X.e DIALOGUE
Ou il est traité du saint Sacrement de l'auteL
Le Catéchumène. Il y a, ce me semble, un autre mystère, qui est des principaux et des plus importans de la religion chrétienne, celui du saint Sacrement de l'autel ; et comme l'état de Catéchumène dans lequel je suis , est destiné pour apprendre les mystères de la foi , dont il a plu à Dieu par sa bonté d'éclairer mon âme , je voudrois bien qu'il vous plût de m'instruire de ce qui concerne la doctrine de ce divin Sacrement.
Le Docteur. Je vous avoue , mon frère , qu'il n'y a point de matière que je puisse traiter plus volontiers que celle-là , à cause de la consolation extrême que je reçois , lorsque je viens à considérer la grandeur de ce bienfait. Mais il n'y en a point aussi que j'appré hende si fort de toucher , parce que mes paroles ne peuvent suffire pour expliquer ce peu que mon esprit est capable d'en concevoir; c'est ce qui fait souffrir à mon âme des douleurs telles que les douleurs d'un enfantement ; parce que je voudrois expliquer les sentimens de mon cœur par mes paroles , et c'est à quoi v. I
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je ne puis parvenir, parce que comme ce divin bienfait est incompréhensible, il est aussi ineffable. C'est donc avec beaucoup de raison que je crains , que l'incapacité de mes paroles ne fasse injure à la dignité et à l'excellence du sujet. J'estime donc qu'il seroit beaucoup mieux de révérer ce grand mystère par l'admiration et par le silence , que d'entreprendre d'expliquer par des paroles humaines ce que les anges mêmes ne sauroient exprimer. Ce seroit suivre en cela le précepte de saint Grégoire, qui dit , que nous parlons bien avec plus d'éloquence des œuvres de la vertu divine , lorsque l'admiration que nous en concevons rend nos langues muettes , et que l'homme explique bien mieux par le silence les choses qu'il ne peut suffisamment expliquer par la parole. Sur ce même sujet le Roi prophète a fort bien dit ( PsaL i5o ) : Louez le Seigneur selon la multitude de ses grandeurs. Et celui-là le loue de cette sorte , qui confesse n'avoir pas de paroles pour le louer. Néanmoins puisque vous désirez d'être instruit de la doctrine de ce sacrement ^ la première chose que j'ai à vous en dire est, que plusieurs iidèles sont si fermes et si constans dans la foi de ce mystère , que c'est une des choses qui leur jfâït croire avec plus de joie et de fermeté les autres articles de notre foi; car ils retirent de si grands biens de l'usage qu'ils en font , leurs âmes en sont si fort consolées , leurs entendemens tellement éclairés , leurs volontés si réchauffées en l'amour de leur Créateur ; enfin, ils en retirent un si grand secours pour toutes les actions vertueuses , qu'ils connoissent bien
par la , que celui qui a ordonné une chose si sainte , ne pouvoit être autre qu'un Dieu. Et parce qu'ils savent que celui qui l'a ordonnée est aussi l'auteur de tous les autres mystères que nous devons croire , il arrive de là , que la certitude de cet article est la confirmation de tous les autres.
Mais pour commencer à vous faire entendre ce que nous devons croire de ce sacrement , je vous dis , que par la vertu des paroles de la consécration prononcées par la bouche d'un prêtre 3 la substance du pain se change en celle du corps de notre Sauveur, et la substance du vin en celle de son sang précieux; mais que le corps , non plus que le sang , ne sont pas sans son âme , et que l'un et l'autre ne sont pas sans la divinité. Il est vrai qu'encore que par la vertu de ces paroles il n'y ait sous ces espèces sacramentelles que le corps et le sang de Jésus-Christ, nous devons croire que par voie de concomitance son âme y est aussi et sa divinité. Et voilà ce que nous sommes obligés de croire de ce mystère.
Pour prouver la vérité de cet article , nous n'avons qu'à prouver que Dieu l'a pu faire , et qu'il l'a voulu faire ; parce que la puissance et la volonté divines étant prouvées , la question est décidée. Je m'en vais donc vous expliquer ces deux points , et puis je vous dirai ia fin pour laquelle ce souverain sacrement a été institué.
1 5a CATÉCHISME DE GRENADE.
Quant au premier point , c'est-à-dire, que Dieu par le ministère du prêtre peut faire ce changement d'une substance en une autre , il n'y a pas grand sujet de douter; parce qu'il est bien plus difficile de faire de rien quelque chose , que de changer une substance en une autre. Or, puisque nous confessons que de rien Dieu a créé les cieux qui sont si grands , aussi -bien que la mer et la terre , il pourra bien plus facilement d'une chose en faire une autre. Nous voyons que le pain que nous mangeons chaque jour, se convertit en bien peu de temps en notre chair par la vertu de la chaleur naturelle. Et nous trouverons élrange que ce que la chaleur naturelle peut faire dans l'espace de deux ou trois jours , la toute -puissance de Dieu le fasse en un instant? Or, sans doute celui qui, aux noces de l'Evangile , eut le pouvoir de changer avec tant de facilité l'eau en vin , n'en aura pas moins à changer la substance du pain en celle de son corps très-sacré.
Le Catéchumène. Cette conversion et ce changement ne m'étonne pas, mais ce qui m'étonne est, qu'un million de messes se disant à une même heure dans toute PEglise chrétienne, nous soyons obligés de croire que Dieu y assiste, et y soit présent de telle sorte, qu'au même instant que le prêtre achève de prononcer les paroles de la consécration , Dieu fasse cette conversion , non par le ministère de ses anges , mais par soimême; car à considérer cela avec des yeux charnels,
il semble que c'est charger Dieu d'un soin inutile d'accourir en tant de lieux en un instant , sans y manquer d'un seul point.
Le Docteur. 0 que Cicéron a*eu grande raison de dire , qu'il étoit difficile de séparer l'entendement de l'usage des sens 9 lesquels veulent toujours mesurer les choses divines par les humaines , quoique cette nature très-excellente et très-noble soit infiniment élevée pardessus toutes les choses créées; il arrive de là , que le plus grand obstacle qu'aient les hommes à connoître Dieu , est de le mesurer à eux-mêmes. Or , afin que vous voyiez que cette assistance ne charge Dieu d'aucun soin , ni ne peut en rien troubler sa félicité , je veux vous proposer un exemple qui vous fera connoître cela très- parfaitement. Aristote et tous les bons philosophes soutiennent , que l'âme intellectuelle ne procède pas de la même matière dont le corps humain est composé , parce que l'un est fait d'une matière corporelle, au lieu que l'âme étant une substance spirituelle semblable à celle des anges , ne peut être produite par une cause matérielle; c'est pourquoi ils soutiennent qu'elle vient de dehors ; la foi et la religion chrétienne ajoute encore à cela , que dès aussitôt que le corps d'un enfant est organisé dans les entrailles de la mère, le Créateur de toutes choses crée lui-même l'âme, et l'envoie clans ce petit corps au moment qu'il est pourvu de ses organes. Je vous demande maintenant combien grande et continuelle doit être cette occupation à créer tant d'âmes et les mettre dans tous leurs corps ? Contemplez un peu , je vous
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prie , la grandeur de tout le monde , c'est-à-dire , tout ce qui est dans notre hémisphère et tout ce qui est au-dessous de nous. Considérez les îles de toutes les mers , et enfin toutes les nations du monde , et imaginez-vous après cela combien d'occasions il y aura de jour et de nuit de créer tant d'âmes , et de les envoyer dans ces petits corps ?
Le Catéchumène. Mais qui est ce quijes pourroit nombrer, sinon celui-là même qui peut nombrer les étoiles du ciel? Il semble donc par ce que vous dites , que si Dieu doit être présent à tous ces momens , il ne doit jamais faire autre chose que créer des âmes. Le Docteur. Ce que vous dites est vrai , et néanmoins avec cette occupation et une infinité d'autres dont je ne fais pas ici le dénombrement , cette bienheureuse félicité et cette tranquillité dont la divinité jouit éternellement, n'est ni ne sera jamais interrompue. Si donc il est vrai que Dieu soit présent de jour et de nuit à la formation de tant de milliers de corps , afin que dans le moment qu'ils sont achevés de former, il crée les âmes et les y mette , quelle merveille sera-ce qu'il soit présent à tous les autels de la chrétienté , et qu'il fasse le changement dont nous parlons, à l'instant que le prêtre achève de consacrer? S'il est présent à la formation de tant de petits nègres que produit l'Ethiopie, et de tant de petits sauvages qui sont dans des pays iniidèles, qui le touchent si peu , pour créer et infuser leurs âmes , à Combien plus forte raison sera-t-ii présent à la consécration de son propre corps, pour la sanctification de notre vie ?
PART. IV. DIALOGUE X. \ Ù ô
Le Catéchumène. Cet exemple vient si à propos pour ce que vous me vouliez prouver, et il est si fort pour me faire voir que ce n'est pas une chose impossible à la toute-puissance de Dieu , que je ne crois pas que personne puisse soutenir le contraire. C'est pourquoi je donne volontiers les mains à ce que vous m'avez proposé touchant la toute-puissance de Dieu. Passons donc maintenant à l'autre point, lequel je tiens plus important , qui est qu'il l'ait voulu.
