CHAPITRE XX
De la république et police des abeilles.
Oi l'utilité que nous retirons des abeilles nous cause de l'admiration, nous en devons avoir bien davantage du bel ordre et de l'économie qu'elles observent en leur manière de vivre. Celui qui voudra prendre connoissance de ce qu'en ont écrit plusieurs graves auteurs , y pourra remarquer une république très -bien réglée. I) y verra un roi à la tête , accompagné de sa noblesse et de ses officiers, et un peuple qui lui est soumis ; il y remarquera des armes pour la guerre , et ies peines ordonnées contre ceux qui manquent à leur cevoir : il y pourra observer aussi l'image d'une famille tns-bien réglée, dans laquelle on ne souffre point de personnes inutiles , et où chacun est traité selon son mérte ; il y remarquera encore l'idée d'une congre-
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gation de religieux infiniment soumis; car les abeilles ont leur supérieur à qui elles obéissent. Elles vivent en commun sans avoir rien de propre , toutes choses entr'elles étant communes : leurs offices et leurs emplois leur sont assignés , les peines et les châtimens imposés selon les fautes ; l'heure de leur repas est réglée , pour le prendre toutes ensemble ; et à l'entrée de la nuit le signal se fait pour l'heure du repos et du silence , lequel elles observent très-étroitement sans qu'on entende le moindre bruit ni bourdonnement dans leurs ruches ; elles font au matin le même signal pour le réveil , afin que chacune s'occupe au travail commun , châtiant avec rigueur celles qui y vont plus tard qu'elles ne doivent. Leurs sentinelles veillent à leurs portes de crainte que les bourdons n'aillent manger leur miel ; les porliers y sont aussi en garde pour défendre rentrée de leurs ruches aux larrons. Elles ont leurs frères lais, qui sont de certaines abeilles imparfaites, lesquelles ne font ni cire ni miel , et qui servent seulement à porter l'eau et les vivres , et à d'autres petits offices vils , mais nécessaires. Toutes ces choses ont été disposées par ce souverain ouvrier avec un tel ordre et une si belle police , qu'il y en a pour donner de l'admiration à tous ceux qui sont capables de les bien considérer. L'Ecriture dit que la reine de Saba fut ravie hors de soi-même , lorsqu'elle vit le bel ordre et la grande éco/ nomie que le sage roi Salomon avoit établie pour fx conduite de sa maison : mais qu'un homme qui sirpassoit tous les autres en sagesse, fît des choses' dignes d'admiration, ce n'est pas ce me semble yne si
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grande merveiUe, que de voir un petit animal faire les choses qui regardent sa manière de vivre dans un si bel ordre; c'est, à dire vrai, ce qui surpasse toute sorte d'admiration. Quoique la coutume de voir tous les jours ces grandes merveilles diminue l'estime que nous en devrions concevoir, Pline a écrit qu'un certain Aristomachus se plaisoit si fort en la contemplation des propriétés de ces petits animaux, et que son esprit en étoit si fort occupé, qu'il passa quatrevingt-huit ans , sans s'attacher à quoi que ce fût de considérable, qu'à admirer leur belle économie. Il dit aussi qu'un autre personnage fort remarquable s'étoit résolu de passer sa vie dans les champs auprès des ruches à miel , afin de mieux pénétrer dans la connoissance des secrets merveilleux et des propriétés de ces petits animaux,* et que tous deux ont laissé par écrit plusieurs particularités qu'ils en avoient découvertes par leur longue expérience et par l'assiduité de leurs études.
