‹ Catéchisme, ou, Introduction au symbole de la foiChapitre 11 sur 49 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De l'utilité que l'on peut tirer de la considération des œuvres de la nature ; et que les saints ont j oint cette considération avec celle des œuvres de la grâce,

J ous les plus grands hommes des siècles passas à qui méprisant le soin des biens de la terre , ont employé leur vie et leurs études à la contemplation des choses divines et humaines , n'ont point eu d'objet où leurs esprits se soimt si fort attachés, qu'à la recherche du souverain bien de l'homme, qui est sa dernière fin; élant persuadés que sans cette connoissance , on ne saurait bien conduire ni bien régler le cours de la vie, puisque la règle des moyens se doit tirer de la fin. \A bien qu'en ce seul point il se soit rencontré une grande diversité d'opinions, néanmoins à la fin les plus i. « A

grands philosophes sont demeurés d'accord , que ce souverain bien consistoit en l'exercice et en l'usage de la plus excellente opération de l'homme, qui est la connoissance et la contemplation de Dieu. Je dis en l'exercice, parce qu'ainsi qu'une hirondelle (comme dit Aristote ) ne fait pas le printemps ; aussi une seule des considérations qui se font sur ce sujet-là, ne rend pas l'homme bien heureux.

C'est donc à cela que se sont occupés quelques-uns des plus renommés philosophes de l'antiquité. Et l'on dit de même que Sénèque s'éloigna principalement de Rome, pour vaquer avec plus de loisir et de repos à cette contemplation. Et parce qu'en ceci les infidèles sont de même sentiment que les chrétiens, j'ai cru qu'il étoit à propos de faire voir ici de quelle manière ce grand philosophe s'occupoit en cet exercice; afin de jeter de la confusion dans l'âme de plusieurs chrétiens , qui semblent n'avoir point d'yeux pour voir les merveilles que Dieu a faites en ce monde , ne représentant jamais à leur esprit ce que ce philosophe avoit toujours empreint dans le sien. Il écrit donc à un de ses amis , traitant de cette matière : que le sage ne peut rien faire de mieux , que d'élever son cœur à la considération des choses divines. Et dans une autre épître , il écrit au même : qu'en vain l'homme est né , si ce n'est pour s'occuper continuellement à cette étude. « Car pourquoi , disoit-il , me réjouirai-je d'être venu » au monde? Est-ce pour avoir le plaisir de boire et » de manger? pour bien traiter ce corps mortel et » périssable , qui ne se peut soutenir qu'en le rem-

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» plissant de viandes ? Est-ce pour vivre sujet à mille » infirmités, et pour être continuellement agité de la » crainte de la mort, pour laquelle il semble que je sois » né ? Si l'on me privoit de ce bien inestimable , je ne j> prise point tant la vie, que je voulusse suer, ni tra- » vailler pour elle. 0 que l'homme est vil et abject, » s'il ne s'élève au-dessus des choses hunninos ! Lors- ;> que nous combattons contre nos passions , nous ne » faisons pas grand'chosc. Quand même nous serions » victorieux en ce combat, ce n'est néanmoins qu'a- » voir surmonté quelques monstres. Tu t'es délivré » de quelques vices; tu n'es point trompeur; tu n'es » point flatteur; tu n'es point possédé de l'avarice, » qui se refuse à elle même le bien qu'elle ravit aux » autres : l'ambition , qui pour obtenir les dignités où » elle aspire, se porte aux actions les plus injustes , ne » te travaille point; avec tout cela que penses-tu avoir » gagné? A la vérité tu t'es délivré de plusieurs maux, » mais non pas encore de toi-même. Or la vertu que » nous cherchons ne s'arrête pas là ; c'est une chose » plus relevée et plus magnifique; la félic'té de l'hom- » me ne consiste pas à être exempt de vices ; il est vrai » que cela sert pour disposer nos esprits à la connois- » sance des choses célestes , et pour les rendre dignes » de la compagnie de Dieu : mais elle n'atteint sa der » nière perfection , que lorsqu'ayant mis tous les vices » sous les pieds , nous nous élevons en haut , et pén4- » trons dans les secrets de la nature. C'est alors que » l'homme peut, et doit véritablement se réjouir, lors- » qu'élevé par dessus les astres , il peut se moquer des

» superbes édifices des riches ; qu'il peut mépriser » toute la terre, et tout For qui a été tiré de ses en- » trailles, et de celui qui s'y réserve encore pour sa- » tisfaire à l'avarice de la postérité. Notre esprit ne » sauroit mépriser ni les riches galeries , ni les plan- » chers et les lambris d'ivoire , ni les jardins et les fo- » rets suspendus en l'air, ni les belles eaux que les » grands font venir avec tant d'artifice dans leurs » maisons , s'il n'a couru de la pensée par tout le mon- » de , et si du haut il n'a bien connu la petitesse de la » terre , dont même la plus grande partie est couverte » d'eaux. Mais lorsqu'il est parvenu à ce point -là, » n'a-t-il pas sujet de dire en soi-même : est-ce là le » point pour le partage duquel les hommes emploient » le feu et le sang? O que les bornes dans lesquelles » sont enfermés les mortels , sont dignes de mépris ! » ce n'est qu'un petit point, où vous naviguez, où » vous combattez , où vous formez des royaumes et » des provinces : mais c'est en haut que sont les grands » espaces , et où les esprits logent facilement; non pas » tous à la vérité . mais seulement ceux qui déchargés » de la pesanteur de leur corps , et nettoyés de leurs » impuretés , contens de peu , et soulagés du fardeau » de la terre, s'élèvent dans le ciel. Quand l'esprit a » atteint ce degré d'élévation , il se réjouit véritable- » ment , se voyant délivré des prisons de son corps , et » retourné à son premier principe et à sa vraie patrie. » C'est de là qu'il tire un des plus grands argumens de » la divinité , voyant que les choses divines le conten- » tent , et qu'il s'y occupe , et s'y attache, non comme

