‹ Catéchisme, ou, Introduction au symbole de la foiChapitre 25 sur 49 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Des propriétés qu'ont les animaux pour se défendre»

JNous venons de parler de la guérison des animaux; il ne sera pas hors de propos maintenant de parler aussi de leurs armes et des propriétés qu'ils ont pour s en servir et se défendre, n'y ayant aucun d'eux qui n ait des armes offensives et défensives , ou des adresses et aptitudes, qui ne leur tiennent pas lieu d'une sorte d'armes seulement , mais de plusieurs différentes manières pour repousser ou attaquer leurs ennemis. Car nous en voyons à qui le Créateur a donné des ongles et des griffes, à d'autres des dents et des gueules rebroussées, a d'autres des cornes aux pieds, comme sont celles des chevaux. 11 y en a qui ont leurs armes défensives , comme sont les cuirs tellement durs , qu à peine sauroient-ils être percés d'une flèche ; d'autres ont des coquilles comme les tortues , ou des écailles comme quelques serpens , dragons et autres grands monstres de la mer; et telles sont les éeailles de cette

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grande et horrible bête, que l'Ecriture appelle léviatan , qui lui servent d'armes , et que le Seigneur même a voulu particulièrement décrire dans le livre de Job , où il dit : Son corps est comme un bouclier de fin acier , couvert décailles si épaisses, que l'air même ny saurait passer. Il ne se soucie pas plus du fer9 que si cétoient des pailles; ni de l'acier, que d'un bâton pouri. Il ny a point d'archer qui le puisse mettre en fuite; et les pierres qui lui sont jetées avec (a fronde, sont pour lui comme un fétu ; les coups de marteau ne lui sont que comme de la paille, et il se moque de la lance qui vient fendre Cair ( Job. 4 1) . Ce sont les armes et d'autres encore que le Créateur a données à cette furieuse bête , qu'il nous décrit pour nous montrer dans les grandes, comme dans les petites choses , la grandeur de sa puissance et de son savoir. Mais c'est une merveille de voir les armes de défense qu'il a mises dans les écrevisses de mer et dans les homards , qui sont deux petits poissons; ils sont revêtus d'un harnais rayé , fait d'une écaille très-dure , et cela si bienfait et si bien travaillé, qu'il ne s'en sauroit faire un semblable dans toutes les forges de Milan. Il n'y avoit que les yeux qu'il n'y avoit pas moyen de couvrir, pour n'ôter point a ces animaux l'usage de la vue; mais aussi pour conserver celte partie , il leur a mis au-dessus de chacun des yeux comme une petite pointe de diamant taillé , afin que l'on n'y puisse point toucher sans danger de se piquer. Il y a un certain avantage dans ces armes 1j , qu'on ne sauroit donner aux nôtres; c'est qu'elles sont toutes parsemées de cer-

laines pointes aiguës , afin que les autres poissons ne puissent mordre ceux-ci , sans se blesser la bouche. Etant nécessaire aussi qu'ils eussent quelque lieu secret pour l'éjection de leurs excrémens, ils ont un petit trou si étroit et si bien ajusté, que l'eau même n'y sauroit entrer. Mais comme ces armes qui sont pesantes , leur eussent ôté la commodité de nager avec vitesse , ce défaut a été réparé par le Créateur, qui leur a donné douze pieds, comme autant de rames, six de chaque côté, par le moyen desquels ils coupent l'eau avec une merveilleuse adresse, et nagent fort diligemment. Mais quoiqu'il leur ait donné ces armes défensives , il ne leur a pas refusé pour cela les offensives , leur ayant donné deux bras , avec deux tenailles au bout , lesquelles ils ouvrent et serrent quand il leur plaît , et ainsi prennent ce dont ils ont besoin , afin même qu'il ne leur manquât rien de ce qui leur pouvoit être nécessaire ; les deux branches de ces tenailles ne sont pas unies et lisses, mais dentelées comme sont les scies , afin que les poissons que ceux-ci prennent, ne leur puissent échapper; c'est avec ces mêmes tenailles, ou bras, qu'ils portent leur mangera la bouche, mangeant comme nous faisons , et se servant de leurs mains pour cet effet; ce qu'aucun des autres poissons ne fait , ni même aucun des animaux de la terre , excepté le singe , tous les autres se servant seulement de la bouche pour manger , ou pour paître : mais celui-ci porte avec ses mains sa viande à la bouche ; nous en voyons tous les jours l'usage dans les cancres , (et ce

n'est

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n'est pas sans admiration ) lesquels étant de même espèce , mangent aussi comme eux.

