté en demeurera plei-
ncment rassasiée et satisfaite , tenant pour bien employé tout ce qu'il aura enduré pour ce sujet. Aussi étoit-il bien juste, que celui qui avoit été tellement affamé, pour user de ce mot , du salut des âmes , qu'il n'avoit pas fait de difficulté de mourir pour elles, ne se refusât pas à soi-même le rassasiement de ce qu'il avoit si fort souhaité.
Notre Sauveur ayant donc devant ses yeux la joie de tous ces grands avantages , il est certain qu'il eût très-volontiers souffert non-seulement une seule mort, mais mille morts, si elles eussent été nécessaires. Encore tout cela lui eût semblé peu de chose pour l'obéissance et pour la gloire qui étoit due à son Père éternel , et pour la réformation et le salut du monde; car il voyoit bien que ce souverain bienfait nous donnoit de la force et du courage pour nous faire entreprendre toutes sortes d'actions vertueuses.
Mais pour revenir à mon discours , je vous dis , mon frère, que vous devez vous remettre devant les yeux ces trois circonstances , afin d'enflammer votre cœur en l'amour de notre très-charitable Rédempteur. Et afin que vous vous occupiez avec plus d'utilité en ce saint exercice , je vous donne avis , que lorsque vous voudrez contempler ces douleurs et ces ignominies de noire Sauveur, vous ayez toujours dans la pensée quel est ce Seigneur qui souffre. C'est ce grand Dieu que je vous ai représenté naguères dans tout l'éclat de sa majesté, qui endure tout cela pour vous racheter par le moyen le plus excellent qu'il pouvoit y avoir. Cette considération suspendra sans doute votre
âme dans une très-grande admiration , et l'enflammera d'un amour extrême envers cette bonté incompréhensible, qui a voulu s'abaisser de la sorte pour l'amour de vous.
Que si de là le diable vouloit prendre occasion de vous scandaliser , souvenez-vous de ce qui vous a été dit : qu'encore que nous disions véritablement que Dieu a souffert et qu'il est mort , il n'a pas souffert et n'est pas mort en tant que Dieu , car cela étoit impossible , mais en tant qu'homme. Parce qu'encore qu'il fût vrai Dieu, il étoit aussi vrai homme , comme un de nous , composé de corps et d'âme raisonnable , exempt néanmoins de tout péché , le plus saint, et le sanctificateur même de tous les hommes. Aussi dans l'Ecriture est-il nommé, selon cette nature , serviteur de Dieu, et un serviteur qu'il avoit choisi pour sa gloire dès le ventre de sa mère. C'est donc selon cette nature qu'il a souffert pour la rédemption du monde , et pour faire rendre l'obéissance et la gloire qui étoit due à son Père éternel. Et en effet, si le plus grand honneur et le plus grand avantage qu'aient reçu les martyrs, est d'avoir souffert la mort pour la gloire de Dieu,, étoit-il raisonnable que le Saint des saints fût privé de cet honneur, et qu'il n'endurât pas comme ils avoient fait pour cette même gloire? Ce fut donc pour cela même qu'il voulut que sa très-sainte Mère se trouvât présente au pied de sa croix, et qu'elle souffrît en son âme la plus violente douleur que jamais aucune pure créature ait endurée , entendant les coups de marteaux qui faisoient entrer par force les clous dans ce
corps très -délicat,, et voyant de ses yeux les ruisseaux de sang qui en découloient. Elle n'enduroit pas tout cela pour ses péchés , n'en ayant jamais commis , ni pour les péchés des auires , parce que la passion de son fils étoit suffisante ; c'étoit donc afin que la plus sainte des saintes ne fût pas privée de cette suprême dignité et de cet avantage, d'avoir infiniment enduré pour l'obéissance et pour la gloire qui étoit due à Dieu.