Je veux réunir ici , comme dans un petit recueil, tout ce que deux très-graves auteurs , Pline et Elian , en ont écrit : il n'y aura rien sans doute en cela qui ne soit très-admirable, et qui ne nous rende un excellent témoignage de la sagesse et de la providence de ce souverain ouvrier qui a tout fait. Je demande au lecteur chrétien , qu'il ne tienne point les choses dont p ferai le récit pour incroyables , considérant d'un cité le poids et l'autorité de ceux qui les ont écrites; et le l'autre , que ce ne sont pas tant les abeilles qui fontceci a que Dieu même , lequel a voulu se déployer
dans ces petits ouvrages , pour se faire mieux connoître à nous par l'opération de ces mtrveilles. Je laisse néanmoins le jugement de tout ceci à la piété et à la prudence du lecteur, parce que s'il faJoit qu'il se portât aux exclamations à chaque récit des choses que je vas raconter , nous n'achèverions jamais. 3e dis donc que l'homme qui a été créé à l'image de Dieu , ayant reçu en son âme cette divine lumière que nous appelons raison , par le moyen de laquelle il ne s'est pas seulement élevé à la contemplation des choses divines , mais qui a su ordonner aussi et régler la conduite d'une république, avec toutes les lois, tous les offices et tous les règlemens qui y conviennent, sera contraint d'avouer que tout ce qu'il fait par la faveur de cette divine lumière, est fait par ce petit animal beaucoup plus parfaitement que par l'homme même. Et cette considération doit servir pour chacune des choses que je vais dire; car il faut se ressouvenir que c'est Dieu qui fit tout ceci, afin que dans ces petits corps nous connussions sa sagesse et sa providence , et que nous l'honorassions, et que nous rendissions respect et gloire à son saint nom , à proportion de la connoissance qu'il lui plaît de nous donner en ceci de sa grandeur.
Je vas commencer par une chose que tout le monde sait, qui est, que les abeilles ont un roi, à qui elles obéissent , et lequel elles suivent en quelque lieu qu'il aille/ Et comme les rois entre les hommes ont leurs mai^ ques royales , comme leur couronne , leur sceptre/et les autres choses semblables qui les distinguent de l^urs
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vassaux; ainsi le Créateur a distingué ce roi d'avec !es siens, en \vi donnant un corps plus grand, plus beau et plus lisant qu'aux autres; de sorte que la nature a fait en l'un ce que l'art avoit inventé pour l'autre. 'En chèque ruche il en naît ordinairement trois ou quatre, afin que les abeilles ne manquent point de roi , si quelqu'un d'eux vient à leur défaillir; mais elles n'ignorent pas qu'il ne leur en faut qu'un seul ; de sorte qu'elles tuent les autres, quoiqu'avec regret; mais la nécessité et l'amour de la paix prévaut par- dessus leurs sentimens particuliers, sachant bien qu'il leur faut user de celte rigueur pour se garantir de séditions et de guerres. Aristote , sur la fin de sa métaphysique , ayant présupposé que la multitude des princes étoit nuisible , conclut que dans toute cette grande république du monde il n'y a qu'un seul prince qui est un seul Dieu; mais les abeilles sans avoir fréquenté les écoles d' Aristote, savent combien il est dangereux dans un état d'y avoir plusieurs princes; aussi dès qu'elles ont fait le choix de celui qui les doit gouverner , elles se défont des autres , quoique ce soit avec regret. 'Et en cela nous voyons certainement une grande merveille dans un si petit animal.
Leur roi élu , elles commencent à bâtir leurs petites maisons , et enduisent premièrement d'une espèce de bitume toutes les murailles du logis , qui est leur ruche. Ce bitume est composé d'herbes fort amères; ^arce que sachant combien leur excellent ouvrage est aiiemment désiré de plusieurs petits animaux : tels qui sont les guêpes , les araignées , les grenouilles , les
hirondelles , les serpens et les fourmis ; eMes leur opposent ce mauvais goût , afin que rebutés pav cette première amertume, ils se désistent de leur latcin; c'est pour cette même raison , que les trois premiers rangs de leurs petites chambrettes les plus proches de l'entrée de la ruche sont toujours vides de miel , afin que les voleurs aient moins la commodité de s'en repaître; ce qui est grand effet de prudence et de prévoyance. Ayant achevé cette première fortification, elles commencent à faire leurs cellules ; celle du roi est édifiée la première , grande et magnifique à proportion de la dignité royale , et environnée d'un retranchement en forme de mur, pour plus grande sûreté et plus grande autorité. Gela fait , elles travaillent aussitôt pour ellesmêmes , et font ces petites cellules que nous voyons ; elles servent pour leur habitation , pour l'éducation de leurs petits , et pour conserver dedans , comme dans des vases , la provision de leur miel. Mais ces petites cellules sont faites avec tant d'ordre et de perfection , et si bien proportionnées , que chacune est composée de six angles , et semblables les unes aux autres , comme nous les voyons , sans qu'il leur faille pour cela ni règle , ni plomb , ni autres instrumens que leurs petites bouches et leurs petits pieds. Us sont si déliés , que l'on ne sait qu'admirer davantage , ou la perfection de l'ouvrage , ou celle des instrumens avec lesquels il est fait. Après avoir travaillé pour elles , elles/ n'oublient pas leurs valets , qui sont les bourdons/ mais leurs cellules sont plus petites que celles des aboies, quoiqu'ils soient plus grands de corps.
