CHAPITRE XVIIL
Que la sagesse et la providence du Créateur paraissent mieux dans les petites choses que dans les grandes.
Vjette majesté immense a voulu se faire connoître aux hommes en tant de choses et par tant de moyens, et sa providence aussi-bien que sa sagesse paroissent partout avec tant d'éclat, que nous es pouvons facilement discerner, non-seulement dans les plus grands animaux , mais aussi dans les plus petits et les plus vils \\i'\\ y ait dans la nature. C'est ce que saint Jérôme ntus a dit dans l'épitaphe de Népotien , par ces belles paroles : « Nous ne devons pas , dit-il , admirer seu- » leaent le Créateur en son grand ouvrage du ciel et
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9 de la lerre, du soleil et de l'océan; des éléphans,
» des chameaux , des chevaux, des ours et des lions.
» 11 n'est pas moins admirable en la production des
» autres plus petits animaux; tels que sont la fourmi,
» le moucheron, la mouche, les plus petits vers et tous
» les autres petits insectes , dont nous connoissons
» mieux les corps que les noms. En toutes ces espèces
» qui semblent les plus abjectes, aussi- bien qu'en
» celles que nous trouvons les plus grandes et plus re-
» levées , nous devons également adorer la providence
» et la sagesse de celui qui en est l'auteur. Mais saint
» Augustin trouve qu'il y a plus de sujet d'admirer
» l'artifice du Créateur dans ces petites choses que
» dans les grandes. Aussi dit -il : je suis bien plus
» étonné de ce que fait la petite fourmi , que de tout
» ce que font les chameaux. Aristote dit au premier
» livre des parties des animaux , qu'il n'y a point de
» petit animal si vil , ni si abject, dans lequel nous ne
» puissions remarquer quelque chose de divin , et qui
» ne soit digne d'admiration. Pline nous dit là-dessus
» de fort belles choses; mais entre autres, qu'il ad-
» mire bien plus la fabrique du moucheron que celle
» de l'éléphant , parce que dans les grands corps il y
» a, dit-il, assez de matière pour donner moyen àl'ou-
» vrier de faire ce qu'il veut, mais en ces petits corps,
» qui ne semblent , à vrai dire, rien , quel moyen d'y
» garder cette belle proportion , d'y mettre ces forces
» et cette perfection? Qui a pu ranger tant de ^ens
» qu'on en remarque dans le moucheron ? quel ixbyen
» de lui donner des yeux, du goût, de l'odorat Com-
» ment loger en sa tête cette bruyante trompe, si » grande à proportion de son petit corps ? avec quelle » adresse lui ont pu être cousues ses ailes? qui lui a » allongé les pieds, creusé le ventre, où il reçoit le » sang qu'il suce ? Qui lui a pu donner cette ardente » soif qui le rend si avide du sang, et principalement » de celui de l'homme? Qui lui a si adroitement affilé 9 cet aiguillon dont il pique ? et comment étant si dé- » lié, a-t-il pu être fait concave, afin qu'il pût con- » server le sang par le même instrument qui l'avoit » tiré? Les hommes admirent beaucoup plus les vas- » tes corps des éléphans qui portent sur leur dos des » tours et des châteaux , et les autres grands et farou- » ches animaux , quoiqu'à dire vrai , la nature ne soit » jamais plus unie ni plus entière que dans les plus pe- » tits. » Tout ceci est tiré de Pline , qui est avec beaucoup de raison surpris d'étonnement, de trouver tant de divers sens qu'il nous en fait remarquer dans un petit moucheron.
Mais ce que j'y trouve de plus merveilleux, ce sont les yeux , car si les anatomistes ne peuvent assez admirer l'adresse du Créateur en la formation d'un sens si excellent qu'est celui de la vue , par lequel nous avons connoissance de tant de choses , qui ne s'émerveillera point que ce sens si artificieux et si délicat ait pu trouver place dans des têtes aussi petites que sont celles des moucherons? Us ont aussi celui de l'odorat très-exquis , et nous nous en apercevons souvent à nos déptns; car si un homme se couche dans une salle, pour grande qu'elle soit, il aura beau se couvrir le
visage
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visage du linceul pour se garder de la piqûre du moucheron , il ne manquera point de venir de le trémité de la salle à vol lent, à son ordinaire, et av^c son bourdonnement accoutumé, et s'àsseyera justement sur la partie du visage qui sera découverte , et qu'il ne fait pas sans doute par le sens de la vue , à cau;e de l'obscurité; il faut donc que ce soit par le seul odorat , qu'il a si subtil.
