‹ Catéchisme, ou, Introduction au symbole de la foiChapitre 23 sur 49 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Des aptitudes quont les animaux pour se conserver,

La première chose que nous avons proposée louchant les animaux , c'est la faculté et les aptitudes que le Créateur leur a données pour se conserver , n'y ayant aucune chose vivante qui n'ait sa nourriture propre et particulière , et cela dure autant que la vie. Pour éclaircir ceci par des exemples , commençons par la brebis, et par l'agneau qui est son fruit , (avec lequel le Sauveur du monde n'a pas dédaigné d'être comparé , ) et mettons avec eux tous les autres animaux qui paissent l'herbe. Tous ceux-ci, dans une même prairie où il y aura mille différentes sortes d'herbes , les unes salutaires , les autres venimeuses , et toutes néanmoins de même couleur , ne laisseront pas , par un instinct naturel , d'en connoître la différence : de sorte qu'ils mangeront les unes et ne toucheront pas aux autres, quelque faim qu'ils aient , comme nous avons dit; cela certainement surpasse la faculté de l'entendement humain qui ne va pas jusque là , mais non pas le divin , qui gouverne tout. Sévère Sulpice écrit à ce propos en son dialogue, qu'un saint ermite, qui vivoit d'herbes des champs , privé de cette connoissance , souffroit de grandes douleurs d'estomac , à cause des mauvaises herbes qu'il mangeoit; tellement qu'il s'abstenoit souvent de manger, pour ne pas tant

l68 CATÉCHISME DE GRENADE.

souffrir. Un jour il demanda quelque remède à Dieu , pour l'amour duquel il enduroit , lequel lui envoya un cerf, avec une poignée d'herbes en sa bouche ; le cerf les jeta par terre , et séparant les bonnes des mauvaises , la bête enseigna au saint homme ce que de soimême il n'eût su reconnoître. La brebis toute simplette qu'elle est, a bien encore une autre propriété, qui est qu'à l'entrée de l'hiver elle mange avec une faim insatiable , voulant profiter de l'occasion du temps , afin de ne devenir point foible et maigre dans la rigueur du froid , et lorsqu'il n'y a plus de pâturage sur la terre.

0 que si les hommes avec tout leur jugement et toute leur prudence pouvoient faire ce que ce simple animal fait sans ce secours , c'est-à-dire , profiter du temps et des moyens qu'ils ont de faire de bonnes œuvres en cette vie , ils ne se trouveroient pas nus et pauvres de mérite en l'autre, comme ils sont souvent; et il ne leur arriveroit pas ce dont Salomon les menace , lorsqu'il dit : Le paresseux n'a pas voulu labourer à cause du froid ; mais lorsque l?été viendra , il faudra qu'il mendie son pain , sans qu'il trouve personne qui lui en veuille donner. (Prov. 20.)

L'agneau aussi , quoiqu'aussi simple que sa mère, la perdant de vue, cherche dans tout le parc, criant et bêlant après elle; la brebis , avec un amour de mère , lui répond de même ton , afin de lui enseigner où elle est; et entre les voix de mille autres qui lui ressemblent , il reconnoît celle de sa mère , et passant entre toutes les autres mères , les laisse sans s'y arrê-

PART. I. CHAP. XIV. l6<J

ter . ne cherchant que la sienne , et ne voulant prendre que de son seul lait. La mère aussi entre les cris de mille autres petits agneaux , distingue celui du sien, et quoiqu'ils soient tous semblables , ou en cris ou en couleur , elle ne reconnoît néanmoins que le sien. Le berger se trompe souvent en cette ressemblance , mais l'agneau ni sa mère ne s'y trompent jamais.

Il y a bien une autre merveille à considérer en cet animal , comme en tous les autres qui ruminent , comme font Içs bœufs, les chèvres, les chameaux et les autres semblables : qui est , qu'outre la partie où se digère leur pâture, ils en ont encore une autre, où ils la reçoivent avant qu'elle descende dans leur estomac pour y être digérée ; de ce premier sein , ils tirent le manger qu'ils ont pris par la bouche , et de jour ou de nuit , lorsqu'ils sont en repos , ils le repassent par la bouche et le ruminent longuement , le préparant de la sorte pour l'envoyer après à l'estomac , afin d'y être entièrement cuit et digéré. Ceci n'est pas un petit effet de la providence divine , laquelle voyant que les jours d'hiver sont fort petits , et les nuits fort grandes , et que si ces animaux paissoient et ruminoient en même temps, ils n'auroient pas le loisir de prendre beaucoup de nourriture , elle a voulu qu'ils repussent de jour , et qu'ils ruminassent de nuit ,* et de cette sorte la nuit ne contribue pas moins à leur nourriture , lorsqu'ils ruminent , que le jour quand ils paissent.

Passons maintenant aux oiseaux domestiques, qui nous sont plus connus que les autres. Le coq va tou-

jours à la quête de quelques grains pour manger; niais dès aussitôt qu'il en trouve , il ne manque pas avec un certain cri d'appeler toutes ses poules , auxquelles , comme bon mari , il fait part de ses vivres et s'en prive soi-même. Le chapon, qui garde continence n'en fait pas de même, et c'est pour cela que le coq demeure maigre, au lieu que le chapon est gras , parce qu'il n'a soin que de lui seul. Cela nous enseigne la même différence que l'Apôtre met entre les mariés et les continens ( i Cor. 7 ) , dont les uns parUgent leurs soins et leur temps entre Dieu et leurs femmes; au lieu que les hons continens ayant l'esprit libre et débarrassé de toutes ces charges et de tous ces devoirs , s'attachent entièrement à Dieu , et sont aussi par ce moyen beaucoup mieux nourris des viandes spirituelles.