Le Docteur. Pour prouver le bon plaisir et la volonté de Dieu en ceci* il faut premièrement vous expliquer les effets que ce pain des anges produit dans les hommes qui ont le palais de leurs âmes sain et net. Je vous dis ceci, parce que pour juger du goût des viandes , il faut que le palais de la bouche soit dans cette disposition.
Afin de bien connoître la vertu et les effets de cette viande céleste , nous devons jeter les yeux sur une âme nettoyée et purgée de cette sorte. Celles qui ont mis toute leur affection , tous leurs désirs et tous leurs soins à plaire seulement à Dieu , et à ne faire que sa sainte volonté , sont en cet état. Elles disent avec le Prophète. J'ai demandé une seule chose au Seigneur, et c'est la seule aussi que je rechercherai , qui est de demeurer dans sa maison tous les jours de ma vie , et de m'appliquer à faire sa sainte volonté. Il semble que ces âmes ont confondu tous leurs désirs en un seul dé* sir , tous leurs soins et toutes leurs affaires en une
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seule , qui est de plaire à Dieu. Elles travaillent do tout leur pouvoir à éviter toutes sortes de péchés % même les véniels; elles châtient leur chair par les jeûnes , par les austérités et par les saintes veilles. Elles destinent la plus grande partie de leur temps à s'entretenir avec Dieu par l'oraison, elles la font presque continuelle, mais surtout avant et après leur sainte communion , s'y préparant avec toute la dévotion et toute la pureté de cœur qu'il leur est possible. Avant même que de s'y présenter, elles règlent de telle sorte leur vie , que ce n'est qu'une préparation continuelle à la sacrée communion.
C'est à ces personnes qu'il faudroit demander quel est le fruit que leurs âmes reçoivent par l'usage fréquent de cette viande céleste , et elles vous répondroient premièrement que la consolation et la joie spirituelle qu'elles en reçoivent est si grande , qu'elles n'ont point de paroles pour la pouvoir expliquer. Elles vous diroient que c'est par là que toutes les forces de leurs âmes se renouvellent ; que c'est par là que leurs esprits sont éclairés pour connoître la miséricorde et la bonté de leur Créateur , que c'est là qu'elles la goûtent, et qu'en la goûtant elles reconnoissent combien le Seigneur est doux; que c'est par là que leur foi est éclairée , leur espérance fortifiée , et leur charité enflammée par de nouvelles ardeurs.
Mais afin de parler avec quelque ordre des effets admirables de ce divin sacrement , et pour vous les mieux faire comprendre , vous devez savoir qu'il produit deux effets principaux , l'un qui est commun à
tous les autres sacremens de la loi de grâce , de conférer la grâce à tous ceux qui le reçoivent dignement; et de cette grâce procèdent toutes les vertus infuses par lesquelles l'âme demeure fortifiée , embellie et disposée à faire le bien. Mais l'autre effet est propre et particulier à ce sacrement , et c'est par là qu'il est distingué de tous les autres. Il est appelé par les théologiens , la réfection spirituelle , c'est-à-dire la nourriture de Pâme , par laquelle elle se renouvelle , se fortifie et se répare., pour faire toute sorte de bien. C'est ce qui a donné sujet au concile de Florence de dire que cette divine nourriture produit dans les âmes le même effet que la nourriture corporelle produit dans les corps. Ces effets peuvent être réduits à trois , qui sont tous trois dans la nourriture corporelle ; savoir, la réparation de ce qui étoit dépéri , le plaisir du goût, et le rassasiement de la faim , en rassasiant celui qui a mangé. Appliquons un peu ces trois effets à cette viande divine.
Premièrement la viande corporelle , ainsi que nous avons dit , répare ce qui est dépéri de notre substance; la nécessité de cette réparation vient de ce que comme la lumière d'une lampe va toujours consumant l'huile qu'on y a mise pour l'entretenir, de même la chaleur naturelle de nos corps va toujours diminuant et consumant leur substance. Tellement que comme nous entretenons et nourrissons toujours d'huile la lampe afin qu'elle brûle , ainsi il nous faut toujours nourrir le corps de la nourriture ordinaire , afin que ce qui se diminue d'un côté, se répare de l'autre; et
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par cette réfection ordinaire , non-seulement on répare la substance qui s'est diminuée, mais on l'augmente même dans un certain âge , te! qu'est celui des enfans , qui de petits , deviennent grands. Par cette même nourriture les forces de nos corps se renouvellent , lorsque par faute de vivres elles ont été affoiblies et diminuées, comme on voit dans les malades lorsqu'ils commencent à reprendre la santé.Tous les mêmes effets sont produits par ce pain des anges dans les âmes qui ont aussi besoin de réparation; car elles ont au dedans d'elles-mêmes , aussi-bien que les corps , une chaleur qui n'est pas naturelle , et qui leur porte un extrême préjudice. C'est l'ardeur de nos appétits , que les saints appellent concupiscence , que nos premiers pères nous ont laissée en héritage, et dont le péché originel a été la cause. Plus cette ardeur nous attache à l'amour des choses de la terre , plus il refroidit en nous l'amour de celles du ciel ; plus il nous rend enclins aux appétits de la chair, plus il diminue le goût que nous devons avoir pour les choses de l'esprit; et plus il nous fait pencher en bas par le poids de ses affections , plus il nous fait déchoir d'en haut, comme dit le Sage (c. 9). Le monde se joint encore a cela , suivi et armé de tous les vices , c'està-dire de la compagnie et de la société des hommes charnels , qui sont les fauteurs de tous les vices. Que si parmi tant d'occasions qui-nous incitent et nous précipitent au mal , nous n'avons rien qui nous aide et nous favorise à l'amour du bien, que deviendronsnous? C'a donc été pour cette raison que la provi-
dence divine, qui prend soin même des fourmis, et qui s'attache d'autant plus aux choses qu'elles sont plus excellentes , ayant pris un si grand soin de nourrir les corps de leurs propres alimens , en a pris encore davantage, et avec plus de raison, des âmes, pour leur donner leur propre nourriture; c'est ce qu'elle a fait par l'institution du divin sacrement de son corps , duquel elle a dit (Joan. 6) : Mon corps est véritablement une viande; il s'appelle viande , non pas comme il est évident, des corps, mais des âmes, par la vertu de laquelle nous réparons ce que l'ardeur de nos appétits , et la compagnie de ce monde avoit diminué et affoibli. Par l'usage de cette viande , l'homme croît en la perfection de la vie spirituelle et dans toutes sortes de vertus. C'est par elle qu'il reprend de nouvelles forces , et son haleine pour marcher plus à Taise dans le chemin de la perfection, jusqu'à ce que, comme un autre Elie , il soit parvenu à la montagne de Dieu. (5 Reg. 19). C'est par cette même viande qu'il recouvre de nouvelles forces pour résister aux tentations et aux embûches de notre commun adversaire , qui comme un lion furieux nous cherche pour nous dévorer ; et voilà quel est le premier effet de cette viande divine.
Nous avons dit que la seconde propriété de la viande étoit de donner du goût et de la saveur à celui qui mange; et ce goût est d'autant plus exquis que la viande est plus excellente, et que la bouche de celui qui la mange est mieux disposée. La divine providence a voulu mettre ce goût aux viandes pour la conservation de
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notre vie; parce que le manger étant nécessaire pour vivre , ce goût et cet appétit a été mis aux viandes , afin que nous fussions excités à manger, comme nous voyons qu'il arrive d'ordinaire, y ayant même plusieurs personnes qui mangent plutôt pour le goût et pour le plaisir qu'elles trouvent aux viandes , que pour la conservation de leurs vies. S'il est bien vrai que le Créateur ait mis ce goût aux viandes qui ne regardent que la nourriture des corps qui sont si peu de chose, quel doit être celui qu'il a mis dans la viande des âmes, qui ont tant d'avantage par-dessus les corps? Il est bien si grand, et le goût de cette viande céleste et angélique si exquis , qu'il n'y a personne , comme dit saint Thomas , qui soit capable de l'expliquer ; car c'est là que la suavité se goûte dans sa propre source , c'est-à-dire , en Dieu infiniment doux et suave , et l'auteur de toute suavité. La raison de ceci est bien claire, au moins pour ceux qui voudront considérer d'un côté la dignité de l'âme , et de l'autre l'excellence de cette viande; parce que la dignité de l'âmeétant sans comparaison plus grande que celle du corps, il s'ensuit que ses plaisirs doivent être d'autant plus excellens que ceux du corps , qu'elle est plus excellente que le corps. Mais que saurions nous dire de cette viande qui est Dieu même ? de combien doit être plus grande la douceur et le goût de cette viande divine, que de toutes les autres viandes corporelles , et surtout dans la bouche de ceux qui ont leurs âmes bien préparées pour la recevoir! Car cette viande ne contente et ne remplit pas seulement toutes les ca-
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pacités et les forces des âmes qui sont en cet état, elle vient même à se répandre jusqu'au dehors et dans la chair même , avec tant de douceur qu'elle fait dire à l'homme , qui est ainsi disposé , ce que disoit le Roi prophète : Mon cœur et ma chair brûlent d'ardeur pour le Dieu vivant. Elle fait encore bien souvent ce que dit saint Bonaventure , écrivant de la perfection à une de ses sœurs , que des personnes qui s'étoient approchées fort tièdes et fort foibles de la communion , après avoir ressenti la joie et la consolation qu'apporte avec soi cette viande sacrée , s'étoient relevées en un instant avec autant de vigueur et de force , que si elles n'avoient jamais ressenti de foiblesse. Et en cela , dit ce saint , Dieu nous veut faire paroître qu'il est quelquefois la nourriture et la force des deux hommes que nous avons en nous-mêmes , l'intérieur et l'extérieur.