Je veux encore raconter une autre adresse de ee même petit animal , dont j'ai fait l'expérience. II y er eut un qui vint s'asseoir un jour sur un de mes doigts , près de l'ongle, et s'apprêta, à son ordinaire, pour me piquer la chair; mais celte partie du doigt étant un peu dure , il ne put la percer de son aiguillon. J'attendois à dessein et considérois à quoi tout ceci aboutiroit. Que fit il donc? Il prend son petit aiguillon dans ses deux petites mains de devant et l'affile à graade hâte, tantôt à l'une, tantôt à l'autre, comme f}nt ceux qui aiguisent un couteau par un autre; et cela fait, il retourne à l'essai pour voir s'il seroit en état d'exéeuter ce qu'il navoit pu faire la première his. On dit aussi que la licorne ayant à combattre coitre l'éléphant , elle aiguise sa corne à une pierre ; et c'est ce que fait ce petit animal pour nous piquer , affilant son aiguillon entre ses petites mains : ce qui nous montre combien est grand le Créateur, non seulement dans les choses grandes, mais davantage encore dans les plus petites.
Ce que Hugues de Saint-Victor a dit dans un endroit de ses œuvres , convient parfaitement à notre sujet.
« Les choses, dit-il, peuvent être admirables par di= » verse? voies; tantôt pour être grandes, et tantôt » pour être fort petites. Nous admirons les grandes , » lorsqu'elles excèdent en volume les créatures de leur » genre. Ainsi nous admirons les géans entre les h'om- » mes , les baleines entre les poissons, les griffons en- » tie les oiseaux , les éléphans entre les animaux , et » les dragons entre les reptiles ; mais nous n'admirons » guère la petitesse de ceux qui , entre les animaux » de leur espèce , sont des moindres , comme la tei- » gne , qui ronge les habits ; le moucheron , les petits » vermisseaux et les autres petits animaux de cette » epèce ; et jugez un peu ce qui mérite davantage » d'admiration , ou les dents du sanglier, ou celles de n la leigne ; ou les ailes du griffon , ou celles du mou- » cheron; ou la tête du cheval, ou celle de la saute- » relie ; ou les cuisses de l'éléphant , ou celles de la » mouche; du lion, ou de la puce ; du tigre, ou du » ciron: tu admires dans les uns, la grandeur; dans » les autres , la petitesse. A ces petits , le Créateur a » donné des yeux qu'à peine nos yeux peuvent voir, » et tous les autres membres et instrumens qui étoient » nécessaires pour leur conservation , mais avec tant » de perfection, que nous ne voyons rien dans les » plus grands animaux, que nous ne trouvions dans » ces petits. « Gela posé pour fondement , je m'en vas commencer à faire la description d'un des plus petits , qui est la fourmi , dans laquelle , quoique trèspetite, nous apercevrons certainement des choses trèsgrandes.
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De la fourmi.
Après cette perte et cettenudité générale qii arriva à tout le genre humain par le commun péché db notre premier père , le principal remède qui nous resta fut l'espérance en la miséricorde divine. Le Prophète aous Ta enseigné par ces paroles : Je dormirai et repostrai en assurance, parce que c'est vous, Seigneur, qui avez principalement ordonné mon remède en V espérance que je dois avoir en vous. (Psal. 4-) Pour exciter en nous cette vertu, il y a certainement plusieurs grands motifs dont il n'est pas nécessaire de parler ici ; mais, entre tous , je ne penserai pas mentir quand je dirai que cette vertu doit prendre une très-grande force par la considération des propriétés et des qualités admirables que le Créateur a données à un animal êussi vil, aussi petit et aussi méprisé comme l'est une fourmi , laquelle tant plus elle est petite , d'autant nous fait-<dle mieux paroître la grandeur et la puissance de celui qui a mis tant de diverses propriétés en un si petit corps ; car, en premier lieu , étant très-certain que la plupart des autres animaux ne tiennent compte que du présent, n'étant guères capables de songer, ni au passé, ni à l'avenir, ce petit animal ici marque si bien par sa conduite qu'il pense à l'avenir, qu'il ne manque jamais de se pourvoir au printemps de tout ce qui lui est nécessaire pour l'hiver : plût à Dieu que /es hommes fussent aussi prévoyans des choses à venir, faisant provision de bonnes œuvres en cette vie pour en jouir
en l'autre; ils suivroient en cela le conseil du Sage , ( Eccl. o. ) qui nous avertit de faire en toute diligence notre provision de bonnes œuvres , parce qu'en l'autre vie nous n'en aurons pas les mêmes moyens qu'en celle ci- Mais parce que les hommes ne tiennent pas comp/e de faire ce que font les fourmis , ils tombent dans le malheur que leur a prédit la prophétie du même Sage , lorsqu'il a dit : Celui qui travaille en été estsage; mais celui qui s'amuse à dormir en ce tempslà est un homme de désordre et de confusion , (Prov. 6. ) et il se trouvera confus et repentant lorsqu'il lui faudra rendre son compte : ce fut cette même confusion qui arriva aux cinq vierges folles de l'Evangile, parce qu'elles n'eurent pas le soin de pourvoir leurs lampes d'huile dans le temps.
