CHAPITRE IV
Considération du grand monde et ses principales parties.
Commençant par l'explication de la première de ces trois parties, qui est le grand monde; ce que nous avons premièrement à considérer et à poser pour fondement de ce que nous avons à traiter, c'est que lorsque ce magnifique et souverain Seigneur détermina de créer l'homme dans ce monde, au temps qu'il lui plut, afin que connoissant , aimant et embrassant les lois de son Créateur, il méritât de parvenir à la félicité de l'autre vie , il détermina aussi de pourvoir àsa subsistance et à tout ce qui lui étoit nécessaire pour sa conservation. Il créa donc pour cet effet ce monde visible avec toutes les choses qu'il contient; aussi voyons -nous qu'elles servent toutes à l'usage et aux nécessités de la vie humaine, et comme dans une boutique il doit y avoir deux choses; savoir, la matière pour faire l'ouvrage, et l'ouvrier pour la mettre en œuvre, et pour introduire la forme dans la matière ; ainsi dans la grande boutique de ce monde , le Créateur qui l'avoit formé pourvut à ces deux choses , et y mit la matière pour
faire les choses , et des ouvriers pour la mettre en œuvre. La matière avec laquelle toutes les choses se font, sont les quatre élémens , la terre , l'eau , l'air et, le feu : les ouvriers qui de cette matière font les chosts , sont les deux, avec les planètes et les étoiles. Car encore que Dieu soit la première cause qui donne mouvement à toutes les autres , néanmoins ces grands corps, avec les intelligences qui les meuvent, sont les principaux instrumens dont il (se sert pour la conduite de ce monde inférieur. Aussi voyons-nous qu'il a une telle dépendance du mouvement des cieux , que tous les philosophes demeurent d'accord que si ce mouvement venoit à cesser , tout autre mouvement cesseroit aussi; de telle sorte que le feu même ne seroit pas capable de brûler de l'étoupe qui le toucheroit. Car comme la première roue d'une horloge venant à s'arrêter , toutes les autres s'arrêtent aussitôt ; de même le mouvement des cieux, duquel tous les autres mouvemens dépendent , venant à manquer, tous les autres mouvemens manqueroient à l'heure même.
Et parce que ces grands corps célestes sont les premiers instrumens du premier moteur , qui est Dieu , et qu'ils exercent dans le monde l'office si relevé , d'être les causes efficientes de toutes les choses corporelles, le Créateur leur a donné aussi de grands avantages et de grandes prééminences sur tous les autres corps , les ayant en premier lieu faits incorruptibles et impassibles , bien qu'ils soient dans un mouvement continuel et situés auprès de la sphère du feu. De sorte
qu'après tant de milliers d'années qu'il y a qu'ils ont été cféés , ils subsistent toujours aussi entiers et aussi beaux qu'ils étoient le premier jour qu'ils furent laits , sais que le temps , destructeur de toutes choses , leur at causé la moindre altération.
11 leur a donné aussi pour un second avantage la lumière , non -seulement pour l'ornement du monde, ( puisque sans elle toutes choses seroient ici-bas tristes et obscures , et ensevelies dans l'horreur des ténèbres) , mais aussi pour l'usage de la vie humaine. Car, comme dit le Psalmiste (PsaL i35), il a créé le soleil pour éclairer de jour , et la lune de nuit. Mais parce qu'elle s'absente quelquefois de notre hémisphère , il a créé les étoiles pour tenir sa place, afin que le monde ne fût jamais sans lumière. Il a encore attribué aux cieux une si grande et si égale constance en leurs mouvemens , que depuis leur création ils ne se sont pas dérangés un seul moment de ce bel ordre , dans lequel ils furent disposés dès le commencement; le soleil se lève toujours à son heure , il fait toujours par son mouvement les quatre saisons de l'année; et la même chose se fait par les autres planètes et par les étoiles. Ce qui fait que ceux qui ont la connoissance de ces mouvemens , prédisent avec certitude les éclipses du soleil et de la lune, plusieurs années avant qu'elles arrivent, tant il y a d'ordre et de sûreté en ces mou vemens. Cela doit servir d'exemple pour tous ceux qui dans l'Eglise ou dans la république chrétienne exercent l'office des cieux et des planètes , c'est-à-dire , qui sont préposés au gouvernement et à la conduite des autres , d'être
Lien réglés et bien çonstans en leur vie et dans la fonction qu'ils exercent , afin que ceux qui sont som leur conduite ne se précipitent point dans des désordres , comme ils feroient sans doute s'ils en voyoient dunsla vie de ceux qui les doivent guider. Car si la lumièie qui doit éclairer les ténèbres des autres vient à s'obs* curcir , quelles seront les ténèbres mêmes? Et si un^ aveugle conduit un autre aveugle , que doit-on attendre des deux , que leur chute commune?