» h des choses étrangères , mais comme à des choses » qui lui sont propres. Il contemple alors en assurance » le lever et le coucher des étoiles , le concert et la » proportion qu'cllesTgardent en leurs mouvemens , et » il examine chaque chose selon la raison , pour en

• trouver la véritable cause. Et de fait pourquoi ne » s'occuperoit-il pas à cette étude , puisqu'il sait que » tout est fait pour lui? Il peut bien après cela se mod quer justement de la petitesse du monde, voyant » qu'en fort peu de jours , un navire qui aura bon vent » peut aller de l'extrémité d'Espagne à celle des In- » des , au lieu qu'une étoile , quelque vite et légère i qu'elle soit , ne sauroit accomplir dans l'espace de » trente ans le cours de cette région céleste. Il api prend alors ce que long-temps auparavant il avoit » si ardemment désiré, qui est le vrai Dieu. Qu'est-ce » que Dieu ? l'âme , et la raison de l'univers. Qu'est-ce

• que Dieu ? tout ce que nous voyons; parce qu'en » toutes choses nous voyons sa sagesse et son con- » cours ,* et par ce moyen nous reconnoissons sa gran-

• deur , qui est si vaste , qu'il ne se peut rien conce- » voir qui en approche. Que s'il est lui seul toutes » choses , c'est lui aussi qui maintient seul tous ces » grands ouvrages , tant dedans que dehors. Quelle i différence mettons - nous donc entre la nature di- 9 vine et la nôtre? Entre les différences qui sont infi- » nies , il y a celle-ci , que la meilleure partie de notre i> nature est esprit ; au lieu qu'en lui tout est esprit , ;> tout raison et tout entendement : ce qui nous peut 3 faire voir clairement l'erreur et l'aveuglement de cer-

» tains ignorans, qui sans être touchés de l'excellence » de ce grand ouvrage du inonde , auquel il n'y a rien » de semblable, ni en beauté, ni en ordre , ni en du- » rée , ni en proportion , ne laissent pas de dire qu'il » a été fait par hasard, sans considérer qu'eux -mê- » mes reconnoissent qu'ils ont une âme , laquelle con- » duit leurs affaires , et souvent celles des autres. Et » ils ne voudront pas reconnoilre la même chose en d cet univers , où tout est conduit d'un si bel ordre ! » Voilà en substance le raisonnement de Sénèque , lequel aussi , dans le livre qu'il a écrit de la vie bienheureuse , dit « que la nature ne nous a pas faits seulement » pour agir, mais aussi pour contempler : et c'est pour » cette raison , dit-il , qu'elle a imprimé dans nos âmes » un désir de savoir les choses secrètes. Et c'est pour » cela même que tant d'hommes voyagent par mer et » par terre , dans les régions les plus éloignées. La na- » ture , dit-il encore, nous a donné un esprit curieux; » et comme elle connoissoit la beauté et la perfection » de ses ouvrages , elle a voulu aussi que nous en fus- 3 sions les admirateurs : croyant perdre le fruit de son a travail, si tant de belles choses, faites avec tant d'art >) et d'industrie , si bien réglées et si bien conduites, » n'avoient été produites que pour demeurer cachées » et inconnues. Or, afin que tu saches qu'elle ne veut » pas être regardée légèrement , mais qu'elle veut être » contemplée à fond, considère un peu le lieu où elle a nous a mis. C'est dans le milieu du monde , pour » avoir la vue de tous côtés, afin de voir les étoiles a lorsqu'elles se lèvent , ou qu'elles se couchent. Elle

» a placé notre tête au lieu le plus élevé de notre » corps, sur un cou flexible, afin qu'il se put facile- » meut tourner où il voiulroit. Des douze signes, par » lesquels le soleil fait son cours ordinaire , elle nous » en a découvert six de jour, et les autres six de nuit., » afin que par le plaisir des choses visibles , nous fus- » sions attirés au désir de connoître les invisibles , pas- » sant par ce moyen , des choses claires aux obscu- » res , et nous découvrant de la sorte une chose plus » ancienne que le monde, de laquelle tous ces astres d ont été produits. C'est par là que nous pénétrons

> jusque dans le ciel, et que perçant au travers des » obstacles qui le séparent de nous , nous ne nous » contentons pas de connoître ce que nous savons ,

> mais nous voulons atteindre ce que nous ne savons a pas. 9 L'homme sage sachant donc qu'il est né pour cette fin , ne croit point avoir trop de temps pour vaquer à cette étude : il juge au contraire , que quelque bon ménager qu'il en puisse être , et quoiqu'il n'en laisse pas perdre les moindres momens par sa négligence , il se trouve néanmoins fort foible pour arriver à des choses si hautes , la vie humaine étant trop mortelle pour s'élever à la connoissance des choses immortelles.