La maison étant faite , et les logemens et boutiques particulières étant réglés , on pense*au travail , et à départir les offices , en la manière que nous allons dire : le* plus anciennes , qui sont comme affranchies , et exemptes de toutes corvées , accompagnent toujours le roi , afin que cette suite lui apporte plus d'honneur et d'autorité. Celles qui viennent après , et qui les suivent d'âge , comme plus adroites et plus expérimentées que les jeunes, sont employées à faire le miel. Et enfin les plus jeunes , comme plus fortes et plus vigoureuses , vont chercher dans la campagne la matière à faire tant la cire , que le miel. Chacune de celles-ci porte quatre divers fardeaux; car des pieds de devant elles chargent le dessus de leurs cuissettes , lesquelles ne sont pas lisses et unies , mais un peu rudes et âpres, afin qu'elles ne laissent point tomber la charge qu'elles mettent dessus , et avec la bouche elles font la charge de leurs pieds de derrière, et ainsi chargées, elles s'en retournent à la ruche. A l'entrée il y en a qui sont disposées deux à deux, ou trois à trois , pour recevoir et décharger celles qui arrivent de la quête : les unes portent la matière à faire le miel, la mettant au pied de la besogne; les autres la mettent en main aux ofïicières dont nous avons parlé, afin qu'elles travaillent; les autres s'occupent à polir et enduire les gaufFres; ce qui est comme de blanchir et enduire une maison quand elle est faite. Les autres ont déléguées à porter certaines provisions de bouche dont elles se nourrissent ; d'autres servent comme de porte-faix , h charier l'eau pour celles qui ne
Longent du logis , et elles la portent en la bouche et sur de certains petits poils velus qu'elles ont sur le corps , lesquels venant à s'abreuver d'eau , elles rafraîchissent la soif de celles qui travaillent. Mais ce sont les frelons qui sont principalement employés à cet office de porter l'eau et les vivres. Pour les abeiUes , il y en a encore qui font la sentinelle et la garde , demeurant toujours sur les portes pour en défendre l'en- Irée aux larrons. Et le roi préside à tout ceci ; il va par les cellules , considérant les offices et le labeur de chacun de ses sujets , les exhortant même et les excitant au travail par sa royale présence; sans toutefois mettre jamais la main à l'œuvre : aussi n'est-il pas né pour servir , mais pour être servi comme roi , et en cette qualité il est environné et accompagné de plusieurs de ses sujettes , qui lui font la cour.
Nous pouvons bien juger par ce que nous venons de dire, quelle est l'extrême puissance , et quelle est aussi la souveraine bonté du Créateur , d'avoir mis un tel ordre d'offices et d'officiers , pour donner aux hommes celte agréable liqueur en plus grande abondance , quoique leurs mauvaises actions lui donnent chaque jour tant de dégoûts. Mais il faut ajouter à ces merveilles-ci , d'autres merveilles; dont Tune est que dans leurs ruches elles ont leurs lieux secrets pour décharger leur ventre , comme il y en a dans les monastères , et ces lieux-là sont séparés des logemens ; car le Créateur ayant destiné cette excellente liqueur d/ miel pour la nourriture des hommes , dont la plup^t sont fort délicats , il a voulu qu'il fut très-pur et très-
net , tel que nous le voyons. Il y a bien encore une autre prévoyance dans les abeilles , qui est que dans les mauvais jours , lorsqu'elles n'ont pas moyen de sortir à la campagne , elles s'occupent à nettoyer leurs ruches , exi jetant dehors les excrémens ; car elles ne veulent pas perdre les jours de travail , ni demeurer oisives dans le temps de s'employer ; elles réservent donc pour le meilleur et pour le plus beau temps les fonctions les plus importantes , et pour le plus mauvais , celles qui sont de moindre considération.