Miis pour revenir à mon discours , ce que je viens de dire est la première propriété des fourmis ; la seconde est , que sans autres instrumens , ni ciment ? que leurs seules petites bouches, elles font leurs petits magasins sous la terre , où elles font leur demeure , pour y enfermer leurs vivres ; et ce qu'il y a de remarquable en cela , c'est que ces petits magasins ne soit pas en droite ligne , mais par tours et détours d'un côté et d'autre, en forme de labyrinthe, afin que si quelqu'un des autres petits animaux leurs ennemis f vouloit entrer, il n'en pût pas découvrir facilement la porte pour les dépouiller de leur trésor: mais de la même bouche dont elles ont fait leur petite maison, elles tirent dehors la terre et en font une espèce de retranchement devant la principale porte.
Quand elles vont dans les granges pour dérober le blé , les plus grandes , comme chefs et capitaines , montent sur le pailler , tranchent les épis et les jettent aux plus petites, lesquelles sans autres pale ni fléau que leurs petites bouches,, les émondent, tirent le grain des enveloppes et des balles dont il est couvert , et étant ainsi bien net \ elles le portent ei leur grenier, le poussent avec la même bouche en avint , et vont après , s'aidant des épaules et des pieds pour mieux conduire la charge : en quoi Pline remarque qu'elles ont beaucoup plus de force à proportion de leurs corps , que tous les autres animaux; car à peine se trouvera-t-il un homme qui puisse marcher tout le jour portant un autre homme, et elles portent un"grain de blé qui pèse pour le moins quatre fois autant qu'une d'entr'elles , et cela se fait non-seulement un jour entier, mais aussi bien souvent toute la nuit, étant si laborieuses que d'ordinaire elles joignent la nuit au jour, surtout lorsque la lune est au plein.
Mais quel moyen d'empêcher le grain de germer, étant sous terre , principalement en temps de pluie ? Que feroit pour cela un homme raisonnable , surtout le grain ayant à demeurer long-temps sous la terre ? J'avoue , pour moi , que je n'aurois pas su leur enseigner ce moyen; mais la fourmi l'a bien su, aussi at-elle été enseignée par un meilleur maître ; elle ronge ce bout de grain par où il doit pousser , et de cette sorte , elle le rend stérile et infructueux. Après cela , que fait-elle pour empêcher que l'humidité , qui engendre la corruption , ne le pourisse , étant sous terre
t4G catéchisme de grenade.
et mouillé? Elle n'ignore pas le remède à ce mal , non plus qu'au reste; car, durant les jours secs et sereins, elle met sa provision au soleil , et lorsqu'elle est bien sèche elle la reporte au grenier; et à force de réitérer ce soin, elle la conserve toute Tannée. On raconte une autre merveilleuse adresse de ce petit animal ; car ne se nourrissant pas seulement de blé, mais de plusieurs autres choses , lorsqu'il s'en trouve quelqu'une qui par sa grandeur et sa pesanteur lui seroit inutile, il a soin de la mettre en pièces afin de la pouvoir porter.
Voici ane autre chose qui n'est pas moins admirable , c'est que lorsqu'elles font le charroi de leurs vivres de divers endroits , sans se bien reconnoître les unes les autres en chemin , elles ont de certains jours qui leur sont connus pour s'assembler, comme à une espèce de foire , et se signaler, et , par ce moyen, s'entre-connoîlre pour membres d'une même famille et d'une même république, sans y en admettre d'autres: aussi les voit-on accourir de divers lieux à cette assemblée , pour se reconnoître et se réjouir avec leurs sœurs et leurs compagnes. Elles ont un merveilleux goût pour les choses douces; et le sens de l'odorat est si subtil pour cela , qu'en quelque lieu qu'il y en ait , elles les découvrent , quand ce seroit à une pique de hauteur; et pour cela elles ont encore une autre merveilleuse faculté, qui est de monter tout le long d'une muraille, pour bien lisse et bien unie qu'elle soit, comme si cétoit sur la terre même.