La poule , lorsqu'elle mène des poulets , va toujours grattant des pieds en terre , et si elle trouve quelque chose , elle appelle à grande hâte ses petits ; et comme bonne mère , se prive de son propre aliment pour leur en faire part : ce qu'il y a encore de plus remarquable, c'est qu'elle a un cri particulier, lorsqu'elle les appelle pour manger, un autre quand elle veut les faire cacher sous ses ailes , et un autre encore lorsqu'elle aperçoit le milan et qu'elle les avertit de s'enfuir ; pour eux ils entendent fort bien , sans leçon et sans maître, tous ces différens langages , auxquels nous n'entendons rien , et obéissent fort bien et fort promptement. J'ai remarqué moi-même une autre chose, voyant qu'on donnoit à manger à une poule qui avoit

part. i. cïïap. xiv. 171

dCc poulets ; si d'autres poulets d'une différente mère s'approchoient pour manger de la portion qui lui avoit été donnée , elle les chassoit à coups de bec , afin que la part des siens ne fût pas diminuée. Qu'eût pu faire davantage cet oiseau, s'il eût été pourvu de raison? Car ne sembloit-il pas dire par cette action : cette mangeaille est de mes poulets ; plus vous en mangerez , moins il leur en restera : et je ne suis pas d'avis que les enfans d'autrui se nourrissent de ce que j'ai eu pour les miens.

Venons à une autre chose qui n'est pas à la vérité si commune, mais plus admirable : saint Basile et saint Ambroise l'ont racontée avant moi. Le cancre est fort friand de la chair des huîtres : pour les attraper , il épie secrètement le lieu où elles se retirent , et lorsqu'elles ouvrent leurs coquilles pour recevoir les rayons du soleil , leur voleur sort de son embuscade ; mais pourquoi faire ? une chose certainement qui semble toul-à-fait incroyable : de crainte qu'il a que l'huître le voyant accourir, ne lui ferme ses portes , il lui lance une petite pierre , pour empêcher qu'elle ne puisse rejoindre ses deux coquilles; et survenant là-dessus, avec ses deux jambes il l'ouvre et s'en rend le maître. Qui auroit jamais attendu une pareille adresse d'un si petit animal? Et qui auroit su la lui donner, sinon ce Seigneur qui donne à manger à toute chair, et l'art et l'industrie pour en recouvrer? Mais que dirai -je des facultés que le renard a pour cela ? Et à ce sujet nous

pouvons fort bien appliquer le dired'Isaïe : Maudit ^oistu , toi qui dérobes les autres ; peut - être seras - tu aussi dérobé à ton tour? Car si le cancre vole la chair de l'huître , le renard n'en fait pas moins de celle du cancre, ni avec moins d'artifice. Nous avons pour témoignage de ceci une montagne de Biscaye , qui s'avance un peu dans la mer; dans ses grottes il y a grand nombre de renards , qui y font leur retraite à cause de la commodité qu'ils ont de pêcher; mais comment font -ils leurs pêches? Ils font comme ceux qui pèchent à la ligne , et ils ne manquent pas d'industrie pour cela ; ils mettent quasi tout le corps dans l'eau , à la tête près ; leur queue qu'ils étendent leur sert de ligne et de hameçon ; les cancres qui nagent là autour, ne sachant pas l'embuscade qui leur est dressée, la vont piquer ; alors le renard saute , et donne promptement en terre avec son cancre , le met en pièces et le mange. Qui est-ce qui auroit jamais pu inventer une telle adresse à pêcher? Mais ce n'est pas en cela seulement que consiste l'industrie de cet animal , il sait fort bien aussi pourvoir à son manger du jour au lendemain; car s'il peut entrer dans une volière de poules , après avoir égorgé tout ce qu'il y en a et bu le sang de toutes , if fait une fosse dans la terre où il les dépose pour sa provision d'un autre jour; ceci est fort connu de chacun , mais ce que je vais dire l'est beaucoup moins. Et quoiqu'il ne semble pas que je me doive si long-temps arrêter à cet animal , qui est méchant et nuisible , je ne laisserai pourtant pas de le faire , vu même que par ses astuces et ses finesses il

nous firft mieux reconnoître la providence de Dieu , et nous vérifie plus manifestement ce qu'il a dit dans son Evangile : Que les enfans du siècle sont plus déliés et plus fins en la conduite de leurs méchancetés et de leurs affaires , que ne le sont les enfans de la lumière. L'adresse de cet animal est donc telle , que pour se décharger des puces , lorsqu'il en est trop tourmenté, il prend à la gueule une petite branche d'arbre , et se mettant dans l'eau , il s'y enfonce peu à peu; les puces fuyant de cette partie du corps qui est mouillée pour gagner le sec, il s'y met à la fin si avant , qu'il n'a plus que la tête et la gueule dehors ; les puces ne trouvant plus rien de sec pour se retirer, sautent sur la branche dont nous avons parlé ; alors le renard la lâche, saute à terre et se délivre par ce moyen de l'importunité de ces fâcheux ennemis. Qui peut avoir donné cette adresse à une brute comme celle-là, si ce n'est le Créateur ? Mais que vous importe-t-il , Seigneur , que les puces incommodent un renard , qui nous apporte à nous-mêmes tant d'incommodités? plus que nous ne pensons sans doute; car encore que cela n'importe pas à Dieu par rapport à cet animal , il lui importe néanmoins que les hommes, par cet exemple et par plusieurs autres , connoissent combien est parfaite et universelle la providence, puisqu'il n'y a rien de si abject à quoi elle ne s'étende.

Mais , pour parler encore des alimens , dont nous avions interrompu le discours, la façon dont se nourrit un certain oiseau qui nettoie les dents du crocodile , n'est pas moins admirable que tout ce que nous

1 ^4 v CATÉCHISME DE GRENADE.

avons pu dire des autres ; entre les dents de ce monstre , il s'amasse plusieurs petits morceaux de reste des chairs qu'il a mangées , dont il seroit fort incommodé , si la providence divine ne l'avoit pourvu d'un petit oiseau pour cure-dent; car aussitôt que le crocodile ouvre la gueule , l'oiseau qui entre dedans , fait d'un même coup deux offices , l'un est de nettoyer les dents de la bête , et l'autre de se nourrir de ce qu'il en tire. O grand Dieu ! que vous êtes admirable en toutes vos œuvres 3 vous qui pouvez par une adresse si extraordinaire pourvoir par une seule action aux nécessités de deux animaux!

Que dirai -je encore des ruses dont se sert le polype pour se pourvoir de nourriture ? Il semble qu'en cet animal Dieu nous ait voulu représenter les artifices des hommes que nous appelons à deux visages , c'est-à-dire, doubles et dissimulés; car ce poisson se va attacher contre quelque rocher qui est dans l'eau, dont il prend la couleur et cache la sienne ; les sardines et les autres petits poissons, séduits par cette couleur trompeuse , s'en approchent sans méfiance , et alors le traître fond sur eux et les prend avec ses pieds , qui lui servent à pêcher ; de là est venu le proverbe latin , qui dit , que les trompeurs sont de la nature du polype.

