CHAPITRE III
Sur quels fondemens les philosophes ont établi la connoissance de Dieu par les lumières naturelles.
.La première chose qui nous est proposée à croire entre les articles de notre foi , c'est qu'il y a un Dieu : cela veut dire qu'en cet univers il y a un prince , un premier moteur, une première vérité et bonté , et une première cause de laquelle dépendent toutes les autres causes , sans qu'elle dépende d'aucune. C'est le fondement de notre foi , et ce que nous devons premièrement croire; ce qui a fait dire à l'Apôtre, (Hebr. i3.) que celui qui veut s'approcher de Dieu, doit croire qu'en ce monde il y a un Dieu : et cette vérité est si manifeste par la seule lumière naturelle , que c'est par elle que plusieurs philosophes anciens sont parvenus à cette connoissance , et en ont tiré des démonstrations , comme tous nos sages d'aujourd'hui en tirent les mêmes conséquences , reconnoissant par les effets qu'ils voient dans le monde la première cause d'où ils procèdent, qui est Dieu. Pour cette raison.
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saint Thomas a dit que les doctes ne mettent pas cet article , à cause de son évidence , au nombre de ceux qui sont purement de la foi , celte évidence ne compatissant pas avec l'obscurité qui est attachée à celte vertu ; au lieu que les simples n'étant pas capables de celte raison , et croyant cette vérité, parce que Dieu l'a révélée, et que l'Eglise nous ordonne de la croire , en font un pur article de foi.
Mais il faut voir et examiner sur quels fondemens les anciens philosophes se sont élevés à la connoissance de cctle vérité, et cela pourra beaucoup servir pour nous faire embrasser avec plus de joie et de confiance les témoignages de notre foi. Parce que quand la foi se joint avec la raison, et la raison avec la foi, l'une et l'autre se débattant , pour ainsi dire , à qui nous persuadera le mieux, il se forme alors dans notre âme une très-noble et excellente connoissance de Dieu , ferme, certaine, et évidente : la foi nous obligeant de croire par sa fermeté , et la raison nous éclairant par sa lumière. Car la foi , à la vérité, nous enseigne un Dieu, mais couvert du voile de sa grandeur; au lieu que la raison par son évidence lève quelque partie de ce voile, afin de nous faire voir sa beauté. La foi nous apprend ce que nous devons croire , et la raison fait que nous le croyons avec plaisir. Ces deux flambeaux joints ensemble dissipent tous les nuages, calment les consciences, mettent les esprits en repos, ôtent les doutes, aplanissent les voies , et font que nous embrassons avec douceur ces souveraines vérités. Or, pour les mieux concevoir, nous avons deux docteurs qui nous les en-
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soignent : l'un est l'Ecriture sainte; l'autre, les créatures; lesquels unissant ensemble leuri lumières , nous donnent un grand secours pour parvenir à la connoissanec de notre créateur. C'est pourquoi nous toucherons ici quelques-uns des motifs et des fondemens sur lesquels les philosophes ont établi cette vérité : je dis quelques-uns , me contentant de parler seulement des plus clairs et de ceux qui conviennent mieux à la capacité du peuple ; laissant les plus subtils aux écoles des théologiens.
11 semblera peut-être à quelques-uns que je pourvois bien me passer de traiter cette matière dans un livre destiné particulièrement à des chrétiens qui en font un article de foi, cela est étonnant, je l'avoue. Néanmoins ayant vu et voyant tous les jours tant de personnes si hors d'elles-mêmes, et si désespérées, que bien que leur entendement les force d'avouer qu'il y a un Dieu , elles ne laissent pas de le nier par leurs actions , ne faisant pas moins de mal en le croyant, que si elles n'en avoient aucune connoissance; voyant aussi que ceux qui ont la lumière de la foi , l'ont enveloppés de beaucoup de ténèbres, j'ai cru que ce seroit faire beaucoup pour les uns et pour les autres , que de leur prouver par raison , qu'il y a un Dieu , et que cela leur feroit prendre garde de plus près à leurs actions. Mais outre cet avantage , il s'en peut encore tirer un autre notable , et qui est commun pour les uns et pour les autres; savoir, que les mêmes choses qui nous prouvent la divinité , nous font connoîlre aussi plusieurs de ses perfections , et principalement sa sagesse , sa
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toute-puissance , sa bonté et sa providence , par laquelle il régit et gouverne toutes choses.
Entre tous ces fondemens, celui qui tient le premier lieu et qui est le plus palpable , se prend du bel ordre qu'il y a en toutes choses , y ayant en ce monde divers degrés de perfection dans toutes les créatures. Dans cet ordre nous mettons au plus bas lieu les quatre élémens ( 1) , qui sont des corps simples , lesquels ne possèdent que deux qualités. Au second, nous mettons les mixtes imparfaits ; savoir les neiges , les pluies , les grêles , les vents , les gelées et les autres choses semblables , qui ont un peu plus de composition. Au troisième rang , sont les mixtes parfaits , comme les perles , les pierres et les métaux , où nous trouvons la parfaite composition des quatre élémens. Au quatrième , nous mettons les choses qui indépendamment de cette composition , ont la vie , la croissance et la diminution , comme les arbres et toutes les plantes. Au cinquième , sont les animaux imparfaits , lesquels, outre la vie, ont le sentiment, quoiqu'ils ne se puissent pas mouvoir : .comme les huîtres et autres coquilles. Au sixième rang , sont les animaux parfaits , qui outre le
(1) Le père Grenade a raisonné dans l'hypothèse qui étoit admise de son temps, qu'il y avoit seulement quatre substances simples (l'eau, l'air, la terre et le feu) dont tous les corps étoient composés. Les découvertes des chimistes modernes ont appris que ces quatre élémens prétendus n'étoient pas tous des substances simples, et aujourd'hui on ne peut plus dire qu'il n'y a que quatre élémens; mais toujours est-il vrai, quelqu'en soit le nombre, qu'il y a des élémens, et le raisonnement du père Grenade subsiste dans toute sa force.
sentiment, ont aussi le mouvement : comme les poissons, les oiseaux, et les autres. Au septième , nous mettons l'homme , qui par-dessus toutes les qualités que nous avons marquées , possède la raison et l'intelligence , par laquelle il est distingué d'avec tous les autres animaux; et par-dessus lui, nous mettons l'ange pourvu d'une intelligence plus haute, comme étant une substance spirituelle , séparée de toute matière. Mais entre les anges mêmes il y a de l'ordre et de la proportion; car les uns sont d'une nature plus noble et plus parfaite que les autres : et suivant l'opinion de saint Thomas , fort approchante de celle d'Aristote , il n'y a point deux anges d'égale perfection , quoique leur multitude soit innombrable, étant tous essentiellement plus parfaits l'un que l'autre. Montant ainsi par ordre et par degrés , il faut nécessairement , ou que nous demeurions d'accord d'un progrès à l'infini , (ce qui est naturellement impossible , ) ou que nous nous arrêtions à une chose qui soit plus parfaite que toutes les autres , et qui n'ait rien de plus parfait qu'elle. Or, celle qui est au-dessus de toutes les autres , c'est ce que nous appelons Dieu , ou première vérité, première cause, premier moteur, et auteur de toutes choses; lequel ne peut avoir été créé par aucun créateur ou auteur, parce que celui-là seroit plus parfait, le créateur étant plus parfait que sa créature , et l'ouvrier que son ouvrage. D'où il s'ensuit que celui qui est tel , doit être éternel et sans commencement , ne pouvant avoir été fait ni créé par un autre ; et voilà le premier
mier fondement de cette vérité , qui se prend de Tordre des créatures.'
