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CHAPITRE XXII

De quelques autres propriétés fort remarquables de plusieurs animaux.

XÎiNSUiTE des cinq chapitres où j'ai traité avec quelque ordre cette matière , j'en veux ajouter un autre, dans lequel je raconterai confusément plusieurs choses extraordinaires des animaux, afin qu'en ceci , comme en ce que nous avons déjà dit , nous voyions reluire la sagesse et la magnificence de cette main puissante , qui a rempli tout ce monde de merveilles , et d'autant de témoins et de panégyristes de sa gloire , qu'il contient en soi de créatures : et certes , la dureté de nos cœurs insensibles a grand besoin de tous ces grands témoins.

Commençons donc par cet oiseau rare et extraordinaire , que nous appelons le phénix , dont saint Ambroise décrit la nature en ces termes : Le phénix est

un

» un oiseau qui habite, comme l'on dit, en Arabie, » et qui vit jusqu'à cinq cents ans. Lorsqu'il sent que > la fin de ses jours est proche , il se fait comme un » petit tombeau ou cercueil d'encens , de myrrhe et » d'autres choses odorantes, et meurt au milieu de » ce petit cercueil : de la chair de son corps mort il » germe un petit ver, lequel croissant peu à peu, vient » enfin à prendre des ailes comme l'oiseau dont il a été » engendré, et ainsi il se renouvelle, et prend la même » forme et la même figure qu'il avoit auparavant. Nous » sommes confirmés par cet oiseau en la foi de notre » résurrection , de laquelle la providence ayant voulu )> que nous fussions entièrement persuadés, elle a voulu » que cet oiseau ressuscitât par une voie si nouvelle et » si extraordinaire : de sorte que cette nouveauté est » pour nous , et parle à nous ; car il est certain que » l'homme n'a pas été créé pour l'amour des oiseaux , » mais les oiseaux pour l'amour de l'homme. Nous 9 pouvons encore remarquer par cet exemple , que le » Créateur ne voudra pas permettre que ses saints pé- » rissent éternellement, n'ayant pas voulu permet- » tre que cet oiseau , par sa mort , pérît entièrement. » Mais considérons un peu qui est celui qui est venu v prédire à cet oiseau le jour de sa mort, afin qu'il eût » le soin de faire son cercueil , de le remplir d'odeurs , » de s'y retirer, et d'y finir sa vie, afin que par la force » des parfums, on ne sentît point la mauvaise odeur » de son corps pouri et corrompu. » Tout ceci est de saint Ambroise. Par cet exemple nous pouvons comprendre par combien de différentes manières la provi- 1. T

dence divine peut conserver les créatures , usant envers celle-ci d'une voie si nouvelle et si extraordinaire, et accompagnée d'autant de circonstances que nous en venons de remarquer. Nous ne devons pas moins observer en ceci , que bien que des chairs corrompues des autres animaux il s'engendre plusieurs vers , néanmoins il n'en naît qu'un seul de celui-ci , afin que le phénix soit seul au monde. Mais il ne faut point craindre qu'aucun chasseur tire sur lui, la providence divine ne permettant pas que cette espèce , non plus que les autres qu'elle a créées , manque jamais au monde , bien qu'en celle-ci il n'y ait jamais qu'un seul individu. Passons aux autres animaux qui sont de notre connoissance , dans lesquels , au moins dans la plupart , la bonté divine nous a donné de très -grands exemples de plusieurs vertus. Car pour nous exciter à l'amour de notre prochain , et à la charité que nous devons avoir pour lui dans ses nécessités , Eusèbe Emissène nous propose l'exemple des cerfs : on dit que lorsqu'ils ont à passer à la nage quelque grande rivière , ils se rangent à la file , mettant chacun , pour se soulager dans le travail du trajet , la tête sur le dos de celui qui va devant, sans qu'il y ait que celui-là seul qui lève la tête en haut ; il supporte volontiers cette peine pour le soulagement et la commodité des autres; mais aussitôt qu'il se trouve las , de premier qu'il étoit , il s'en va le dernier, et celui qui étoit après lui succède à cet office avec la même charité. 0 que si les hommes se vouloient donner le même secours les uns aux autres dans leurs besoins , combien est-ce que notre vie en recevroit de soulagement !

part. i. CH.vr. xxil. liai

Aristote attribue aux grues un exemple de même enarité, dont Cicéron parle aussi fort avantageusement, lis disent l'un et l'autre que les grues allant par mer chercher les pays chauds pour s'y retirer en hiver , font en volant la figure d'un triangle , et par ce moyen fendent l'air et les vents qui leur sont contraires, s'aidant des ailes en guise de rames pour faire leur voyage : afin même de se soulager en ce long cours , celles qui sont derrière reposent leurs têtes sur celles de devant ; et d'autant que celle qui va devant et qui sert de guide aux autres , n'a pas sur qui se reposer, lorsqu'elle commence à devenir lasse , elle se met à la queue, et de première qu'elle étoit, devient la dernière de la troupe , celle qui la suivoit prenant aussitôt sa place.