Cicéron rapporte une autre ruse d'un certain oiseau qu'il nomme platalée , (1) quoique ce soit une ruse accompagnée de force et de violence. Cet oiseau se nourrit de la chasse qu'il fait des autres qui tirent

(1) Lib. 2. De nat. Deor.

leur subsistance de la mer; car à mesure qu'il en voit lever quelqu'un , qui porte quelque poisson à la bouche, il se jette dessus et le pince si rudement à la tête, qu'il lui fait lâcher prise , et se nourrit de cette proie. Le même oiseau , dit-il , se remplit le gosier de quelques coquillages de mer, et les ayant à demi digérés, il les revomit , et fait choix de ceux qui sont bons à manger. Mais il raconte bien une chose plus subtile des grenouilles de mer ; elles se couvrent de sable au bord du rivage et font un petit mouvement ,• les petits poissons pensant y trouver leur nourriture , s'en approchent ; mais elles se découvrent aussitôt et les mangent , et font leur pêche de la sorte : tout cela nous découvre de plus en plus la grandeur de cette sagesse infinie , qui a su et pu inventer tant de divers moyens pour entretenir les animaux qu'elle a créés.

Ce que fait le petit chardonneret, est une chose fort commune et que tout le monde voit : si on le tient attaché sur une tablette , ou sur une planche , où on ait pendu deux petits seaux, l'un plein d'eau, et l'autre de grain propre pour sa nourriture , il tirera fort bien l'eau avec le bec , et la mangeaille aussi , lorsqu'il aura faim ou soif. Mais j'ai vu une chose encore plus industrieuse, qui est que le petit vaisseau à boire se trouvant vide , et y en ayant dessous un autre plein d'eau , le petit oiseau faisoit descendre son seau , et remuoit tellement sa corde avec le bec , qu'enfin il se remplissoife d'eau , puis il le retiroit et buvoit à son aise.

Le hérisson , tout pesant et lourd qu'il est , ne manque pas aussi d'une adresse particulière pour se nour-

rir; car voyant plusieurs pommes sous un pommier, il se va rouler dessus, et en garnit ses épines , les emporte et en fait son magasin ; et si quelqu'un le veut prendre , il se renferme en soi - même , se couvre de tous côtés de ses petites piques, et se défend de la sorte de ses ennemis.

Mais l'artifice dont se sert un poisson appelé torpille, surpasse tous les autres , sachant se défendre et se nourrir par le moyen de deux facultés extraordinaires que l'auteur de la nature lui a données ; l'une est que se cachant sous la vase, il endort les petits poissons qui s'approchent de lui ; et alors il sort de la vase , les tue et les mange. L'autre faculté n'est pas moins étrange , qui est que se sentant piqué du crochet qui tient le hameçon du pêcheur, sa vertu se communique tout le long de la ligne et de la canne qui la tient , et va jusqu'au bras du pêcheur; lequel est endormi de telle sorte, qu'il est contraint d'abandonner la ligne; et le poisson par ce moyen recouvre sa liberté , tant la providence a voulu diversifier les effets de son pouvoir admirable.

Les seuls animaux foibles et débiles ne sont pas ceux qui usent d'adresse et de ruse pour chercher leur nourriture ; les forts en font bien autant : et le tigre , qui ne manque ni de forces , ni d'adresse , ni de disposition , s'en va (selon que rapporte Elian) au lieu où il y a un grand nombre de guenons , de la chair desquelles il est fort friand; là il se couche tout de son long sous quelque arbre, où elles ont accoutumé de s'assembler , et fait le mort , sans souffler , ni respirer

pirer en aucune façon; les guenons qui sont à la cime de l'arbre , se défiant de leur ennemi , envoient un de la troupe pour bien découvrir, en s'approchant de près , s'il est vif ou mort. Celui qui va pour faire cette dangereuse épreuve, ne se hasarde pas du premier coup; il épie de loin et s'approche peu à peu , jusqu'à ce qu'il croie que le tigre est bien mort , et que c'est sans artifice; alors il en avertit ses compagnons, qui descendent sur cette assurance , et vont comme en triomphe sauter sur le ventre de leur ennemi ; mais le mort se voyant environné et tout couvert de la proie qu'il attendoit , ressuscite à grande hâte , et des dents et des griffes met en pièces autant qu'il peut attraper de ces pauvres danseurs, dont il convertit bientôt les joies en pleurs , et leur fait bien chèrement payer la faute de leur imprudence.

Les chats se servent de la même ruse, au moins quelques-uns qui sont grands chasseurs; et pour moi j'en ai vu un de ceux-là , qui se couchant un jour entre des arbres et des herbes d'un jardin , s'étiroit et s'étendoit comme s'il eût été mort; il demeura long-temps en cet état sans souffler seulement; de pauvres petits oiseaux trompés sous cette apparence , s'approchèrent de lui , pensant y être en sûreté; alors le traître se leva , et d'un saut en ayant attrapé quelques-uns , les prit et les mangea. Mais puisque j'ai commencé a parler du chat, il faut que j'en dise ce que nous en voyons à la vérité tous les jours, mais nous ne prenons i. M

lj$ CATÉCHISME DE GRENADE.

pas tous garde aux soins de la providence divine, qui paroît en ceci comme dans une infinité d'autres choses; elle a créé cet animal afin qu'il garantît nos maisons de l'imporlunité et du dommage que nous recevons des rats; aussi voyons-nous les instrument et les adresses qu'elle lui a donnés pour produire cet effet, qui sont ses ongles et sa légèreté; mais outre cela, (comme ci devant nous avons dit) , il a la faculté de voir la nuit qui est le temps de sa chasse. Comme cet animal étoit nécessaire dans nos maisons , et qu'il les auroit rendues de mauvaise odeur , s'il y eût fait son ordure , il a une propreté qui n'est dans aucun des autres animaux, qui est de chercher les recoins les plus écartés pour s'en servir à cette nécessité; de creuser la terre avec les ongles , et de couvrir l'ordure qu'il y a faite : pour voir même s'il s'est bien acquitté de ce devoir, il va sentir de près, et s'il trouve qu'il reste quelque mauvaise odeur, il y retourne jusqu'à deux et trois fois ; de sorte qu'il fait par instinct , ce que Dieu commanda de faire jadis aux enfans d'Israël au désert , sans qu'il y soit excité , ni par la loi , ni par l'exemple. Nous voyons cela tous les jours, mais nous ne prenons point garde à la bonté de la providence , qui s'est étendue jusqu'à prendre soin de la netteté de nos maisons : car c'eût été beaucoup à la vérité, que de nous donner un chasseur comme celui-là, pour l'assurance de nos meubles et de nos provisions; mais c'est beaucoup d'avantage de nous l'avoir donné , sans nous avoir obligés à en supporter les ordures et les saletés. Qui est celui qui ne voit point chaque jour les