Voilà les moyens par lesquels le Créateur a voulu que quelques animaux pourvussent , soit à leur conservation , soit à leur chasse ; mais ceux à qui il n'a pas donné des armes , il leur a donné de la légèreté pour se sauver de la force de leurs ennemis, comme au cerf, au chat et au lièvre. Il a donné à d'autres quelques industries et finesses particulières pour se dégager des périls , et tromper ceux qui les persécutent; tels sont les renards, qui ont mille inventions pour s'évader : les lièvres n'en manquent pas aussi , qui quelquefois heuKent du corps les lévriers qui les poursuivent ; d'autres fois encore plus finement , voyant leur ennemi fort proche , ils grattent des pieds , et font lever une poussière qui l'aveugle et lui fait perdre sa prise. Mais que font -ils lorsqu'ils voient l'aigle qui vient fondre sur eux ? Ils ne manquent pas encore en ceci d'industrie ; ils se lèvent aussi haut qu'ils peuvent sur leurs pieds et dressent les oreilles ; et comme l'aigle qui chasse en volant et sans se poser , attaque la partie du corps qu'il voit la plus élevée , alors le lièvre se baisse incontinent et se garantit ainsi par l'adresse , de la force de son persécuteur. Par là il nous confirme cette parole du Sage : Que la sagesse vaut mieux que la force , et C homme prudent , que le fort (Sap. h. 1 ). Et en un autre lieu : Que le sage a gagné par escalade la forteresse et a détruit toute sa force, en laquelle elle se confioit.

Cet animal a bien encore une autre propriété , c'est 1. 0

qu'il entre d'un saut dans son trou , afin que par ses traces on ne découvre point sa demeure. D'autres animaux mieux armés et plus forts se servent presque de la même adresse; car l'ours, afin qu'on ne découvre point le lieu où il se retire , entre dans sa grotte à la renverse et se traîne sur les épaules , afin qu'on ne trouve point la marque de ses pieds. Mais le lion surmonte en ceci tous les autres; car il va tantôt en avant, tantôt en arrière, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, en haut , en bas , et couvre de poussière une partie de ses traces , afin que dans cette confusion de voie le chasseur demeure aussi confus , sans pouvoir découvrir ni son repaire , ni l'endroit où il nourrit ses petits. Que si les plus forts usent de cette adresse, qu'est-ce que doivent faire les foibles qui sont désarmés? La perdrix aussi n'entre jamais dans son nid de plein vol , afin qu'il ne soit point découvert; mais assez loin de là elle se porte à terre , et s'y va rendre en cheminant. Enfin tous ces animaux désarmés ont eu par le Créateur une extrême crainte en partage , qui est la mère de la sûreté; car elle les fait vivre en sollicitude; ils fuient les lieux dangereux , et cherchent ceux qui leur semblent sans péril; comme font les cerfs et les daims, qui sont d'ordinaire dans les hautes montagnes et parmi les roohers , ayant la tête levée pour voir et sentir s'il n'y a rien qui les menace de danger. Par là ils nous font une belle leçon pour la conduite de nos âmes, nous apprenant qu'elles ne sont pas moins assurées lorsqu'elles marchent dans la crainte de Dieu , que le& corps lorsqu'ils sont dans la crainte des périls, C'est

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pour cela que Salomon a dit : Que l'homme est bienheureux, qui chemine toujours en crainte (Prov.vS); parce qu'elle le rend soigneux et circonspect à garantir et dégager son corps de toutes les rencontres périlleuses. Et dans l'Ecclésiastique : Vis toujours, dit-il, en la crainte de Dieu , et vieillis en elle. C'est-à-dire, encore que tu sois devenu vieux en la maison de Dieu , et que ta vertu soit bien éprouvée , ne laisse pas pour cela de vivre toujours en la compagnie de la crainte.