Le second se prend du mouvement des choses ; et pour le bien établir nous disons que toutes les choses qui se meuvent corporellement, ont en soi, ou hors de soi , quelque vertu ou quelque puissance qui les meut; ce que nous apercevons clairement , soit dans l'homme ou dans les autres animaux, dans lesquels nous voyons que le corps est mu , mais que c'est l'âme qui le fait mouvoir : et la vérité de ceci paroît, en ce qu'aussitôt que l'âme se sépare, le corps demeure privé du mouvement. Mais laissons à part les mouvemens de la terre, et montons au mouvement du plus haut des cieux. (i) C'est lui qui meut tous les autres cieux inférieurs, et qui cause tous les autres mouvemens que nous avons ici-bas sur la terre. Son mouvement se fait avec tant de vitesse , que dans le cours d'un seul jour naturel il fait tout le tour du monde. Or, ce ciel , selon les fondemens que nous avons établis , doit avoir un moteur qui le fasse mouvoir. Je demande si ce moteur en son être , et en la faculté qu'il a de causer ce
(t) Quoique les dernières découvertes qu'on a faites en physique se trouvent en contradiction avec ce que dit ici le père Grenade sur le mouvement du ciel , nous avons jugé à propos de ne rien changer au texte, parce que, quelque hypothèse qu'on admette, la conséquence déduite par l'auteur reste toujours la même : c'est-à-dire, qu'en attribuant au mouvement de la terre les difiërens aspects sous lesquels le ciel se présente à nous, il n'est pas moins nécessaire d'admettre l'existence d'un premier moteur, qu'en imaginant le mouvement du ciel autour de la terre Cette observation doit servir pour tous les endroits de cet ouvrage où le même système se trouveroiî exprimé.
mouvement , dépend d'un autre , ou non ; s'il n'a pas de dépendance, et qu'il ait de soi-même son être et sa puissance , ce sera ce que nous appellerons Dieu : parce que Dieu n'est autre chose , que ce qui étant audessus de tout , ne dépend ni en son être , ni en sa puissance, d'autres que de soi-même. Que si vous me dites qu'il a un supérieur de qui il dépend, quant à l'être et à la puissance qu'il a de mouvoir , je vous ferai la même demande de ce supérieur, que de celui que vous venez de faire son inférieur; et procédant ainsi de question en question, il faudra que nous venions à un progrès infini (ce que nous avons déjà reconnu impossible) , ou que nous nous arrêtions à un premier moteur de qui tous les autres moteurs dépendent , et à une première cause de laquelle toutes les autres procèdent; et ce sera aussi ce que nous appellerons Dieu. Voilà la seconde démonstration par laquelle les philosophes ont prouvé qu'il y avoit un premier moteur qui ne dépendoit que de soi-même. Ceux qui peuvent pénétrer dans la force de cette démonstration , n'en font pas un article de foi , comme j'ai déjà dit , à cause de son évidence ; aussi ne l'appellerons-nous pas pour eux article de foi , mais une disposition à la foi, comme le même saint docteur la qualifie,
Les philosophes ont eu encore d'autres fondemens sur lesquels ils ont affermi leur opinion. Cicéron est l'un de ceux-là , et entre plusieurs raisons qu'il propose, il s'appuye principalement sur ce que le monde étant composé d'un si grand nombre de différentes
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nations , il n'y en a point néanmoins de si barbare ni de si brulale, qui n'avoue et ne reconnoisse une divinité, et qui ne lui rende quelque sorte de vénération , sans néanmoins avoir connoissance du vrai Dieu. Et la cause en est, ( outre l'ordre et la beauté qu'il y a dans le monde, qui témoignent assez qu'il y a un Dieu qui le gouverne , ) que comme le créateur de toutes choses a imprimé dans le cœur de tous les hommes une certaine inclination naturelle, qui les porte à aimer et a honorer leurs pères , il leur a aussi imprimé une pareille inclination , qui les porte à honorer et révérer un Dieu , comme père universel de toutes choses , protecteur et gouverneur de tout ce qu'il y a dans le monde. C'est de là que procède cette sorte de culte et de religion , quoique fausse, qui se voit parmi toutes les nations de la terre, tellement gravée dans le cœur des hommes , qu'ils combattent les uns contre les autres pour ce sujet , sans y être poussés par aucun autre. Ceci arrive tous les jours entre les Maures et les Chrétiens; parce que chacun d'eux croyant que sa religion est la vraie , et que c'est par elle seule que Dieu est véritablement servi et non par les autres, il leur semble qu'ils sont obligés de soutenir la querelle de leur Dieu', et de faire la guerre à ceux qui ne l'honorent pas comme ils croient qu'il doit être honoré : tant le respect qui est du à la divinité est imprimé dans le cœur des hommes. Ce qu'il y a encore de plus merveilleux en ceci, c'est de voir chaque jour plusieurs personnes de diverses sectes , qui abandonnent femmes , enfans , biens et honneurs , pour s'attacher à
notre religion : comme il est arrivé depuis peu à un homme qui ayant long-temps auparavant renié son baptême, est rentré dans le sein de l'Eglise, abandonnant tout ce qu'il avoit de plus cher parmi les barbares , pour embrasser la foi. Par là nous voyons combien puissamment le Créateur a enraciné dans nos âmes l'amour pour la religion, puisqu'à cause d'elle il nous donne tant de mépris pour les choses qui nous sont les plus chères. Cela même arriva au temps d'Esdras , aux enfans d'Israël , qui se trouvèrent mariés avec des femmes étrangères , lorsqu'ils sortirent de la captivité de Babylone; ils les quittèrent avec les enfans qu'ils avoient eus d'elles , pour ne pas violer la loi de Dieu , qui défendoit de semblables mariages.
Nous tirons encore une autre preuve de cette vérité , de la même inclination naturelle dont nous venons de parler ; c'est lorsque nous voyant exposés à quelque grand et extraordinaire péril , nous recourons naturellement et sans aucun discours ni raisonnement à Dieu , élevant notre cœur vers lui pour lui demander secours. Or, comme ce mouvement est si prompt et si soudain ,< qu'il prévient tout discours delà raison; il s'ensuit qu'il procède comme les autres, de la nature même de l'homme, laquelle étant créée par les mains de Dieu, et Dieu ne faisant rien d'inutile , ni sans dessein , il s'ensuit non-seulement qu'il y a un Dieu , mais aussi qu'il est infiniment parfait; ce recours que nous avons à lui étant une espèce d'aveu et de témoignage naturel , par lequel nous confessons que ce divin gouverneur voit et pourvoit à tout, et qu'il est présent en tous lieux. Par
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là nous reconnoissons sa providence , sa bonté , sa miséricorde , l'amour qu'il a pour les hommes , et le soin qu'il prend de les secourir, lorsqu'il les a créés , ayant imprimé cette inclination naturelle qui les porte à recourir à lui comme à leur véritable père , s'ils se trou^ vent pressés de quelque calamité.
Le cinquième motif qui a porté les hommes à retonnoitre la divinité, a été la fabrique, l'ordre, le concert, la beauté , la grandeur de ce monde , et des principales parties qui le composent : comme sont les cieux, les étoiles, les planètes, la terre, l'eau, l'air, le feu , les vents, les pluies , les neiges , les rivières , les fontaines , les plantes et tout ce que l'univers contient. Cette considération , et deux autres dont nous allons parler b:entôt, sont amplement traitées par Gicéron, tiès-éloquent orateur et très-savant philosophe , sous le nom d'un autre philosophe stoïcien. Et puisque nous traitons en philosophes cette matière , il me semble qu'il n'est pas hors de propos , pour le soulagement de ceux qui n'ont pas l'intelligence du latin, d'expliquer en notre langue , ce que le stoïcien rapporte sous les belles paroles de ce gFand orateur. Mais le lecteur sera averti que lorsqu'au lieu de Dieu , il trouvera les Dieux , il faut se souvenir que ce sont les façons de parler des philosophes païens, et qu'en cela celui-ci ne se trompe pas moins , que lorsqu'il dit, qu'à la vérité les dieux ont soin des choses grandes , mais qu'ils négligent les petites. Car c'est une doctrine tout- à-fait
contraire à celle que nous a enseignée le grand Maître qui nous a été envoyé du ciel , lequel nous a appris que le moindre petit oiseau ne tombe pas dans les lacs du chasseur sans la providence du Père céleste : voici donc ce que nous dit le philosophe (i).