Les loups (quoique des plus cruels et des plus infidèles animaux qui soient dans la nature) ne manquent pas d'une conduite presque semblable , notre divin gouverneur ayant très-sagement pourvu à toutes cho ses. Quand donc ils veulent passer quelque rivière bien rapide , de crainte que le courant de l'eau ne les emporte , ils s'attachent par la gueule les uns aux queues des autres, et formant ainsi comme un escadron, et unissant leurs forces ensemble , ils résistent à la force des courans , et par ce moyen passent en assurance. Nous voyons pratiquer les mêmes exemples de charité en plusieurs autres animaux, quoique des plus furieux, lesquels se caressent, et lèchent les plaies les uns des autres, comme les bœufs, les chiens, les chats, les ours et les lions ; se gratant même réciproquement ,

lorsqu'eux-mêmes n'y peuvent atteindre. A ce propos , je veux raconter une chose que j'ai vue exercer entre deux animaux , qu'il ne seroit pas honnête de nommer; l'un d'eux des dents et des gencives grattoit l'autre depuis la tête jusqu'à la queue; celui qui recevoit ce plaisir, marquant d'avoir une grande démangeaison à la cuisse, l'étendit en dehors, et le bienfaiteur connoissant fort bien ce que ce signe vouloit dire , pourvut aussitôt à ce besoin , et lui gratta sa cuisse. Cela fait, celui qui avoit exercé le bienfait, voulant être payé de même monnoie, commença à s'étendre, et ployant les deux pieds de devant en terre, celui qui avoit été gratté rendit le même office à l'autre qui l'avoit obligé. Qu'est-ce que ceci , sinon un grand exemple par lequel le Créateur condamne le peu de charité et de reconnoissance des hommes? Que devons-nous faire , sinon ouvrir nos bouches , afin que considérant jusqu'où la providence s'étend, nous disions avec les séraphins , que les cieux et la terre sont remplis de sa gloire et de sa grandeur?

Passons de la charité à la chasteté dont nous avons de très -beaux exemples en d'autres animaux. Elian écrit que le roi des Scythes avoit une jument parfaitement belle , et un cheval qui en étoit issu également beau et bon : ne pouvant trouver de haras comparable à celui-ci pour couvrir la jument , on s'avisa de la revêtir et déguiser de telle sorte , que son poulain ne la pût connoître , afin que par ce moyen on eût de sa race. Cela fait , et les couvertures de la jument ôtées , comme ils vinrent à se reconnoître et s'apercevoir de

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l'inceste qu'ils avoient commis , ils en conçurent une telle rage , qu'à coups de pieds ils se tuèrent tous deux. Nous voyons en cela combien le Créateur aenracine avant en nos cœurs la loi de l'honnêteté , puisqu'il a bien voulu l'imprimer même dans les cœurs des animaux. La reine Sémiramis , mère de Ninus , roi de Babylone , ne fut pas si chaste que cela , mais ce fils lui donna aussi la mort pour récompense d'une telle méchanceté. Le même auteur rapporte un pareil exemple d'un chameau : le pasteur qui gardoit la mère et le poulain , couvrit la mère de telle sorte , que son poulain ne la connut pas; mais après que la couverte étant levée , il s'aperçut de l'inceste qu'il avoit commis , il entra en telle furie contre le pasteur , et se rua sur lui de telle force , qu'à coups de dents et de pieds il le mit en pièces , et lui-même tournant sa rage contre soi , se tua aussi sur-le-champ. Etant certain aussi que jamais les chameaux ne s'accouplent de cette sorte , ils gardent encore en la même action une autre manière d'honnêteté , qui est que jamais ils ne vont à leurs femelles en présence ni à la vue de qui que ce soit , mais toujours en secret , comme fait aussi l'éléphant; et en cela cet animal garde bien mieux les lois de la prudence que ne font pas les Massagètes, lesquels sont incontinens et impudens à tel degré , que publiquement ils usent de leurs femmes. En cela nous voyons que les hommes barbares et privés de la connoissance de Dieu , vont de degré en degré à tel point de brutalité et détruisent si fort tous les dons et les droits de la nature , qu'ils en deviennent à la fin plus bêtes que les bêtes mêmes.