Il y a véritablement grand sujet d'admirer ce qu'écrit Solin , de l'éléphant , lequel se voyant pressé par les chasseurs , arrache ses dents et les jette par terre , afin que leur ayant donné l'ivoire qu'ils cherchent, ils lui laissent la vie , se rachetant de la persécution par une partie de son corps pour sauver le reste. Le même auteur, au chapitre 23 de son histoire , raconte une autre chose presque semblable d'un autre animal, qui est le castor : celui-ci se châtre lui-même avec les dents, (et de là sans doute vient le nom qu'il porte) lorsqu'il se trouve pressé des chasseurs, leur laissant en terre cette partie de son corps qu'ils désirent, afin qu'ils cessent de le persécuter. Tout ceci semblera incroyable à ceux qui ne voudront considérer simplement que les subtilités et les adresses qu'on doit attendre d'un animal; mais si l'on veut passer à la considération de la providence divine , qui gouverne aussi-bien les animaux que toutes les choses créées , et qui leur doim* des inclinations et des instincts natu-

rels pour tout ce qui concerne leur conservation et leur défense, on trouvera que tout est fort facile à croire. Car si déjà nous avons persuadé que cette souveraine providence a donné à tous les animaux , au lieu de la raison qui leur manque , de certains appétits et instincts naturels pour faire tout ce qu'ils feroient s'ils en avoient l'usage, et si nous voyons que tous les hommes qui se conduisent par raison consentent qu'on leur coupe un bras ou une jambe pour conserver leur vie , pourquoi ferons-nous difficulté de croire que ces animaux veuillent bien perdre quelques parties de leur corps pour un même effet?

Il n'y aura pas plus de peine à se persuader ce que je m'en vas dire du combat de l'éléphant et de la licorne. Celle-ci armée d'une grande corne sur le front , dure comme du fer , étant près d'entrer au combat avec l'éléphant qui est beaucoup plus grand qu'elle ; assurée de la bonté de ses armes , se résout courageusement à l'attaque; elle aiguise donc sa corne à une pierre, afin de mieux donner son coup; et entrant hardiment en la mêlée, comme plus petite qu'elle est, elle gagne le dessous du ventre de son ennemi , et d'une estocade qu'elle lui porte de sa corne, elle le tue; mais si par hasard elle manque son coup , l'éléphant beaucoup plus fort la met en pièces , et néanmoins reconnoissant l'avantage des armes de cet adversaire , il le craint infiniment. L'histoire du combat qu'il y eut en Portugal , entre ces deux animaux , du temps du roi dom Manuel , est fort connue , et il est certain que l'éléphant eut si grande peur d* Vautre , qu'il se

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résolut de l'éviter parla fuite ; mais ne voyant point de chemin pour s'évader, qu'au travers d'une grande boutique qui étoit fermée par des grilles de fer, il y donna un si grand choc , qu'il jeta tout par terre et se sauva. Ce que je dis est la pure vérité de l'histoire, et ceux qui en ont écrit autrement se sont trompés.

Le combat des hairons et des faucons est aussi fort connu de tous les chasseurs ; mais ils ne savent pas tous contempler en ceci , non plus qu'en plusieurs autres choses , la sagesse infinie du Créateur. Cette chasse est si plaisante, que plusieurs personnes de condition y Remploient plus de temps et de dépense qu'ils ne devroient, sans considérer que tout ce plaisir qui leur coûte tant de peine et tant de frais, n'est que pour faire admirer les aptitudes et les adresses que la providence a mises en ces oiseaux : aux uns pour attaquer courageusement , et aux autres pour se défendre avec adresse. On lâche donc les faucons contre le hairon; mais il faut remarquer qu'il y en a qui ne font que le piller , et lui donner quelques atteintes des pieds, qui lui tirent seulement quelques plumes,* au lieu qu'il y en a d'autres qui sont meurtriers et qui le tuent : de cela il arrive une chose certainement digne de grande admiration; car dès que le meurtrier est lâché , quoique ce soit de bien loin , le hairon prévoit néanmoins que c'est son meurtrier , et dès aussitôt on l'entend crier et témoigner les regrets de sa mort prochaine; mais il ne s'étonne pas pour cela à tel point, qu'il omntte rien de ce qu'il doit pour sauver sa vie; et pour cet effet on lui voit faire une chose qui n'est