Passons à une autre merveille qui ne cède en rien à toutes celles que nous avons dites , qui est qu'elles se savent lester lorsqu'il fait de grands vents , afin que la violence des orages ne les emporte point. Elles se munissent donc de quelque petite pierre en leurs mains , pour rendre par cette charge leurs petits corps un peu plus pesans , et moins sujets à l'impétuosité des vents. Qui n'admirera en ceci la sagesse de ce souverain gouverneur qui a su rendre la prudence de ces petits animaux égale à celle des hommes mêmes ? Elles se servent encore d'une autre précaution , qui est, que si par hasard la nuit les surprend à la campagne , elles dorment renversées sur les épaules , de crainte que la rosée du matin venant à mouiller leurs petites ailes, elles demeurent inhabiles à voler. Que dirai-je davantage? Elles mangent toutes à même heure, afin que le temps du travail et de la réfection soit égal. Elles se retirent aussi pour dormir à une même heure , qui est à l'entrée de la nuit. Alors on entend un grand murmure pa?mi elles ; mais celle qui a soin de les avertir , fait
trois
trois ou quatre grands bourdonnemens, (qui est le signal du dormir) et elles sont si obéissantes et si soumises , qu'elles se taisent aussitôt , gardant très-parfaitement la règle du silence. Mais quand le jour suivant commence à paroître , et que le temps du travail s'approche , la même trompette donne, les mêmei bourdonnemens , afin de les éveiller , et afin que chacune s'en aille vaquer à l'office qui lui est destiné. S'il t en a quelqu'une de paresseuse , et qui ne veuille pas travailler , elle est châtiée sur l'heure , et sa peine n'est pas moindre que la mort. Par cette rigueur , nom voyons de combien la république des abeilles surpasse les nôtres en bon ordre et en bonne police , car nous y souffrons une infinité de fainéans , qui sont les vraies pestes des républiques; toutes leurs occupations n'étant qu'à déchirer la vie de leurs voisins par leurs médisances , d'entretenir de mauvaises et déshonnêtes pratiques , et de semer des bruits et des querelles , qui sont tous des vices de l'oisiveté , à quoi ne sont pas sujets ceux qui veulent se bien acquitter du devoir de leurs emplois et de leurs charges.
De nuit elles ne manquent pas de sentinelles qui gardent leurs maisons , afin que leurs trésors ne soient point eulevés , surtout par les frelons qui sont leurs larrons domestiques. Ceux-ci sentant que les abeilles sont endormies , se lèvent tout doucement pour aller manger le fruit de leurs travaux; que si les sentinelles les surprennent avec le larcin en main , elles les tancent légèrement sans les tuer, et pour cette première fois la faute leur est pardonnée; mais ils ne se corrigent pas 1. S
pour cela , car ils sont naturellement gourmands et fainéans , vices qui ne sont pas des moindres. De sorte que quand les abeilles vont à la campagne , ils se cachent au iogis; (car plus ils sont lâches et mal armés , d'autant ils sont plus rusés et plus malfaisans,) et alors ils se rassasient à leur plaisir; mais les abeilles voient à leur retour le désordre qui a été fait chez elles iurant leur absence , n'usent plus de miséricorde envers ces larrons incorrigibles; au contraire, se jetant sur eux avec colère et courage , elles les mettent e/i pièces. Si nous voyons en ceci qu'elles exercent ane rigoureuse justice contre les fainéans, elles n'usent pas de moindre charité à l'endroit de leurs sœurs malades ; car elles ne manquent point de les présenter au soleil , sur la porte de la ruche ; elles leur y portent à manger, leur y tiennent compagnie, et le soir les retirent au dedans de crainte que le serein ne leur fasse mal. Tandis qu'elles sont infirmes , les autres ne souffrent point qu'elles travaillent jusqu'à ce qu'elles soient remises en leur première santé; mais si elles meurent , elles les tirent dehors , et les accompagnent jusqu'au lieu de la sépulture. Il semblera à quelqu'un que je fais ici des contes à plaisir ; mais on doit croire que je ne dis rien qui n'ait été rapporté par de trèsgraves auteurs, ou pour mieux dire , je ne raconte que des louanges de notre grand Dieu ; lequel ayant eu la puissance de nourrir sans pain les enfans d'Israël au désert , peut bien faire que ces petites créatures qui sont sans raison , fassent aussi parfaitement ce à quoi elles sont destinées , que les hommes qui en sont pour-
vus, et même plus parfaitement, comme nous allons voir.