Ainsi, mon frère, si vous considérez notre Sauveur, comme vrai et parfait homme, tel que chaque saint l'a été, votre âme ne sera surprise d'aucune sorte de scandale, le voyant souffrir comme les autres saints ont souffert. Pour vous faire mieux entendre ceci , prenez un peu garde à ce qui se pratique dans nos églises , vous verrez que lorsqu'on dit le Credo , les prêtres chantent avec grande attention et fort lentement cette parole , Homo factus est. Au lieu qu'ils passent vite ce qui suit incontinent après : Crucifîœus etiam pro nobis. Ce n'est pas que ce soit quelque chose de plus grand, que Dieu se soit fait homme, que d'être mort en croix pour l'amour de l'homme , ceci étant beaucoup davantage ; mais parce que ce souverain Seigneur ayant une fois voulu se faire un vrai et parfait homme, il n'est plus étrange qu'il ait enduré ce qu'il a voulu endurer dans son humanité sacrée.
Cette union admirable , et cet assemblage si étroit de la divinité avec notre humanité nous est fort bien expliqué par saint Léon , lorsqu'il dit : t Que la liai— » son de ces deux natures fut faite par un lien si
;> étroit, que ni la gloire de la plus grande ne diminuoit 7) rien de la nature de la moindre , ni la bassesse de la » moindre n'ôtoit rien à la gloire de la plus grande. » Tellement que la propriété et la nature de ces deux » substances demeurant en leur entier, et toutes deux » s'asseniblant dans une même personne , la majesté » eut agréable de se couvrir du vêtement de notre hu- » milité, l'éternité de notre mortalité, et la force de » notre foiblesse , afin que le Seigneur même comme » médiateur entre Dieu et les hommes, exécutât tout » ce qui étoit nécessaire pour notre remède , mourant » de la part d'une nature , et ressuscitant de la part » de l'autre. Parce que s'il n'avoit pas été vrai Dieu , » il n'auroit pu nous guérir; et s'il n'avoit pas été vrai » homme , il n'auroit su nous donner exemple. » Ceci est de saint Léon. Faites un bon fondement , mon frère , sur la connoissance de cette vérité , et vous ne trouverez rien d'étrange dans les douleurs ni dans les peines de la passion de notre Sauveur, puisqu'étant le vrai et le parfait homme, et le plus saint de tous les hommes, il ne devoit pas être privé, comme nous avons dit , du plus grand honneur et de la plus grande dignité qu'ils aient reçue , qui a été de souffrir pour la gloire de Dieu ; étant bien confirmé dans cette vérité , vous repousserez facilement tous les traits que l'ennemi pourra décocher contre vous.
Mais afin que notre Seigneur vous fasse aussi participer aux consolations dont jouissent ses amis et ses serviteurs , lorsqu'ils sont attachés à la contemplation de ce mystère , demandez-lui outre la foi une lumière
particulière , pour le savoir bien considérer étendu sur la croix; parce que si vous êtes ainsi éclairé, vous verrez aussitôt les trésors infinis et les richesses de grâce qui y sont enfermés , vous verrez les fruits très agréables de la croix , vous découvrirez les convenances et les rapports admirables de cet excellent remède que la sagesse divine a voulu préparer ptour notre salut; vous verrez les grands motifs qui nous excitent à aimer et glorifier ce Seigneur, et à souhaiter mille morts pour son service; et enfin vous y verrez une infinité d'autres choses , que toutes les paroles ne sont pas capables d'expliquer.
J'ai passé au delà de ce que je m'étois proposé , qui étoit de vous instruire seulement de ce qui touchoit la eonnoissance de ce mystère, y ayant ajouté encore les considérations qui pouvoient exciter la vo lonté à la reconnoissance de ce souverain bienfait , et à l'amour de ce Rédempteur très-clément ; parce que la foi en étant une fois établie dans nos âmes , ce qu'il y a de plus important à faire , est d'exciter notre volonté à l'amour de celui qui nous a fait participans d'un si grand bien.
Le Catéchumène. Je ne saurois m'empêcher de vous avouer , que tout ce que vous venez de me dire , a été comme une musique très-agréable aux oreilles de mon âme, et plût à Dieu que j'en pusse ouïr une semblable tous les jours de ma vie. Car que peut-il y avoir de plus doux et de plus agréable pour un chrétien , que de se voir estimé et aimé à un si haut point par un si grand Dieu , qu'il ait voulu s'exposer à tant
de
PART. IV. DIALOGUE X. I 2f)
de peines et à tant de douleurs pour le délivrer des peines de l'enfer , pour le couronner d'une gloire perpétuelle avec les anges dans le ciel , et pour l'attirer à son amour et à son service par un bienfait si considérable ?
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