« On ne sauroit rien trouver dans l'économie et » conduite du monde, que l'on puisse blâmer avec rai- » son. Et si quelqu'un vouloit changer quelque chose » de ce qui a été fait , ou il le feroit plus mal , ou il » ne le feroit point du tout. Que si toutes les parties » du monde sont faites de telle sorte , qu'elles ne sau- » roient être ni meilleures pour l'usage , ni plus agréa- » blés à la vue , jugeons , je vous prie, s'il est probable » qu'elles aient été faites par hasard , ou qu'elles se » puissent maintenir si long-temps en un même état » sans l'aide de la providence. Que si nous avouons » que les ouvrages de la nature sont plus parfaits que » ceux de l'art, et si toutefois nous confessons que » ceux de l'art se font par la raison , pourrons-nous » dire que ceux de la nature soient faits sans raison? » Car qui est-ce qui osera dire, voyant un beau ta- » bleau , qu'il ait été fait sans art ? qui voyant de loin » un navire se mouvoir sur les eaux, ne reconnoîtra » pas que ce mouvement se fait par art et par raison ? » qui voyant une horloge marquer toutes les heures » au temps préfix , n'avouera pas la même chose ? Et » cependant l'on osera dire que le monde , qui est l'o- » rigine de tous les arts , qui a produit tous ceux qui » les exercent, et qui contient et embrasse toutes » choses , soit privé d'art et de raison !
(i) Cic. liv. 2. De la nature des dieux.
PART. 1. CUAP. III. 5ç)
» Mais levons les yeux plus haut , et contemplons les » choses les plus relevée*. Nous verrons que les Ilam- » mes d'une infinité d'étoiles éclatent dans le ciel , et » que le soleil qui illumine et environne toutes cho- » ses , est plusieurs fois plus grand que toute la terre , » aussi-bien que les étoiles qui sont d'une grandeur » immense; néanmoins tous ces grands feux ne font » aucun mal à la terre , ni aux choses qu'elle produit; » au contraire ils lui sont si profitables, étant dispo- » ses comme ils sont , que s'ils changeoient tant soit h peu de situation ils embraseroient tout le monde. » Et un peu plus bas le même auteur ajoute : « Aris- » tote a fort bien dit , que s'il pouvoit y avoir des » hommes qui eussent leur habitation sous la terre, » dans des palais ornés des plus belles peintures , et p enrichis des plus beaux ameublemens qui se voient » dans les maisons de ceux que nous estimons puis- » sans et heureux; que ces mêmes gens n'ayant jamais » rien vu de ce qui est sur la terre , mais seulement » ouï parler d'une divinité; et qu'après cela on vînt » à leur ouvrir leurs cachots pour les en faire sortir, » ils n'auroient sans doute pas sitôt vu le ciel , la ter- » re , la mer , la grandeur des nues , la violence des » vents , ils n'auroient pas sitôt été éclairés du soleil , » pour contempler sa grandeur, sa beauté et ses effets » admirables , ils n'auroient pas sitôt aperçu comme » sa lumière éclairant le ciel , nous donne le jour , et » comme la nuit étant venue, le même ciel est tout se- » mé des belles lumières dont il brille; ils n'auroient » pas sitôt remarqué cette inégalité de la lune dans
4o CATÉCHISME DE GRENADE.
« son croissant et son décours , ils n'auroient pas si- » tôt observé le lever des étoiles si bien réglées en n leur ordre , et si constantes en leurs mouvemens : j) qu'ils confesseroient que tout ce que la renommée » leur avoit rapporté dans leurs cachots , est très-vé- » ritable , et qu'assurément il faut qu'en ce monde il » y ait une divinité suprême de laquelle toutes cho- » ses dépendent : voilà ce que dit Aristote.
» Mais pour nous (dit le même Cicéron) imaginons- » nous des ténèbres aussi épaisses qu'on dit qu'il y en, » eut jadis par les grands incendies du mont Etna, » qui obscurcirent durant quelques jours toutes les » régions voisines. Imaginons-nous que durant deux » jours seulement , les hommes à cause de l'obscurité » n'eussent pu s'entrevoir ; il leur sembleroit sans » doute au troisième jour , le soleil venant à dissiper » les ténèbres , qu'ils seroient ressuscites de nouveau. » Que si la même chose pouvoit arriver à des person- » nés qui eussent toujours vécu dans l'obscurité, lors» » qu'elles viendroient à découvrir la lumière, combien » pensons-nous que la figure du ciel leur sembleroit » belle ! Mais la coutume de voir cet objet, qui est tous » les jours exposé à nos yeux , nous empêche d'admi- » rer cette beauté , et de rechercher les raisons de ce » que nous voyons d'ordinaire, comme si la nouveauté » des choses nous devoit plutôt portera la recherche » de leurs causes, que leur dignité et leur grandeur. j> Car en effet , qui tiendra pour sage et raisonnable , » celui qui voyant les mouvemens du ciel , le bel or- » dre des étoiles si ferme et si constant , la liaison e\
PART. I. CHAP. III. 4l
» la convenance qu'il y a entre toutes choses; osera » dire que tout cela a élé fait sans prudence ni raison? » Et qui pourra croire que ce que tous les entende- » mens ne peuvent comprendre , ait été fait sans des- » sein ni intelligence. N'est- il pas vrai que lorsque » nous voyons tourner une sphère artificielle , ou une » horloge , ou quelques autres ouvrages de cette natu- » re , nous n'oserions assurer qu'il n'ji ait aucun art ni » industrie dans ces mouvemens ? Et lorsque nous ver- » rons mouvoir les cieux avec cette grande impétuo- » site qui les agile, laquelle pour rapide qu'elle soit, » ne laisse pas d'avoir son cours certain et réglé , pour » le bonheur et pour la conservation de toutes cho~ p ses ; nous ne voudrons pas reconnoître et avouer » que tout cela se fait non-seulement par raison, mais » encore par une raison excellente et divine î
» Mais laissant à part la subtilité des argumens , ve- » nons un peu à examiner la beauté des choses que » nous avouons que la providence divine a formées. » Et premièrement considérons la terre, solide, ronde » et pressée en soi-même de toutes parts par son pro- » pre poids ; placée au milieu du monde , revêtue de » fleurs , d'herbes, d'arbres , de fruits, dont la multi- » tude incroyable est diversifiée par tant de variété, » que l'on ne se lasse jamais de la contempler. Ajou- » tons à cela la glace des fontaines , le cristal des riviè- » res , l'émail des rivages , la profondeur des vallées , » les voûtes des cavernes , les pointes des rochers , le > penchant des coteaux , la hauteur des montagnes et » la vaste étendue des plaines. Ajoutons-y encore les
» veines cachées de l'or et de l'argent , et cette infinie » diversité de précieux marbres qu'elle contient. Que » dirons-nous de celte grande multitude que nous y » voyons de bêtes privées et farouches , du vol des oi- » seaux et de leurs chants , des pâturages des trou- » peaux , et de la vie des animaux qui se retirent dans » les forêts? Mais que dirons-nous des hommes , qui » logés au milieu de la terre , comme pour la culti- » ver , ne souffrent pas que les bêtes sauvages l'occu- » pent, ni que l'épaisseur des arbres incultes la cou- » vre? et c'est par leur soin et leur industrie que les » champs , les îles et les fleuves se voient revêtus avec » tant d'éclat de maisons et de villes.