Si elles veulent changer de demeure , cela ne se fait pas sans Tordre du roi ; elles le mettent au milieu de leur troupe afin qu'il ne soit pas facilement vu; et toutes s'efforcent de s'approcher le plus jrès de sa personne et de se rendre plus officieuses à U servir : que s'il est tellement vieux qu'il ne puisse vole- , elles le mettent sur leurs épaules et le portent ainsi ,là où il s'arrête , toute son armée fait halte; et si par htsard il s'éloigne d'elles et qu'elles ne le puissent voir, éles le cherchent partout avec un soin nonpareil, et le découvrent enfin par l'odorat qu'elles ont très -subtil. Aussitôt il est rendu à ses sujets, lesquels sans lui se dissiperoient et se ruineroient. On n'a pu savoir certainement jusqu'ici s'il a un aiguillon comme les autres, ou non : mais ce que l'on sait avec certitude, c'est que s'il en a , il ne s'en sert pas; estimant qu'il soit indigne de sa majesté royale d'exercer en personne la fonction des bourreaux; comme s'il avoit appris la maxime que les politiques enseignent , que c'est aux rois à départir eux-mêmes leurs bienfaits , mais que c'est par autrui qu'ils doivent faire exercer les châtimens , n'yvayant rien qui orne davantage la majesté et la condition des rois que la clémence , rien qui les rende plus aimables ni qui assure davantage leurs états et leurs personnes. Aussi esl-ce principalement à cause de cette vertu que le roi des abeilles est si cher à ses sujettes , et qu'elles lui sont si fidèles; que s'il vient à mourir , toutes l'environnent et l'accompagnent , sans
vouloir ni manger ni boire; de sorte que si bientôt on ne le leur ôte de devant, elles se laisseront mourir près de lui : telle est leur loyauté, et l'amour qu'elles lui portent.
Cet animal , quoique fort petit , ne laisse pas d'avoir ses armes, il n'y en a pas même de plus fortes que les siennes, 4 proportion de sa petitesse : c'est cet aiguillon avei lequel il pique ceux qui l'attaquent. Et certainepent il étoit bien juste qu'ayant sous sa garde un tréscr aussi précieux et aussi désiré qu'est son miel , celri qui l'a créé lui donnât des armes qui fussent suffisantes à le défendre. C'est aussi pour cela même qu'il y a des gardes aux portes , afin que rien n'y entre furtivement et sans qu'il soit fait résistance autant qu'il est possible.
On ne les voit en aucune saison de l'année à la campagne , si ce n'est lorsqu'il y a des fleurs ; mais il n'y en a point aussi d'aucune sorte que ce soit , dont elles ne se servent en la composition de leur miel. Durant les froids et les neiges , elles demeurent toutes en repos dans leurs cellules , se nourrissant l'hiver de ce qu'elles ont amassé durant le printemps , comme les fourmis. On ne les voit point s'éloigner plus de soixante pas de leur ruche , et au bout de cet espace , elles envoient devant à la découverte pour avoir des nouvelles du pays et du passage. Et afin que ces animaux imitassent bien l'homme en toutes choses , autant au bien qu'au mal , souvent on voit combattre un essaim contre un autre essaim, pour la conquête du pays; mais le combat est beaucoup plus cruel lorsque les vivres
leur manquent; car en cette extrémité elles se portent jusqu'à se ravir les provisions les unes aux autres. C'est en ces occasions-là que l'on viit sortir en campagne les capitaines avec leurs armées. Et les unes voulant ravir, et les autres défendre leurs pttites fortunes , il se fait un très-rude et très-cruel conbat où plusieurs demeurent mortes ; si puissante est la nécessité , qu'elle fait mépriser toutes les lois d'humaijté et de justice.