Le même philosophe , dans une lettre écrite à ce même ami , lui fait assez clairement voir combien il a raison de s'occuper à la considération des effets de la nature pour venir à la connoissance de son auteur, lorsqu'il lui dit : « Sera-t-il possible que je ne m'étu- » die pas à savoir quels sont les principes dont les choses

» ont été tirées? qui est celui qui les a faites? qui est y l'ouvrier du monde? par quels moyens une si grande * masse a été mise en un si bel ordre ? qui a ramassé » tant de choses éparses? qui en a assemblé tans de

9 confuses? qui a donné de si belles formes à celles » qui étoient si désagréables ? Ne saurai-je point d'où » procède celte grande lumière que nous voyons cha - » que jour ? si c'est feu , ou quelqu'autre lumière plus » éclatante que le feu? Ne rechercherai-je point l'é- » claircissement de toutes ces vérités cachées? N'au- » rai -je point la curiosité d'apprendre comment je » suis venu au monde? où je dois aller lorsque j'en sor- » tirai ? et quel sera le lieu destiné pour recevoir mon » âme lorsqu'elle sera délivrée de la servitude de mon » corps? Voudrois-tu bien que je ne m'élevasse jamais » vers le ciel , mais que j'eusse au contraire toujours ». la face tournée vers la terre comme les bêtes? Je » suis certainement plus grand , et je suis né pour de » plus grandes choses , que pour vivre esclave de mon » corps. »

Par tant de raisonnemens de ce grand philosophe , nous sommes instruits que par la connoissance des créatures notre entendement se peut élever à celle du Créateur; comme par la connoissance des effets , nous sommes conduits à la connoissance des causes d'où ils procèdent. Et ce monde visible étant un effet et un ouvrage des mains de Dieu , il nous donne la connoissance de son auteur ; c'est-à-dire , qu'il nous fait remarquer la grandeur de celui qui fait de si grandes choses , la beauté de celui qui les a faites si belles * la,

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toute-puissance de celui qui les a tirées du néant, la sagesse de celui qui les a si bien réglées , la bonté et la libéralité de celui qui les a pourvues avec tant de magnificence de tout ce qui leur étoit nécessaire , et enfin la providence de celui qui les conduit dans un si bel ordre. Voilà en effet le livre dans lequel tous les grands philosophes faisoient leurs études ; et dans cette étude , et en la contemplation de ces choses si sublimes et si divines ils constituoient toute la félicité del'homme.

Mais les chrétiens , outre ces œuvres de la nature , sont encore éclairés par celles de la grâce , qui sont beaucoup plus relevées, et nous donnent une connoissance beaucoup plus parfaite de ce qu'il y a de plus glorieux en Dieu , qui est sa bonté et -sa miséricorde. Toutefois , bien que celles de la grâce soient plus excellentes , ( comme ayant une fin plus relevée , qui est la sanctification et déification de l'homme), celles de la nature étant les filles d'un même père , et les effets de la même cause , ne laissent pas de nous donner aussi connoissance du principe d'où elles procèdent. Ceci nous est clairement enseigné dans les quatre derniers chapitres du livre de Job : dans lesquels Dieu parlant à ce saint homme , lui fait connoître sa toute-puissance, sa sagesse et sa providence, lui exposant les merveilles qu'il a faites en ce monde visible. Il commence par les plus excellentes parties de l'univers, telles que sont le ciel , la terre et la mer, et lui en représente la grandeur. Il descend ensuite aux autres

moins relevées, telles que sont les pluies, les neiges, les éclairs, les vents et les tonnerres, qui s'engendrent en la moyenne région de l'air : et de là s'abaissant encore davantage , il traite des animaux de la terre, des oiseaux qui habitent dans l'air, et des grands monstres, et des poissons contenus dans les eaux. Par toutes ces grandes choses , dans lesquelles la sagesse et la toute-puissance divine paroissent avec éclat, Dieu se fait connoître à ce saint homme , lui enseignant à philosopher dans ce grand livre des créatures , chacune desquelles en son espèce nous exprime la gloire de l'ouvrier qui les a créées.

C'est en ce beau livre que le grand saint Antoine dit qu'il faisoit son étude : car étant un jour mterrogé par un philosophe de son temps , quel livre il avoit accoutumé de lire , le Saint lui répondit que tout ce monde étoit son livre. C'étoit aussi au même livre que le divin Psalmiste étudioit, repaissant et nourrissant son esprit de la considération et contemplation des œuvres de la nature et de celles de la grâce. Aussi voyons-nous qu'au psaume qui commence , Les deux chantent la gloire de Dieu (Psal. i8) , la moitié du psaume contient le récit des œuvres de la nature, et l'autre moitié de celles de la grâce , qui sont la pureté et la beauté de la loi de Dieu. Au psaume i35 il nous exhorte à louer Dieu , qui par son esprit a créé les cieux , et assis la terre sur les eaux , ayant formé deux grands flambeaux pour l'éclairer , le soleil le jour, et la lune la nuit : et au psaume 146 ne nous recommande- 1 -il pas de louer Dieu, parce qu'il a