Nous n'avons pas un exemple moins remarquable de la vertu de chasteté dans la tourterelle , laquelle ayant une fois perdu son mari , demeure dans une perpétuelle viduilé. Sur cela, saint Ambroise parlant aux veuves, leur dit : Apprenez de là, ô femmes, quelle » est la grâce et l'honneur de la viduité, laquelle même » conserve sa louange entre les oiseaux. Et qu'est-ce » cependant (dit le même Saint) , qui a prescrit cette » loi aux tourterelles? Si je la cherche parmi les hom- » mes , je ne l'y trouve point , n'y ayant aucun hom- » me qui l'ait voulu donner aux femmes ; et saint Paul » même ne l'a osé faire ; au contraire il a dit , que les » femmes feroient fort bien de garder la chasteté ; » mais que si elles ne le pouvoient faire , elles dévoient » se marier, parce qu'il vaut mieux se marier que brti- » 1er. En un autre endroit il conseille aux femmes de » se marier, si elles ne peuvent imiter la chasteté que » l'on trouve en ces oiseaux. C'est donc , sans doute , » le Créateur qui imprime dans ces oiseaux cette incli- » nation à la continence, n'y ayant que lui seul qui » peut prescrire des lois qui soient universellement re- » eues. La tourterelle ne se laisse point tellement en- » flammer dans la fleur de sa jeunesse , que tentée par » les délices du mariage , elle veuille rompre jamais la » foi donnée à son premier mari , parce qu'elle sait » garder les règles de la chasteté. » Tout ceci est de saint Ambroise. 11 paroît donc par ce que nous venons de dire , combien le Créateur chérit toutes les vertus , nous ayant laissé dans tous les animaux de si grands exemples de la pratique que nous devons faire .

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car les faucons et les éperviers nous montrent quelle est la vraie noblesse; les lions, quelle est la vraie générosité; les éléphans , la soumission et l'obéissance; les chevaux ( comme nous allons bientôt voir ) , le courage et la valeur; les chiens , la fidélité et loyauté pour les maîtres; les cerfs , la charité (comme nous venons de dire ) ; les abeilles , l'ordre et le concert qui doivent être dans les républiques ; les fourmis , la prudence ; les cigognes , le respect et le service dus aux pères et aux mères , et la tourterelle enfin , la chasteté , comme nous venons de voir.

Mais parmi une si grande différence des propriétés des animaux , je ne saurois m'empêcher de faire mention des soins et des caresses de la providence , qui a bien voulu créer des chats d'Algalie, que nous appelons civettes , dont le musc entre dans toutes les compositions de parfums, qui sans cela seroient imparfaits. Mais outre cela , cette drogue étant très-chaude comme elle est , les médecins s'en servent en beaucoup de maladies. Il faut donc savoir que cet animal a une espèce de bourse (entre les deux parties par où le ventre se décharge) , laquelle est partagée en deux , et là dedans découle peu à peu cette matière si estimée ; de sorte que de quatre en quatre jours il est besoin de vider cette bourse avec une petite cuillère d'ivoire , parce que si l'on ne prend pas ce soin , le musc découle de soi-même en terre, la bête ne pouvant le contenir par l'incommodité qu'elle souffre de sa chaleur; ainsi tous les mois il se tire bien une once de chaque animal, laquelle au prix courant vaut bien dix ou douze

ducats à Lisbonne. Je veux à ce propos ajouter une autre chose , que je ne dirois pas si elle étoit moins publique, qui est qu'en la même ville de Lisbonne h y a un cabal qu'un père mourant laissa à un sien fils, de vingt et un de ces chats ou civettes ; le revenu en est bien si grand, que tous frais et dépenses déduits, ils lui rendent tous les ans six cent mille maravédis. Aussi par clause expresse de l'institution de ce cabal , il est porté que ce nombre de vingt et un sera toujours entretenu , sous peine de trois mille ducats applicables à l'hôpital de la miséricorde. Qui ne reconnoît point en ceci les caresses amoureuses de cette sainte providence , laquelle ne s'est pas contentée de faire une infinité de choses pour notre profit , mais aussi pour notre plaisir, et qui ne s'aperçoit point des divers moyens qu'elle a tenus et inventés en cela ? Car en effet , qui auroit jamais pensé que de la sueur ou des excrémens de cet animal , il auroit pu s'en former une chose si précieuse, ou qu'il y auroit eu une bourse faite exprès pour la recevoir, afin qu'elle ne se perdît point? Mais qui ne voit pas aussi que ce bienfait n'a été destiné que pour l'homme seul ( au service et à l'usage duquel toutes choses ont été faites ) , puisque l'animal même qui le donne ne s'en sert pas ? Aussi est-ce une coutume qui n'est que trop ancienne et trop en usage, que les hommes retirent l'utilité des bienfaits que Dieu se plaît à leur départir, sans daigner seulement tourner les yeux vers celui qui les en gratifie , comme si tout leur étoit dû de droit et de succession.

Mais laissons les chats, et venons aux chiens : ceux c\

ayant été formés par le Créateur pour l'usage et pour h service plus familier des hommes ( qui sont créatures raisonnables ) , il leur a donné aussi des inclinations si conformes et si approchantes de la raison , qu'après l'éléphant (qui en cette partie surpasse tous les autres ) , il n'y a point d'animal qui participe davantage de cette faculté. Elian et Pline rapportent des choses très -remarquables de la fidélité et de l'amitié des chiens; mais entre toutes les autres choses qu'ils en racontent, je n'en veux dire qu'une seule, qui est dans Elian. Il dit que le serviteur d'un marchand alloit à une foire , et que s'étant éloigné du chemin pour quelque nécessité naturelle , sa bourse où il avoit tout son argent tomba par terre sans qu'il y prît garde. Continuant après cela son chemin , un chien qu'il menoit avec lui demeura en garde auprès de la bourse. Mais comme il eut enfin conclu ses marchés à la foire, ne pouvant payer faute d'argent , il s'en retourna sur ses mêmes pas. Arrivé au lieu où il s'étoit arrêté , il fit rencontre de sa bourse et de son chien qui la gardoit ; mais le pauvre chien étoit déjà si abattu de faim , qu'à l'arrivée de son maître , il tomba mort en sa présence. Nous voyons par cet exemple combien sont fermes et constantes les inclinations que le Créateur a données aux animaux, pour les fonctions auxquelles il les a destinés ; mais quelle honte est - ce aux hommes de n'avoir pu atteindre , pour leurs maîtres , à ce degré de fidélité auquel les animaux sont parvenus !