Je ne saurois m'empêcher de raconter ici \\\v
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chose dont j'ai moi-même fait l'expérience, et non sans admiration. J'avois dans ma cellule un petit pot vert où il y avoit du sucre rosat; et parce que j'étois fort tourmenté de ces petites bêtes , afin qu'eues n'y entrassent point , je le fermai avec un bon papier fort et double, pour avoir plus de force, et le liai ^ien , afin qu'elles ne pussent trouver d'ouverture pour ypasser; car pour peu qu'il y en ait, elles le savent Lien découvrir. Elles ne manquèrent point de là h quelqies jours d'y accourir excitées par l'odeur du sucre , leur odorat étant si pénétrant , que pour bien qu'une chose douce soit fermée , elles la sentent. Etant donc arrivées , et ayant inutilement tenté toutes les voies pour atteindre à cetle douceur qu'elles sentoient , <me firent-elles? la résolution fut prise de donner un assaut à la muraille pour entrer dans la place ; et pour cet effet , une bande d'un côté du petit pot , l'autre à l'opposite , font de leurs bouches deux petits trous dans le papier double que je tenois pour un mur inexpugnable ; et quand je voulus aller visiter ma conserve , que je pensois avoir mise en sûreté, je trouvai les fieux petits trous faits dans mon papier ; lequel ayant ^élié , je vis une si grande armée de ces bêtes , qu'il fallut leur abandonner la conserve, sans qu'elle pût jamais servir à autre chose : tellement que je puis dire qu'elles furent plus avisées que moi , et plus savantes , puisque par leur astuce elles surpassèrent ma prévoyance.
Elles ont aussi le soin de tenir leur logement fort net, comme font les abeilles; et à ce propos je dirai une chose qui n'est pas moins admirable que toutes les
autres que j'ai diles , qui est qu'entre tous les animaux du monde elles seules enterrent leurs morts. Pour cela , selon le rapport d'Klian, elles bâlissent en leur petite habitation trois lieux séparés; l'un où elles font leur demeure , l'autre qui leur sert de magasin , et dans lequel dïes serrent toutes leurs provisions de bouche; l'aufe est leur cimetière où elles enterrent leurs morts. Qu; auroit pu croire cela , si on ne Favoit vu ; de sorte quau rapport de Pline , il n'y a que les hommes et les fourmis , entre tous les animaux que Dieu a créés , qui rendent cet office à leurs morts. Je veux ajouter ici une aufre chose qui s'approche fort de celle que je viens de dire , laquelle Klian rapporte comme la précédente; je laisse la liberté à chacun de la croire ou ne la croire pas; mais pour moi j'en suis tout persuadé, tant pour le rapport qu'elle a à celle que je viens de dire, que parce que c'est Dieu qui conduit tout cela, lequel, sans doule , a voulu nous faire mieux paroître en ces petits corps les soins merveilleux de sa providence. Cet auteur a donc écrit , qu'un certain grand philosophe de l'antiquité, nommé Cléanthes , étant un jour assis dans un champ , vit tout autour de lui quantité de fourmis; et comme les philosophes sont désireux de connoître les secrets de la nature, il se mit à considérer ce qu'elles faisoient; alors il s'aperçut que plusieurs s'étoient mises à traîner une d'entre elles qui étoit morte ; et étant arrivées à l'entrée d'une fourmilière qu'il voyoit, elles demeurèrent quelque temps , attendant avec leur morte , jusqu'à ce qu'il eu sortît une qui les vînt reconnoître , puis s'en retourna
dedans aussitôt ; et après plusieurs allées et venues , il en vint enfin quelques autres , entre lesquelles il y en avoit une qui portoit en sa bouche un petit morceau d'un ver qui fut donné a celles qui avoieat conduit le corps mort ; alors ayant reçu le paiement de leur convoi , les unes s'en retournèrent , et les aitres reconnoissant la morte pour une de leurs sœurs e de leur troupe , elles l'emportèrent pour lui donner pkce en leur commune sépulture , gardant constamment !a foi à leur compagne en la vie et en la mort. Cette rencontre causa tant d'admiration en l'esprit de ce philosophe , qu'il entra en -doute si des animaux qui faisoient des choses de cette sorte étoient privés de raison et d'intelligence , ou non ; mais pour définir ceci , il est certain qu'ils se conduisent par raison , mais non pas une raison qui leur soit propre; elle est de cbtte souveraine providence qui ne défaut à rien , et ne manque aussi en rien; aussi- admirable en toutes les choses qu'elle l'est en elle-même.