S 3- Mais quelle bouche pourra dignement expliquer les effets que cette grande douceur produit en ceux qui la savent bien goûter ? Car premièrement une âme bien disposée , se voyant si amoureusement visitée et consolée de Notre-Seigneur, se voyant traitée et caressée avec la même douceur que pourroit être une fiUe trèschérie , s'enflamme tout aussitôt d'un amour passionné pour un Dieu qui se montre I elle si doux et si favorable. De cet amour joint à cette suavité , naissent tous les bons desseins et tous les bons désirs , qui sont les fleurs et les avant-coureurs des fruits de toutes les bonnes œuvres.
De là procède le mépris et le dégoût de tous les plaisirs et de tous les contenlemens du monde; parce que, comme dit saint Bernard, par le goût des suavités spirituelles, tout ce qu'il y a de charnel et de terrestre, devient incontinent insipide; tellement que l'homme spirituel est aussitôt dégoûté , même jusqu'à avoir de l'horreur pour toutes les idoles qu'il avoit adorées; parce que comme les hommes laissèrent le gland , qui est la nourriture des pourceaux, après qu'ils eurent goûté le pain de froment , de même l'âme religieuse renonce à tous les goûts sensuels, lorsqu'elle a éprouvé les spirituels , qui sont sans comparaison . plus excellens que les autres; parce que les uns sont les goûts des créatures , et que ces autres sont du Créateur. C'est de là que procède encore mn désir ardent de se rendre agréable à un maître qui a témoigné tant d'amour et tant de douceur. Et comme elle sait qu'il n'y a rien qui lui plaise davantage que l'obéissance et l'observation de ses commandemens , ni qui lui déplaise tant que les péchés , elle s'excite à un désir très-ardent d'observer ses commandemens, et prend un soin extrême d'éviter non-seulement tous les péchés mortels , mais aussi les véniels , et toutes les occasions qui la peuvent porter aux uns ou aux autres. C'est pourquoi elle se plaît dans la solitude et dans le silence; cai^par ce moyen son cœur demeure recueilli et évite les occasions de plusieurs péchés.
De là procède encore un désir ardent d'endurer des peines et des travaux , des contradictions et des tourmeus, jusqu'à répandre le sang même pour l'a-
mour de ce bon Maître; parce que sachant bien que la dernière preuve de la véritable vertu consiste dans Je support des peines et des afflictions , comme dit l'Apôtre {Rom. 5 ) , et que c'est l'offrande qui plaît davantage à celui qui a tant enduré pour elle, il arrive de là que plus elle a dessein de lui plaire , plus elle a de passion de souffrir pour lui; tellement qu'elle ne se plaît que dans les peines et dans les tourmens , et qu'au lieu de se plaindre , elle rend grâces au Seigneur qui les lui envoie.
Mais comme il est dit dans les divins Cantiques {c. 8 ) , que l'amour est fort comme la mort qui surmonte toutes choses , il s'engendre dans nos âmes par la vertu de ce pain céleste , et par l'amour qu'il produit en nous , une si grande force , que saint Chrysostôme pour la bien exalter, dit : Que les hommes au sortir de cette divine table, sont forts comme des lions , et que de leur bouche ils sont capables de donner de la terreur même aux démons. C'étoit aussi pour cela que le grand et le glorieux martyr saint Cyprien , au temps de la persécution de l'Eglise , vouloit que les excommuniés mêmes fussent absous , afin qu'ils pussent recevoir promptement la sacrée communion , qui leur servoit d'armes de défense pour les fortifier contre la fureur des tyrans , ne doutant point que ceux qui ne seroient pas pourvus de ces armes , ne perdissent courage dans les combats.
£e troisième effet du manger, est d'éteindre la faim et de rassasier; et c'est l'effet que produit principalement ç%pain des anges. Les personnes dont nous par-
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Ions, font une si sensible expérience de cette vérité, par la présence du Seigneur , qui est enfermé sous le voile de ce sacrement divin , qu'elles ressentent dans leurs âmes une plénitude de contentement, une paix et une tranquillité si grande dans tous leurs appétits et dans tous leurs désirs , qu'elles n'ont rien à désirer au delà durant cette vie. Et en cela il n'y a rien d'étrange , parce que Dieu étant L'époux de nos âmes , la dernière fin de notre vie et le centre de notre félicité , lorsque Pâme est en repos dans ce centre , et qu'elle jouit delà présence de ce Seigneur infiniment aima- Lie, il ne lui reste plus rien à désirer; elle se trouve tellement remplie et rassasiée de cette viande céleste , qu'elle n'a plus besoin d'aucune chose , étant dans la pleine et paisible possession de ce bien universel , dans lequel tous les autres biens sont compris. C'est en cet état-là qu'elle peut justement dire ces belles paroles , que saint François proféra toute une nuit , avec de si grands ravissemens. O mon Dieu et toutes choses ! o mon Dieu et toutes choses!
De cette plénitude et de ce rassasiement , procède encore une faim extrême de cette même viande causée par cette plénitude ; et en cela nous voyons en effet la différence que saint Grégoire met entre les plaisirs du corps et ceux de l'âme; parce qu'en ceux-là le rassasiement ennuie, et en ceux-ci il ne fait qu'exciter l'appétit ; et cela se rapporte fort bien aux paroles de la Sagesse, qui dit [Eccî. %l\) : Ceux qui m auront une fois goûtée 9 seront toujours dans le désir d,e $e nourrir de moi , et ceux qui en auront §^en demeureront
meureront plus altérés. Parce que l'âme dévote ayant reçu par cette viande céleste toutes ces consolations et ce rassasiement , avec les autres biens dont nous avons fait mention , elle vient à concevoir un désir très-ardent de se nourrir de cette viande si délicieuse, afin de recommencer à jouir du même bien qu'elle a déjà goûté; si bien que les moindres retardemens qui s'opposent à cela, lui sont insupportables.
Que dirai -je encore? Je dis que de cette même paix et de ce rassasiement procède la mortification de nos passions. Car comme elles naissent , ainsi que dit saint Jacques ( c. 1 ) , des appétits de notre chair; ceux-ci étant satisfaits par celte viande divine, la colère, ni les autres passions les plus emportées, n'ont plus d'occasion de s'enflammer , la cause de leurs troubles et de leurs inquiétudes ne procédant que des obstacles que nous trouvons en la possession des choses que nous avons désirées ; ce qui ne peut avoir lieu en ceci, puisque le cœur demeure pleinement satisfait et content de ce qu'il possède.
J'ajoute à tous ces merveilleux effets ^ une certaine admiration que ces âmes conçoivent fort souvent dans la sacrée communion , si grande qu'elles en demeurent comme hors d'elles-mêmes. Car lorsqu'elles viennent à considérer d'un côté leur bassesse , et de l'autre la grandeur immense de ce Seigneur qui est relevé infiniment par-dessus toutes les choses créées; lorsqu'elles voient que ce Seigneur, qui remplit les cieux et la terre, qui est assis par-dessus les chérubins, qui a son siège dans le ciel et à qui la terre sert de marche-pied, v. K
ne dédaigne pas de venir faire sa demeure dans une méchante et vile maison de paille et de boue , elles conçoivent une telle admiration de cette infinie bonté, et cette admiration est accompagnée d'un si grand amour et d'une joie si parfaite, qu'il n'y a point de paroles qui la puissent expliquer. Cette admiration passe même quelquefois si avant dans les âmes , et enlève tellement la partie supérieure de l'âme, que l'inférieure en demeure tout-à-fait privée de sentiment. Ceci arrivoit fort ordinairement à la sainte vierge Catherine de Sienne , qui , dans ses communions demeuroit tellement ravie en esprit, qu'étant piquée et blessée jusqu'au sang durant ses ravissemens , elle n'en avoit pas plus de sentiment que si elle eût été de pierre; la même chose arrivoit aussi à saint François , de qui saint Bonaventure écrit , que d'ordinaire dans ses communions il étoit ravi en esprit et privé de tous les sens. Nous voyons en ceci de combien les douceurs de cette viande divine excèdent le goût des viandes corporelles et de tous les plaisirs du monde , puisqu'elles sont capables de laisser l'homme comme mort à son corps, par la véhémente opération et suspension de l'esprit en Dieu. Quels plaisirs pourra-t-on trouver dans le monde qui soient comparables à ceuxci ? La sainte épouse n'a pu s'empêcher d'en parler dans ses cantiques , lorsque parlant à son époux, elle a dit : Que ses mamelles étoient meilleures que le vin; entendant par ses mamelles divines , le lait des douceurs spirituelles , et par le vin les plaisirs du monde , afin de nous faire comprendre de combien les plai-
sirs qui viennent de Dieu surpassent tous les autrea plaisirs qui ne sont pas en lui.