Nous avons dès le commencement posé pour fondement de cette matière , qu'au lieu de la raison dont l'homme seul a été pourvu , le Créateur avoit donné aux animaux des inclinations pour ce qui regardoit leur conservation, qui leur tenoient lieu de raison. Sur ce fondement , Aristote a mis en avant , comme nous avons noté ci-devant, que les opérations des animaux étoient fort semblables à celles des hommes. Je dis davantage , et soutiens que non-seulement dans les actions , ou opérations , mais aussi dans les mouvemens et affections du cœur , ils s'approchent fort des hommes ; cela paroît non-seulement en la colère , en l'amour et en la haine, qui sont des affections plus basses et matérielles , dont nous les voyons chaque jour agités , mais aussi en d'autres plus généreuses et plus spirituelles , telles que sont celles que je m'en vas remarquer. Le lévrier témoigne sa générosité et sa noblesse , en ce qu'allant par un chemin , si plusieurs mâtins s'attachent a aboyer après lui et à le suivre , il ne s'arrête , ni ne se défend , ni n'aboie; comme celui qui sent en soi-même sa noblesse et son courage, et qui connoît qu'il lui siéroit mal de se mesurer avec cette canaille , et de les estimer dignes de sa colère. Cet exemple doit enseigner aux hommes généreux et magnanimes , de ne faire aucun compte des clameurs du peuple barbare et brutal, et de ne laisser pas pour cela de poursuivre les bons desseins qu'ils se sont proposés. Je raconterai à ce propos ce qui se dit de Fabius

l'ART. I. CHAP. XXII. 299

Maximus , que ses soldais appeloient poltron, parce qu'il ne vouloit point venir à la bataille avec Annibal; mais ce sage et bon capitaine ne se mettoit point en peine de toutes leurs injures, sachant bien ce qu'il faisoit; de sorte qu'il se contentoit de répondre à ceux qui lui faisoient ces rapports , que celui qui n'avoit pas le courage de mépriser les voix et les bruits populaires , en auroit beaucoup moins à faire résistance à l'ennemi. Je veux , ensuite de ceci , dire une chose qu'une personne digne de foi m'a racontée, de laquelle il avoit été témoin oculaire , et non sans beaucoup d'admiration. Un beau lévrier étant un jour au bord de la mer, un gros matin s'en vint à lui, et commença à lui aboyer, à tourner tout autour de lui et à l'attaquer de tous côtés, et pour cela le lévrier ne s'émut jamais; mais enfin l'importunité du mâtin fut telle , que la patience du lévrier fut vaincue ; de sorte qu'il prit résolution de se venger : mais de quelle sorte? Il ne voulut pas rougir ses armes dans un si mauvais sang; il se contenta de prendre au poil son ennemi, et l'enfonçant dans l'eau, il le tint sous ses pieds jusqu'à ce qu'il fût noyé et suffoqué.

Le cheval ne sent pas moins la noblesse de son extraction ; et lorsqu'étant bien pansé et bien traité , il sort de l'écurie , à peine les rues sont-elles assez larges pour le contenir ; on le voit se tourner tantôt d'un côté , tantôt de l'autre; et feignant de vouloir ou sauter , ou courir, on lui voit faire des bonds et baisser quelquefois la tête jusque sur le poitrail, pour paroî^ tre plus beau. Ce qui est plus étrange , c'est qu'il con-

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noît aussi la richesse et la beauté de ses harnois ; et plus ils sont riches, plus il témoigne de gloire et de fierté. C'est ce qu'on a vu, selon le rapport d'Elian. dans Bucéphale, ce cheval célèbre du grand Alexandre , qui étant couvert de son harnois royal ne souffroit point qu'un autre le montât ; et quand Alexandre le vouloit faire, ce cheval ployoit les genoux , afin qu'il pût plus commodément se mettre en selle. Mais lorsqu'il étoit dépouillé de ce même harnois , il n'y avoit point de valet d'écurie qu'il ne souffrît. Cet animal qui a sans doute été plutôt créé pour la guerre que pour le travail, quoiqu'il serve à l'un et à l'autre, a reçu aussi de Dieu toutes les conditions qui lui étoient nécessaires pour cela; car il l'a fait glorieux, fier, hardi , fidèle et courageux : et en cela , l'art et l'adresse du Créateur paroît bien si manifestement , que luimême a voulu faire la description de toutes ses qualités , en parlant avec le saint homme Job , lui disant : Quoi donc , seras-tu assez puissant pour donner au cheval la force que je lui ai donnée ? Des pieds ilcreuse la terre ; il se glorifie en son courage et en sa force , et va hardiment à la rencontre des hommes armés ; il méprise tous les dangers , et ne tourne point en arrière par crainte des êpèes ; il entend sans s'étonner, le bruit des piques et les lances, et les boucliers ne lui font point de peur. De son hennissement et de son écume , il blanchit la terre , et le son de la trompette ne C effraie pas ; il se réjouit quand il entend la sourdine , et de loin il connoît la guerre, il comprend les exhortations des capitaines et les cris