Il n'y a certainement rien en ce petit animal qui ne nous prouve la souveraine sagesse de celui qui dans un si petit corps a pu placer tant de merveilleuses propriétés ; mais je ne sais si , entre tant de merveilles , la composition de ses yeux n'est point la plus grande. Tous les anatomistes , d'un commun consentement , avouent que dans le corps humain il n'y a rien de plus excellent , de plus subtil , ni de plus admirable que la composition des yeux, qui est un sens très-noble et très-précieux ; que si dans le corps d'un homme la composition des yeux est une chose admi-
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rable , quel doit être ce pouvoir , qui a su et pu former, et placer deux yeux dans un si petit espace, comme est la tête d'une fourmi? Cela , en effet, surpasse tyute notre admiration. Ce fut par cet exemple que le/grand saint Antoine consola jadis Didimus l'aveugjô , après l'avoir ouï discourir très -hautement des choses divines; car lui ayant demandé s'il éloit aflligé de/la privation de sa vue , et Didimus le lui ayant avoué , le Saint lui repartit , qu'il ne devoit point s'afffiger de n'avoir pas des yeux comme les fourmis , en ayant d'autres qui lui faisoient voir si clairement ce que les anges voyoient des leurs dans le ciel.
Assemblons maintenant la fin de ce chapitre avec le commencement , et considérons un peu ce qu'un chrétien en peut tirer, pour demander à Dieu les re mèdes à toutes ses nécessités. Avec quelle confiance a-t-il sujet de dire : Seigneur^ qui avez donné tant et de si admirables qualités à une fourmi pour la conservation de sa vie qui importe si peu , comment oublierez-vous l'homme que vous avez créé à votre image , et <jue vous avez fait capable de votre gloire , après l'avoir acheté par le sang précieux de votre Fils, si luimême ne se rend indigne de cette grâce , en demeurant plongé et enseveli dans l'ordure de ses péchés ? Si vous avez tant de soin des petites choses , combien n'en airez-vous point des grandes? Qu'importe que Sa fourmi vive ou meure, mais combien importe-t-il davantage que la créature vive , à qui vous avez donné la vie par votre sang ? Que l'homme se dépouille de péchés , ( car ce sont eux qui font comme un mur de
séparation , comme dit Isaïe , entre Dieu et lui ) , et qu'il soit assuré que Dieu aura d'autant plus de soin de lui que de la fourmi , qu'il est une créature plus noble et plus excellente qu'elle. Mais il croira bien avec plus d'assurance cette vérité, s'il vient à considérer que tout ce qui se fait pour la fourmi , ne se fait pas p>ur l'amour d'elle , mais pour faire connoître à l'homme par elle, la sagesse et la providence du Créateur, afin de donner par cet exemple , force et vigueur à sa confiance, comme lui-même nous y excite dans son Evangile par l'exemple des oiseaux , qui ne sèment ni ne moissonnent.
Mais encore que cette Providence divine soit admirable en toutes ces choses , il faut avouer qu'elle l'est davantage, en ce qu'il n'y a rien au monde , pour petit, pour vil et pour abject qu'il puisse être, en quoi nous ne nous apercevions de son soin. Qu'y a-t-il de plus vil qu'un poux? et néanmoins elle lui a donné ses pieds de devant et des côtés , et sa bouche pour sucer notre sang dont il se nourrit, avec l'adresse de chercher les replis de nos vêtemens pour s'y cacher avec plus d'assurance ? mais ce qui est plus étonnant , c'est qu'il fait ses œufs aussi-bien que les oiseaux, qui sont les landes , lesquelles s'animent, par la chaleur de nos corps , comme les œufs des oiseaux par la chaleur naturel le des mères , et quelquefois par une chaleur étrangère et artificielle. Qui est-ce après cet exemple qui ne sera pas surpris d'étonnement , voyant que cotte Majesté suprême , qui gouverne cette grande machine du monde , qui prend soin du mouvement des
cieux et de la conduite des plus parfaites intelligences qui y résident, n'a pas estimé indigne de sa grandeur de pourvoir à tous les besoins d'une chose si méprisable }
]e quelques autres animaux plus petits que les fourmis.