» Certainement si nous pouvions contempler tout » cela d'un seul regard de nos yeux , comme nous le » voyons par la lumière de l'esprit , nous ne saurions , » voyant toute la terre ensemble , douter d'une divine » providence. Mais combien est grande la beauté de la » mer? que dire de sa vue entière , de la multitude et » la diversité de ses îles ? combien ses bords sont-ils » agréables ? combien grande la diversité des poissons- » qu'elle nourrit , dont les uns font leur demeure au » fond de ses eaux , les autres nagent , et se promè- » nent sur la surface; les autres enfermés dans leurs » coquilles, s'attachent aux rochers? Et cette même » mer serre si étroitement la terre par ses rivages , » qu'il semble qu'elles ne composent toutes deux qu'un » même corps.
» L'air vient après, l'élément le plus voisin de la » mer, qui se partage entre la nuit et le jour, et quel-
VART. I. CIIAP. III. 43
» quefois se subtilisant, s'élève, d'autres fois en s'é- » paississant, se change en nuées-, et recueillant les » vapeurs , enrichit la terre par les pluies , ou cause » les vents par son agitation. C'est lui qui fait la di- » versilé des saisons , qui soutient le vol des oiseaux, » et lui enfin qui , étant respiré par les animaux , les » nourrit et leur conserve la vie.
» Il nous reste à parler du ciel , qui est le dernier » lieu du monde et le plus éloigné de notre demeu- « re , qui renferme et embrasse toutes choses , et sert » de bornes a l'univers. C'est dans sa vaste étendue » que les étoiles de nature de feu font leur cours si ré-
• glé, qu'elles causent de l'admiration à tous ceux qui
* les contemplent. Mais eptre toutes les planètes qui
» l'embellissent , le soleil roulant autour de la terre
■ par son lever et son coucher, nous cause le jour et
» la nuit; puis s'approchant de nous en un temps , et
» s'éloignant en l'autre, fait deux mouvemens contrai-
» res ; et dans cet intervalle , nous voyons la terre
» aussi affligée par son absence , qu'elle semble se ré-
» jouir par son retour. Que dirons-nous de la lune,
» laquelle , disent les mathématiciens , est plus grande
» que la moitié de la terre , et qui faisant la même
» route que le soleil , et tantôt s'unissant avec lui ,
» puis s'en retirant, communique à la terre , sous di-
» verses formes , la lumière qu'elle reçoit de lui. Elle
» s'éclipse aussi quelquefois par l'interposition del'om-
» bre de la terre , et quelquefois elle éclipse le soleil
» même , quand elle s'oppose entre lui et nous. Les
» planètes font par les mêmes espaces le tour de la
» terre , et ont leur lever et leur coucher semblable , » se hâtant par lofs dans leurs mouvemens, d'autres » fois retardant , et d'autres fois s'arrêtant tout à-fnit; » ce qui ne cause pas moins d'admiration que de beau- » té. Ensuite viennent les étoiles fi\es , dont la mulli- » tude est innombrable , qui se distinguent par de c^r- » taines figures connues , desquelles elles ont pris leur » nom : comme le chariot , la poussinière et autres » semblables, qui sont les guides de ceux qui voya- » gent par mer. » Tout ce que je viens de dire est de Cicéron, lequel , par les argumens qu'il tire de la composition de l'univers , de sa beauté , de l'utilité que toutes les parties de ce monde inférieur en retirent, aussi-bien que de l'ordre et de la constance invariable des mouvemens du ciel , prouve que de si grandes choses , si belles et si bien réglées , ne peuvent avoir été produites par hasard; mais qu'elles ont été faites par un auteur très-sage , et qu'elles sont maintenues par un maître très-puissant.
Un peu plus bas , traitant du soin que prend la providence divine de pourvoir à toutes les nécessités humaines , il prouve qu'outre le secours général qu'elle donne au monde universel , elle a encore produit en divers lieux diverses choses pour l'usage et la conservation de notre vie. o Ainsi voyons-nous, di-t-il , que » le Nil en Egypte , durant les plus grandes chaleurs » de l'été , par ses débordemens arrose et couvre tou- » tes les terres , puis il se retire laissant les campa- » gnes engraissées et préparées pour recevoir la se- » mence. L'Euphrate n'en fait pas moins dans la Mé-
» sopotamie , de laquelle tous les ans il renouvelle les » campagnes , et les rend tout autres qu'elles n'étoient » avant son débordement. Le fleuve Jndus, qui est le » plus grand de tous les fleuves, n'engraisse pas seu- » lement les champs, mais il les laisse couverts de » semence, traînant avec soi grande quantité de grains » semblables au froment. Je pourrois raconter plup sieurs autres choses mémorables qui arrivent en di- » vers lieux et diverses terres qui produisent , les unes » de certaines sortes de fruits , les autres d'autres es- » pèces. Mais combien grande est la bonté et la libé- » ralité de la nature , d'avoir produit tant de choses si d diverses et si agréables pour notre nourriture, non- » seulement en une saison , mais en tous les temps de » l'année, afin que la nouveauté et l'abondance des » vivres nous fournît sans cesse de nouveaux plaisirs ! » Que dirons nous des vents salutaires et convenables » à toutes les saisons , qu'elle a soin de nous envoyer » non-seulement pour le soulagement de l'homme , » mais aussi des troupeaux et de toutes les choses qui » sont sur la terre , afin que par leur souffle les ar- » dentés chaleurs soient tempérées , et que les voya- » ges se fassent avec plus de règle et'de diligence sur » la terre?
» Si nous disons beaucoup de choses , nous en lais- » sons encore beaucoup à dire; car qui est-ce qui » pourroit dignement raconter les grandes commodi- » tés que nous retirons par les rivières et par le flux » et reflux de la mer? Qui pourroit exprimer celles que n nous apportent les montagnes revêtues d'herbes et
» de forêts? Qui pourroit assez admirer les salines, » que cette providence a produites dans des lieux fort » éloignés de la mer? la multitude des médicamens » dont la terre est remplie , et ce nombre infini d'arts » et d'inventions si nécessaires pour la nourriture et » l'entretien de l'homme ? Ajoutez à cela cette vicis- » situde des jours et des nuits qui conserve les ani- » maux, nous marquant par là le temps du repos » aussi-Lien que celui du travail ; de sorte que de quel- » que côté que nous tournions les yeux , nous trou- » vons des preuves certaines que ce monde est con- » duit et gouverné par une sagesse et une providence » divine , laquelle le régit d'une manière merveilleuse » et incompréhensible pour la conservation et le sa- » lut de toutes les choses qui y sont contenues. » Ceci est encore de Cicéron , sous la personne d'un philosophe stoïcien , lequel parloit si pertinemment de toutes les choses du monde, repaissant et réjouissant son âme par la contemplation des effets admirables de la nature , qu'il y a de quoi faire rougir de honte plusieurs chrétiens du peu de temps et d'attention qu'ils emploient à la considération de ces merveilles.