de t' armée. Toute? ces paroles sont de Dieu même, qui a, ce semble, pris plaisir à décrire les propriétés de cet animal. Outre toutes les qualités que nous venons de lui donner, nous devons dire aussi qu'il est fort loyal , et capable de discipline , s'il a des maîtres pour l'enseigner ; il est même capable du silence , et ceux qui habitent sur les frontières d'Afrique , en sont témoins, lorsqu'ils vont faire des cavalcades de nuit pour quelque entreprise.

Nous pouvons dire encore de lui , que c'est le plus beau et le plus agréable de tous les animaux de grand corsage , et revêtu de la plus grande diversité de belles couleurs. Car nous en voyons qui dès la pointe des pieds jusqu'aux extrémités de la tête , sont aussi blancs que neige; d'autres qui sont peints de diverses couleurs; d'autres, de bai doré; et d'autres , de différentes peintures. Ils ont leurs crins pour panaches naturels. Mais ce que nous en devons principalement estimer, c'est que bien que le cheval soit si grand , si fort et si superbe , il est néanmoins aussi docile par fois qu'une brebis; de sorte qu'il s'assujétit à l'homme sans contrainte et lui obéit, tournant et allant à la course, au pas ; s'arrêtant comme il plaît à son maître. Hélas ! combien seroit-il juste que l'homme apprît de son cheval à obéir à son Créateur, puisque le cheval lui obéit à lui-même en toutes choses avec tant de soumission ! Combien seroit-il juste , que puisque par la providence divine cet animal le sert pour ses voyages , pour ses labourages, pour les périls de la guerre et pour faire rendre honneur à celui qui le monte , que celui qui reçoit

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tous ces services , rendît grâces au Créateur, qui a fait le cheval pour les lui rendre? Mais notre cœur ingrat se contente de recevoir le bien , et oublie aussitôt le bienfaiteur , qui avoit fait toutes ces créatures , afin que nous fussions plus absolument à lui. Nous nous arrêtons si long-temps dans le chemin , que jamais nous n'arrivons au but; et ce qu'il y a de plus malheureux en tout ceci , c'est que nous nous servons de la beauté d'un cheval , pour devenir plus fous et plus vains étant montés dessus.

Le lion est aussi un animal généreux , qui connoît et estime tellement sa force , que selon le rapport d'E- Iian , lorsqu'il est poursuivi , il ne tourne jamais le dos en fuyant ; il se retire pas à pas , regardant toujours au visage ceux qui le poursuivent, et leur jetant l'épouvante au cœur par ses rugissemens terribles. Mais lorsqu'il trouve quelque sentier écarté , où il ne peut être vu , alors il fuit en grande hâte , lui semblant qu'il ne perd pas sa réputation n'étant vu de personne. 11 a bien encore une autre marque de grandeur , qui est de ne manger jamais les restes du jour précédent,* mais celle-ci surpasse toutes les autres , d'user de clémence envers ceux qui lui sont soumis. C'est en effet cette vertu qui est propre aux âmes généreuses , non pas d'être vindicatives comme celles des femmes. Et c'est cette même vertu qui fait , selon le rapport de Solin , que le lion est beaucoup plus indulgent aux femmes qu'aux hommes, et plus encore aux enfans, auxquels il ne touche jamais, s'il n'est pressé d'une faim violente; car la nécessité passe par-dessus toutes les lois.

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Du paon.

Entre tous ces généreux animaux, celui qui semble mieux connoître les avantages de sa beauté , c'est le paon ; aussi voyons-nous le plaisir qu'il prend à étaler ses belles plumes faisant cette belle roue , laquelle nous ne voyons jamais , qu'elle ne nous donne quelque nouveau plaisir ,* nous faisant participer à celui qu'il ressent lui-même, lorsqu'il étend ses plumes, qu'il se glorifie en sa beauté , et nous en fait un si agréable étalage. Cela lui arrive bien plus souvent lorsque sa femelle est présente , afin de lui donner davantage d'amour ; mais lorsqu'il veut défaire sa roue , il fait un grand bruit du battement de ses ailes pour ne témoigner pas moins de valeur que de beauté , et en tout cela nous voyons une naïve représentation des choses qui se passent ordinairement en la vie humaine.