Puisque nous avons entrepris de parler des petits animaux , il y en a de bien plus petits que les fourmis , et qui nous fournissent un grand mystère , et une belle matière de contemplation ; car sur des feuilles de certaines herbes nous voyons marcher de petits vermisseaux , les uns verts , les autres blancs ; mais il y en a qui sont si petits qu'à peine se peuventils voir, et il nous est bien plus facile de les distinguer par leur mouvement , que par la mesure et le volume de leurs corps : or , comme il y en a de plus grandelets de la même espèce, nous reconnoissons , par les membres de ceux-ci , ceux que la nature a donnés aux autres plus petits , et trouvons premièrement qu'ils ont six pieds; à savoir, trois de chaque côté, une bouche pour manger, parce que tout animal vivant doit manger et se nourrir tandis qu'il vit , pour croître, car autrement il ne croîtroit pas. Il faut qu'ils aient aussi des yeux pour voir et chercher leur nourriture, (la seule taupe n'en a pas, comme j'ai dit ailleurs , parce qu'elle se nourrit de terre , laquelle elle n'est pas obligée de chercher, l'ayant toujours à la bouche. Je ne sais si ces vermisseaux dont je parle ,
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ont d'autres organes ou non; mais ceux-ci tout seuls sont bien capables de donner de l'admiration» un homme, lorsqu'il viendra à considérer la toute-puissance de celui qui a pu loger dans un si petit corps cts sens et ces membres-là , et d'autres encore sans dout> qui ne nous sont pas connus : car si tout ce petit anrnal est à peine divisible , quelle merveille est-ce d'avoir pu former dans un si petit espace une si grande diversité de membres et de sens, et surtout de lui avoi? donné des yeux ? Il semblera sans doute à plusieurs que ceci ne nous découvre pas moins la puissance et la sagesse infinie du Créateur, que la fabrique même des cieux : car comme ceux ci, d'autant plus qu'ils sont grands , font mieux paroître sa toute-puissance ; ceuxlà aussi d'autant plus qu'ils sont petits, font mieux connoître sa sagesse : dans les uns nous admirons la grandeur , dans les autres la petitesse; dans les uns la beauté, dans les autres la subtilité; ici la splendeur de la lumière , et là la délicatesse de l'ouvrage ; ainsi ce Seigneur admirable en toutes ses opérations, l'est ici comme dans tout le reste , quoique par des moyens contraires.
Parlons maintenant du mystère : je voudrois bien vous demander pour quelle fin vous croyez que ce parfait et souverain ouvrier ait voulu créer une chose si délicate et si subtilement travaillée, comme est ce petit vermisseau, étant impossible qu'il l'ait fait pour néant? Aristote même confesse que toutes les choses qui sont ici-bas ont été faites pour le service de l'homme. Aussi voyons-nous qu'il n'y en a aucune qui ne le serve en
sa manière, soit pour le nourrir, pour le vêtir, pour le chausser, pour le guérir, pour le divertir, pour l'enseigner par son exemple, ou même pour le châtier lorsqu'il Ta mérité. Nous voyons néanmoins que ces petitsanimaux ne servent à rien de tout ceci; car comme 1* subtilité de leur composition témoigne que Dieu lésa faits, aussi leur petitesse fait voir qu'il ne les a fats pour servir à aucune des choses que nous venons (je dire. Pourquoi donc est-ce que le Créateur aura voulu faire une chose si industrieusement composée? On ne sauroit nier qu'il ne l'ait faite pour l'effet qu'elle produit en nos esprits , qui est pour nous faire connoître et admirer la puissance infinie et la sagesse de celui qui a pu dans un si petit corps faire un ouvrage si merveilleux.
Mais nous devons encore passer plus avant , et considérer une autre chose très- importante , qui est , que les cieux et toutes les autres choses inférieures, (outre qu'elles annoncent à haute voix la gloire de leur auteur, et nous donnent des preuves infaillibles de sa grandeur,) elles servent aussi à l'usage et aux commodités de la vie humaine; au lieu que ces petits animaux, comme nous venons de dire, n'y servent de rien du tout , et ne sont que des preuves de sa grandeur et de sa gloire. Nous pouvons donc dire qu'entre ces deux ordres de créatures si inégales , il y a la même différence que nous trouvons entre des lettres qui nous seroient rendues par un messager exprès , et celles qui nous seroient données par un marchand qui les auroit reçues par hasard sur le chemin , en portant