Voilà quels sont en partie les. effets de ce très-haut sacrement, et personne ne peut raisonnablement les tenir pour incroyables; car toute la majesté de Dieu y étant réellement et véritablement comprise , les effets qui en doivent résulter ne dévoient pas être moindres; et puisque l'Apôtre a dit ( Epkes. 2 ) , que les richesses de la grâce que le Sauveur avoit apportées au monde (lesquelles nous sont principalement communiquées par les sacremens) , étoient incompréhensibles , de combien doivent être plus grandes celles qui nous sont conférées par ce sacrement qui est le plus grand de tous !
Le Catéchumène. Vous avez certainement grande raison d'en parler ainsi , car lorsqu'un tel hôte daigna entrer dans une âme, tout ce que vous venez de dire est fort croyable. Il me reste néanmoins une chose à vous demander là-dessus, qui est : Que si pour jouir de tous ces biens -là il faut qu'une âme soit nette au point que vous l'avez présupposé , et y ayant fort peu d'âmes qui se trouvent dans une si excellente disposition , il y en aura fort peu aussi qui puissent participer à tous ces bienfaits.
Le Docteur. C'est une vérité établie dans toute la philosophie , que toutes les causes naturelles ou surnaturelles agissent selon la disposition qu'elles rencontrent dans la matière. Ainsi nous voyons que le feu s'allume aussitôt dans le bois sec , et que si le bois est moins sec, le feu prendra plus tard; tellement qu«
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selon les degrés du sec, le feu fera son opération; nous pouvons dire la même chose de ce très -saint sacrement, lequel produisant a la vérité tous ces signalés effets dont je viens de parler, dans les seules âmes purifiées , ne laisse pas néanmoins d'en produire d'autres selon la disposition et la dévotion qu'il trouve dans les âmes. Ainsi voyons-nous plusieurs prêtres , qui sans avoir beaucoup de temps destiné pour l'employer avec Dieu , en disant seulement chaque joui* dévotement leur messe, et faisant une courte préparation auparavant et un peu de recueillement après, passent avec beaucoup de piélé et de dévotion , leur vie, ou pour le moins la plus grande partie, sans commettre aucun péché mortel. Je vous dirai bien davantage , qu'il arrivera quelquefois que telle personne en s'approchant de ce sacrement , ressuscitera de la mort^ à la vie et du péché à la grâce. Et ceci arrive lorsque l'homme n'a ni l'intention de pécher, ni ne se souvient d'aucun péché qu'il n'ait confessé ; et néanmoins il se peut faire avec cela qu'il ne soit pas en état de grâce. Une telle personne , selon l'opinion des docteurs , par la vertu de ce sacrement , ressuscite de la mort à la vie , et de l'état de damnation où elle étoit , se relève à celui de salut. Ceci a fait dire à saint Augustin , que ce sacrement admirable ne nourrit pas seulement ceux qu'il trouve en vie , mais qu'il ressuscite aussi les morts.
Le Catéchumène. Vous me dites là de grandes choses , et qui sont bien capables de donner du courage et de la consolation à quelques âmes lâches et scrupu-
leuses , qui, touchées d'une crainte indiscrète, cessent de s'approcher de ce divin sacrement ; ce qui leur fait perdre non-seulement le bien qui en procède, mais encore plusieurs autres.
Le Docteur. Si nous retournons maintenant au sujet dont nous avons parlé , nous pourrons en peu de paroles conclure quel est en ceci le bon plaisir et la volonté de Dieu. Pour bien entendre ceci , il nous faut encore reprendre tout ce que nous avons dit ci-devant de la nature du bien. Nous avons dit que sa nature est de se communiquer à tous ; que plus cette bonté est grande, plus elle participe de cette condition, et que lorsqu'elle est parfaite il n'y a point de travail et de peine à quoi elle ne s'expose pour se communiquer aux autres. Nous avons vu un effet de cette bonté dans ce grand Apôtre ( Rom. 9) , iqui se mettoit soi-même » en mille sortes de mets, et qui se donnoit tout à tous » pour procurer le salut à tous , c'est-à-dire en leur » communiquant le bien qui étoit en lui. » Et ce désir étoit si grand dans son âme , qu'il souhaitoit d'être séparéde Jésus-Christ, pour le salut de ses frères (1 Cor. c. 9),
Après ceci , que pourrons - nous juger de cette bonté souveraine et infinie? Il est certain que plus elle surpasse toute autre bonté créée , plus elle est cornmunicative d'elle-même, et plus elle a de désir de rendre tous les autres bons et saints comme elle. C'est une théologie qui nous est enseignée par Je grand saint
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Denis, lequel dans son livre des noms divins , dit ( Dion. 4) ! «Que Dieu étant un bien substantiel, il » a dessein de communiquer sa bonté à tout ce qui a » un être, comme le soleil communique sa lumière à » toutes choses. » Et dans le livre de la hiérarchie cër leste , il redit la même sentence en ces termes : • Dieu » a dessein de faire toutes choses semblables à soi , et » de leur communiquer ses dons selon la nature et la » capacité de chacune. » Au même livre , il explique encore plus au long ce désir naturel de cette bonté suprême, lorsqu'il dit : « Jésus- Christ noire Sauveur » recherche avec un amour extrême tous ceux qui s'é- » loignent de lui; il les sollicite, il les prie de ne se » point séparer de celui qui court après eux , poussé » par la violence de son amour extrême. Il ne se con- » tente pas de faire ces avances pour eux, il supporte » encore avec douceur ceux qui différent de venir vers » lui , il les y invite même par ses promesses 9 et les y » attire par ses caresses. » Puisque ceci ne reçoit point de doute , que peut-il y avoir de plus conforme à cette souveraine bonté, que d'avoir institué un sacrement , qui a tant de pouvoir pour nous faire participais de sa bonté et de sa sainteté , et par conséquent de tous ces admirables effets que nous venons de raconter? Et si après avoir fait le dénombrement, comme nous avons fait précédemment , des fruits de l'arbre de la croix, qui sont autant d'aides et de secours pour nous rendre saints et gens de bien, nous avons tiré cette conclusion, qu'il n'avoit pas été indigne de cette bonté suprême de souffrir une mort si
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ignominieuse pour nous faire tous ces biens , avec combien plus de raison dirons-nous maintenant qu'il a voulu instituer un sacrement, qui a une vertu et une puissance si merveilleuse pour opérer notre sanctification ! Et si le désir qu'a eu cette bonté immense de nous procurer ce bien , a été si grand , qu'elle n'a pas fait difficulté de s'exposer à ce genre de mort, par la considération des grands biens qui nous en provenoient, combien aura~t-elle fait moins de difficulté d'ordonner cet admirable sacrement,, dont nous retirons tant de biens , ceci même ne lui ayant coûté ni une sueur de sang , ni la mort comme l'autre ! J'oserai bien même dire ,, et je le dis fort véritablement , que l'institution de ce divin sacrement est une œuvre tellement propre à Dieu , que si d'un côté l'on me proposoit cette œuvre , et de l'autre celle de la création du monde , et qu'on me demandât laquelle des deux je tiendrois la plus propre et la plus digne de Dieu , je répondrois sans doute que ce seroit celle de ce souverain sacrement; la raison est , qu'une œuvre est d'autant plus digne de Dieu , qu'il en revient plus de gloire à Dieu et plus d'utilité à l'homme. Or , nous voyons combien peu de profit spirituel les hommes ont retiré de l'œuvre de la création, (bien que cela soit arrivé par leur faute et par le grand nombre de péchés et d'idolâtries qui ont régné dans le monde jusqu'à la prédication de l'Evangile , prenant même occasion de pécher, de la beauté et de l'excellence propre des créatures) , au lieu que ce sacrement très -saint a été la cause principale de tout autant de martyrs , de confies-
lâ2 CATECHISME DE GRENADE.
seurs et de vierges qu'il y a eu dans l'Eglise , et qu'il y en aura jusqu'à la fin du monde , parce que le principal secours, et la plus grande force qu'ils ont eue pour vaincre le monde , le diable et la chair, ils l'ont reçue par ce pain céleste. Et comment après cela ne dironsnous point que ceci est une œuvre plus excellente , plus digne et plus propre de cette inlinie bonté et de cette sainteté, que n'a été celle de la création du monde , puisqu'elle est si puissante pour nous rendre bons et saints ? Que si vous me dites que c'a été quelque chose de bien grand que d'avoir créé tout l'univers par une seule parole , je répondrai qu'il ne faut pas une moindre puissance pour changer la substance du pain et du vin tant de millions de fois chaque jour en la substance de la chair et du sang de Jésus-Christ , par la vertu des paroles prononcées par la bouche d'un prêtre.