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couvert le ciel de nuées, lesquelles il fait tomber en pluie sur la terre, produisant par ce moyen sur les montagnes les pâturages si nécessaires pour le service de l'homme? Dans le psaume suivant il nous commande encore de le louer et glorifier, pour le pain qu'il nous donne en abondance, pour les neiges qu'il nous envoie d'en haut , et pour les grêles , les glaces , et les pluies qu'il en fait découler? De sorte qu'en tous ces psaumes nous voyons qu'il joint les œuvres de la nature à celles de !a grâce, et que pour les unes et les autres il donne des louanges à celui qui en est l'auteur. Mais dans le psaume io5 il suit la beauté , la fabrique , et le bel ordre qu'il y a dans toutes les choses créées au ciel, en la terre et en la mer; et pour tous ces grands ouvrages il rend gloire et louange à Dieu qui les a faits. Il dit au commencement, que Dieu est revêtu de beauté et de gloire , pour nous faire connoître que toutes les créatures annoncent la grandeur de sa beauté , et qu'elle mérite d'être louée par toutes leurs bouches. Mais à la fin ravi de tant de merveilles, il s'écrie : O Seigneur ! que toutes vos œuvres sont excellentes! elles sont toutes faites avec une parfaite sagesse, et toute la terre est remplie de vos richesses. Cette admiration des œuvres de Dieu est toujours accompagnée d'une extrême joie , qui nous est exprimée dans un autre psaume , où le saint Prophète dit : Seigneur , vous avez réjoui mon âme par les belles choses que vous avez faites ; aussi je me réjouirai par la considération des œuvres de vos mains. (Psal. ()i). L'homme est rempli de celte joie spirituelle, lorsqu'il considère la

beauté des créatures , non pas pour s'arrêter à elles , mais pour monter par elles , comme par des degrés , à la connoissance de la beauté , de la bonté et de l'amour de Dieu , qui a créé tant de choses si grandes et si parfaites , non-seulement pour l'usage et pour le service des hommes, mais pour leur contentement et leur plaisir : car comme un riche vêtement paroît avec beaucoup plus d'éclat sur un beau corps, que si on le voyoit à part , et sans être vêtu; aussi les créatures paroissent beaucoup plus belles, ajustées et appliquées sur la fin pour laquelle elles ont été faites , qui est seulement afin que l'on voie et que l'on contemple Dieu en elles : et comme le vêtement a été fait pour faire plus considérer le corps , nous devons croire aussi que la créature n'a été faite que pour faire admirer en elle le créateur. C'est pour cette raison que les personnes spirituelles contemplent avec plus de fruit que les autres toutes ces choses créées , comme le ciel , la terre , le soleil , la lune , les étoiles , les campagnes , les ruisseaux , les fontaines , les fleurs , les plantes , et les autres choses semblables.

Quoiqu'Aristote ne fût pas un homme spirituel , il ne laissa pas néanmoins de bien goûter le plaisir de" cette sorte de philosophie , montant par les degrés de la créature , à la contemplation de la sagesse et de la beauté du créateur. D'où vient que dans son livre de la morale il a réconnu que la joie que Ton éprouve dans la considération des œuvres de la sagesse , est

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inexprimable; ce qui est en effet le fruit de cette contemplation. C'est pourquoi je ne puis assez m'étonner de ce que Pline et plusieurs autres qui se sont plu si fort à sa lecture , n'ont tiré pour tout fruit de tant de merveilles contenues en ces livres,, que la seule satisfaction de l'appétit naturel, que tous les hommes ont de savoir des choses extraordinaires et merveilleuses. Il leur étoit facile de s'élever par cette lecture à la connoissance de cette infinie sagesse , et de la honte de l'ouvrier de tant de merveilles : de quoi ils n'eussent pas retiré seulement beaucoup d'utilité , mais aussi beaucoup de plaisir, qui est ce que les hommes cherchent avec plus de passion. L'Apôtre parlant de ce genre de philosophes , dit qu ayant connu Dieu par les œuvres de la nature, ils ne Cont pas néanmoins honoré comme Dieu (Rom. 1 ) ; parce que demeurant satisfaits de la simple connoissance de l'artifice des choses qu'ils voyoient , ils ne se sont pas souciés de passer plus avant pour connoître et honorer celui qui les avoit faites.

Que le chrétien se serve donc des créatures, comme d'un miroir pour y contempler la gloire de leur auteur, puisqu'elles ont été faites pour cela seul , comme nous avons dit. C'est pourquoi , lorsque vous lirez en ce livre ou en d'autres tant de sortes de propriétés, dont le Créateur a pourvu tous les animaux , ou pour se conserver, ou pour se guérir, ou pour se défendre > ou pour élever leurs petits , ne vous arrêtez pas à cela seul; au contraire montez parla à la connoissance de l'ouvrier, et descendez à celle de vous-même. L'Apôtre

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nous enseigne cela en peu de paroles, quand il dit : Pensez-vous que Dieu se soucie des bœufs? ( i Cor. 9. ) Ce n'est pas que ce grand Apôtre ne connût fort bien Jes propriétés que Dieu avoit données à cet animal , comme à tous les autres , pour les choses qui regardent sa conservation ; mais étant instruit comme il étoit , par le Saint-Esprit , il savoit que Dieu ne s'arrêtoit pas là , mais que son principal dessein avoit été pour l'homme , pour le service duquel tous les animaux ont été faits. Par là il lui vouloit montrer l'excès de sa bonté, laquelle pourvoit si abondamment toutes ses créatures de ce qui est nécessaire pour leur conservation; les richesses de sa sagesse, qui a inventé tant de propriétés admirables pour ce même effet ; la grandeur de sa toute - puissance , laquelle par sa seule parole a donné la perfection à toutes les choses , que par sa bonté elle avoit inventées; y ajoutant sa très-parfaite providence qui comprend en soi ces trois divines perfections. Mais pour quelle fin pensons-nous que toutes ces choses aient été faites , sinon afin que les hommes venant à les bien considérer , aimassent cette bonté infinie , admirassent cette suprême sagesse , et obéissent avec respect et soumission à cette toute -puissance, mettant l'espérance du remède de toutes leurs nécessités en cette très -parfaite providence ? C'est à quoi elle-même nous exhorte , lorsqu'elle nous propose l'exemple des oiseaux, lesquels bien qu'ils ne sèment , ni ne recueillent , sont toutefois nourris par son Père éternel. (Mattli. b. )

