CHAPITRE XXV
Quelques avis généraux quil faut mettre en avant pour traiter de la première faculté de notre âme, qui regarde la nourriture et l'entretien du corps.
Avant que nous commencions à traiter de la faculté de l'âme végétative , il faut présupposer quelques avis et quelques préceptes généraux qui servent pour l'intelligence de cette faculté. Il faut donc savoir que dans notre âme il y a trois puissances ou facultés , dont la première est la végétative , qui sert à nourrir et entretenir le corps ; l'autre est appelée sensitive , et celle-ci
nousdonne le sentiment et le mouvement; la troisième est l'intellectuelle , qui nous distingue d'avec les bêtes et nous rend semblables aux anges. Ces trois différentes qualités ont été données par le Créateur à une simple substance, qui est notre âme; et en cela il fait un aussi grand miracle que s'il avoit fait une créature qui fut tout ensemble ange et cheval , puisque notre âme fait en nous les fonctions de ces deux créatures si différentes , ayant l'intelligence comme les anges , et la faculté d'engendrer comme les chevaux. C'est pour cela que certains philosophes n'ont pu demeurer d'accord de cette vérité ; ils ont soutenu , tout au contraire, que ces trois facultés étoient trois âmes , lesquelles ils lo geoient en diverses parties de notre corps ; savoir , la végétative au foie, la sensitive au cœur, et l'intellectuelle au cerveau : et c'étoit cette dernière que Platon appeloit l'homme , ne pouvant consentir qu'une chose aussi vile , comme étoit notre corps , fît partie de l'essence de l'homme , mais seulement que ce fût le logis où l'âme habitoit , ou la lampe où se mettoit la mèche allumée de notre entendement.
Suivant notre division , nous traiterons, en premier lieu , de la faculté de l'âme végétative , que nous avons commune avec les brutes , lesquelles vivent et se nourrissent aussi -bien que nous; ensuite nous parlerons des autres deux facultés, sensitive et intellectuelle, et c'est ce que nous supposons en premier lieu.
En secondlieu,nous supposons ce que tout le monde sait , que pour conserver la vie il faut un aliment ordinaire ; et la raison de ceci est que la chaleur de nos
corps,, par le moyen de laquelle nous vivons, est aussibien la cause de notre mort que de notre vie , p*rce que son activité consume la substance et les chairs 4e l'homme, ce que nous voyons arriver tous les jours aux personnes malades , qui , par dégoût ou par régime, s'abstenant de manger , deviennent, par succession de temps, maigres et débiles. Nous pouvons apercevoir un exemple de ceci dans les lampes qu'on veut tenir toujours allumées , l'huile qui entretient la lumière se consumant petit à petit par l'ardeur de la flamme; c'est pourquoi il la faut toujours nourrir, afin de réparer sans cesse ce qui sans cesse se va consumant. La chaleur naturelle fait dans nos corps la même chose que la lampe fait dans la lampe , car elle consume sans cesse notre humide radical , de sorte qu'il nous faut continuellement réparer par le manger, ce qui se détruit et se consume continuellement : sur quoi il faut noter que le corps tire ce qu'il y a de plus gras et huileux dans ce manger, pour se nourrir; de sorte que si vous mangez une poire , la nature prendra la partie la plus huileuse pour réparer ce qu'elle a perdu; mais d'autant que ce qui se prend pour réparer n'est jamais si parfait que ce qui s'est perdu , il arrive de là que l'humide radical perd peu à peu sa force et sa vertu , et lorsqu'il est entièrement détruit , la vie se perd avec lui , si quelque maladie ou quelque violence ne lui avance plutôt sa fin.
La troisième chose que nous devons présupposer, c'est que puisque tout le corps doit être maintenu et nourri avec toutes ses parties, et que la nourriture
doit être départie partout , il faut aussi qu'il y ait partout «tes passages et des voies par où la nourriture , les esprits et la chaleur aient à se répandre dans toutes les parties. C'est pourquoi le Créateur, en le composant, l'a rempli de veines , d'artères et de nerfs , les uns plus grands , les autres plus petits , pour servir à cet effet ; de sorte que nous pouvons dire que le corps est comme une ville partagée en diverses rues et ruettes pour le passage et pour la commodité de ses habitans. Encore ne sais-je point si un rets fort délié ne seroit point une comparaison plus expresse; car, en effet, notre corps est tout entrelacé et rempli non-seulement d'une sorte de rets, mais de quatre différentes espèces , comme nous expliquerons ci-après. Cela paroît plus clairement dans les feuilles des arbres , surtout lorsqu'elles sont grandes; car nous y voyons de petits filamens , les uns plus grandelels , et les autres déliés comme des cheveux ; et par ce différent tissu , la feuille prend sa nourriture. Mais le Créateur ne s'est pas contrnté de cela , il a encore voulu que tout le corps fût , pour user du terme des médecins , transpirable , c'est-à-dire tout plein de pores , afin qu'il y eût communication entre les membres.