PART. I. CI1AP. XIV. i*k

astuce et les souplesses de cet adroit animal pour chasser et pour vivre ? Souvent il lève la couverture du pot qui est au feu » pour y mettre les pattes , d'où il tire la viande et s'enfuit après : je suis moi-même témoin d'une ruse que je veux raconter. 11 y en avoit un qui étoit monté sur une haute muraille à la suite d'un lézard; lequel se voyant pressé, alla se cacher sous une tuile. Le chat privé de sa proie , fit sans doute cette réflexion : si je mets par un côté ma patte , il s'enfuira par l'autre , qui lui demeurera libre. Il faut pourvoir à cela ; mais par quel moyen ? Il mit une de ses pattes à une des ouvertures de la tuile , commençant à s'as surer de la plus étroite , et fourra l'autre patte par la plus large , et ainsi tenant comme close entre deux portes sa proie, il en demeura maître; auroit-il pu faire davantage , s'il eût eu de la raison?

Les subtilités des loups à chercher leur vie ne sont pas moins étranges; mais je n'en veux raconter qu'une seule histoire , que j'ai tirée d'Elian; elle répondra en partie à une question qui se fait ordinairement : pourquoi il y a si peu de loups au monde, puisque la femelle porte à la fois plusieurs petits: et pourquoi tout au contraire, il y a si grande quantité d'agneaux et de moutons, la brebis n'en faisant qu'un seul à la fois , et s'en tuant chaque jour un nombre presque infini pour servir à nos tables. Il est donc rapporté par cet auteur * que lorsque les loups manquent de vivres, ils s'assemblent en grand nombre, et se mettent à courir en rond les uns après les autres; celui qui tombe le premier d'étourdissement , sert de viande à tous les autres,* c«

a3o CATÉCHISME DE GRENADE.

qui est en effet une des causes pour laquelle U y a si peu de loups , et en cela nous ne saurions assez nous louer de la conduite de la providence divine , laquelle sait si bien s'opposer à la multiplication des animaux qui sont ennemis et nuisibles à l'homme. Nous voyons la même chose dans la production du scorpion : la femelle pond toujours onze œufs, et en mange dix, n'en laissant qu'un seul , lequel éclos , et se sentant moins obligé du bienfait de la mère , qu offensé de la mort de ses frères , en prend une prompte vengeance ; car il la tue et la mange aussitôt.

Il y a un serpent très-dangereux au Brésil, qui ne rend pas un moins illustre témoignage de la providence; car sa morsure tue infailliblement celui qui en est piqué , s'il ne coupe pas sur-le-champ la partie offensée; ce que le Créateur a sans doute ainsi ordonné , afin que les précautions pour éviter ce péril, nous fissent mieux reconnoître les soins qu'il prend de nous , par les remèdes qu'il nous donne pour nous préserver du mal : le remède à celui-ci , c'est que cette dangereuse bête i une espèce de clochette à la tête , dont le son la découvre à ceux qui par inadvertance s'iroient jeter dans le péril. Qui sera si aveugle, que de ne s'apercevoir pas en ceci du soin de cette bonté et providence infinie , laquelle pourvoit également aux remèdes qui nous sont nécessaires en nos maux, et aux précautions pour nous en garantir ? Saint Basile dit bien aussi que la vipère se déchire le ventre lorsqu'elle veut faire ses petits , et que la lionne se fend aussi le sien avec les ongles , au temps de son part ; de sorte que si d'un

PART. I. CHAP. XIV. l8l

côté fe Créateur prend soin de conserver les espèces des choses , il n'en prend pas moins à faire qu'il y en ait fort peu de celles qui nous sont contraires.

Mais quelqu'un me dira peut-être : a quoi bon d'avoir créé tant d'ennemis de la nature humaine? G'étoit un des argumens des épicuriens , qui nioient absolument la providence , et disoient que si Dieu avoit créé toutes choses pour l'amour des hommes , il ne devoit pas avoir créé les vipères qui leur étoient si contraires; mais on répond à cela , que dans une république bien réglée , il y a des gibets , des prisons et des bourreaux pour le châtiment des méchans , et qu'il n'y auroit pas de raison que dans la grande république de ce monde , où Dieu même préside , il n'y eût pas des exécuteurs de sa justice, quand il lui plaît de l'exercer. Ce fut aussi par cette sorte de peine qu'il châtia les enfans d'Israël dans le désert, leur envoyant des serpens pour les mordre, parce qu'eux-mêmes parleurs langues médisantes avoient mordu les ministres qu'il leur avoit donnés , et les Egyptiens furent châtiés par des morsures de moucherons et de sauterelles qui les traitèrent cruellement; c'est pour le même effet qu'il a créé les baleines en la mer, et les grands et épouvantables dragons sur la terre , dont plusieurs histoires font mention; ce qu'il a fait sans doute pour montrer la grandeur de son pouvoir, pour mettre la crainte et la terreur dans les cœurs des hommes , et pour nous faire voir combien ce seroit un plus grand mal d'être enseveli dans la gueule effroyable du dragon infernal , lequel tira de sa queue, après soi, la troisième partie des étoiles du ciel.

j§2 CATÉCHISME DE GRENADE.