Il semble même que plus les choses sont viles et mé-

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prisées, plus elles nous convainquent efficacement que nous devons être remplis de confiance : car en effet celui qui voudra bien considérer toutes les propriétés que le Créateur a mises dans une petite fourmi pour se nourrir , ( de quoi nous parlerons ci-après plus au long;,) comment n'enflammera-t-il point son espérance , et ne dira - 1— il point de tout son cœur : Seigneur si vous avez donné tant de propriétés à ce petit animal pour sa conservation , quoiqu'il soit inutile au monde, ne servant même qu'à dérober ou à corrompre les travaux du laboureur; quel soin prendrez-vous de l'homme qui est votre image , que vous avez fait capable de votre gloire, que vous avez racheté par le sang précieux de votre Fils , s'il ne se rend point lui-même indigne de votre protection ? Je ne crois point qu'il y ait de cœur si abattu qui ne se relève par cet exemple; qui est le seul but où tendent tous ces merveilleux effets de la providence du Créateur, lequel n'a pour fin en toutes ces œuvres, que sa gloire et le profit des hommes.

C'étoit de cette manière que les saints considéroient les œuvres de Dieu; parce qu'ayant des yeux pour savoir discerner les merveilles qui y étoient contenues, ils étoient capables aussi de le trouver en elles, de l'y louer , et de l'y reconnoître. Et c'est en ce sens que saint Augustin explique le verset du psaume 02 , où le Prophète dit : Je tournai de toutes parts , regardant les œuvres de Dieu , et je lui offris en son tabernacle un sacrifice de louange , comme ce saint l'interprète; sur quoi il dit ces belles paroles : Si tu veux parcoure

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en esprit tout ce grand monde , et contempler les œuvres de Dieu , tu trouveras que toutes , dans le merveilleux artifice dont elles sont composées , te disent: c'est Dieu qui nous a faites. « Tout ce qui te plaira dans » l'ouvrage , te dira les louanges de l'ouvrier, si tu re- » gardes les cieux; tu connoîtras combien est grand » cet ouvrage de Dieu , si tu regardes la terre et toute » cette diversité de semences qui la couvrent , cette » variété de plantes, cette multitude d'animaux. Jette » les yeux sur tout ce qu'il y a depuis le ciel jusqu'à » la terre , et tu verras que toutes choses prêchent et » annoncent leur créateur; parce que toutes les espè- » ces des créatures sont autant de voix qui publient » ses louanges. Mais qui pourra bien expliquer toutes » les merveilles qu'elles comprennent ? Qui pourra » dignement célébrer l'artifice du ciel , de la terre , » de la mer, et de tout ce qui y est contenu , quoique » toutes soient des choses visibles? Qui pourra louer r dignement les anges , les trônes , les dominations , » les principautés et les puissances ? Quelle bouche » pourra dignement parler de ce qui vit dans nous- » mêmes, de ce qui fait mouvoir les membres de notre » corps , qui connoît tant de choses par les sens , qui » se souvient de tant d'autres par la mémoire , qui en » découvre tant d'autres par l'entendement ? Que si » la voix des hommes est si basse et si foible pour » louer les créatures , combien le sera-t-elle davan- » tage pour louer leur créateur? Et que reste-t-il à » faire après cela, sinon de nous élever au-dessus » des créatures, et les paroles nous ayant manqué ,

d'offrir

» d'offrir dans le saint temple des sacrifices de louan- » ges ? »

Par ces paroles de saint Augustin , et par tout ce que nous avons dit ci-dessus . nous pouvons connoîlre le grand profit que nous retirons de la considérai ion des choses créées , soit pour la satisfaction de nos esprits, ou pour le respect et pour l'amour que nous en devons rendre au créateur. Aussi plusieurs saints se sont fort atta< hés à celte sorte de contemplai ion; mais entre les autres, saint Ambroise et saint Basile, très-grands prélats , très-saints, très-doctes et très éloquens , se sont signalés en cette étude. Car tous deux également épris de la beauté et de la sagesse de Dieu , qui paroissoient avec éclat dans les créatures, ont écrit l'Exameron, c'est-à-dire l'ouvrage des six jours , dans l'espace desquels Dieu créa toutes choses. Ils ont commencé par les cieux, et ont descendu et se sont attachés à toutes les choses créées , sans omettre les plus petites , dans lesquelles ils ont fait voir le merveilleux artifice de la sagesse infinie qui les a formées, aussi -bien que la bonté et la providence incomparables qui les maintiennent et les gouvernent. Après eux , Théodoret , auteur grec, qui ne leur cède ni en doctrine ni en éloquence , a touché la même matière dans les discours qu'il a faits de la divine providence, desquels j'ai tiré les morceaux les plus délicats, que je présente dans ce banquet spirituel au pieux lecteur; et afin qu'il y assiste avec plus de dévotion , j'ai voulu le préparer par la méditation suivante.

iS CATÉCHISME DE GRENADE.