Tout ce que nous avons dit jusqu'ici est une expresse et manifeste imitation de la police et de la prudence humaine. Que si nous admirons si fort de voir que ces petits animaux font les mêmes choses que les hommes , combien devrons-nous les admirer davantage si nous considérons qu'ils savent quelque chose de ce que Dieu même sait ! car lui seul a la connoîssance des choses futures. Et ces petits animaux l'ont aussi , au moins en ce qui regarde leur conservation. Ils prévoient les pluies et les orages avant qu'ils arrivent , et en ce temps-là ils ne s'éloignent guère de leurs ruches, pour aller paître , se contentant de bourdonner et voleter tout à l'entour. Ceux qui les gouvernent voyant cela, en donnent avis aux laboureurs, afin que de bonne heure ils pourvoient au changement de temps dont ils sont menacés : et en cela nous pouvons juger de combien la science des hommes est inférieure à celle des abeilles , puisque nous voyons que la leur va*où celle des hommes n'est jamais arrivée. Après ceci, qui estce qui fera difficulté de croire qu'elles imitent les actions des hommes , puisque nous voyons qu'elles pas-
sent bien plus avant, l'avenir même ne leur étant pas caché , ce qui est propre à Dieu seul.
Mais ce qve j'admire en ceci par-dessus tout le reste, c'est la confection même du miel , à quoi tout ce que nous avons dit jusqu'ici se rapporte. Pour mieux comprendre cette merveille, considérons un peu combien de soins et d'instrumens sont nécessaires pour faire une conserve , ou de citrons , ou de limons , ou des autres fruits : nous trouverons pour cela qu'il faut du feu, une cuisson , et puis une seconde cuisson ; qu'il faut des vases et d'autres instrumens dont on ne se sauroit passer , et outre cela des officiers adroits et expérimentés en cet art. Or je demande quels outils et quels inslrumens emploie ce petit animal , sinon de certains petits pieds déliés comme des cheveux et un petit aiguillon qui ne l'est pas moins? Gomment donc , avec des instrumens si foibies , si délicats, et sans feu ni cuisson, font-ils cette compote si délicieuse, et cette transformation de fleurs en une liqueur aussi agréable que celle du miel? Quelquefois on le voit jaune comme de la cire , d'autres fois blanc comme de la neige , et cela dans une quantité que l'on ne devroit pas attendre de ces petits corps, tant elle est abondante. Qui a pu enseigner à ce petit animal cette sorte d'alchimie , par laquelle il convertit une substance en une autre substance si différente? Qu'on assemble tout ce qu'il y a de confituriers au monde , avec tous leur* instrumens et tous leurs alambics , leurs feux et leurs divers degrés de chaleur, je les défie de me convertir des fleurs en miel ; l'esprit humain est bien éloigné
de parvenir à ce point-là , n'ayant pas encore pu concevoir comment se peut faire cette étrançe mutation. Et la folie des hommes sera si grande qu'elle voudra fouiller dans les secrets du Ciel , toute la subtilité de leurs esprits n'ayant encore su comprendre ce qui se passe tous les jours à leurs portes et dans leirs maisons !
Je n'admire pas moins cette faculté qu'ont lesabeilles de convertir, tantôt en miel, et tantôt en cire, :ette petite charge de fleurs qu'elles portent en leurs rmiris et en leurs pieds confusément. Gomment d'une mêiae matière font-elles deux choses si différentes que le miel et la cire ? Que s'il y a en cette matière des parties différentes, qui leur a découvert cette différence si secrète, que nous n'en connoissons rien? Qui leur a montré le plus grossier pour faire la cire , et le plus subtil pour faire le miel ? Que ne saura point faire celui qui a pu faire cela ? Véritablement ce souverain ouvrier est bien admirable en toutes ses œuvres , autant dans les petites que dans les plus grandes.
Que nous reste-t-il après ceci , sinon de rendre grâces au Créateur, qui a donné tant de propriétés admirables à ces petits animaux, non pas à la vérité pour eux , mais pour nous qui jouissons de tout le fruit de leurs travaux? Mais les hommes sont si ingrats et si injustes, qu'ils prennent le fruit non-seulement sans en rendre grâces , mais encore sans vouloir considérer la grandeur et la puissance de celui qui a pu mettre tant de savoir dans de si petites têtes. L'Ecclésiastique n'a pas passé cela sous silence, lorsqu'il a dit que
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l'abeille est fort petite, et des plus petites entre les volatiles , et néanmoins que le fruit de son travail est le principe de toutes les douceurs; c'est pour cela que j'ai dit, dès le commencement, que bien que les hommes jagent , pour ainsi dire , au milieu des merveilles q4e Dieu a faites , ils n'ont néanmoins ni des yeux p>ur les voir , ni des oreilles pour ouïr ce que leur slence nous prêche, ni des cœurs pour élever leur? esprits à la connoissance de l'Auteur qui a fait des choses si admirables.