Le Catéchumène. Ce que vous me dites est certainement admirable , et je voudrois bien qu'il vous plût de m'en donner la raison.
Le Docteur. La raison est , que Dieu ne désirant pour aucun de ses divins attributs , être si fort loué et reconnu que pour celui de sa bonté et de sa sainteté i et ces excellentes perfections paroissant avec beaucoup plus d'éclat dans les mystères de notre rédemption et de notre sanctification , que dans la composition de tout ce monde visible, il s'ensuit qu'encore que l'un et l'autre soient 3es œuvres propres de Dieu , celle-ci l'est à plus juste titre, parce que sa bonté s'y manifeste plus qu'en l'autre.
Le Catéchumène. Je ne saurois que répondre à une si puissante raison , si ce n'est qu'il semble aussi que c'est une chose très-indigne de cette même bonté et de cette majesté infinie , qu'elle daigne entrer dans les âmes de certaines personnes qui communient ou qui célèbrent tous les jours très-indignement ce divin sacrifice.
Le Docteur. Mon frère, la bonlé de Dieu est si grande , et il a tant de désir de* nous faire du bien , qu'il ne tient aucune chose indigne de sa majesté, si elle peut être utile pour notresalut. Tellement que plus il y a d'indignité dans les personnes dont vous parlez , plus manifestement pouvons-nous connoître par là les grandeurs de son amour , et de l'extrême bonté qu'il a pour ses vrais amis, puisqu'il ne dédaigne point de passer par de telles mains pour venir demeurer dans leurs âmes; et en effet, s'il a bien voulu consentir d'être livré entre les mains des pécheurs et des princes des ténèbres dont ils étoient possédés , pour exécuter l'œuvre de notre rédemption, pourquoi dédaignera-t-il maintenant ce qu'il ne dédaigna pas alors ? mais vous savez bien avec cela , que la lumière du'soleil ne contracte point d'impureté , quoiqu'elle passe par les ordures et par les immondices de la terre; pourquoi ne croirez-vous pas aussi-bien que celui qui est la pureté et la netteté même , n'en recevra pas d'altération par l'impureté de ces âmes ?
Le Catéchumène. Je suis satisfait de cette raison, mais il me reste encore un scrupule , qui est de savoir comment il se peut faire que le corps très- sacré de notre Sauveur demeure tout entier contenu dans une petite hostie.
Le Docteur. Je ne vous saurois mieux répondre à cette question , que par cette prudente et chrétienne réponse que saint Augustin donne sur de semblables merveilles de Dieu, lorsqu'il dit : «Reconnoissons au » moins que Dieu peut faire quelque chose que notre » raison ne sauroit comprendre. » Car dans des œuvres de cette sorte, toute la raison est la toute-puissance de celui qui les fait. L'esprit d'un vrai et humble chrétien doit être satisfait par là , sans en vouloir apprendre davantage; et c'est en cela que consiste le mérite de la foi , en croyant ce que nous ne voyons pas. Par ce moyen nous employons au service de notre Créateur , une des plus nobles parties de nousmêmes , et qu'il a créée dans nos âmes , qui est l'entendement et la raison. Que s'il est vrai que dans Je premier commandement de la loi il nous est ordonné d'employer au service de notre créateur tout ce qu'il a créé en nous , et si l'une des parties principales de ce tout est l'entendedement, n'est-il pas juste que celui-ci principalement soit employé à son service , en croyant ce qu'il ne comprend pas, parce qu'il acquiert beaucoup moins de mérite à croire seulement ce qu'il est de soi-même capable de concevoir ? C'est pour-
quoi, comme la volonté sert bien plus fidèlement Dieu, lorsque pour son amour elle aime ce qui répugne à son inclination naturelle (comme lorsqu'elle aime ses ennemis , et qu'elle leur souhaite du bien) ; de même l'entendement sert bien avec plus de fidélité , lorsqu'il s'abaisse , qu'il se captive , et qu'il s'assujettit à croire des vérités qu'il ne comprend pas ; car c'est alors qu'il sacrifie véritablement à Dieu son Isaac , c'est-à-dire une des plus excellentes et des plus nobles puissances qui soient en lui.
Le Catéchumène. Vous avez certes raison, et il n'étoit pas juste que cette partie qui est la plus excellente qui soit dans nos âmes, demeurât exempte du service qu'elle doit à son Créateur; au contraire il étoit bien plus à propos qu'elle s'occupât d'autant plus au service de celui qui l'avoit créée , qu'elle est d'une nature plus noble. Mais si vous l'avez agréable, je voudrois maintenant prendre l'esprit d'un philosophe païen , et vous faire une objection contre tout ce que vous venez de me dire. Ce philosophe vous accordera volontiers que cet amour, cette joie, ces consolations et cette grande admiration peuvent à la vérité toucher les âmes saintes et religieuses, lorsqu'elles communient; mais il vous dira aussi que ce n'est qu'un effet de l'imagination , et de la persuasion qu'elles ont d'être si fortement aimées de ce grand Dieu immense et incompréhensible , qu'il ne déHaîgne pas de venir en sa propre personne et dans sa plus haute majesté faire sa demeure dans leurs âmes ; parce qu'en effet c'est une grâce et une faveur si grande, que la seule ima-
ginalion peut causer dans les âmes cette admiration et toutes ces consolations , dont vous m'avez parlé. Voilà ce qu'un philosophe pourra dire.
Le Docteur. 0 que j'ai de joie de la proposition que vous me faites , pour avoir occasion de vous découvrir une chose qui sert infiniment à la confirmation de la vérité de ce mystère 1 Vous me dites donc que l'imagination seule de ce bienfait signalé , suffit pour causer dans les âmes tous les effets que je vous ai expliqués. Dites- moi donc, je vous prie, si l'imagination seule de ce bienfait souverain suffit pour cela, combien sera plus puissante à produire ce même effet, non pas l'imagination seule, mais la réelle vérité de ce mystère ! Car personne ne peut nier que nous ne soyons plus touchés de la réalité des choses que de la simple imagination. La vue d'un taureau qui se veut ruer sur moi , ne me causera-t-elle point une plus juste crainte, que si ma seule imagination me le représentoit ? Or s'il est vrai que l'effet et la vérité des choses nous touche plus que la simple imagination , combien trouverons-nous que ce soit une œuvre plus digne de cette souveraine bonté qui désire si fort de nous rendre tous gens de bien , d'avoir institué un sacrement si puissant à produire ce digne effet, que la seule imagination suffise pour cela ! Voyez combien est grande et puissante l'apparence de votre raison > et ne vous étonnez plus", mon frère , si nous faisons si souvent mention , et si nous prenons toujours pour fondement la bonté de Dieu lorsque nous voulons parler de ses œuvres; parce que suivant ce que nous avons
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déjà dit , son immense bonté est le principe de toutes ses œuvres. Parce que comme il n'y a en lui ni respect de nécessité, ni d'obligation, ni de destin, ni d'aucune dette dont il soit tenu envers ses créatures , lesquelles au contraire lui sont redevables de tout ce qu'elles ont, et de tout ce qu'elles auront jamais, il s'ensuit qu'il n'y a point d'autre cause qui le puisse disposer à faire ce qu'il fait , que sa seule bonté. C'est en effet la plus assurée et la meilleure manière de parler et de raisonner de ses œuvres , que de les rapporter à sa bonté. Et c'est elle aussi qui a fait qu'il nous a laissé ici cette perle beaucoup plus précieuse que toutes les pierres les plus précieuses : par elle il a paré et enrichi son Eglise du plus digne ornement qu'il lui pouvoit laisser; par elle il lui tient compagnie dans ce lieu de bannissement; par elle il la console dans ses peines , il la défend au plus fort de ses dangers , il la fortifie et lui donne courage pour entreprendre toutes sortes de bonnes actions, il la remplit de bons desseins et de bons désirs; par elle il l'enflamme de l'amour des cho^ses célestes , et la détache par un généreux mépris des vanités du monde; par elle il l'unit et l'incorpore avec lui-même; par elle il la fait participer aux travaux et aux mérites de sa passion sacrée; et par elle enfin il lui donne un gage très-assuré de la vie éternelle. Qui est-ce qui pouvoit instituer une chose si salutaire et si utile que celle-là , sinon un Dieu ? Qui pouvoit inventer un mystère si important pour nous rendre gens de bien , sinon cette bonté souveraine et infinie ? Mais qu'on ne croie pas que cette communi-
cation avec une créature si basse et si vile apporte quelque diminution à sa grandeur. Au contraire tous les chrétiens doivent avoir cette maxime gravée dans leurs cœurs , que Notre-Seigneur ne lient indigne de sa majesté aucune des choses qui peuvent servir au bien de ses créatures.