sûo pain au marché, ou quelqu'autre denrée semblahic. Or, sans doute nous ferions bien plus de cas des premières lettres que des autres. Nous disons donc que les créatures qui servent au profit de l'homme , nous apportent à la vérité des lettres , et nous donnent des nouvelles de la sagesse et de la providence du Créateur; mais elles apportent aussi du pain au marché , c'est-à-dire, qu'elles fournissent des vivres et des cuiimodités pour la vie humaine. Mais ces autres sou comme des messagers exprès , qui ne servent à autn chose qu'à nous annoncer la puissance et la sagesse immense de celui qui a pu faire de tels ouvrages. Nous mettons en ce même rang une infinité d'autres petits vermisseaux, dans les corps desquels reluit la même subtilité et le même artifice , et oui n'étant d'aucune utilité pour nos vies , ne peuvent servir qu'à cela seulement. Les fourmis ne servent pas moins à ce même effet par ces qualités admirables que nous en avons racontées , n'étant de nul usage pour le service des hommes; et plus leurs facultés sont excellentes et elles moins utiles , plus elles nous font connoître qu'elles n'ont été créées que pour cette fin. Mais que dirai-je du ciron , qu'à peine nous pouvons voir aux rayons du soleil ? Quelle a été cette puissance qui a donné mouvement à un corps invisible , et la faculté de se faire un chemin entre peau et chair , une bouche pour la ronger et pour s'en nourrir? 0 grand Dieu , admirable véritablement en toutes vos œuvres , mais beaucoup plus dans les plus petites que dans les plus grandes! Examinons maintenant à quoi doit aboutir tout ce
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long discours ; que devons-nous conclure de tout ce que nous venons de dire ? une chose certes d'un profit inestimable, qui est, que si ce souverain ouvrier a créé cette inanité de petits animaux pour cette seule fin , (c'est-a-dire, pour nous faire voir en eux l'immensité de sa toute puissance , de sa sagesse et de sa providenre, étant inutiles à toute autre chose) il s'ensuit quf ce Créateur a voulu que les hommes le connusse^ pour tel qu'il paroît en ceci. Que s'il veut être connu pour tel , il veut aussi pour tel et comme tel être honoré, révéré et adoré, ce qui est le sommaire de toute la religion : et cela seul est suffisant pour fermer la bouche à certains philosophes qui ont nié la providence , et par conséquent la religion et le culte de la divinité; car pourquoi travai!lerois-je , et me tuerois-je pour le service d'un Dieu qui ne se soucie pas de moi, non plus que s'il étoit de pierre ou de bois? Lorsque pour les convaincre nous leur alléguons ces mêmes qualités , et ces perfections qui paroissent dans toutes les créatures destinées au service de l'homme , ils répondent que c'est là leur fin , de servir et de pourvoir aux nécessités humaines , et que c'est pour cela seul qu'elles ont été créées ; que Dieu ayant pourvue la nourriture et subsistance des hommes et des animaux , il ne s'est plus mis en peine ni de l'homme , ni de ses affaires. Je voudrois bien savoir ce que me répondront ces gens-là , lorsque je leur ferai voir la fabrique admirable d'une infinité de petits animaux de cette sorte , que leur petitesse rend d'autant plus merveilleux , et plus propres à nous faire connoitre la
grandeur
grandeur de Dieu. Qu'ils m'apprennent un peu à quelle fin ils ont été créés , puisque ce n'est pas pour servir aux nécessités de l'homme; ils demeureront sans doute muets à cette question , ces philosophes insensés , qui ont osé nier la providence ; ou il faudra qu'ils avouent que des choses si merveilleuses ont été faites sans dessein , ni fin aucune , ce qui est une folie et un blasphème insupportable,
Il paroît donc en eux , que nous ne sommes pas moins obligés à la divinité d'avoir fait ces petites créatures , que d'avoir fait les grandes ; car si les grandes nous sont utiles pour la nourriture de nos corps , les petites ne le sont pas moins pour enseigner nos âmes: et quoique les unes et les autres prêchent la gloire et la providence de leur auteur, les petites néanmoins nous en rendent bien un plus exprès témoignage, puisqu'elles n'ont point été créées pour autre fin. Aussi les philosophes ont bien trouvé des raisons pour répondre à l'objection des autres animaux, quoique trèsmal à propos; mais à celle qu'on leur fait de ceux-ci, ils ne savent que dire , s'ils ne s'emportent à des blasphèmes , en disant que Dieu a fait en vain des créatures si admirables.
Des araignées.
Nous pouvons mettre en ce rang-ci les araignée/ > puisqu'elles sont destinées à la même fin ; car ellesne sont d'aucun usage pour la vie humaine, et néanmoins i. R
les propriétés qu'elles ont pour se nourrir ne sont pâ9 peu considérables. Leur nourriture est du sang des mouches , et pour les prendre elles font une toile trèssubtile, sans autre matière que celle qu'elles peuvent tirer de /eur propre ventre , lequel , quoique fort petit , ne laisse pas de leur donner assez de filasse , pour en ourdir les grandes pièces de toile que nous leur voyons tendre bien souvent; au coin de cette toile l'araignée se fait un petit cachot , où elle demeure à couvert et en embuscade, comme un voleur de grands chemins, qui attend l'occasion de se jeter sur les passans pour les voler; et lorsque la mouche ignorante de cet artifice, s'assied innocemment sur cette toile et y engage ses petits pieds , alors le voleur accourt en hâte , l'enveloppant de toutes parts en son rets pour la tenir plus sûrement : et cela fait , il lui saute dessus , lui suce le sang , et se nourrit de la sorte.