Pour revenir à parler de la nourriture et d^. l'entretien des animaux, qui est le sujet de ce chapitre , nous voyons quelle diversité il y a en cela . et les facultes que le Créateur leur a données pour se pourvoir de cette nourriture. Un quoi paroît merveilleusement la sagesse de sa providence , d'autant que si tous vivoient d'un même aliment , et s'ils avoient une même propriété pour le chercher, la merveille en seroit beaucoup moindre. Mais cette grande et presque infinie diversité de vivres , et ces facultés aussi différentes de les chercher , sont des choses qui nous crient et nous annoncent la sagesse de cette admirable providence , et qui nous invitent à l'adorer du plus profond de nos cœurs. Nous voyons donc qu'entre les animaux il y en a qui cherchent leur vivre sur la terre , les autres dans l'eau , les autres dans l'air; et entre tous ceux-ci , il y en a qui se nourrissent de sang , les autres d'herbes , les autres de grain, et autres d'autres choses sans nombre. Tous ont le corps et les membres formés proportionnément au besoin qu'ils ont de se pourvoir de nourriture : et par exemple nous voyons que le lion , le tigre et les autres animaux qui vivent de proie et de carnage, sont pourvus de dents et de griffes très- fortes , et d'une légèreté qui leur fait atteindre tout ce qu'ils poursuivent ; ils ont avec cela du courage , pour ne craindre ni danger ni résistance. Tel est le lion , que Salomon dit être le plus fort de tous les animaux (Prov. 3o), ne craignant ni la rencontre, ni la résistance d'aucun des autres; celui-ci sort de nuit avec ses lionceaux , criant et demandant à Dieu , comme

PART. I. CïïAP. XIV. 1 83

dit le Psalmisle (Psal. io5) , qu'il lui donne à vivre. Comme il a beaucoup de générosité, il a aussi cette propriété, qu'il ne mange jamais de la chasse qui lui est restée du jour précédent. Elian écrit de cet animal , que lorsque par la vieillesse il est devenu foible et pesant, et par conséquent inhabile h chasser, il sort avec ses lionceaux , ef s'en va les attendre à quelques pas , où ils lui apportent toute la proie qu'ils ont prise; le vieillard, pour leur témoigner son amour et sa reconnoissance , les caresse à leur arrivée , leur lèche la face, et après ce favorable accueil ils s'asseyent, et mangent leur chasse ; pourroient-ils faire mieux que cela s'ils avoient de la raison comme les hommes ? Ils les surpassent même en ces marques de piéJté qu'ils exercent envers leurs pères , car nous voyons une infinité d'enfans très -inhumains et très-avares à l'égard de leurs parens pauvres et vieux; ce qui n'arrive pas même entre les bêtes les plus farouches.

L'adresse et l'artifice de cette sainte providence ne paroît pas moins dans les facultés et instrumens dont elle a pourvu les oiseaux de rapine pour chercher leur nourriture; car leur bec est tout -à -fait différent de celui des autres oiseaux privés et domestiques : la partie supérieure est aiguë et recourbée pour entrer dans la chair et la mettre en pièces; et celle de dessous tranchante comme un rasoir, laquelle venant à se rencontrer avec celle de dessus, coupe et tranche ce que la partie supérieure avoit déchiré. Est -il possible que quelqu'un se veuille persuader qu'une chose faite avec tant de proportion et tant de justesse , puisse avoir été

l84 CATÉCHISME DE GRENADE,

faite au hasard, et non pas plutôt avec dessein, y ayant tant d'artifice? 11 n'en paroît pas moins en la correspondance de tous les autres instrumens et des facultés qui servent à cet ofïice , telles que sont les serres très-aiguës et très-fortes, non-seulement pour prendre la proie, mais aussi pour la retenir; car celles de devant se fermant avec celles de derrière , la tiennent si fortement qu'il n'est pas possible qu'elle puisse échapper. Ces oiseaux outre cela ont une grande chaleur dans l'estomac , qui leur donnant beaucoup de faim , les rend aussi plus actifs à la chasse; mais ils sont et courageux et dociles 9 autrement on n'apprivoiseroit pas en peu de jours à tel point un faucon hagard, et il ne se rendroit pas si fidèle , que nous osassions l'envoyer jusqu'aux nues après un hairon avec assurance qu'il reviendra sur le poing au premier cri que nous lui ferons; car, puisque le Créateur en formant ces oiseaux n'avoit pas seulement eu dessein de les rendre utiles à eux-mêmes en se cherchant des vivres , mais aussi de les faire servir à la nourriture et au plaisir de l'homme , il étoit convenable qu'il leur donnât les armes , le courage et la docilité dont ils ont été pourvus; et parce qu'il n'a pas donné les mêmes qualités au mi lan, (bien qu'il lui ait donné les mêmes armes et les mêmes ailes) il ne fait la chasse qu'aux pauvres poulets et aux simples colombes, n'ayant pas de cœur pour entreprendre davantage. En quoi il représente fort naïvement les hommes lâches et sans cœur, lesquels n'osant s'attaquer à ceux qui leur peuvent faire résistance, exercent leur cruauté contre les impuissans,

opprimant et foulant les pauvres , et s'engraissant de Jeursueur. Pour les corbeaux qui vivent aussi de chair, le Créateur leur a donné un merveilleux instinct pour découvrir les carnages et les corps morts des hommes; aussi les voit-on d'ordinaire à la suite des armées, sentant la curée qu'ils en doivent tirer ; mais ce qu'il y a de plus admirable, c'est que de cinquante milles loin , c'est-à-dire , de vingt ou vingt-cinq lieues, ils sentent les corps morts , selon que l'assure le commentateur du second des livres de l'âme d'Aristote. (Lib. 2.)

S 5- Nous avons en la cigogne une parfaite image de la piété des pères envers les enfans , et des enfans envers les pères. Car de la part des pères , outre les soins de la nourriture de leurs petits , ( ce qu'ils ont de commun avec tous les autres oiseaux ) , ils ont encore cette tendresse pour eux , que lorsque le soleil est plus ardent , et tel qu'il pourroit leur faire mal , ils étendent les ailes sur eux, et reçoivent toute l'impression de ses rayons , tandis que leurs petits sont à l'ombre , devenant cruels contre eux-mêmes , pour être pitoyables envers leurs petits ; en cela ils nous représentent bien au vif les tendresses du Père Eternel , et son amour infini à l'égard de ses enfans spirituels; aussi le Psalmiste parlant de lui , lui attribue le même amour et la même tendresse , disant qu'il leur fera ombre de ses épaules , et quil les assemblera et gardera sous ses ailes. Si la cigogne en ceci nous fait voir la bonté du Père , elle ne représente pas moins aussi la parfaite charité du