Le Catéchumène. Tout cela , et beaucoup plus encore , se doit croire de l'immensité de la bonté divine , tant elle a de soin de notre sanctification. Néanmoins je voudrois bien , si je ne vous importunois pas1, vous demander encore une chose, qui est, que comme dans le traité de la sacrée passion de notre Rédempteur , vous avez premièrement touché les choses qui pouvoient éclairer l'entendement et le confirmer en la foi , et puis vous avez passé à celles qui pouvoient enflammer la volonté en son amour , il vous plût d'en faire autant maintenant sur ce mystère. Parce que m'ayant prouvé le pouvoir et la volonté de Dieu , je me trouve fort bien fondé dans la foi sous ce rapport ; mais il reste à m'enseigner , et c'est ce que je vous demande de tout mon cœur, les considérations qui me peuvent exciter à l'amour et à la reconnoissance de l'auteur d'une si grande grâce , pour mieux disposer et préparer mon âme , lorsqu'elle voudra se mettre en état de le recevoir.
Le Docteur. Tout ce qui a été dit jusques ici touchant cette matière , si nous le comprenons bien , sert à ces deux choses; et néanmoins pour vous don-
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ner une plus ample satisfaction , j'en ajouterai encore une troisième , qui est de vous montrer ce que Notre- Seigneur veut que nous concevions dans notre cœur de celte grande œuvre : car quelquefois il nous manifeste sa volonté par des paroles, et d'autres fois par les œuvres mêmes qu'il exécute sans y employer la parole. C'a été aussi pour cela que David a écrit dans ses psaumes ( Ps. 8) : Que les deux racontent la gloire de Dieu , et qu'il ny a point de nations au monde , qui n'entendent leur langage : c'est en ce sens que je veux vous découvrir quelque chose de ce que Dieu a voulu nous faire entendre par cette œuvre admirable , laquelle je tiens aussi digne de sa grandeur que la création même des cieux.
Nous devons donc premièrement dans cette œuvre reconnoître la.grandeur de l'amour qu'il a pour nous ; parce que la nature et la principale condition de l'amour est de vouloir être toujours auprès de la chose aimée , sans jamais s'en séparer ; c'est ce que nous enseigne saint Denis par ces belles paroles : « L'amour » a tant de force et de vertu pour unir les cœurs „ » qu'il empêche ceux qui aiment d'être maîtres d'eux- » mêmes ; c'est pourquoi ce divin amant disoit :je vis, » mais ce nest plus moi qui vis , car Jésus* Christ vit n en moi. » Ce qui étoit proféré par ce grand et saint Apôtre , parce qu'il étoit plus en Jésus-Christ qu'en lui-même. C'est ce qui donna autrefois sujet à un philosophe de dire , que c^Iui qui aime est véritablement mort en son corps propre , mais qu'il vit dans la personne aimée, parce que c'est là où sont toutes ses pen-
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sées, tous ses soins , tous ses plaisirs, tous ses désirs, et enfin où il est tout entier. Et cela est tellement le propre du vrai amour, que la définition qu'on en donne, est qu'il unit et assemble deux cœurs et deux volontés dans une telle conformité , qu'ils ne peuvent plus approuver ou désapprouver qu'une même chose. Ceci étant la vraie nature et la vraie condition de l'amour, quelle plus grande marque est-ce que notre Sauveur eût su donner de l'amour extrême qu'il a pour les siens , qu'en instituant ce sacrement admirable par le moyen duquel il peut être toujours uni , et même habiter dans leurs âmes? N'est-ce pas ce qu'il nous voulut signifier, lorsqu'il dit : Celui qui mange ma chair , et qui boit mon sang, demeure en moi, et moi je demeure en lui? De là il faut inférer, que comme je reçois la divinité et la vie de mon père , et qu'il est en moi , de même la vie de celui qui me recevra dignement , sera semblable à la mienne, parce que je serai en son âme.
Et en ceci nous devons bien considérer , que si le Sauveur avoit dessein avec ce pain céleste de nourrir les âmes , en leur communiquant par lui sa grâce , ii le pouvoit bien faire en attribuant une vertu surnatu- I relie à cette viande divine , afin de nous donner sa grâce , comme il l'a donnée à l'eau du baptême et aux saintes huiles , encore que sa présence réelle n'y soit pas , comme elle est dans ce sacrement ; mais son amour et la charité qu'il a pour les hommes a été si grande , qu'outre la grâce qu'il nous a donnée avec ce sacrement , il a voulu encore par lui-même faire sa
demeure
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demeure dans nos âmes , tellement que comme il pouvoit sanctifier son précurseur, sans y être présent, il voulut néanmoins , pour la plus grande gloire de son saint , venir le sanctifier en personne ; ainsi il pouvoit nous communiquer sa grâce, sans cette réelle pré sence, mais pour notre plus grande gloire, et pour notre plus parfaite consolation, il a voulu nous la donner par sa présence. Un roi feroit une signalée grâce à un de ses sujets malade, en lui envoyant seulement un remède pour le guérir; mais cette grâce seroit bien plus grande s'il venoit le lui donner lui-même. Je sais bien qu'il ne peut y avoir de proportion ni de comparaison de l'un à l'autre; et néanmoins le roi du ciel vient faire la même chose. pour les hommes, afin de guérir leurs maladies* Quelles grâces lui donneronsnous donc pour cette grâce , et par quel amour répondrons-nous à cet amour?
La seconde chose qui paroît en ce mystère > est la bonté immense de notre Créateur, qui n'a pas dédaigné de venir faire sa demeure dans un si chélif logis qu'est celui de notre cœur ; car qu'est-ce que l'homme , sinon ce qui est écrit au livre de Job , de la poussière , de la cendre , un vermisseau , une pouriture , une ombre qui semble être quelque chose, et qui n'est rien; une feuille d'arbre que le moindre vent ébranle ? une paille sèche , qui est encore plus mobile et plus légère? Ce qui a fait dire à David , parlant de l'homme (PsaL 38 ) : « Qu'il est toute la vanité jointe et assem- » bléeenun; »et en un autre endroit, passant encore plus avant , il dit selon notre version (PsaL 61 ) : Les v. h
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en fans des hommes sont vains et trompeurs dans leurs poids et dans leurs mesures ; d'autres traduisent : Les enfans des hommes sont si vains et si légers , que si on les mettoit dans une balance , ils sô trouveraient plus légers que la vanité même; comme s'il disoit, que si l'homme étoit mis dans une balance, et la vanité dans l'autre, celle-ci l'emporteroit. Vous semjble-t-il que notre vanité et notre néant pût être mieux exprimé que par cette comparaison? Que pouvoit donc faire cette haute et incompréhensible majesté pour nous faire plus évidemment paroître sa bonté infinie ? Cette majesté, dis-je, qui remplit les cieux et la terre, qui est infiniment élevée par-dessus tout ce à quoi les chérubins et les séraphins peuvent atteindre , à qui le ciel sert de trône royal, et la terre de marche-pied; qui est louée sans cesse , et accompagnée de mille millions d'anges ; en la présence de laquelle les colonnes du ciel tremblent ; que pouvoit-elle faire davantage , que de s'abaisser jusqu'à venir faire sa demeure dans une méchante maison de boue et de paille, c'est-àdire, dans l'âme et dans le cœur d'une créature aussi vile et aussi imparfaite que l'homme , et qui est aussi incapable de la recevoir, qu'elle l'est de comprendre la moindre de ses grandeurs ? Car si ce grand Dieu n'étoit descendu que dans l'âme, ou de saint François, ou de sainte Catherine de Sienne, lesquels après la communion avoient accoutumé de perdre l'usage de tous les sens corporels , par- l'emportement de leurs esprits ravis et absorbés dans l'admiration et dans l'amour d'une si grande bonté , la chose ne seroit pas si
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étrange; mais qu'elle veuille tous les jours descendre dans les âmes de plusieurs très-imparfaits el très-lâches chrétiens , qui s'approchent de ce divin sacrement avec une tiédeur incroyable , et avec le peu de respect et de dévotion que nous remarquons, n'estce pas vouloir une seconde fois être couché dans une crèche , et chercher un logement aussi vil et aussi misérable que fut celui de sa nativité ? Josué commanda de la part de Dieu aux enfans d'Israël , lorsqu'ils eurent à passer le fleuve du Jourdain , qu'aucun n'eût à s'approcher de l'arche du testament , plus près que de deux mille coudées de distance. Celui qui ordonna qu'on eût tant de respect pour une arche faite de bois , combien voudra-t-il qu'on en ait pour sa propre personne ? et s'il permet ( ce respect étant si bien dû à sa grandeur) que néanmois plusieurs personnes le reçoivent avec si peu d'honneur et de révérence , quelle dirons-nous qu'est la bonté de cette divine Majesté qui sait et qui veut ainsi s'abaisser pour nous faire participans de sa gloire?