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pas moins admirable que le reste; c'est que sentant son estomac chargé , et connoissant que la pesanteur des vivres lui est un empêchement à voler, il s'en décharge parle vomissement, et les chasseurs envoient tomber les morceaux par terre. Mais enfin sa dernière heure étant proche , et le faucon comme une foudre venant fondre sur lui , le cœur, l'adresse , ni les armes ne lui manquent pas pour sa défense : il se renverse donc et dresse la pointe de son bec caché sous ses ailes , et si le faucon n'est fort adroit, plus il vient furieusement se jeter sur lui , plus il court de risque de s'enferrer en son bec; de sorte que souvent on voit mourir celui qui venoit pour lui ôter la vie , payant par sa mort la faute de sa témérité. Il se sert aussi par fois d'une autre adresse, qui est de se retirer dans quelques marais , s'il en peut rencontrer, connoissant que le faucon craint extrêmement l'eau, et se sauve de cette sorte. Or qui est-ce qui peut avoir enseigné à cet oiseau tant de subtilités et de finesses ? qui lui peut avoir donné avis que le faucon craint l'eau , pour chercher ainsi son salut dans Teau et s'y retrancher contre son ennemi ? qui lui a donné le discernement de celui qui le doit tuer, entre plusieurs qui le poursuivent, et cela dès qu'on le lâche du poing ? qui lui a conseillé de se décharger et de rejeter ce qu'il a mangé, pour voler plus légèrement ? qui lui a appris d'attendre le coup mortel de son ennemi , ayant la pointe de ses armes dressée et tournée contre lui , sinon le Créateur ; comme s'il lui disoit : si tu passes sur rnoi, il faut que ce soit au travers de la pointe de cette épée? Tout

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ceci est l'ouvrage de la sainte providence , qui n'a pas voulu permettre que ce pauvre oiseau demeurât sans aucune défense , exposé aux violences de son adversaire, et qui a voulu par même moyen donner une honnête récréation aux rois et aux autres personnes de grande condition. Mais ils devroient aussi , lorsqu'ils prennent ce divertissement , lever un peu les yeux vers leur Créateur, de qui sans doute dépendent toutes ces choses qui servent à leurs plaisirs et à leurs exercices , et prendre garde que leurs attaches n'y soient point si grandes , qu'ils mettent en oubli le devoir de leurs charges et de leurs offices. Ce qui arriva au roi Antiochus , de qui les sujets se plaignoient , que pour être trop assidu à la chasse , il négligeoit les affaires de son éUt.

Il n'y a point de doute que Dieu n'ait voulu nous montrer la grandeur de sa sagesse, aussi-bien que celle de sa puissance, par la différence infinie des moyensqu'il a destinés pour une même fin ; qui est-ce qui au? roit jamais pensé qu'il y eût des herbes, lesquelles, au lieu d'armes , fortifiassent quelques animaux pour le combat? Dans un jardin d'un de nos monastères , il paroissoit quelquefois un scorpion , lequel étant dé^ couvert par un grand chat , il se résolut de l'attaquer; mais il n'alla pas à ce combat sans s'y être bien préparé auparavant , car il alla se rouler plusieurs fois dans un pied de rue, et fortifié par ce préservatif, il s'en alla hardiment trouver son ennemi : un religieux vit ce combat de la fenêtre de sa cellule , où après plusieurs assauts de pari et d'autre, le chat ayant fait sauter

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avec ses pattes le scorpion en l'air, il le déchira et le tua : et à ce propos j'ai ouï raconter une autre chose bien plus admirable. Il y a dans l'île de Ceilan une espèce de couleuvres si venimeuses , qu'en vingt-quatre heures elles tuent; mais la providence divine , qui a destiné à tous les maux leurs remèdes , a fait naître en cette même île un arbre qui sert de thériaque contre ce puissant venin ; car par sa seule odeur , ou par le souffle de ceux qui en mangent , le serpent s'endort et devient tout engourdi. Un petit animal son ennemi , qui n'est pas plus grand qu'une belette , ayant à combattre contre lui , se va auparavant bien remplir des feuilles de cet arbre , et lui soufflant et exhalant cette odeur, il l'endort et s'en rend le maître. Mais il se sert encore contre ce même serpent d'une autre adresse merveilleuse , c'est qu'il fait dans le trou où il se retire, deux portes; l'une fort étroite, et l'autre plus large; dans la chaleur du combat, il fuit à son trou par la plus grande ouverture, et la couleuvre le poursuivant, s'engage par les efforts qu'elle fait dans le sentier étroit , laissant la moitié du corps hors du trou, qui n'est pas capable de la contenir toute entière; alors le petit animal sortant par l'autre embouchure , lui saute dessus et la coupe par le milieu. En ceci nous avons un second exemple qui nous montre combien l'adresse vaut mieux que la force. Nous en pouvons aussi tirer un autre argument , que la providence divine n'a laissé aucune créature, pour petite qu'elle fôl> sans défense et sans remède; car que nou* «aurionsnous imaginer de plus vil qu'un escargot ? il n'a point