l86 CATÉCHISME DE GRENADE,

Fils , lequel reçut sur ses sacrés épaules les coups de fouet que nous avions mérités , payant , comme il a dit lui-même , ce qu'il ne devoit pas. Mais pour revenir à l'amour des cigognes, celui que les pères témoignent à leurs petits encore tendres, est bien récompensé par ceux-ci à l'égard de leurs pères , quand la vieillesse les empêche d'aller chercher leur vie; car en ce temps-là ils leur rendent les mêmes offices qu'ils ont reçus d'eux , nourrissant leurs pères dans leur nid avec toute sorte de soin , lors même qu'il est besoin de les changer de place ; les bons enfans , pleins de reconnoissance , étendent leurs ailes , se chargent de leurs pères et les transportent au lieu où ils doivent demeurer, et en cela même ils nous servent de figure de la charité et miséricorde de ce souverain Père de tous les pères pour ses enfans , le Prophète ayant dit de lui ( Deut. 32 ), qu'il avoit étendu ses ailes comme Vaille pour les mettre et porter sur ses épaules.

Peur les oiseaux qui se nourrissent de grain ou d'herbe , comme la poule et les autres semblables , ils ont le bec aigu pour leur servir, non-seulement à manger , mais aussi à se défendre quand ils viennent à se débattre les uns contre les autres. Aux pieds ils ont des doigts et des ongles pour découvrir le grain, en remuant la terre qui le couvre. Mais au contraire ceux qui tirent leur nourriture des eaux, comme les cignes, les canards et autres semblables , ont les pieds larges en forme d'avirons , dont ils se servent merveilleusement bien à ramer et à nager , se poussant des pieds dans l'eau , pour passer du corps en avant. G'est de là que

1»ART. I. C1IAP. XIV. 187

l'art imitateur de la nature nous a appris à ramer, ces rames naturelles ayant sans doute été plutôt faites que les artificielles. Leur bec est aussi tout différent des autres , n'étant ni crochu ni aigu , mais plat comme une pelle, avec de petites dents semblables à celles d'une scie , afin que les poissons qui sont glissans s'y pussent prendre et y être arrêtés.

Les oiseaux qui ont les jambes longues ont été pourvus de cous fort longs , pour atteindre avec facilité à leur manger qui est sur la terre; et les animaux qui sont aussi fort haut montés, comme les chameaux, ont eu le même avantage d'avoir l'encolure longue , afin qu'ils tirassent plus commodément leur pâture de la même terre; j'ai bien encore remarqué en eux une autre chose , c'est que les hommes et tous les autres animaux ayant aux jambes deux jointures principales , l'une au genou et l'autre à la cheville du pied , ces animaux- ci à cause de leur hauteur en ont trois, départies de telle façon , que leurs jambes semblent se monter à vis , tant ils ont de facilité à les ployer, pour s'abaisser à recevoir la charge , ou pour se coucher à terre lorsqu'ils se veulent reposer.

Mais pour l'éléphant qui étoit extrêmement haut , il n'eût pas été à propos de lui donner une aussi grande encolure, qu'il eût fallu qu'elle eût été pour le faire atteindre jusqu'à terre ; c'est pourquoi au lieu de cette partie qui eût été très - difforme , la providence qui pourvoit à tout, et qui garde en toutes choses la proportion et la bienséance, lui a donné cette trompe faite d'une certaine chair molle et maniable , de laquelle il

l88 CATÉCHISME DE GRENADE.

se sert comme d'une main , non-seulement pour manger, mais aussi pour boire , parce qu'elle est concave par-dedans , si bien qu'il y peut tenir plus d'un grand seau d'eau , et par fois pour plainr l'éléphant la rejeté, et en arrose ceux qui le sont allés voir. Entre toutes les parties de son corps, saint Basile admire principalement ses jambes, qui sont merveilleusement bien proportionnées pour soutenir ce grand et vaste fardeau, car elles sont faites comme de gros et forts piliers, propres pour soutenir ce grand poids; et au bas du pied il n'a pas de jointures , ni de séparations d'os , qui affoibliroient ses jambes; de là vient qu'aux batailles on lui voit porter des tours de bois, (qui semblent des tours animées, ou des montagnes de chair) et combattre , nonobstant ce fardeau , avec un courage incroyable contre les ennemis , en faveur de son parti. Mais à mon avis la plus grande merveille de cet animal , c'est que tout grand et puissant qu'il est , il se laisse assujettir à l'homme, de sorte que si nous le voulons enseigner, il apprend , et si nous le châtions , il le souffre. Ce qui nous fait bien connoître que Dieu l'a créé pour l'usage de l'homme , ayant créé l'homme à l'image de Dieu ; mais nonobstant tous les services qu'il nous rend , il ne laisse pas de vivre trois cents ans et plus , au rapport de saint Basile.

On remarque encore en lui une pudeur naturelle, qui fait qu'il ne s'approche de sa femelle qu'en lieu caché , et à l'écart; et si par hasard quelqu'un passe par là , il en ressent tei déplaisir qu'il le met soudain en pièces : mais ceci n'est pas la seule de ses bonnes con-

PART. I. CIIAP. XIV. l8g

ditions. Ceux qui viennent des Indes orientales , racontent de lui une chose remarquable : lorsqu'il va pour s'accoupler il est très-furieux; l'un d'eux poussé de cette fureur, passant par une rue assez étroite, fit rencontre d'un petit enfant qui étoit à la mamelle, il le prit sur sa trompe et le mit sur un toit pour le garantir du péril : l'enfant se mit à pleurer et à crier de se voir en cet étrange lieu; et l'éléphant touché de compassion de l'enfant, retourna le prendre avec sa trompe au lieu où il l'avoit posé , pour le remettre au même endroit d'où il l'avoit tiré , si grande est l'affection que Dieu à mise en cet animal pour les hommes , afin sans doute qu'il fut plus utile pour leur service. On dit de lui plusieurs autres choses véritablement étranges, mais les livres de tous les auteurs qui en ont fait mention , en étant remplis , ceux qui voudront en savoir davantage y pourront avoir recours , car pour moi j'en ai assez dit pour le sujet que je traite.