La troisième chose que nous enseigne ce sacrement est la douceur et la suavité ineffable de notre Créateur; et nous la pouvons juger par celle qu'il communique à ceux qui le reçoivent dévotement. C'est en effet un des plus signalés effets de cette viande céleste , et qui lui est tellement propre , que comme le propre des viandes corporelles n'est pas seulement de jiourrir et fortifier le corps , mais aussi de contenter et de plaire au goût , de même l'un et l'autre est le proprç de ce pain céleste. Mais puisque j'ai déjà parié de
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la grandeur de celte suavité , je n'en dirai pour le présent autre chose , si ce n'est que les hommes peuvent juger par là , combien doux, combien favorable , combien amoureux , et combien caressant est celui qui ne se contentant pas de nourrir et de fortifier ses fidèles serviteurs par cette viande divine , prend soin aussi de les caresser et de leur plaire. En cela il leur fait bien paroître qu'il ne les traite déjà plus comme esclaves , mais comme des amis et comme des enfans trèschers; et par là même, nous pouvons comprendre combien doux est en soi-même le père qui traite avec tant de douceur et de faveur ses enfans. C'est aussi pour cette raison que FEglise a grand sujet de faire ces saintes exclamations : ô Seigneur ! combien est-ce que votre esprit est doux, puisque pour nous faire paroître la douceur et la bonté que vous avez pour vos enfans , vous leur avez envoyé du ciel un pain très-agréab\e , qui remplit de toutes sortes de biens ceux qui le mangent avec appétit, mais qui laisse vides les orgueilleux et les superbes !
La quatrième chose que ce divin sacrement nous enseigne , c'est le soin et la providence singulière que Jésus-Christ prend de son Eglise, l'ayant pourvue d'un sacrement si puissant et si efficace pour la sanctification des âmes , et qui produit en elles de si merveilleux effets ; nous en avons déjà parlé , mais qu'est-ce tout ce que nous en avons pu dire, en comparaison du bien que nous en recevons? Car quelle bouche sera
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capable d'expliquer les vertus et les excellences de ce pain céleste ? Je sais bien que dans l'Eglise il y a plusieurs saintes âmes qui en font l'expérience; mais je sais bien aussi qu'il n'y en a aucune qui le puisse dignement expliquer. Ce qu'elles pourront dire avec vérité , est qu'entre tous les exercices spirituels , de veilles , d'oraisons , de méditations , de lectures , et autres semblables , il n'y en a point où l'âme qui est bien disposée, reçoive tant d'édification , d'où elle retire tant de force , tant de consolation , ni une si grande ardeur de charité, que lorsqu'elle reçoit ce pain céleste. Car encore que Dieu soit présent à tous ces au très saints exercices , il est néanmoins ici joint à la vertu du plus grand des sacremens , et il y est réellement, et en la propre personne de Jésus-Christ. De ceci nous devons entre autres choses , tirer cet avantage , qu'ayant bien considéré qu'en nous approchant de la sainte communion , la divine Majesté y est présente , nous préparions notre cœur pour la recevoir avec plus de respect et de crainte , avec plus d'humilité et de révérence , voyant par les yeux de la foi , qui sont beaucoup plus certains et plus assurés que ceux du corps, que Dieu tout-puissant y est en personne. Il en résultera même cet autre bien , que les hommes peu dévots » lorsqu'ils viendront à communier, se recueilleront et s'humilieront davantage en eux-mêmes , et qu'ils se prépareront avec plus de soumission et de révérence , non-seulement à cause du respect que le sacrement requiert en soi-même , mais aussi à cause de la présence de la Majesté qu'ils y croient et qu'ils y adorent.
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Mais la divine providence a aussi beaucoup de part en ce mystère, ayant ordonné un moyen si convenable pour notre sanctification. Ceci se peut bien comprendre par la considération de la fin pour laquelle l'homme a été créé , qui n'a été autre que pour le rendre participant de la félicité et de la gloire de Dieu même. Or puisqu'entre la fin et les moyens il doit y avoir du rapport, il s'ensuit que celui qui doit être semblable à Dieu dans la gloire , doit être dès ici semblable à lui dans la pureté de vie , et qu'ayant à être divin en l'un, il doit l'être aussi en l'autre. Sur ce fondement, quel moyen pouvoit-il y avoir plus convenable ou plus efficace, pour rendre l'homme divin en cette vie, qu'en recevant Dieu même en son âme ? Et quelle autre créature , sans Dieu , pouvoit causer cette vie divine? Car une chose ne sauroit donner ce qu'elle n'a pas , et puisqu'aucune créature n'a la divinité , il n'y en a aussi aucune qui soit capable de donner cette sorte de divinité , sinon Dieu même. Si ceci étoit bien considéré par les hérétiques et par les infidèles , il» ne trouveroient pas si étrange la croyance que nous avons de la Divinité dans ce sacrement.
C'est ce même sacrement qui nous aide infiniment à acquérir et à contracter une amitié familière et] confidente avec notre Sauveur, car sans un moyen comme celui-ci, lorsque l'homme viendroit à considérer la hauteur de Dieu, et sa bassesse., et l'infinie distance qu'il y a entre le Créateur et sa créature, comment pourroit-il s'imaginer qu'une nature si haute et si élevée par-dessus tous les esprits créés , pût s'abaisser
jusqu'il tenir commerce, communication et familiarité avec une créature aussi vile que l'homme ? et celte pensée nous auroit sans doute privés d'une infinité de biens. Or , afin de nous lever cet obstacle , ce Seigneur très-clément a voulu s'enfermer sous ce divin sacrement, et celui qui a son tabernacle et sa demeure sur le plus haut des cieux, n'a pas dédaigné de venir habiter ici parmi nous sur la terre ; mais ce qui est encore plus merveilleux, est qu'il a voulu même entrer dans nos corps , afin que par une preuve si manifeste de sa royale présence , nous reconnussions combien il est proche de nos âmes , et combien il est prêt à nous secourir dans toutes nos nécessités; par là nous sommes obligés d'avouer, que ce Seigneur qui se glorifioit autrefois d'être un Dieu éloigné, parce qu'il voyoit toutes choses quoiqu'elles fussent fort éloignées, est maintenant un Dieu fort proche , s'étant rendu si familier aux hommes, par sa présence dans ce sacrement.
Cette bonté divine nous fait voir encore une chose qui mérite bien de l'amour et de l'admiration dans ce sacrement. C'est qu'il est le vrai époux de nos âmes , puisque par son moyen il entre en elles , se faisant avec elles une même chose. Car comme dans les mariages corporels , nous disons qu'un mariage est consommé , lorsque de deux chairs il ne s'en fait qu'une ; ainsi nous pouvons dire que ce mariage spirituel est consommé , lorsque l'esprit humain se conjoint au divin , ce qui se fait par le moyen de ce sacrement , comme le Sauveur nous l'a lui-même enseigné par ces*
paroles divines et très-claires : Celai qui mange nia chair et qui boit mon sang , demeure en moi, et moi je demeure en lui. Tellement que comme dans le mariage corporel de deux chairs il ne s'en fait qu'une , ainsi dans le mariage spirituel de deux esprits il ne s'en fait qu'un; mais cela se fait de telle sorte, que l'esprit divin ne se change pas^ avec l'esprit humain , au contraire l'esprit humain se change avec le divin , participant à la sainteté , à la vertu , et à la pureté qui est en lui. C'est pourquoi l'âme dévole doit se souvenir, toutes les fois qu'elle recevra ce divin sacrement , qu'à la même heure l'époux céleste entre en elle pour consommer ce divin mariage ; et cela étant , avec quel amour , avec quelle dévotion , avec quelle humilité , avec quelle joie, avec quel respect, et avec quelle sainte confusion est-ce qu'elle doit recevoir un Seigneur d'une majesté si relevée, et d'une bonté si extraordinaire, qu'il ne dédaigne pas de prendre pour épouse celle qui n'étoit pas digne de porter le nom de son esclave ! Mais il faut que vous sachiez avec cela , que ce mariage , pour être saint , n'est pas stérile , et les enfans qu'il produit sont les saintes intentions et les saints désirs, les douces larmes, et les consolations , les fruits de mérite de la vie éternelle , et enfin toutes les vertus.
Le Catéchumène. J'ai eu tant de joie à vous ouïr si dignement parler de cette matière, que je n'ai pas voulu interrompre le fil de votre discours par des questions nouvelles et importunes ; de sorte que s'il vous reste encore quelque chose à dire sur un si beau su-
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jet, continuez , je vous supplie,, car pour moi ,, je ne me lasserai jamais de vous écouter.
Le Docteur. Nous avons encore un fruit inestimable dans ce sacrement ; oulre celui qu'il nous apporte en le recevant; c'est qu'il se trouve dans toutes les églises , afin que lorsque les fidèles y vont pour offrir à Dieu leurs prières , ils soient assurés de l'avoir là présent d'une manière particulière , et qu'ils parlent à lui face à face. Et ceci est un très-grand et très-puissant motif pour exciter le respect, la confiance , et la dévotion de ceux qui prient , voyant qu'ils parlent et qu'ils traitent avec un Seigneur qui n'est pas moins favorable que puissant pour les secourir. Encore que ce bienfait soit commun à tous les fidèles , il regarde néanmoins beaucoup plus particulièrement les religieux et les religieuses, qui font leur demeure dans des monastères où est toujours ce divin sacrement; car ils ont toutes les nuits , avant et après matines , un grand temps libre et propre pour s'entretenir avec Dieu en la présence de ce sacrement. Et leur oraison n'est pas peu favorisée du silence de la nuit , de la solitude et de l'obscurité , afin de mieux recueillir tous leurs sens , et offrir leur cœur tout entier au Seigneur qu'ils croient avoir présent. C'est donc par tous ces fruits et par tous ces avantages que nous sommes confirmés dans la providence paternelle de ce grand maître , qui a si abondamment pourvu à nos nécessités par ce divin mystère.