Mais entre toutes les autres merveilles , celle qui est infiniment à considérer, c'est la manière dont toutes choses conviennent ensemble; car, comme une musique composée de diverses voix , elles s'accordent entre elles pour le service de l'homme , pour lequel elles ont été créées, sans qu'il y en ait aucune qui s'exempte
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de ce service , et qui ne lui apporte , par une espèce de tribut, quelque commodité temporelle ou spirituelle. En ceci nous devons considérer que toutes les choses s'aident les unes les autres en ce ministère, comme autant de serviteurs d'un même seigneur, lesquels étant employés à divers offices, s'occupent chacun en la fonction à laquelle il est destiné pour le service de son maître. De là se forme cette belle harmonie qui est dans le monde , composée de la diversité des choses , lesquelles néanmoins se réduisent à l'unité dont nous venons de parler, qui est le service de l'homme. Prenons pour premier exemple de cette vérité l'homme même , qui est , selon l'opinion d'Aristote , comme la fin pour laquelle la divine providence a destiné toutes les choses qui sont en ce bas monde. Celui-ci en premier lieu a la faculté de se servir de plusieurs animaux pour se nourrir de leurs chairs, pour se vêtir de leurs peaux et de leurs toisons , pour labourer la terre , pour traîner et charger des fardeaux , et soulager par ce moyen le travail des hommes : les animaux ont besoin d'herbes et de pâturages pour se nourrir; ceux-ci , des pluies qui arrosent la terre pour les faire croître. Les pluies s'engendrent des vapeurs que le soleil attire , tant de la terre que de la mer ; et les vapeurs ont besoin des vents pour les apporter de la mer à la terre; les vents se forment des exhalaisons de la terre , à quoi les influences du ciel sont nécessaires , aussi-bien que la chaleur du soleil pour les attirer et les élever en haut. Le ciel a aussi besoin de l'in* telligence qui le fait mouvoir, et celle-ci de la première
cause qui est Dieu , afin qu'il la maintienne en la fonction de ce grand office. Nous pourrions tirer un pareil exemple de toutes les choses créées , et montrer qu'elles s'entr'aident et se servent les unes les autres , se réduisant enfin toutes au service de l'homme pour lequel elles ont été créées.
Tout ceci nous donne grand sujet d'admirer la sagesse divine , qui a su régler de telle sorte les causes de toutes les choses qui sont au monde , que les unes ont besoin de l'aide et du ministère des autres , et qu'il n'y en a aucune qui puisse toute seule suffire à tout. Et cela sans doute pour ôter aux hommes les sujets de tomber dans l'idolâtrie , voyant que les plus excellentes d'entre les créatures ont besoin du secours et du ministère des autres. Par exemple, nous voyons qu'entre toutes les choses créées , le soleil contribue le plus à leur production , puisque c'est lui qui donne la lumière à tous les astres , et avec ia lumière , l'efficace pour leurs influences. Cette même planète par son mouvement propre, qui tantôt l'approche, et tantôt l'éloigné de nous , cause la diversité des quatre saisons de l'année nécessaires pour la production des choses. Mais nous voyons que pour nous donner les jours et les nuits , qui ne sont pas moins nécessaires que le reste pour ce bon effet , la même planète a besoin du mouvement du premier ciel , lequel , dans l'espace d'un jour naturel, est cause qu'elle fait le tour du monde; ce qui nous donne le jour et la nuit. 11 en est ainsi des autres astres et planètes, lesquels , selon les divers aspects qu'ils ont entre eux et avec le soleil , causent
les
TART. I. CHAP. III. 4g
les divers effets qui arrivent ici-bas en la terre : tels que sont les pluies , le beau temps , les vents , le froid , le chaud et le reste. Cette chaîne , ou si nous l'osons ainsi appeler, ce concert si bien réglé des créatures , qui font comme un accord de diverses voix, convainquirent autrefois Averroès , et l'obligèrent de croire qu'il n'y avoit qu'un seul Dieu , parce qu'il seroit impossible de conduire à une même fin et dans un si bel ordre des choses si diverses , s'il n'y avoit un supérieur et un dispensateur qui les rangeât dans cette unité et dans cet accord; que si au contraire il y avoit pluralité de dieux , ils seroient par conséquent de divers sentimens , et n'étant point sujets les uns aux autres , il seroit impossible que cette unité fût gardée , parce que chacun tireroit de son côté , et les uns feroient empêchement aux autres; de sorte que le monde, comme un navire également agité par des vents contraires , demeureroit sans mouvement.
Sénèque a très-élégamment décrit cette belle figure du monde à une grande dame romaine , par ces paroles : «Imaginez-vous, dit -il, que voici le temps a que vous êtes venue dans le monde , et que je vous » représente la condition du lieu où vous êtes entrée. » Considérez donc que vous arrivez dans une grande » cité, qui contient en soi toutes choses, et quelles » sont toutes gouvernées par des lois éternelles. Vous » y verrez un nombre infini de beaux astres , et un en- » tr'autres , qui est le soleil , lequel éclaire tout par » sa lumière , et qui par son mouvement ordinaire par- » tage également l'espace des jours et des nuits , el i. D
5o CATECHISME DE GRENADE.
» divise en des portions fort justes les quatre saisons » de l'année. Vous y verrez comme la lune reçoit de » son frère le soleil , la lumière dont elle nous éclai- » re , quelquefois plus grande , et quelquefois plus » petite, selon la disposition qui se rencontre en leurs » aspects. On la voit par fois toute couverte , puis » la face toute pleine de clarté et toute découverte", » se changeant continuellement par son croissant et » son décours , et toujours avec quelque différence de » ce qu'elle éloit le jour précédent. Vous y verrez cinq » autres étoiles qui vont par des routes du tout con- » traires au cours ordinaire du ciel , du mouvement » desquelles procèdent les changemens qui arrivent n dans toutes les choses corporelles , selon que leur n aspect leur est contraire ou favorable. Vous y ad- » mirerez les nuages obscurs chargés des pluies qui » tombent du ciel , les tonnerres , les éclairs , et les » foudres épouvantables dont la chute fait trembler » tout le monde. Lorsque vos yeux auront été bien sa- » tisfaits par la contemplation des choses d'en haut , » il faudra que vous les abaissiez vers la terre , pour » y en voir d'autres qui vous causeront une nouvelle » admiration; car vous y verrez les vastes étendues » des campagnes , les montagnes s'élevant en haut » avec leurs sommets couverts de neiges, la chute des » rivières qui , naissant de quelque féconde source , » prennent leurs cours de l'orient à l'occident. Vous » y verrez les bocages , agités doucement des vents , » sur le haut des collines , et entendrez résonner dans » les forêts les chants agréables de toutes sortes d'oi-
PART. I. CHAP. III. 5l
i seaux. Vous verrez l'assiette et la disposition de plu-
» sieurs villes, et les nations entières séparées entre
» elles , ou par de hautes montagnes , ou par de pro-
» fondes vallées, ou par des rivières, ou des lacs, ou
» des marais. Vous verrez des fruits que l'art et l'in-
/> dustrie* des hommes a cultivés, et d'autres plantes
» qui sans culture n'ont pas laissé de produire leurs
» fruits. Vous verrez les ruisseaux prendre doucement
» leur cours au milieu des vertes prairies , et les seins
» et golfes de la mer servir de ports assurés aux vais-
» seaux battus des ondes. Vous verrez un si grand
» nombre d'îles répandues sur cette vaste mer, qu'elles
» semblent faire la distribution des mers entre elles-
» mêmes. Mais que dirai-je de ce beau brillant des per-
» les , de l'or qui se trouve parmi le sable de quelques
• rivières de l'océan qui s'étend impérieusement sur ses
» rives, et qui par ses trois grands bras sépare la de-
» meure de toutes les nations. Vous verrez des poissons
» qu'il contient d'une grandeur admirable ; vous en
» verrez de si pesans , qu'ils ne sauroient se remuer
p sans aide, et d'autres plus légers qu'une galère bien
» équipée : il s'en trouvera encore d'autres qui , se
» mettant à la suite des navires , leur lancent une si
» grande quantité d'eau , qu'ils ne causent pas moins
» de crainte , que de péril à ceux qui naviguent. Vous
» verrez des navires aller a la découverte des terres
» inconnues , et vous verrez enfin qu'il n'y a rien qui
■ puisse arrêter ni borner la témérité des hommes. »
Tout ceci est tiré de Sénèque.