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d'yeux à la vérité , mais il ne laisse pas d'avoir ses armes , ayant deux petites cornes fort déliées et fort sensibles, par lesquelles il sent tout ce qui lui peut être contraire ; de sorte que faisant rencontre de quelque chose nuisible , il se renferme aussitôt , et se retire en sa coquille , qui est le repaire et l'habitation que lui a donnée celui qui l'a créé , proportionnée à sa petitesse.

Nous trouvons en tous lieux diverses espèces d'armées , dont les animaux ont été secourus pour leur défense, qui ont beaucoup de rapport à celles dont nous nous servons; la seule différence qu'on y peut remarquer, c'est que ce que l'art a fait pour nous imparfaitement , la nature l'a fait très-parfaitement en eux. Les marchands qui veulent par la mer transporter leurs denrées en d'autres pays, ont besoin pour s'assurer contre les corsaires , de mener de grandes troupes de gens de guerre ; « et les cigognes , au rapport de saint » Ambroise , font absolument la même chose ; car en » un certain temps de l'année , ayant à faire voyage » du côté de l'orient, elles s'assemblent en grosse trou- » pe , mais dans un aussi bel ordre que sauroient faire » les soldats d'une armée la mieux réglée. Comme ce » long voyage ne se peut faire sans courir le risque de » rencontrer quelques oiseaux ennemis , la providence » divine leur a aussi suscité des amis sur le chemin, qui » leur simt très-fidèles et qui s'exposent librement pour » leur défense , lorsqu'elles sont attaquées ; ce sont de

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» grandes troupes de corneilles; l'on remarque cela » par l'absence de ces corneilles, qui ne paraissent » point en ce temps-là sur le pays , et à leur retour on » remarque les blessures qu'elles ont reçues en la com- » pagnie de leurs amies. Qui est-ce qui a fait ces oi- » seaux si constans et si fidèles , qu'ils défendent leurs » amis jusques à y employer leur sang ? qui leur a im- » posé des lois et des peines pour les punir , s'ils dé- » sertoient cette milice , n'y en ayant aucun qui ait » tourné le dos, ni qui soit retourné qu'avec sa troupe? » Que les hommes apprennent par cet exemple les lois » de l'hospitalité; qu'ils apprennent des oiseaux la fi- » délité et l'humanité qu'ils doivent avoir pour leurs » alliés. Ceux-ci ne craignent point de s'exposer pour » les leurs à plusieurs dangers. Mais nous au contrai- » re, au lieu de secourir nos amis, nous leur fer- » mons dans le besoin nos portes , et les oiseaux em- » ploient leur propre vie pour les leurs. » Ceci est de saint Ambroise.

Passons des cigognes aux grues, qui ont une telle adresse pour se retirer des dangers , que la seule connoissance ordinaire que nous en avons est capable de diminuer l'admiration que nous devrions avoir d'une chose si merveilleuse , et qui seroit sans doute incroyable si elle étoit moins connue. Car qui est-ce qui pourroit croire que dans la saison qu'elles font leurs voyages , lorsque la nuit est venue , et qu'il est temps de dormir pour se. délasser du travail du jour, il y en a une qui a charge de veiller, afin que le» autres dorment en assurance, et s'il arrive quelque apparence de

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péril, elle réveille ses compagnes par ses cris, afin qu'elles pourvoient à leur sûreté; qui croiroit que cette veilleuse, de crainte que le sommeil ne la surmonte, prend une pierre dans sa main , afin que si par hasard elle vient à s'assoupir, le bruit et la chute de la pierre la réveillent; et parce qu'il y a raison et justice que la peine soit partagée également entr'elles , le service et le bienfait étant commun, lorsque cette sentinelle a besoin de repos à son tour, elle en réveille une autre avec un cri plus basque l'ordinaire; et celle-ci sans se plaindre qu'on ait interrompu son sommeil, ni dire pourquoi on s'adresse à elle plutôt qu'à une autre, relève sa compagne la veilleuse, prend en main la peine, et fait fidèlement son devoir de sentinelle pour tout le temps qui lui échoit.