CJIAPITRE IL

Dévote méditation , par laquelle on verra qu encore que Dieu soit incompréhensible, on peut néanmoins connaître quelque chose de sa grandeur par la considération des ouvrages de ses mains, qui sont ses créatures.

\J Dieu très-haut et très-clément , Roi des rois, et Seigneur des seigneurs ! ô sagesse éternelle du Père , qui reposant sur les séraphins , pénétrez par la clarté de votre vue jusqu'aux abîmes les plus profonds, sans qu'il y ait rien de si secret qui ne soit découvert à vos yeux! vous Seigneur, si sage, si grand et si bon ! vous qui avez tant d'amour pour tout ce que vous avez créé, mais beaucoup plus pour l'homme que vous avez racheté , £t que vous avez fait maître et seigneur de toutes choses ! abaissez , grand Dieu , vos yeux favorables pour voir ma misère , et ouvrez vos divines oreilles pour ouïr les cris d'un très -méchant et très -vil pécheur.

Mon Seigneur et mon Dieu , mon âme ne désire rien avec tant de passion que de vous aimer, n'y ayant rien qui vous soit plus justement dû, ni qui me soit plus nécessaire que cet amour. Vous m'avez créé afin que je vous aimasse : vous avez en cela seul constitué toute ma félicité ; vous m'avez commandé de vous aimer ; vous m'avez enseigné que c'étoit en cela que

consistait le mérite , l'honneur, la vertu , le repos , la paix, la liberté, la félicité, et enfin tous les biens, parce que cet amour est un abrégé , dans lequel est compris tout ce qu'il y a de bien sur la terre, et la meilleure partie de ce que nous espérons au ciel. Vous m'avez aussi enseigné, mon Sauveur, que je ne pouvois vous aimer sans vous connoître. Nous aimons naturellement la beauté et la bonté; nous aimons nos pères et nos bienfaiteurs; nous aimons nos amis, et ceux qui nous ressemblent; enfin la bonté et la perfection sont les vrais objets de notre amour : mais la connoissance y est nécessaire, parce que c'est par elle que s'engendre l'amour. Qui me donnera donc, mon Dieu, la grâce de vous pouvoir connoître? Qui me fera bien comprendre que c'est en vous seul que consistent toutes les raisons et les causes du vrai amour? Car, en effet , qu'y a-t-il de meilleur que vous ? qu'y a-t-il de plus beau? qu'y a-t-il de plus parfait , qui peut être père à plus juste titre? qui nous peut être plus véritable ami , ou plus libéral bienfaiteur ? enfin , qui est-ce qui est l'époux de nos âmes , le port où nos désirs aspirent, le centre de nos cœurs, la dernière fin de notre vie, et notre entière et parfaite félicité, si ce n'est vous, mon Dieu ?

Que ferai-je donc pour arriver à cette connoissance ? comment vous connoîlrai- je , ne vous pouvant voir? et comment vous pourrai-je regarder avec mes foibles yeux , vous qui êtes une lumière inaccessible ? Vous êtes très -relevé, mon Seigneur, et celui qui doit vous atteindre doit s'élever bien haut. Qui me

donnera donc des ailes comme à la colombe , pour voler jusqu'à vous? Mais que fera celui qui ne peut vivre sans vous aimer , ni vous aimer sans vous connoîlre, vu qu'il est si difficile de vous connoîlre? Toute notre connoissance s'acquiert par nos sens , qui sont les portes par où les images des choses passent dans nos âmes , d'où se forme la connoissance. Et vous , Seigneur, qui êtes infini , comment pourrez-vous passer par des portes si étroites , ou comment pourrai-je former en moi-même des images qui me représentent une chose si pure et si imperceptible? comment donc vous connoîtrai-je? 0 substance très-haute ! ô essence très-noble ! ô majesté incompréhensible ! qui vous connoîtra ? Toutes les choses créées ont leurs natures et leurs propriétés bornées et limitées , parce que vous les avez toutes formées , en nombre , poids et mesure ; vous leur avez prescrit leurs bornes et les limites de leurs opérations. Le feu est à la vérité trèspuissant pour échauffer, le soleil pour éclairer, et leur vertu a beaucoup d'étendue ; néanmoins ces créatures ont leurs bornes , et reconnoissent des limites qu'elles ne sauroient passer; et c'est pour cela que notre esprit les peut comprendre , étant renfermées chacune dans la mesure de leur pouvoir. Mais vous , Seigneur, étant infini , il n'y a point de circonférence qui vous puisse contenir, ni d'entendement qui puisse atteindre les derniers confins de votre substance, parce qu'il n'y en a point qui vous limitent. Vous êtes audessus de tous les genres , de toutes les espèces et de toutes les natures créées; et comme vous ne recon-

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noissez point de supérieur, vous n'avez point aussi d'empire terminé. Un homme mortel peut à la vérité faire le tour de ce monde , que vous avez créé si grand et si vaste, par l'océan qui l'environne, parce que, pour grand qu'il soit , il est néanmoins fini et limité. Mais vous , grand océan , qui pourra faire votre circuit? Vous êtes éternel en durée, infini en vertu, et souverain en puissance; votre être n'a point commencé avec le temps , ni ne finira point avec le monde ; vous avez été avant le temps , vous commandez dans le monde et hors du monde , et faites entendre votre voix aux choses qui ne sont pas , comme à celles qui sont.