Ajoutons, pour un autre avantage , la grandeur de ces corps célestes , qui est telle que l'on ne sauroit y penser sans admiration ; elle seroit même incroyable , si nous ne savions que rien n'est impossible à celui qui les a créés. La légèreté avec laquelle ils se meuvent n'est pas moins admirable , et peut-être l'est-elle davantage; mais nous en parlerons ci -après plus au long , lorsque nnus traiterons des grandeurs et des merveilles de Dieu. Qui pourroit dignement exprimer la beauté du ciel, qui est encore l'une de ses prééminences? Qui a-t-il de comparable à la beauté d'une nuit bien calme au printemps, où l'on voit la lune en son plein, si claire et si resplendissante, qu'elle obscurcit la clarté de toutes les étoiles? Combien ceux qui marchent durant les nuits d'été sont-ils plus agréablement éclairés par ce grand flambeau que par les rayons même du soleil, quoique sa clarté soit plus vive! Mais lorsqu'elle s'absente de nous, se peut-il rien voir de plus beau , ni qui manifeste davantage la beauté et la toute-puissance du Créateur, que le ciel semé d'une multitude infinie de très-claires étoiles, dont quelques-
unes sont fort grandes , d'autres pins petites , quelcrues-unes de moyenne grandeur, mais dont personne ne saii le nombre que celui-là seul qui les a créées ? Le spectacle de tant de beautés , parce qu'il est ordinaire et jue nous le voyons tous, ne nous semble pas si admirable , et nous ne sommes pas touchés comme nous h devrions être de ces merveilles , pour en donner les iouanges à cette savante et puissante main qui a su embellir d'une si admirable diversité de figures cette vaste voûte du ciel.
Si un enfant né dans un cachot et nourri dans son obscurité jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans , sans voir jamais autre chose que ce qui seroit enclos dans ces tristes murailles , venoit après à sortir de là , d'abord qu'il seroit dehors, voyant le ciel, dans une nuit calme et serène , tout semé d'étoiles , il seroit ravi en admiration de tant de beautés et d'un si grand nombre d'astres brillans de toutes paris , et s'il avoit tant soit peu d'esprit, il diroit sans doute : Qui est-ce qui a pu émailler le ciel de tant de pierres précieuses, et d'un si grand nombre de diamans si vifs et si éclatans? Qui a pu créer un si grand nombre de flambeaux pour illuminer le monde? Qui a su peindre une prairie, et y semer une si prodigieuse quantité de fleurs , si ce n'est quelque très puissant et très-parfait ouvrier? Un philosophe païen , surpris d'un si bel ouvrage, dit autrefois , que pour bien philosopher il ne falloit que regarder le ciel , comme s'il avoit voulu dire , que par la grande variété et l'excellente beauté des choses que nous y verrions , nous ne saurions nous empêcher de
connoîlre que c'est par une sagesse et une puissance infinie qu'elles ont été faites. Mais le Prophète savoit encore mieux philosopher en cette matière lorsqu'il disoit : Je verrai vos deux , ô Seigneur 3 qui sont (ouvrage de vos mains , la lune et les étoiles que v tus avez faites (Psal. 8).
Que si la beauté des étoiles est admirable , la vertu qu'elles ont de verser leurs influences ici -bas, et de produire toutes les choses qui sont au monde , n'est pas moindre : c'est ce que fait principalement le soleil; car nous voyons qu'à mesure qu'il s'éloigne de nous , ce qui arrive en automne , tous les arbres et les plantes perdent avec la feuille leur fraîcheur et leur beauté, et deviennent stériles, nus et comme morts. Mais lorsqu'après avoir fait son tour , il se rapproche de nous , les champs aussitôt prennent une nouvelle face; les arbres se revêtent de fleurs et de feuilles, les oiseaux qui jusque là étoient demeurés muets , recommencent leurs concerts, et les vignes et les rosiers découvrent leurs bourgeons , s'apprêtant à mettre bientôt au jour les beautés qui ont demeuré si longtemps cachées dans leur sein. Enfin les choses de ce monde dépendent tellement des influences du ciel , que pour peu qu'il y ait d'obstacle (comme il en arrive au temps des éclipses du soleil et de la lune ) , nous sentons aussitôt des altérations et des changemens dans les corps humains „ et beaucoup plus dans ceux qui sont plus foibles et plus infirmes.
PART. I. CIIAP. V. ?3