La variété et la beauté des choses de ce monde étant si grande, qui sera si stupide que de dire qu'elles ont été faites par hasard , et qu'elles n'ont pas eu un ouvrier très - sage et très-puissant ? Qui oserait dire , voyant un grand et beau tableau , enrichi de mille belles figures , et de couleurs sans nombre , qu'il a été fait fortuitement , et qu'une éponge abreuvée de plusieurs couleurs , tombée inopinément sur une toile , a fait cet ouvrage? Se peut-il voir un tableau plus beau, plus grand et plus agréable à la vue, que ce monde ? Peut-on voir des couleurs , ou plus vives , ou plus gaies , que celles des prés et des arbres au printemps ? Sauroit-on s'imaginer des figures plus délicates que celles des fleurs , des roses , et des oiseaux ? Y a-t-il rien de plus resplendissant, ni de plus diversifié, que le ciel avec ses étoiles ? Et qui sera donc l'aveugle qui osera dire que toutes ces merveilles ont été faites par hasard ?
Si en voyageant tu venois à passer par une forêt , où tu fisses rencontre de quelque maison de plaisance d'un grand prince ; que tu la trouvasses fort bien bâtie , divisée en tous les appartenons et tous les offices nécessaires pour le service du prince , remplie de meubles et de toutes les autres commodités , les tables dressées , les flambeaux allumés , les vergers , les fontaines et les citernes bien entretenus , les chambres et les logemens préparés pour tous les serviteurs ; et que ravi en admiration de tout ce bel ordre , tu de-
PART. I. CIIAP. III. 53
mandasses à quelqu'un comment cela a été fait; s'il te répondoit qu'une portion d'une montagne voisine étant tombée , les éclats de pierres se sont si justement et si à propos arrangés d'eux-mêmes, que sans l'aide d'aucun ouvrier tout ce beau palais a été mis en cet état; que dirois-tu ? ne serois-lu pas étonné d'une si grande folie ? Or sans doute la nôtre est beaucoup plus grande , si venant à considérer attentivement la beauté de ce grand palais du monde , l'artifice dont il est composé , et toutes les choses dont il est si largement pourvu , voyant le roulement continuel des cieux si biea mesuré, et les cieux mêmes enrichis de tant de beaux astres; voyant une table couverte d'une si grande diversité de vivres , comme est la terre avec ses animaux , ses fruits et tous les autres alimens qu'elle contient ; voyant tant de vergers , tant de fontaines et de canaux ; de si beaux tapis verts , comme sont ceux qui sont étendus sur les montagnes , sur les vallons , et sur les prairies ; voyant les grands flambeaux qui luisent de jour et de nuit au milieu du ciel , pour éclairer notre demeure en ce bas monde; voyant les masses d'or et d'argent , et les pierres précieuses qui naissent dans le sein de la terre > les divers appartemens ajoutés et proportionnés pour la demeure de chacun des habitans de ce palais; les uns dans les eaux , pour ceux qui savent nager, les autres dans Pair, pour ceux qui savent voler , les autres sur la terre , pour ceux que la pesanteur empêche de s'élever; considérant par- dessus tout la belle conduite de toute cette maison et grande famille , et le bel ordre qui y est établi ; comme les an-
ges qui* sont des créatures plus excellentes meuvent les cieux ; les cieux , les élémens ; comme des élémens se forment les corps composés , et enfin comme toutes choses sont destinées au service du prince de cette maison , qui est l'homme : nous serions , dis je , beaucoup plus fous, si voyant tout cela, et une infinité d'autres choses que nous ne saurions comprendre par nos raisonnemens , nous venions néanmoins à croire que tout cela fut fait par hasard , et que nous n'y admirassions pas plutôt la providence infinie d'un trèssage et très-puissant auteur.
S'il est vrai que cette beauté , et cette grandeur du monde, et la diversité des choses qu'il contient, réduites sous cette unité dont nous avons parlé , a porté non-seulement les philosophes , mais aussi toutes les nations , à croire que des choses si grandes , si belles et si bien réglées , n'avoient point été faites par hasard; au contraire qu'il falloit tenir pour constant, qu'elles avoient un très-sage et très-puissant auteur, qui par sa toute-puissance les avoit créées , et qui les gouvernoit par sa sagesse infinie; pourquoi ne nous écrierons -nous point avec David : Les cieux annoncent la gloire de Dieu, et' le ciel rempli d'étoiles raconte V ouvrage de ses mains ( PsaL 18) ? Comme s'il disoit , la beauté du ciel orné de tant de lumières , l'ordre admirable des étoiles , et la diversité de leurs cours et de leurs mouvemens , chantent la gloire de Dieu , et font que toutes les nations lui donnent des louanges; qu'elles admirent sa grandeur, et le reconnoissent pour le maître et le souverain auteur de tou-
PART. I. CIIAP. III. 55
tes choses. Nous pouvons tirer la même conséquence du bel ordre des jours et des nuits, de leurs accroissemens et diminutions , si bien proportionnées pour l'usage de notre vie , de la constance invariable qu'ils observent en leurs changemens , et juger fort bien que des choses qui vont dans un si bel ordre , ne sont point des ouvrages de la fortune , ou du hasard ; mais qu'il y a dans le monde une puissance qui préside , laquelle dès le commencement les ayant créées , les conserve par une souveraine providence. Il est vrai que ces ouvrages admirables ne parlent pas , et ne rendent pas leurs témoignages par des voix humaines; ( aussi ne pourroient-elles pas être entendues par tout le monde,) mais leur parole et leur témoignage est l'ordre constant et immuable qu'il y a en leur con duite , leur beauté , l'art et l'adresse avec laquelle elles ont été si parfaitement accomplies, et c'est un langage qui est entendu par toute la terre , et qui invite les hommes au culte et à l'adoration de leur auteur.
Il y a pour connoïtre cette vérité , un autre argument qui n'est pas moins solide que le précédent ; c'est la composition du petit monde (qui est l'homme) laquelle ne nous enseigne pas moins qu'il y a un Dieu qui en est l'auteur, que celle du grand. Or la sagesse de ce grand ouvrier paroît avec tant d'éclat dans ce bel ouvrage , que saint Augustin a pu dire avec beaucoup de vérité, qu'entre toutes les merveilles que Dieu
a faites pour l'amour de l'homme , la plus grande est l'homme même; entendant par l'homme les deux parties qui le composent , savoir, l'âme et le corps : mais laissant à part pour cette heure ce qui regarde l'âme , je dis que dans la seule composition du corps , il y a tant de choses merveilleuses , que Galien , et plusieurs autres docteurs n'ont pu les hien exprimer en plusieurs livres qu'ils en ont écrits; et chacune de ces merveilles considérée à part (à plus forte raison étant toutes jointes ensemble) témoigne évidemment la sagesse infinie de celui qui a composé un si parfait ouvrage. Car nous ne saurions trouver dans le monde , ni une maison royale , ni une république si bien réglée , qui ait autant d'officiers et de ministres , que le corps humain a de membres et de parties pour sa conduite et sa conservation. Les unes servent à le couvrir, comme la peau, la chair et la graisse; les autres servent à cuire le manger, comme l'estomac et les menus boyaux ; les autres font le sang , comme le foie; les autres le portent par tousles membres , comme les veines; les autres forment les esprits vitaux, comme le cœur; d'autres les répandent par tout le corps , comme les artères; d'autres forment les esprits animaux , comme le cerveau ; d'autres communiquent cette vertu par toutes les parties , comme les nerfs ; d'autres servent au mouvement de notre volonté , comme les jointures. Il y en a qui sont destinées à recevoir les superfluités du corps, comme le fiel, les reins, la vessie, les boyaux et le reste; l'air qui réjouit , et rafraîchit les sens et le cœur , passe par d'au-
PART. I. CHAp. III. 57
très, qui sont les narines, le gosier, les poumons et l'âpre artère; d'autres servent aux sens extérieurs, savoir les oreilles pour ouïr, les yeux pour voir, la langue et le palais pour goûter, les poumons et le gosier pour parler : d'autres encore servent de fondement pour soutenir le corps , sur lesquelles toutes les autres parties sont appuyées , et en tirent leur force , comme les os et les tendons. Mais ce qui augmente cette merveille , c'est de voir qu'une si grande diversité de choses différentes , en figures , propriétés , offices , dureté et mollesse , soient faites et formées d'une matière si simple et si vile , comme est celle dont se forme le corps humain : car qui est-ce qui d'une semblable matière pouvoit former et produire une si grande multitude de choses en figures et qualités , si ce n'étoit ce très grand , très-puissant et très-sage ouvrier? Il est donc manifeste que la variété et multitude de toutes ces parties , la figure et les divers offices qu'elles exercent pour le service du corps humain , nous prouvent qu'il n'a pas été fait par hasard , mais par une souveraine providence de celui qui l'a formé.