C'est de cette sorte , et par d'autres moyens encore, que le Créatear a pourvu à la sûreté de ces oiseauxlà. Mais à quel dessein pensons-nous que cela soit ? Suivons , je vous prie , en ceci le raisonnement de saint Paul sur cette loi de Dieu , en laquelle il est dit : Tu ne lieras point la gueule du bœuf qui foule le grain? N'est-ce point j dit l'Apôtre, que Dieu prend soin des bœufs ? ( 1 . Cor. 9. ) Or , il est donc certain que Dieu n'a pas mis cette loi pour la considération des bœufs , mais pour celle des hommes. Et moi je dis : Est-ce que Dieu prend soin des grues ? Il est bien certain que cette providence si particulière qui paroît en leur conduite ne les regarde pas , mais qu'elle regarde les homme» „ et que par ces actions , qui déclarent si manifestement qu'il en est l'auteur, il a voulu leur

faire connoîlre les soins de sa providence et de ces trois autres vertus qui l'accompagnent , qui sont bonté , sagesse et toute-puissance ; parce que la connoissance que nous en avons est une des plus puissantes raisons pour nous exciter à l'amour, à la crainte, à l'espérance , au respect et à l'obéissance qui sont dus à une majesté si relevée : et en cela nous devons avoir grande douleur et grande honte de l'aveuglement de nos cœurs , lesquels nageant , pour ainsi dire , entre tant d'enseignemens et tant de bienfaits que Dieu nous adonnés, et entre tant de merveilles qu'il a faites pour se faire si clairement connoître à nous, néanmoins nous ne l'honorons ni ne le glorifions pour cela, de sorte que nous ne voyons pas ce que nous voyons , ni n'entendons pas ce que nous entendons ; parce que nous nous contentons de voir seulement l'écorce et l'apparence des choses, sans nous enquérir de celui qui en est l'auteur; et pour ne faire pas un seul pas plus avant, nous manquons à voir le Créateur qui est caché derrière son ouvrage. Que dirai-je donc d'un tel aveuglement que celui-ci ? Je n'en puis dire que ce que disoit Moïse aux enfans d'Israël , nouvellement sortis de la captivité d'Egypte : qu'après avoir vu tant et de si grands miracles que Dieu avoit faits en leur faveur , ils n'avoient point eu d'yeux pour voir , ni d'oreilles pour ouïr, ni de cœur pour savoir estimer et reconnoître ce que Dieu avoit fait pour eux. (Deut. 29.) Cela même parut bien clairement , lorsque peu de jours après la sortie d'Egypte ils firent le veau d'or, et qu'^ l'adorèrent pour Dieu. Il semble en effet que nous sommes les

mêmes , puisqu'environnés d'un côté de tant de bienfaits de Dieu , et de l'autre , de tant de témoignages de sa bonté et de sa providence , nous demeurons sourds entre tant de voix de ses créatures, aveugles entre tant de splendeurs de sa gloire, et muets entre tant de motifs qui nous excitent à lui donner des louanges.

Ce que nous savons tous de ces oiseaux dont nous venons de parler, et des autres choses semblables que nous avons auparavant traitées , rend fort croyable une autre remarque non moins admirable qui est rapportée par François Patrice de Sienne, en son livre de la république. Il dit que plusieurs aigles ont accoutumé de s'assembler sur le mont Taurus , et parce que dans un certain temps de l'année il passe par ce même lieu de grandes troupes d'oies qui sont grandes criardes , elles usent d'une certaine précaution pour n'être point aperçues des aigles , qui est de prendre chacune une pierre dans le bec , ce qui les oblige à se taire durant tout ce dangereux chemin. Ceci semblera sans doute incroyable; mais si nous nous souvenons que le hérisson de mer en fait autant lorsqu'il sent la tempête prochaine, comme nous avons dit, il n'y aura pas plus de difficulté de donner créance à cette merveille qu'à l'autre.