L'aigle aussi dont le naturel est de voler très-haut P comme étant le roi des oiseaux , et qui fait sa demeure en des lieux très-élevés , a été pourvu par le Créateur d'une vue très-aiguë , afin que de là il pût voir la proie dont il se doit nourrir. C'est de lui que Dieu disoit à Job , qu'il faisoit sa demeure dans les rochers et dans les lieux hauts , ou personne ne pouvoit monter s et que de là il voyoit sa proie qui étoit au-dessous de lui [Job. 09 ). Mais quelque force qu'il ait , il ne manque pas aussi de ruse pour prendre les animaux dont il se doit nourrir ; car si il vient à fondre sur une tortue , il l'enlève extrêmement haut avec ses griffes, d'où la

igO CATÉCHISME Ï)E GRENADE.

laissant tomber sur quelque caillou fort dur, la tortue se brise, et il la met en pièces pour la manger à sou aise. On dit même que ce fut par un accident de cette sorte , que mourut jadis l'excellent poêle Eschyle; car étant chauve , et dormant dans une prairie , la tête découverte, l'aigle croyant que ce fût une pierre, laissa tomber sa tortue sur sa tête , dont il fut écrasé.

Mais ce n'est pas seulement pour la nourriture des oiseaux de proie que la chasse a été mise en usage , elle n'est pas moins utile pour celle des hommes, et nous en voyons l'exercice tellement justifié dans l'Ecriture , que la principale raison pour laquelle le saint patriarche Abraham aimoit mieux son fils Esaii que Jacob , c'étoit parce qu'il mangeoit de la chasse qu'il lui apportoit ( Gen. 27 ); aussi lorsqu'il lui voulut donner sa bénédiction , il lui commanda de prendre son arc et son dard , et d'aller à la chasse , afin qu'ils fissent un repas de la proie qu'il prendroit , apprêtée à la façon que le jeune homme savoit être du goût du saint vieillard. Pour augmenter le plaisir et la commodité de cette chasse , nous voyons que le Créateur a mis dans le monde une grande quantité de chiens de diverses espèces , et si pour cela les chasseurs , qui en prennent tous les jours leur passe temps , ne lui en témoignent pas beaucoup de reconnoissance , ils se conduisent comme des ingrats. Comme les chasses sont différentes, il y a presque autant de différentes sortes de chiens ; car il y a des lévriers nobles , de belle taille et courageux , qui ne font pas de difficulté d'attaquer lès bêtes les plus fortes ; il y en a de plu?

PART. I. CïIAP. XIV. igi

légers qui sont pour le lièvre , d'autres moindres encore pour les lapins ; il y a des mâtins qui s'attachent à la garde des troupeaux; des limiers qui par la subtilité de leur odorat découvrent les bêtes dans leurs repaires , et qui les trouvent étant blessées; il y a des épagneuls qui par la vivacité du même sens, ne manquent point à trouver les perdrix, de sorte qu'ils ne s'y trompent pas plus que s'ils nous les montroient à la main; il y a d'autres chiens pour aller à l'eau , qui en nageant se jettent dans les marais, d'où ils retirent sans y manquer l'oiseau que vous avez blessé , et vous le viennent mettre à la main. Toutes ces diverses espèces d'animaux ont été faites parle Créateur avec ces différentes propriétés pour aider à la nourriture des hommes; aussi-bien que les oiseaux de proie , qui ont été faits pour ce même effet ; et il étoit bien convenable qu'ayant donné la chasse pour le plaisir des hommes , il leur donnât aussi les instrumens propres pour jouir de ce plaisir.

Mais puisque le discours m'a porté , en parlant de la nourriture des animaux , à parler aussi des chiens , je veux sur ce sujet raconter une chose qui ne sera peut-être pas appréciée par tous ceux qui la liront, mais elle ne servira pas peu pour l'édification de ceux qui aspirent à la perfection de la vie chrétienne, laquelle j'ai vue si parfaitement représentée en un lévrier, que l'on n'auroit su rien désirer de plus exprès; car j'y ai observé les trois choses que je vais dire ; la

première , qu'il ne se séparoit jamais, non pas un seul moment, de la compagnie de son maître; la seconde , que si quelquefois le maître commancn-it qu'on le tirât d'auprès de lui , il grondoit , il hurloit ; et si on le vouloit emporter, il se défendoit des pieds de devant et de derrière , pour empêcher qu'on ne le prît ; et la troisième chose que je vis , fut que ce seigneur à qui étoit le chien , voyageant durant le mois d'août , et ayant fait trois lieues sans s'arrêter , cette pauvre bête qui mouroit de soif, et qui ne vouloit pas le quitter , fut portée par son ordre et par force dans une métairie qui étoit proche du chemin, afin qu'on lui donnât à boire. J'y étois présent , et vis qu'a chaque gorgée d'eau qu'il buvoit , il tournoit les yeux vers le chemin pour voir si son maître paroissoit encore , de sorte que même en buvant il n'étoit pas là où il étoit , parce que son cœur, ses yeux et son désir, étoient avec son maître ; mais aussitôt qu'il le vit paroître, sans achever l'eau qu'il avoit devant lui, et sans qu'on le pût retenir un seul moment , il sauta et courut pour accompagner son maître. Il y auroit bien à philosopher sur cette petite histoire, car il ne faut pas croire que les animaux nous aient été donnés ponr le seul service de nos corps , c'a été aussi pour nous enseigner par leurs exemples à conduire notre vie; comme la tourterelle nous est un exemple de chasteté , la colombe de simplicité, la cigogne de charité et de piété des pères envers les enfans, et des enfans envers les pères , et ainsi de plusieurs autres. Mais pour revenir à notre exemple , si celui qui veut arriver à la perfection

chrétienne ,

chrétienne , avoit pour son Créateur les trois conditions que cet animal si reconnoissant avoit pour son maître, il auroit atteint sans doute au dernier degré de cette perfection , dont la première est de ne s'éloigner jamais de sa présence, au contraire, d'être toujours devant lui (autant qu'il se peut humainement) , sans le perdre jamais de vue , ni perdre l'union actuelle de l'esprit avec lui. Ce seroit en quelque sorte faire sur la terre ce que les anges font dans le ciel , où ils sont actuellement aimant, honorant, adorant et glorifiant cette Majesté souveraine ; celui qui sera parvenu à ce point -là, aura certainement atteint la dernière perfection et félicité de la vie chrétienne. G'étoit cette même perfection que saint Augustin demandoit à notre Sauveur, dans une de ses méditations, par ces paroles très-dévotes. « Que je pense en vous , mon Dieu, » tout le jour; que j'y pense toute la nuit en songe, » que mon esprit parle incessamment à vous , et que » mon âme s'entretienne avec vous sans interruption. » 0 que ceux-là sont heureux qui n'aiment que vous , » mon Dieu , qui ne désirent que vous , et qui ne sa- » vent penser qu'à vous. Bienheureux ceux-là de qui » vous êtes la seule espérance , et dont la vie est une » continuelle oraison.» Voilà la première partie de perfection que nous enseignoit cet animal , qui ne s'éioignoit jamais de son maîlre. La seconde est , que comme cet animal avoit tant de peine à s'éloigner de son maître, aussi l'amour de la perfection ressent avec une peine et une douleur extrême tout ce qui l'éloigné de cette heureuse union de Dieu. G'étoit ce que le saint i. N