Cicéron poursuit très-élégamment cette matière au livre que nous avons ci -devant allégué ( Lib. 2. de natur. deor. ) lorsque considérant toutes les parties , et tous les membres , et les sens intérieurs et extérieurs du corps humain , il fait voir que chacune de ces parties fait si parfaitement l'office auquel elle a été destinée pour la conservation de notre vie , c'est-àdire pour le maintien de notre corps , et pour l'usage et la fonction des sens , qu'il n'y a point d'entende-
ment humain qui puisse découvrir dans une si grande multitude et une si grande variété de parties , aucune chose qui excède ou qui manque , même qui ne soit si juste et si propre pour arriver à cette fin , qu'on ne pouvoit y parvenir par aucune autre voie. Et par là il conclut que cet ouvrage procède infailliblement d'une souveraine sagesse et providence , qui ne peut faillir en aucune chose, ni errer en sa conduite. Mais comme cette proposition est très -profonde et très- utile, et qu'elle mérite d'être traitée plus au long, nous la re toucherons plus amplement en son propre lieu.
Outre toutes les raisons que nous venons de donner, il y en a une autre qui n'est pas moins puissante pour la preuve de cette vérité; et elle est d'ailleurs si palpable et si facile, qu'il n'y a point d'entendement si grossier qui ne la puisse comprendre. Nous la tirons des instincts qu'ont tous les animaux de l'air, de la terre et de la mer, pour rechercher toutes les choses qui regardent leur conservation , leur défense, leur guérison dans leurs maladies , et la nourriture de leurs petits. En tout cela ils ne font rien moins que s'ils avoient un parfait usage de la raison : autant craignent-ils la mort , autant apportent-ils de soin pour se dégager des périls ; aussi-bien sa7ent-ils chercher ce qui leur est nécessaire , aussi adroitement saventils bâtir leurs nids , et élever leurs petits , comme le sauroient faire des hommes raisonnables. Ils passent bien encore plus avant , car entre mille sortes d'her-
Les que les ehamps produisent d'une même couleur , ils discerneront celle qui est bonne à manger, d'avec celle qui ne l'est pas; celle qui est salutaire, d'avec celle qui est venimeuse ; et de celle-ci , quelque faim qu'ils aient, on ne les verra jamais manger. La brebis craint le loup qu'elle n'a jamais vu , et ne craint pas le mâtin qui lui ressemble si fort. La poule n'a point de peur du paon, qui est si grand , et tremble sous la seule ombre du milan , qui est beaucoup plus petit. Les poulets redoutent le chat et non le chien , quoique plus grand , et cela avant que d'avoir fait expérience du mal qu'ils peuvent recevoir des choses qui leur sont contraires.
Le même Cicéron se sert de cette considération pour prouver la providence et la sagesse merveilleuse du souverain ouvrier qui gouverne toutes choses , et fait voir que toutes les choses* vivantes sont très-parfai tement accomplies et pourvues de toutes les conditions nécessaires pour leur conservation. J'en veux rapporter ici quelques-unes , réservant les autres pour être insérées en leur propre lieu. Il commence par les plantes , et dit en premier lieu : « Que les arbres qui » ont été produits de la terre , sont faits de telle sorte, » qu'ils peuvent facilement soutenir le fardeau de leurs » branches qui sont élevées; que par leurs racines » profondément poussées en terre , ils peuvent tirer t le suc nécessaire pour leur nourriture ; et par le » moyen de leur écorce dont ils sont couverts et re- » vêtus, ils se peuvent facilement défendre des ri- » gueurs du froïtl et de la chaleur. Les vignes ont leurs
o rameaux qui sont comme leurs mains , et leur ser- » vent à embrasser les arbres , pour s'élever en haut » comme sur les épaules de quelques-uns ; mais on » voit aussi qu'elles ont de l'aversion pour d'autres qui » leur sont contraires , si bien qu'elles les évitent et » s'en éloignent comme de choses contagieuses, et ne » les touchent en aucune sorte.
» Mais que dirons-nous de cette grande diversité » d'animaux, qui sont tous pourvus de ce qui leur est » nécessaire pour se maintenir ? Les uns sont couverts » de cuir, les autres de poil , les autres hérissés d'é- » pines; il y en a qui sont garnis de plumes, les au- » très d'écaillés; les uns sont armés de cornes , les au- » très n'ont point d'autres armes que la légèreté de » leurs pieds , qui leur sert de défense ; et tous ont été » abondamment pourvus par la nature, des pâturages » et des alimens convenables , chacun en leur espèce. » Mais pourrois-je bien exprimer ici l'industrie qu'elle » leur a donnée pour chercher ces alimens , et pour » les convertir en leur nourriture ? Pourrois-je bien » représenter combien elle a été ingénieuse à dresser la » figure des membres qui sont nécessaires pour cet effet? » car toutes les facultés intérieures de leurs corps sont » tellement formées et disposées en leurs places, que, » comme il n'y en a aucune qui soit superflue , il n'y » en a aucune aussi qui ne soit nécessaire. C'est la » même nature qui a donné à toutes les bêtes l'appé- » tit et le sentiment , afin que par la force de l'un elles » fussent incitées à la recherche des choses nécessai- » res pour leur nourriture; et par Fautre à faire la
PART. I. CHAP. III. 6l
i? différence do celles qui leur étoient salutaires ou i nuisibles. Nous voyons les unes qui en cheminant » cherchent leur vie, les autres en rampant par ter- » re, les autres en volant, les autres en nageant; v quelques-unes prennent leur pâture avec la bouche » et les dents , les autres la mettent en pièces avec les » ongles; il y en a qui la reçoivent avec un bec cro- » chu , d'autres la sucent , d'autres la prennent avec » la main , d'autres la dévorent toute entière s et d'au- » très la mâchent avec les dents* mais toutes ont un » lieu certain et destiné, où naturellement dans le » besoin elles vont chercher leur refuge. Par exem- » pie , dès que les poussins de la cane sont éclos , ils » n'ont pas sitôt vu le jour, que d'eux-mêmes, sans » guide ni conduite , ils s'en vont droit à l'eau , re- » connoissant que c'est leur lieu naturel , tant l'incli- » nation que la nature a donnée à toutes les créatures » pour leur conservation est grande et puissante !
» Je pourrois alléguer plusieurs autres choses à ce » propos, qui sont toutes fort connues, comme le soin » avec lequel les animaux observent tout ce qui leur » est propre; comme en paissant ils regardent de tous » côtés s'il n'y a point quelque péril qui les menace, » comme dans leurs parcs ils savent choisir leurs re- » paires , et comme ils sont adroits à se défendre con- » tre les violences de leurs ennemis. Les uns se ser- » vent pour cela de cornes , comme les taureaux ; les » autres de dents , comme les sangliers; les uns mor- » dent, comme les lions; les autres fuient, d'autres » *e cachent; il y en a même qui exhalent une puan-
» leur si grande , qu'ils se font quitter par ceux qui les » poursuivent. » Cicéron raconte toutes ces propriétés des animaux, lesquels, bien que privés de raison, font néanmoins aussi à propos tout ce qui importe à leur conservation , que si en effet ils a voient du jugement.