Véritablement la beauté de cet oiseau mérite d'être admirée, mais les objets qui se présentent tous les jours à nos yeux, nous empêchent de leur donner le juste prix qu'ils méritent; même dans les choses les plus grandes , les hommes de peu d'esprit n'ayant pas accoutumé de s'émerveiller du mérite des choses pour grand qu'il soit , mais de leur rareté comme déjà nous avons dit. Cela même se prouve par l'exemple de cet oiseau , lequel ayant été transporté des Indes en Grèce % où il n'avoit jamais été vu, causa tant d'admiration, que selon le rapport d'Elian, celui qui le fit voir la première fois, gagna beaucoup d'argent à le montrer. Le

même auteur dit encore qu'un homme de grande qualité donna mille drachmes , qui est une grosse somme d'argent , pour en avoir une paire , mâle et femelle , afin d'en tirer de la race. Et Alexandre le grand défendit expressément que personne ne fût si osé que de tuer aucun de ces oiseaux , estimant comme chose sacrée une beauté si rare et si extraordinaire. Or, étant certain que plus les choses sont excellentes, plus elles font évidemment paroître l'excellence de ce souverain ouvrier qui les a créées , il ne sera pas à mon avis hors de propos de nous arrêter un peu à décrire les conditions et la beauté de cet oiseau.

Je commencerai par l'objet et la fin que s'est proposée celui qui en est le créateur. Il semble que comme dans la composition de ces petits animaux dont nous avons parlé , il nous a voulu faire paroître l'excellence et la délicatesse de son art et de sa sagesse , (laquelle dans de si petits sujets avoit pu former tant de diverses parties ) , aussi en la beauté de cet oiseau il nous ait voulu faire voir quelques petits échantillons de sa beauté infinie : la raison qui me fait juger de la sorte, c'est que ce plumage si grand (car dans son étendue il n'a pas moins d'une aune et demie de circonférence), ne sert ni pour couvrir le corps de cet oiseau , puisqu'il excède si fort sa mesure , ni pour aider à son vol, puîsqu'au contraire il lui sert d'empêchement par sa pesanteur démesurée. Puis donc qu'il faut désigner le dessein et la fin de cet ouvrage , je n'en vois point d'autre que celle que je viens de dire : parce que comme il n'y a rien que Dieu désire de l'homme à

l'égal

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l'égal de son amour, et qu'il n'y a rien si capable de donner de l'amour à nos cœurs que sa beauté; il s'ensuit de là, qu'il a créé une infinité de belles choses, afin que nous pussions par ce moyen , comme dit le Sa^e, remarquer la beauté de l'ouvrier qui lésa faites. Et afin qu'il n'y eût aucune espèce des choses , qui fût privée de quelque ombre, ou de quelque image de cette beauté très -parfaite; il a même créé divers oiseaux peints et émaillés de diverses couleurs , et entre tous, celui-ci tient certainement le premier lieu, et c'est ce qui nous fait avancer qu'il avoit été créé pour cette seule fin.

Pour mieux faire entendre ce que nous avons à dire sur ce sujet , à ceux qui n'ont pas de connoissance de la philosophie , il faut présupposer deux opinions qui servent pour cela. La première est que toutes les choses corporelles sont composées de matière et de forme qui sont leurs parties essentielles ; la matière est le su jet qui reçoit la forme; mais la forme est le principe et la cause de tous les accidens et de toutes les propriétés et opérations qui sont en chaque chose. Dans les créatures animées , l'âme est la forme , et le corps , la matière; aussi voyons-nous que dans l'homme l'âme est la cause de toutes les opérations et de toutes les propriétés qu'il y a en lui ; de sorte que dès qu'elle vient à manquer , tout manque. La seconde opinion est que c'est cette âme qui digère tous les vivres que les animaux mangent , et qui les convertit en substance ; mais elle se sert des excrémens de ces vivres , ( qui sont comme les restes) , pour produire dans les oiseaux

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le£ plumages , et dans les autres animaux les poils ou les laines dont ils sont revêtus. La même chose est cause en l'homme de la production de ses chexeux , de ses ongles , du poil de sa barbe , et selon que ces excrémens sont en plus grande ou plus petite quantité, aussi le sont les poils qui en sont engendrés. C'est pour cette raison que saint Jean d'Egypte avoit peu de poil à la barbe , parce que son abstinence étant extrême , il ne restoit presque rien de ce qu'il mangeoit pour se convertir en poil.