Je veux ajouter ici encore une autre chose peutêtre plus admirable que toutes celles que j'ai dites: Pline l'a rapportée dans son histoire naturelle, et Cicéron dans son premier livre de la nature des dieux, où il raconte plusieurs choses pour prouver la souve-

raine sagesse du Créateur; ces deux célèbres auteurs disent qu'il y a une espèce de coquillage dans la mer, qu'on appelle pine , en la compagnie duquel un poisson que l'on nomme esquile se voit toujours , et tous deux se nourrissent par une étrange sorte de pêche; car la pine ouvre ses deux coquilles, et par cette porte entrent tous les petits poissons qui sont autour d'elle ; et comme elle ne voit ni ne se meut, elle n'inspire aucune méfiance à ces petits poissons qui entrent là dedans à l'envi les uns des autres ; alors l'espion qui est le petit poisson que nous avons nommé, pique doucement la pine aveugle , pour l'avertir que leur proie est en assurance; elle serre aussitôt ses deux portes, et pressant les petits poissons qui sont entrés, elle les tue , fait part de sa proie à son compagnon , et tous deux vivent de la sorte. Qui est-ce qui n'admirera point en ceci la divine providence , qui a si bien pourvu au défaut des yeux de cette conque , et à la nourriture de ce petit poisson; l'un payant plus fidèlement les services qui lui sont rendus , que ne font plusieurs maîtres d'aujourd'hui ceux qu'ils reçoivent de leurs serviteurs ? Mais qui est-ce aussi qui ne s'apercevra point de la sagesse infinie du Créateur, qui a su inventer tant de divers moyens pour maintenir l'être de ses créatures, nous témoignant par là sa grandeur et sa gloire , afin que nous lui rendissions aussi nos respects et notre culte ?

Je finis ce chapitre par une très-ardente prière à Dieu , qu'il nous donne cette prudence des se^pens qu'il nous a tant recommandée en son Evangile ; les-

quels se voyant battus et maltraités, se cachent autant qu'ils peuvent la tête , exposant le reste du corps aux coups , afin qu'au péril de ce qui leur importe le moins , ils conservent le plus important , qui est leur vie. 0 que si les hommes en vouloient faire autant, lorsque se trouvant dans les commodités du corps, ils sont en danger de l'âme ; s'ils pouvoient se résoudre à perdre le moins pour sauver le plus , et consentir de plutôt endurer quelque détriment en leurs corps corruptibles, et qu'ils ont communs avec les bêtes s que d'exposer leur âme immortelle et qui a du rapport aux esprits angéliques ! 0 qu'ils seroient heureux, si l'occasion s'offrant de perdre Dieu ou leurs biens , ils aimoient mieux perdre tout ce que le monde peut donner, que de perdre ce qui vaut tout seul mille fois plus que tout le monde ensemble, et sans quoi toute l'abondance est disette, et toute la prospérité extrême misère ! On raconte une autre chose encore fort admirable de l'industrie du serpent , qui est , que le Créateur lui donnant toutes les années une robe neuve , et pour vêtir le neuf, étant nécessaire de se dépouiller du vieux , il se glisse par un trou fort étroit pour se dépouiller; et en cela nous sommes encore enseignés, que celui qui veut se dépouiller du vieil homme , sujet aux appétits de la chair, doit auparavant passer par la porte étroite de la mortification de ses passions, et embrasser la croix de la vie austère et laborieuse; parce que la nature corrompue , surtout si elle est confirmée dans 5<?s vices par une longue habitude, ne se peut surmonter sans beaucoup de difficulté , c'est-à-dire , sans

les jeûnes, les prières, les veilles, la lecture des livres saints , le silence , la mortification des sens , l'usage des sacremens et autres choses semblables ; c'est ce qu'a pratiqué autrefois avec plusieurs autres saints, notre grand saint Jean Baptiste, lequel à la sortie du désert épouvanta tout le monde par l'austérité de sa vie , par l'exemple de ses vertus , et par la foudre de ses prédications. Notre Sauveur lui-même en rendit témoignage lorsqu'il dit : depuis la venue de Jean-Baptiste le royaume des cieux peut être gagné de force , e* les courageux sont ceux qui en font la conquête.

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