De cela les philosophes tirent leurs conclusions et disent : tous les animaux brutes sont privés de raison (car c'est par là seulement qu'ils sont différens des hommes , et les honfmes d'eux) , et néanmoins ils ne laissent pas de faire toutes les choses qui importent à leur conservation aussi parfaitement et aussi à propos que si la raison les gouvernoit. Il faut donc nécessairement avouer qu'il y a une raison universelle et une parfaite sagesse qui les assiste avec tant de soin , et qui les conduit et les gouverne avec tant de vigilance , qu'ils font en cela les mêmes choses que s'ils se conduisoient par la raison , parce que lorsque le Créateur les a formés, et qu'il leur a donné l'être et la vie, il est certain qu'il a dû leur donner tout ce qui étoit nécessaire pour les maintenir, autrement c'eût été en vain qu'il les eût créés. Si nous voyions un enfant de trois ans qui parlât avec la même éloquence que pourroit faire un grand orateur, nous dirions aussitôt : ce n'est pas cet enfant qui parle, mais queiqu'autre qui parle par sa bouche, son âge n'étant pas capable d'une prudence , ni d'une éloquence si grande que celle qui paroît en lui. Et nous qui voyons que toutes les créatures irraisonnables font toutes leurs opérations selon la raison ( au moins tout ce qui regarde la conserva-
tion de leur être) , n'avouerons -nous pas qu'il faut nécessairement qu'il y ait cette raison et celte sagesse universelle qui , sans leur donner la raison, leur donne des instincts et des inclinations naturelles qui leur font faire les mêmes choses que les hommes font par la raison ? C'est ce que les philosophes ont aperçu , et ce qui leur a fait dire que les opérations de la nature sont des opérations d'une intelligence qui ne peut errer, qui est la même chose que s'ils disoient, que ce sont des opérations d'une suprême sagesse , qui fait toutes ses œuvres dans une si grande perfection, qu'on ne sauroit y remarquer le moindre défaut. Cette seule considération des créatures fut assez puissante pour faire dire à saint Augustin , qu'il douteroit plutôt s'il avoit une âme dans son corps , que de douter qu'il y eût un Dieu dans le monde , tant étoit puissant le témoignage que toutes les créatures lui rendoient de cette première vérité.
Ces trois dernières considérations que nous avons seulement touchées, ont besoin d'un plus grand éclaircissement : ce n'est pas que ce que nous en avons dit ne pût suffire , si nous n'avions dessein de ne faire do ceci qu'une briève introduction ; mais puisque notre pensée est de donner matière, (comme nous l'avons promis) , aux personnes vertueuses et dévotes, d'entrer en une très-agréable contemplation des merveilles que Dieu a opérées en ses créatures , nous en parlerons un peu plus amplement ; et en imitant ces deux saints docteurs que nous avons allégués, saint Ambroise et saint Basile, nous expliquerons les œuvres
des six jours, dans l'espace desquels Dieu Notre- Seigneur créa toutes choses , afin que par là nous élevions nos cœurs à la connoissance de la bonté , sagesse, toute- puissance et providence de celui qui les a créées pour servir d'aliment à nos corps , et d'exercice et d'admiration à nos esprits. Ce fut aussi pour cela que l'observation du jour du sabbat fut autrefois ordonnée, (qui fut le jour auquel l'Ecriture dit que Dieu se reposa après l'œuvre de la création , ) afin que les hommes employassent le même jour à la contemplation des œuvres que Dieu avoit faites durant les six premiers , et qu'ils lui en rendissent des actions de grâces , puisque toutes étoient ses purs bienfaits et les dons de sa libéralité.
Nous traiterons donc suivant cet ordre , premièrement du monde en général et de ses principales parties , qui sont les cieux et les élémens ; nous descendrons après au traité particulier des corps qui ont vie , comme sont les plantes et les animaux; et enfin nous viendrons à parler de l'homme , qui fut l'ouvrage du sixième et dernier jour : et afin que le lecteur chrétien tire plus d'utilité de cette doctrine , connoissant mieux le but où elle vise , il saura que mon intention n'est pas seulement de prouver qu'il y a un Dieu , créateur et seigneur absolu de toutes choses , comme je l'ai avancé au commencement de ce livre; mais beaucoup plus de lui faire remarquer la divine providence , dont les effets paroissent visiblement dans toutes les créatures.
Pour mieux connoître ceci , il faut savoir qu'entre
toutes
tart. i. chap. m. G5
toutes ses perfections , il y en a trois plus admirables , qui sont la bonté, la sagesse et la toute -puissance, lesquelles sont les trois doigts avec lesquels haïe dit que Jieu soutient toute la grandeur de la terre. (Isa. 4o.j La bonté, l'une de ces trois perfections qui en Ditu ne sont en effet qu'une même chose , est celle qii fait le bien à ses créatures; la sagesse ordonne comment ce bien-là se doit faire , et la toute-puissance exécute ce que la bonté veut , et ce que la sagesse ordonne; et enfin ces trois choses sont embrassées par la providence, laquelle, par un soin pieux et paternel , et avec une industrie admirable, pourvoit à toutes les nécessités des créatures.
Mon intention est donc de faire voir que dans toutes les parties de ce monde , autant dans les plus grandes que dans les plus petites, jusques au moucheron et à la fourmi, ces quatre perfections divines paroissent avec éclat , ainsi que plusieurs autres qui les accompagnent. Mais pour juger combien peut être grand le fruit de cette contemplation , voici quelques raisons qui nous le peuvent en quelque sorte faire comprendre. David appelle bienheureux ceux qui considèrent avec attention les paroles de Dieu (Psal. i 18) ; ceux donc qui apportent le même soin à la contemplation de ses œuvres, ne doivent pas l'être m< ins; ce qui ne s'entend pas seulement de celles de la grâce , mais aussi de celles de la nature , puisque toutes coulent d'une même source. Et si la sagesse incréée promet la vie éternelle à ceux qui donneront quelque éclairï- E
cissement pour la faire connoître , qu'avons-nous à faire de mieux en cette vie , que de montrer l'adresse de cette souveraine sagesse , qui reluit dans tou\es les choses créées? C'est une grande partie de la fatuité de l'éloquence, que desavoir découvrir l'art ducuel use un grand orateur en ses discours; et saint Àugistin n'est pas peu estimé d'avoir pu faire cette remarque dans quelques endroits des œuvres de saint Paul: combien à plus forte raison sera utile l'étude et la recherche que nous ferons de l'artifice admirable dont la sagesse divine a usé en la fabrique et conduite de toutes les choses créées ! Et si l'on a écrit que la reine de Saba étoit presque hors d'elle-même , considérant la sagesse de Salomon et les grandes actions qu'elle lui avoit vu faire, combien plus justement sera ravie d'admiration l'âme dévote , considérant l'industrie admirable de cette sagesse incompréhensible, si elle peut tant soit peu entrer dans la connoissance de l'art et de Fadresse dont elle s'est servie pour faire ses ouvrages ! Yoilà ce qu'avec l'aide de Dieu je prétends faire en ce livre. Mais si vous désirez savoir quel est le but que je me propose, c'est afin que nos esprits connoissant dans toutes les choses créées ces quatre perfections divines , ils soient excités à l'amour d'une si grande bonté , à la crainte et à l'obéissance envers une majesté si auguste, à l'espérance en une si paternelle providence , et à l'admiration d'une si grande sagesse et d'un si admirable pouvoir , qui paroît dans toutes ses œuvres. Voilà quel est l'objet de toute cette doctrine, et à quoi le pieux lecteur doit viser; afin qu'il
puisse par ce moyen acquérir toutes les vertus que je lui ai proposées , en quoi consiste tout notre bien. Ayant posé ce fondement, je commencerai à traiter de> principales parties du monde.