Pour revenir a notre propos , je dis que l'âme du paon est sa forme , et c'est elle qui , par sa vertu , ( aidée néanmoins des instrumens qui lui sont propres) , convertit le manger de cet animal en sa chair et en sa substance ; et ce qui reste de ce manger , qui sont les excrémens et les superfluités dont j'ai parlé , est converti en ce beau plumage que nous voyons , surtout au cou et à la queue. Mais ce qu'il y a en ceci de merveilleux , c'est que l'âme fait si à propos le département de ces excrémens , que quoiqu'ils soient d'une même substance , elle fait qu'ils prennent tant de diverses couleurs et de figures en plusieurs endroits des plumes, non pas en confusion, (comme celles que nous voyons au marbre et au jaspe , ) mais avec tant d'ordre et de proportion , pour ajuster ces belles figures et ces peintures émaillées de si belles et si vives couleurs , qu'il y a de quoi faire émerveiller tous ceux qui les voient. Il faut aussi remarquer en ceci la ressemblance que toutes les plumes de la queue ont entr'elles , et par là nous verrons que ces couleurs ne

sont pas ainsi départies au hasard, mais qu'elles ont une cause fixe et permanente qui les distribue avec cette? conformité et égalité, afin qu'il en résulte ces be'les figures.

Mais sans nous arrêter à ces petits rameaux, ou cheveux, qui accompagnent la tige desplnmes de la queue jusqu'au bout, qui sont tous variés de fort belles couleurs , parlons de cet œil qui est au bout de chacune de ces plumes. Il est composé d'une si grande diversité de couleurs, si unies et si agréables, qu'entre toutes les teintures que les hommes ont jamais inventées , il n'y en a point qui puisse égaler l'éclat de celles-ci : car nous voyons au milieu de cet œil un petit ovale d'un vert très-clair; au dedans est enclos un autre plus petit ovale d'une couleur brune , aussi trèspure, et ces deux petites figures sont environnées de plusieurs autres cercles très-beaux, et qui ont beaucoup de rapport aux couleurs et figures de l'arc-enciel ; à cela succède le tour de tout le plumage , embelli d'une très -agréable diversité de fort belles couleurs. Mais dans ce petit œil , ou figure ovale , dont nous avons parlé , il y a une autre chose qui n'est pas moins admirable , qui est que les petits cheveux ou filamens dont cette figure est composée , sont tellement joints et collés les uns avec les autres , et si égaux et semblables en leur proportion et disposition , qu'il ne semble pas que cette petite figure soit composée de divers filamens , mais que c'est comme une petite pièce de soie continuée qui a été posée h a dessein.

Mais que dirai-je de la beauté du cou, qui monte

5(>S CATÉCHISME DE GRENADj;.

depuis l'estomac jusqu'à la tête, et de ce beau vert qui surpasse l'éclat de toutes les verdures qui sont au monde? Ce que j'y remarque de plus merveilleux , c'est que toutes ces petites plumes dont ce cou est ievêtu sont si égales et si proportionnées les unes aux autres , qu'on n'y sauroit remarquer la moindre inégalité , ni le moindre désordre pour être les unes plus grandes ou plus petites que les autres, d'où il arrive que l'on prendroit plutôt cette verdure pour une pièce d'étoffe de soie verte , que pour un assemblage et un arrangement de toutes ces petites plumes qui la composent. Il ne manquoit plus à ceci qu'une couronne pour orner la tête de ce petit roi des oiseaux ; mais au lieu de cela , il a eu trois petites plumes qui font une espèce de diadème , et l'accomplissement de la beauté de celui-ci. Or ces trois petites plumes , qui ont tant de grâce , ne servant qu'à l'embellissement, il paroît que le Créateur a voulu à dessein s'appliquer à faire une beauté accomplie en cet oiseau si parfaitement beau. Celui qui voudra bien considérer une de ses plumes , comprendra bien mieux par la vue que par mes paroles la vérité de ce que j'en ai dit; mais encore ne dois -je pas omettre que la beauté ni les couleurs de ce plumage ne sont pas de la condition de celles des fleurs qui se flétrissent en un moment ; au contraire , elle est stable et de durée , de sorte que l'on s'en peut servir à plusieurs usages ; aussi y sont-elles employées. Mais c'est assez parlé de la beauté de l'oiseau , il faut venir à ses propriétés; il me suffira néanmoins d'en dire une seule , qui est qu'il se plaît infiniment à

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vivre dans la compagnie de sa femelle, tellement que s'il peut trouver ses œufs, sur lesquels elle se veut arrêter pour couver, il les lui casse , afin de ne demeurer point privé de sa compagnie. Mais aussi la divine providence , qui sait pourvoir à toutes choses , y a apporté le remède convenable. Et en ceci nous devons remarquer qu'elle a permis qu'en certaines choses il y eût quelques espèces de nécessités, afin que par les remèdes qu'elle y savoit donner, nous pussions plus clairement apercevoir les soins de sa providence , comme nous voyons en ce sujet. Car la femelle cherche un lieu fort secret pour y faire ses œufs , afin que le mâle ne les puisse point découvrir : encore pour le mieux tromper, elle se sert d'un merveilleux artifice; c'est que quand elle veut sortir de son nid pour aller paître , elle fait alors un grand vol et s'éloigne le plus qu'elle peut du nid , ce qu'elle fait sans aucun bruit ; mais lorsqu'elle veut retournera ses petits , elle se met à criailler, afin que le mâle croie que son nid est là d'où il l'a vue partir ; ainsi elle le trompe , et sauve par ce moyen leur commune production. Après cela , qui estce qui pourra s'empêcher de voir et d'admirer les adresses que ce Maître souverain de toutes choses a trouvées pour nous faire reconnoîtreet adorer sa sagesse et sa providence , et pour nous obliger de recourir à lui en toutes nos nécessités , nous confiant que son secours ne manquera pas à l'homme , puisqu'il ne le dénie pas aux choses qu'il a créées pour le service de l'homme.