Etant si grand , mon Dieu , qui vous pourra connoître ? qui sera celui qui osera prétendre de savoir la hauteur de votre nature, ne pouvant comprendre la bassesse de la sienne? Il n'y a point eu jusqu'ici de philosophe qui ait pu comprendre l'essence de notre âme , quoique nous vivions par elle , et que nous fassions à chaque moment expérience de sa vertu et de ses mouvemens , parce qu'elle est faite à votre image. Puisque notre ignorance est si grande, comment pourra-t-elle pénétrer jusques à votre suprême et incompréhensible substance ?

Mais , mon Sauveur, quoique mon entreprise soit sî haute, je ne dois pas toutefois, ni ne puis en laisser la poursuite , parce que je ne veux ni ne puis vivre sans cette connoissance, qui est le principe de l'amour que je vous dois : je sais bien que mes yeux sont trop foibles pour vous connoître; mais j'espère que la grâce

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suppléera aux défauts de la nature. Il n'y a point d'autre science que de vous savoir, mon Dieu; il n'y a point d'autre repos qu'en vous, point d'autre plaisir que de contempler votre beauté.

Quoique ce que nous connoîtrons de vous soit peu de chose , néanmoins il vaut mieux connoître peu de choses très - hautes , même avec obscurité , que d'en connoître beaucoup de basses avec clarté et certitude. Si nous ne vous connoissons pas tout entier, nous connoîtrons ce que nous pourrons, et nous vous aimerons par la foi par-dessus ce que nous connoîtrons; et avec cela seul notre âme demeurera satisfaite , comme le passereau qui se contente du peu d'eau qu'il puise avec le bec, quoiqu'il ne puisse pas épuiser la fontaine toute entière.

Mais, Seigneur, combien serons-nous plus satisfaits , si votre grâce vient au secours de noire foiblesse ! Dès que nous commencerons tant soit peu a vous aimer, pour ce peu d'amour, vous nous en donnerez un plus grand , avec une plus grande connoissance de votre gloire. Vous nous l'avez ainsi promis par votre Evangéliste , lorsque vous nous avez dit : Si quelqu'un m'aime, mon Père Calmera, et moi aussi, et je me découvrirai à lui (Joan. i4); c'est-à-dire, je lui donnerai une plus parfaite connoissance , afin que son amour soit plus parfait.

Nous recevons en ceci un grand secours, par la samte foi catholique et par les saintes Ecritures , dans lesquelles vous avez voulu vous faire connoître à nous , et nous révéler les merveilles de votre grandeur, afin

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que cette haute connoissance excitai en noire volonté un véritable amour et un profond respect pour votre saint nom. Le même secours nous vient aussi de la part de toutes les créatures, qui nous exhortent à votre amour, nous enseignant les raisons que nous avons de vous aimer; car dans la perfection de leur être reluit votre beauté , et dans l'usage que nous en faisons , l'amour que vous avez pour nous; et ainsi de toutes parts elles nous excitent à vous aimer, soit par ce que vous êtes en vous-même , soit par ce que vous êtes envers nous. Et en effet , grand Dieu , qu'est-ce que tout ce monde visible , qu'un miroir que vous avez mis devant nos yeux, afin que nous y contemplassions votre beauté? étant certains que comme dans le ciel Vous serez un miroir dans lequel nous verrons les créatures , ainsi dans cet exil où nous sommes , elles nous servent de miroir pour vous voir et vous connoître. Qu'est-ce donc que ce monde visible , sinon un grand et merveilleux livre, que vous avez écrit et mis devant les yeux de toutes les nations du monde , autant des Grecs que des barbares , autant des savans que des ignorans, afin qu'ils y étudiassent et qu'ils y pussent apprendre qui vous êtes ? Et à ce compte que seront toutes les créatures si belles et si parfaites , sinon quelques lettres enluminées , qui font voir l'excellence et la sagesse de leur auteur? Que seront toutes les créatures , sinon des panégyristes de celui qui les a faites , des témoins de sa noblesse , des miroirs de sa beauté , des évangélistes de sa gloire , des aiguillons pour exciter notre paresse, des attraits pour enflammer notre

amour, et enfin autant de juges pour condamner notre ingratitude ? Mais, Seigneur, parce que vos perfections étoient infinies, et qu'une seule créature n'étoit pas capable de les représenter entièrement, il a été nécessaire d'en créer plusieurs, afin que chacune séparément nous en fit voir quelque chose. De cette sorte les belles racontent votre beauté; les fortes, votre force; les grandes , voire grandeur ; les délicates , votre sagesse; les éclatantes, votre clarté; les douces, votre suavité; et celles dans lesquelles l'ordre et la conduite paroissent le plus , votre admirable providence. 0 Seigneur, pour lequel tant de fidèles témoins rendent témoignage , qui êtes cautionné et qui êtes approuvé par le concours universel de toutes les créatures ! qui est-ce, Seigneur, qui ne s'assurera pas en vous après tant de répondans ? qui n'ajoutera pas foi à tant de témoins ? qui ne sera pas ravi du merveilleux concert de tant de douces voix , qui , par une si grande diversité de tons , nous annoncent la grandeur de votre gloire ?