Il y en a d'autres qui font leurs rets en l'air, laissant pendre leurs filets pour les attacher à quelque branche d'arbre ; la - dessus elles font un rets trèsparfaitement avec ses mailles , tel que pourroit être celui d'un pêcheur, ou d'un chasseur: s'étant logées au milieu, elles attendent leur proie , courant sur ces filets si déliés comme si elles couroient sur une corde , et prennent ainsi leur gibier. Mais il faut bien considérer le poste qu'elles prennent , qui est justement au milieu ou au centre de cette circonférence, auquel aboutissent toutes ces lignes, c'est-à dire , les filets quelles ont tendus ; de sorte que la mouche ne sauroit toucher à aucune partie de ce rets , qu'aussitôt l'ara^née ne la sente , et que courant sur la même
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li^ne elle ne la prenne aussitôt. Combien de choses y a-t-il à contempler dans un si petit suje\, qui nous peuvent faire remarquer l'industrie de la divine providence ! Combien ce rets est-il bien compassé! Que ces filets sont déliés ! Que ce rond est bien proportionné ! Que ce poste est pris à propos pour surprendre la proie ! Mais tout cela ne parle qu'à moi , ne se fait que pour moi; car au reste en quelle considération peuvent être au Créateur ces misérables et chétives arai-
gnées ?
Il y en a d'autres encore qui font leur nid sous la terre , qu'elles tapissent de toutes parts de leurs toiles, lesquelles elles entassent les unes sur les autres, afin que si la terre venoit à s'ébouler, elle ne bouchât point la porte de leur logis , et ne les enterrât point toutes vives. Mais elles font encore une autre chose bien plus remarquable , qui est une couverture pour fermer l'embouchure de leur nid ; elle est de terre , et garnie de tant de toiles par tous côtés , elle vient à s'ajuster si parfaitement a cette embouchure , que l'on ne sauroit sans beaucoup de peine la distinguer d'avec l'autre terre qui est proche. Ce qu'il y a encore de plus admirable, c'est que toutes ces toiles sont jointes , et ne font qu'une même pièce avec les autres toiles , dont tout le nid est tendu : de sorte que ceci sert comme d'un goin , afin que la toile de cette première porte tienne ferme d'un côté avec celle de dedans. Qui est-ce, je vous prie, qui a pu enseigner à cetanimal de garnir et tapisser de la sorte sa petite mason <, d'y poser des portes avec tant de justesse, sinan ce
^Go CATÉCHISME DE GRENADE.
lui-là même qA l'a pu créer? Quelqu'un me dira î tout ceci est bien peu de chose, et vous vous arrêtez à de fort pet'ts objets 3 ayant entrepris de nous parler de ce grand et merveilleux ouvrage de la création, du monde. Mais Aristote répond pour moi à cette objection , en son histoire des animaux , où il dit que dans les plus petits il y a plus de ressemblance et de conformité à nos entendemens que dans les autres : de sorte que plus ils sont petits et vils , plus ils découvrent la toute- puissance et la sagesse de ce grand maître , qui a pu loger en ces petits corps des propriétés si admirables. Ils ne nous déclarent pas moins aussi les richesses de sa providence , nous faisant voir qu'elle n'omet rien de tout ce qui est nécessaire pour la conservation de ces petites et viles créatures : par là nous pouvons juger combien aura plus de soin de pourvoir aux choses plus importantes , celui qui en a tant pris de celles qui sont moindres et inférieures de tant de degrés.
La ruse dont se servent quelques autres petites araignées qui n'excèdent pas la grandeur des mouches , n'est pas moins à remarquer; car sans avoir des ailes comme les mouches , elles ne laissent pas de les chasser et de les prendre. Elles choisissent leur temps; lorsque les mouches sont arrêtées , elles les attaquent en trahison en s'approchant peu à peu par derrière , mais aec tant d'adresse et de circonspection , que quand la iiouche se remue , elles se cachent d'elle avec une légèreté incroyable , et autant de fois que la mouche se'totrne, l'araignée en fait autant, de telle sorte néan-
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moins qu'elle fait comme l'on dit .d'une pierre deux coups ; car en se dérobant à la vue de la mouche , elle s'approche toujours d'elle insensiblement , jusques à ce qu'à la fin elle s'en trouve si près , qu^ d'un saut elle peut la joindre pour la prendre et la manger. C'est une chose que plusieurs personnes ont vue avec autant de plaisir sans doute , que d'admiration de l'industrie et de l'adresse d'un tel chasseur. Et saint Augustin même raconte dans ses confessions , qu'il a eu ce plaisir comme les autres.