Mais pour revenir à la beauté de cet oiseau, j'ai dit

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que le Créateur l'avoit sans doute fait si parfaitement beau , pour élever par là nos esprits à la contemplation de la beauté de celui qui l'avoit formé pour cède fin; j'ai dit aussi que la principale chose que Dieu demande à l'homme, c'est l'amour; et que la beauté est ce qui produit principalement l'amour, non -seulement la beauté corporelle , mais beaucoup plus la spirituelle, qui est celle des anges et des esprits qui sont en grâce. Car tout ainsi que la volonté se meut par la représentation du bien , ansi fait l'amour par celle de la beauté : c'est pourquoi le Créateur , qui désire si fort l'amour de ses créatures , a voulu que dans toutes celles qui sont au monde , commençant depuis le plus haut des cieux jusqu'aux plus profondes abîmes de la terre , il y eût quelques traces ou quelques ombres de sa beauté infinie. Nous la voyons premièrement reluire dans le ciel , semé d'étoiles dans une nuit sereine. Là, nous voyons toute cette grande voûte d'azur briller d'une infinité de lumières , plus claires et plus éclatantes que tous les plus fins diamans , et en si grand nombre qu'il n'y a que celui-là seul qui les a créées qui les puisse compter. Cette beauté ne brille pas moins dans ces deux principales et plus grandes étoiles , le soleil et la lune , dont nous avons déjà expliqué la vertu et la beauté. Elle paroît encore dans la verdure des campagnes, dans la fraîcheur des fontaines , dans la variété des fleurs , dont les prés sont émaillés , en quoi vous ne sauriez dire ce qu'il y a de plus merveilleux , ou la diversité des couleurs , ou l'artifice admirable et exquis avec lequel

elles ont été faites. Que dirai-je encore de la beauté des perles et des pierres précieuses , de tant de coulçu-s , de tant de propriétés et de si grand prix? Que di/ai-je des métaux , et surtout de l'or et de l'argent , ti estimés parmi toutes les nations , même les plus barbares, à cause de leur éclat et de leur beauté? Peuton assez exalter la beauté des corps humains , et surtout ceux dont parle l'Ecriture, comme de Joseph, d'Absalon , de Thamar, Judith et Esther, car je n'ai que faire ici des histoires profanes? Parla nous voyons que le Créateur a voulu que dans toutes les espèces de ses créatures il y eût quelque étincelle de sa beauté, puisque même il en a laissé des marques dans l'or et l'argent, qui ne se trouvent que dans les entrailles de la terre. Mais que pourrois-je dire de la beauté des âmes qui sont en grâce. Qui pourroit expliquer celle de ces esprits sublimes, dans lesquels la beauté de leur Créateur est si vivement représentée, que la seule vue , et l'éclat d'un seul , fit tomber par terre d'étonnement le prophète Daniel ? et nous savons que leur nombre est plus grand que celui des étoiles.

Or sans doute les beautés que nous voyons, et celles que nous ne voyons pas , sont dans une manière infiniment plus excellente dans leur Créateur; et tout ainsi que le maître possède plus parfaitement la science qu'il enseigne à ses disciples , que ceux à qui elle est enseignée. Ainsi celui qui a donné sa beauté à toutes les créatures visibles et invisibles , doit nécessairement la posséder beaucoup plus parfaitement , puisqu'il ne la leur auroit pas donnée s'il ne l'a voit pas auparavant.

Par ces raisons , nous pouvons en quelque façon former une idée du bonheur de ceux qui voient toutes ces beautés en Dieu , avec une infinité d'autres qui lui sont propres, et qui n'ont été communiquées à aucune de ses créatures? Que si l'apôtre saint Pierre fut tellement transporté hors de soi-même, lorsqu'il vit une seule petite étincelle de cette beauté en la Transfiguration du Sauveur, que comme enivré par la grandeur de cette joie excessive il ne savoit ce qu'il disoit , quels seront les sentimens de ces âmes bienheureuses dans la pleine jouissance de leur Seigneur , et lorsqu'elles puiseront dans cette source abondante de joies et de plaisirs? Que si la beauté d'une créature mortelle, (qui n'est qu'une peau blanchie et rougie, qui paroîfc au dehors , ) a bien quelquefois la puissance de pervertir le sens d'un homme , et même de lui faire perdre la vie , que devons-nous croire que fera dans les âmes glorieuses la vue de cette beauté infinie , de laquelle ils jouiront tous ? Heureux certes ceux qui y pourront parvenir, puisqu'ils posséderont de si grands biens, que ni les yeux n'ont pu voir, ni les oreilles ouïr, ni l'entendement humain comprendre leur excellence !

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