En vérité , mon Dieu , celui qui n'entend pas toutes ces voix, doit être bien sourd; celui qui ne voit pas tant de merveilleuses splendeurs, est bien aveugle; celui qui après avoir vu tant de belles choses ne vous loue pas , est bien muet; et bien fou celui qui , après tant de preuves et de témoignages de toutes les créatures , ne connoît pas la noblesse de son Créateur. Il semble , Seigneur , que nous sommes remplis de tous ces défauts , puisqu'après tant de certitudes de votre grandeur, nous ne pouvons vous connoître. Quelle

feuille d'arbre , quelle fleur, quel ver, quelque pelit qu'il soit , si nous en voulions considérer l'artifice , ne nous feroit pas voir de grandes merveilles ? Quelle créature y a-t -il en ce monde, pour vile qu'elle soit, qui ne soit digne d'admiration? Comment donc environnés de tant de merveilles, ne vous connoissons-nous point? comment ne vous louons-nous point? comment n'avons -nous point le cœur attentif pour connoître l'ouvrier par ses œuvres, les yeux éclairés pour voir sa perfection dans ses ouvrages , et les oreilles ouvertes pour ouïr ce qu'il nous dit par leurs voix? La splendeur de vos créatures frappe nos yeux , leur beauté et l'excellence de leur être ravit nosentendemens; et nous serons si aveugles et si stupides , que nous ne monterons pas un degré plus haut, pour voir l'ouvrier de cette beauté et le dispensateur de ces richesses !

Nous sommes en effet comme des enfans auxquels si l'on présente quelque livre qui ait des caractères dorés et enluminés , ils sont bien aises de les regarder et de s'en jouer , sans se mettre en peine de les lire, ni de comprendre ce qu'ils signifient. Aussi nous, plus enfans que les enfans , ayant devant les yeux le grand livre de tout cet univers que vous nous avez exposé , afin que par les créatures qu'il contient , comme par des caractères vivans , nous lussions et connussions l'excellence du Créateur de ces beaux ouvrages , et de l'amour qu'il a pour nous : sans prendre garde à ce que le maître nous a voulu signifier par là , nous nous arrêtons simplement au plaisir que nous cause la vue de ces beautés. 0 que nous sommes de vrais cor^

rupteurs des œuvres de Dieu ! des enfans, et moins qu'enfans en nos sentimens ! des prévaricateurs de tous ses desseins et de ses conseils ! «Il y a , dit saint » Augustin, de certaines gens qui se plaisent, Sei- » gneur, à voir vos merveilles , sans se soucier de pé- » nétrer dans la connoissance des choses qu'elles si- » gnifîent , qui est la connoissance de leur Créa- » teur. »

Ne permettez point , Seigneur très-clément , que je tombe dans une si noire ingratitude , ni dans un si grand aveuglement ; au contraire , par votre infinie bonté donnez la lumière à mes yeux, afin qu'ils vous voient ; ouvrez ma bouche , afin qu'elle chante vos louanges,* éveillez mon cœur, afin qu'il vous connoisse dans toutes les créatures , afin qu'il vous aime , qu'il vous adore , et qu'il vous rende les grâces qui vous sont dues , pour éviter le reproche d'ingrat et de méconnoissant. Car il est écrit au livre de la Sagesse {Sap. 5 ) , qu'au jour du jugement toutes les créatures de l'univers s'élèveront contre ceux qui n'auront pas eu de reconnoissance , étant bien juste que les mêmes créatures qui ont été faites pour notre service, soient employées pour notre châtiment, puisque nous n'avons pas voulu connoître Dieu par elles , ni recevoir les avertissemens qu'elles nous donnoient. Vous , Seigneur , qui êtes la voie , la vérité et la vie , guidez-moi dans le chemin où je suis par votre providence , enseignez mon entendement par votre vérité, et donnez la vie à mon âme par votre amour. O que c'est une grande chose que de savoir, par les créa-

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Jures , s'élever au Créateur, de, bien cnnnoîlrc les œuvres d'un si grand maître , de bien comprendre l'artifice avec lequel elles sont faites , et de bien concevoir par elles-mêmes le dessein et la. sagesse de leur auteur ! .Mais celui qui n'est pas capable de connoitre l'art d'un petit crayon, de?siné par la main de quelque excellent maître , comment pourra-t-il remarquer l'artifice merveilleux de ce grand tableau, qui nous représente tout le monde visible?

Quand nous venons à considérer les merveilles de ce grand ouvrage, il nous arrive ce qui arrive d'ordinaire à ces pauvres villageois qui sont entrés nouvellement dans quelque grande ville , ou dans quelque grand palais composé de plusieurs appartemens; surpris de la beauté de l'édifice , ils s'amusent à le considérer, sans se souvenir de la porte par où ils sont entrés; de sorte que se perdant au milieu de l'édifice , ils ne savent ni par où aller, ni par où sortir, si quelqu'un ne vient à leur secours , qui les remette dans le bon chemin. Et que sont, Seigneur, toutes les plus grandes villes et tous les plus grands palais , que de petits nids d'oiseaux en comparaison de cette royale maison que vous avez bâtie? Et si dans un si petit lieu une créature raisonnable a pu s'égarer, que fera-t-elle dans un palais qui contient une si grande quantité et une si grande variété de belles choses? Comment pourra nager dans ce grand océan de merveilles , celui qui est noyé dans un si petit ruisseau? Guidez-moi donc, Seigneur, en cette journée; conduisez ce villageois par la main , et montrez-lui avec le doigt de votre

Esprit les merveilles et les mystères de vos œuvres, afin que par elles et en elles il reconnoisse et adore votre sagesse, votre puissance, votre beauté , votre bonté et votre providence , et que pour toutes ces qualités admirables il vous bénisse, il vous loue et vous glorifie à jamais.

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