Mais pour reprendre et recueillir tout ce que je viens de dire , souvenez-vous que ce divin sacrement par un
langage muet nous rend un témoignage très-certain de ces quatre perfections divines , qui sont la charité immense, la bonté infinie, la douceur et la providence paternelle de celui qui l'a institué. Or, puisque nous trouvons en lui de si grands motifs d'amour pour le Seigneur, pourrons-nous nous défendre de lui rendre amour pour amour? Car que nous demande sa charité et son amour, sinon amour ? Que veut sa bonté infinie , sinon amour, puisque la bonté est l'objet de la volonté? Que désire son extrême douceur , sinon amour ? Et que veut sa providence qui nous a si abondamment pourvus de remèdes contre toutes sortes de maux, et qui nous a d'ailleurs communiqué tant de biens , sinon amour? Après cela , quel cœur y aurat-il, qui ne s'enflammera point par ce saint brasier, se voyant environné de toutes parts de tant de flammes d'amour? Et tout ceci, mon frère, servira de réponse à votre dernière question, vous ayant, ce me semble, fait voir assez clairement ce qui peut échauffer votre volonté en l'amour de ce Seigneur , qui s'est communiqué si favorablement à nous. Il est vrai que ceci a été traité fort brièvement , si nous avons égard à la grandeur du sujet; mais vous ne laisserez pas d'y trouver une très-ample matière pour occuper et entretenir long- temps votre cœur.
Je veux passer encore plus avant que vous ne m'avez demandé , et vous montrer que nous ne trouvons pas en ceci moins de motifs pour espérer,, que pour aimer. Car de qui espérerai-je plus de secours et avec plus de confiance, que de celui qui est tout -puissant,
et qui nous aime si fort? En qui espérerai-jc plus fortement , qu'en une bonté si grande et si parfaite , puisque le propre de la bonté est de faire du bien , et de se communiquer à tous ? Et comment n'espérerai-je point en un Dieu qui se montre si doux et si favorable aux siens dans ce sacrement? Quelle autre chose nous demande sa providence, que cette confiance, puisqu'elle nous fait voir les soins qu'il prend de notre salut ? Comment fermera la porte à ceux qui lui demandent secours , celui qui nous a pourvus d'un tel remède sans que nous le lui demandassions?
Le Catéchumène. Je suis à la vérité infiniment étonné de voir combien de grands motifs d'amour et de confiance nous fournit ce divin sacrement; car ce n'est pas une seule des raisons que vous m'avez alléguées , mais toutes ensemble qui nous excitent à l'un et à l'autre.
Il paroîtbien en cela que notre Sauveur connoissoit la fragilité de nos cœurs, et l'incertitude de nos espérances , puisqu'il nous a donné un si puissant remède pour la guérison de ces maux. Nous trouvons donc en lui assez de matière pour allumer dans nos eœurs ces deux grandes vertus théologales , la charité et l'espérance; mais il nous reste encore la foi, qui est une autre vertu théologale. C'est pourquoi je vous supplie de me montrer si dans ce mystère nous trouverons aussi-bien des motifs pour elle que pour ses deux sœurs , parce que ceci , comme vous savez , est ce qui importe le plus à la doctrine d'un catéchumène.
*72 CATÉCHISME DE GftENÀDfe.
Le Docteur. Après m'être si fort étendu sur cette matière, tout ce que j'en ai dit est encore si peu de chose 9 que je ne sais de laquelle des deux choses je nie dois plutôt excuser, ou d'avoir été si long, ou d'avoir été trop court; toutefois mon intention n'ayant pas été d'étendre les choses, mais de les toucher seulement, afin de vous donner matière pour y penser, je vous répondrai avec la même brièveté à cette nouvelle question, vous laissant après cela le champ tout libre pour vous y étendre. Je dis donc , qu'encore que personne ne puisse avoir en cette vie une entière certitude par la foi, qu'il soit en état de grâce, et qu'il faudroit que ce fût par expresse révélation de Dieu , néanmoins les personnes qui ont leurs âmes bien nettes et bien purifiées , reçoivent par la vertu de ce divin sacrement de si grandes consolations, une si grande lumière , et une si grande connoissance de Dieu , une si grande joie , une si grande paix, une si grande sécurité, et une si grande satisfaction d'esprit; elles éprouvent avec cela un si grand changement en leurs mœurs et en leurs inclinations anciennes , aimant ce qu'elles avoient auparavant en horreur, haïssant ce qu'elles aîmoient auparavant, jusqu'à se réjouir des pensées et même de la présence de la mort , qui les tenoit autrefois dans des craintes épouvantables , qu'elles viennent à se confirmer tellement en la foi , par l'expérience des choses qui étoient si fort éloignées de leurs propres inclinations , que quand tous les hommes du monde leur diroient que leur foi n'est pas la vraie, elles leur répondroient avec confiance,
qu'ils se trompent tous, et que leur foi est la vraie et la solide. Elles n'avanceroient pas ceci fondées sur des raisons ou sur des argumens humains, mais sur le changement qu'elles auroient aperçu en leurs âmes. C'est parla qu'elles comprennent combien le Prophète avoit raison de dire : Que ceux qui espéroient en Dieuchangeoienl de force , parce que ceux qui ne sentoient auparavant en eux que des forces humaines, qui sont des forces de la chair, en ressentent alors de divines, qui sont des forces du Saint-Esprit; et ce changement qu'ils éprouvent en eux-mêmes , lorsqu'avec une pureté de conscience ils fréquentent ce divin sacrement , leur fait bien connoître que c'est Dieu tout-puissant qui y est , n'y ayant que lui seul qui eût le pouvoir de changer les conditions et les cœurs des hommes.
J'ajouterai encore à ceci une autre chose , qui est, que la conduite ordinaire que tient Notre -Seigneur lorsqu'il veut obliger les hommes à croire quelque chose haute et difficile, est de leur donner des moyens et des motifs suffisans pour la croire. Nous voyons qu'il a tenu cet ordre dans ce grand nombre de prophéties , qui nous rendent un témoignage très-certain de la venue de notre Sauveur au monde. Or, comme il n'y a rien de plus haut dans toute notre religion que la foi de ce divin sacrement, le Seigneur même qui l'a institué p a voulu que les effets qu'il produiroit dans les âmes pures et dévotes fussent tels , qu'il rendît par là témoignage de soi-même; et en cela il est comme la lumière du soleil, qui fait voir toutes les choses, et soimême avec elles. C'est pourquoi si l'on demande à
1 j4 CATÉCHISME DE GRENADE.
quelqu'une de ces personnes dévotes , lequel de tous les articles de la foi est celui qu'elles croient plus volontiers, elles confesseront librement que c'est celuici , fondées sur les expériences ordinaires qu'elles en font. Par ce que je viens de vous dire, quoiqu'en fort peu de paroles , vous remarquerez comme ces trois vertus, la foi , l'espérance et la charité (que nous nommons théologales, parce qu'elles ont Dieu pour objet) croissent jusqu'à leur dernière perfection, en fréquentant ce divin sacrement.
Je conclus donc cette matière en vous disant que tous ces fruits et ces effets admirables que ce divin sacrement produit dans les âmes dévotes, nous font voir la dignité et la vertu qu'il a de les sanctifier; ils nous prêchent aussi bien hautement la sagesse et la providence de celui qui a su instituer un tel remède pour la guérison de leurs maux. C'est pourquoi nous pouvons hardiment soutenir, que tout ce qu'il y a eu , et qu'il y aura de saints dans le nouveau Testament jusqu'à la fin du monde , doivent toute leur sainteté à ce sacrement. Il arrive de là que toutes les personnes qui se sont dévouées au service de notre Sauveur, ressentant en elles-mêmes ces fruits par quelques conjectures , vivent dans un extrême appétit de ce pain céleste ; aussi s'en approchent-elles le plus souvent qu'il leur est possible. Nous voyons cela dans toutes les histoires de la primitive Eglise , et nous le remarquons encore dans tous les lieux où il y a quelques traces et quelques vestiges de vertu et de piété. Et par là nous reconnoissons que ce divin sacrement est la nourri-
tnre universelle dont se nourrit à présent toute l'Eglise, et dont elle se nourrira jusqu'à la fin du inonde. Le Catéchumène. Je ne suis pas moins édifié que consolé de touies les choses que vous venez de m'enseigner. Je vous en rends aussi mille grâces, quoiqu'elles soient encore mieux dues au Seigneur, qui par le moyen de ses ministres nous donne connoissance de ses mystères. Car nous ne rendons pas grâces aux abeil les du miel qu'elles nous donnent , mais au Créateur de toutes choses, qui leur a donné cette faculté pour notre bien; et sur ceci nous mettrons fin à cette matière , et passerons aux autres dont je dois être encore instruit,
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