pape Grégoire souffroit, lorsque se voyant plongé dans les distractions que lui causoient les fonctions de son grand office , qui ne lui permettoient pas d'êlre toujours dans cette union actuelle avec Dieu , il se plaint lui-même de lui-même , au commencement de ses dialogues où il dit : « Mon âme misérable , blessée par les » coups mortels des occupations que traîne avec soi » la fonction de mon office pastoral , se ressouvient de » cette vie tranquille dont je jouissois dans le monas- » tère; elle se souvient comme en ce temps -là je fou- » lois sous mes pieds tous les biens de cette vie, com- » me j'étois plus haut que toutes les choses qui rou- » lent ici-bas^par le mouvement de la roue de la for- » tune ; comme je n'avois point d'autres pensées que » pour le ciel, comme je désirois la mort , qui fuit tant » d'horreur aux autres, pour aller jouir des félicités » éternelles. » Voilà l'expression de la seconde partie de ce qui nous est enseigné par le chien , qui hurloit et se débaltoit lorsqu'on le vouloit éloigner de soft maître. Mais la troisième est la plus haute et la plus difficile, comme celle en laquelle consiste toute la force de la dernière perfection , qui est , que tout ainsi que cet animal se privoit de bon cœur du plaisir et de la nécessité qu'il avoit de boire, pour n'être point séparé , non pas un seul moment , de la compagnie de son maître; qu'ainsi le parfait serviteur de Dieu doit se séparer et se priver de tous les plaisirs , de toutes les affections , de tous les soins , de tous les appétits , de toutes les affaires et occupations démesurées , qui feroient obstacle à celte bienheureuse union , si ce-

PART. I. CHAP. XIV. ]q5

n'est lorsque l'obéissance ou la nécessité de la charité l'y obligera; alors même il doit faire tout ce qui lui sera possible pour ne détourner jamais les yeux de son âme de la présence de son maîlre. David nous apprend qu'il pratiquoit fort bieirce précepte, quand il dit (Psal. 76 ) , que son âme avoit renoncé à toutes les consolations de la terre pour s'occuper entièrement à penser à Dieu ; et que cette pensée et ce souvenir lui avoit apporté tant de contentement , que son esprit se perdoit et se fondoit en cela. C'est ce qui s'appelle proprement mourir au monde pour vivre en Dieu ; c'est quitter tout pour trouver tout en lui seul : que si le chien faisoit tout ce que nous venons de dire , pour un peu de pain qu'il recevoit de la main de son maître, combien est-il plus raisonnable , ô homme ingrat, que tu le fasses pour ce maître qui t'a créé à son image, qui te conserve par le bénéfice de sa providence, qui l'a racheté de son sang propre , et qui t'a enfin préparé sa gloire , si tu ne la perds par ta faute !

Puisque dans ce chapitre nous traitons des différentes espèces de chiens , je ne puis m'empêcher de parler d'une sorte remarquable qui nous fournira encore une occasion d'admirer la douceur et la bonté de la providence divine, en la création qu'elle en a faite. Ce sont de certains petits chiens , qu'on ne sauroit nier qui n'aient été faits à dessein par la main du Créateur; car encore qu'un individu s'engendre d'un autre individu , comme un chien d'un autre chien , il est certain néanmoins* que telle ou telle espèce de chiens ou d'autrès animaux ne peut être créée que par la seule tout*

ig6 catéchisme de grenade.

puissance de Dieu. Or , quel plus grand indice pouvons-nous avoir de cette immense bonté, que d'avoir voulu créer cette sorte de divertissement que les reines , les princesses et presque toutes les dames de condition prennent auprès de ces petits chiens ? Cet animal étant si petit et si foible , qu'il ne peut servir à aucun des autres plaisirs ou usages dont nous venons de parler ; tellement que comme Fauteur de la nature a créé une infinie diversité de belles fleurs , de perles et de pierres précieuses , la plupart desquelles ne peuvent servir qu'à nous récréer la vue , et à nous faire connoître la beauté du Créateur, aussi devons -nous croire qu'il n'a créé cette sorle de petits animaux que pour une honnête récréation des femmes; et la raison de ceci est , à mon avis , qu'ayant été formés pour réjouir et caresser les enfans qu'elles nourrissent , et pour prendre aussi avec eux leurs plaisirs et leurs plus légitimes divertissemens ; lorsque ceux ci leur manquent, elles s'occupent et emploient cette naturelle inclination à caresser ces petits animaux. Ils gardent aussi de leur côté une telle fidélité et un tel amour pour leurs maîtresses , que jamais ils ne s'en éloignent , et souffrent beaucoup lorsqu'elles sortent du logis , se réjouissent et leur font mille caresses à leur retour, les cherchant par toute la maison lorsqu'ils les perdent de vue, sans cesser qu'ils ne les aient retrouvées. Je me souviens à ce propos , qu'une dame très- vertueuse et de condition me disoit un jour, qu une de ces petites chiennes la mettoiten confusion, voyant qu'elle ne cherchoit point Dieu avec tant de soin que

sa petite chienne en prenoit à la chercher; c'est sans doute que ce souverain Créateur, voyant que le cœur humain n'étoit pas capable de subsister sans quelque plaisir et quelque récréation , pour éviter que cette inclination qui est fort puissante , ne le portât à s'attacher à des plaisirs dangereux , il a créé une infinité de choses pour servir aux honnêtes plaisirs des hommes , afin qu'étant satisfaits et rassasiés par ceux-là , ils eussent du mépris et de l'horreur pour toutes les choses déshonnêtes.

Page 1