La quatrième est que ce très saint et très-sage Ouvrier a mis trois facultés nécessaires dans tous les membres pour leur nourriture , qui sont l'attractive , la conversive et l'expultrice , car chaque membre attire des veines ( qui sont destinées pour porter la nourriture , ) ce qui est nécessaire pour sa subsistance ; il le convertit après en substance , et s'il y a quelque su-
perfluité qui ne lui soit pas convenable , il la rejeté. Entre ces trois facultés, celle qui est la plus admirable, c'est sans doute la première, que nous avons nommée attractive. Car les quatre humeurs dont nous sommes composés , qui sont le sang , la pituite , la bihs et la mélancolie , étant mêlées dans la masse de notre sang , chaque membre , ( comme s'il étoit pourvu de jugement et de connoissance , ) attire à soi ce qui est convenable à sa nature , sans toucher au reste : de sorte que l'os qui est dur et solide se nourrit néanmoins et croît comme les autres membres , ( comme nous voyons dans les os des enfans qui croissent avec l'âge , ) prend de la masse du sang le froid et le sec , l'un et l'autre ayant plus de rapport et plus de conformité naturelle à sa substance ; tous les autres en font de même , chacun à sa manière. Prenons pour exemple de ceci la pierre d'aimant , laquelle ayant autour de soi plusieurs métaux, n'attire néanmoins que le fer , laissant les autres à part. Or celui qui a donné une telle vertu à cette pierre , a bien pu la donner à nos membres , afin que chacun tirât à soi de cette masse ce qui étoit plus conforme à sa substance. Nous voyons la même chose dans le choix que les animaux font de leurs vivres ; car si vous mettez ensemble une pièce de chair, un tas de blé et un autre d'herbe ; la brebis courra à l'herbe , le chien à la chair, et la poule au blé : le même qui a donné à ces animaux cette naturelle connoissance de la nourriture qui leur est convenable, a sans doute pu donner aux membres le même instinct , afin que chacun tirât de la masse du sang ce qui lui étoit propre.
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En cinquième lieu , il faut supposer que dans nos corps il y a une fraternité que l'Apôtre nous recommande en tant de lieux : car nous voyons que tous les membres et les sens s'entr'aident les uns les autres pour leur bien commun , c'est-à-dire , pour la conservation du tout, et cela dans un si bel ordre, que les moins nobles servent aux plus nobles. Ainsi la première digestion des vivres , qui se fait sous la dent , sert à la seconde qui se fait dans l'estomac , et celle-ci à celle des intestins; des intestins elle passe au foie, du foie au cœur et à tout le corps ; et enfin , du cœur elle monte au cerveau ,, qui est le plus noble de tous les membres, et dans lequel réside le sénat et les consuls , c'est-àdire , les sens extérieurs et intérieurs : aussi est-ce lui qui communique le sentiment à tous les membres. Et par cet exemple nous pouvons voir comme la prééminence et la dignité des grands se doit employer à l'utilité et à la conduite de leurs inférieurs.
Il faut remarquer encore en ceci une autre sorte de providence du Créateur, lequel ne souffre pas que dans cette maison qui est à lui, c'est-à-dire notre corps, il y ait rien de défectueux, ni de superflu, comme il n'a pas permis que dans le monde il y eût rien de vide, ni que les morceaux de pain qui avoient resté du miracle des cinq pains, demeurassent inutiles. Il a donc disposé de telle sorte le gouvernement et la conduite de nos corps, que ce qui dans une partie excédoit comme superflu , se trouvoit nécessaire en l'autre. Cela se voit dans l'humeur mélancolique, laquelle gâte véritablement le foie, mais elle sert de nourriture à la
rate, qui est un membre moins noble. Nous en voyons autant dans les maisons des riches , où les valets se nourrissent de ce qui reste de la table des maîtres • et cela se peut voir encore dans toutes les autres superfluités que rejètent le foie et l'estomac.
Outre ce que nous avons dit, il faut encore observer une autre chose , laquelle ne nous découvre pas moins les conseils et les desseins de la Providence, qui est, (comme dit Aristote,) que la nature, c'està-dire l'auteur de la nature , ne fait pas ses opérations semblables à un couteau qu'il y a voit en l'ile de Delphes, lequel servoit à une infinité d'usages; car chaque partie a son objet propre et particulier. Les yeux sont seulement pour voir, les oreilles pour ouïr, les narines pour sentir, et ainsi des autres : et en cela nous pouvons remarquer la splendeur royale delà maison de notre corps , que le Créateur a édifiée pour la demeure de notre âme , comme une chose créée à son image. Nous voyons que dans les maisons d'un pauvre gentilhomme, ou d'un homme de condition médiocre , il n'y a souvent qu'un ou deux valets qui exercent tous les offices de la maison ; mais dans les palais des rois on y voit grand nombre d'offices, et d'officiers qui ont chacun leur emploi particulier; parce que les rois étant riches et puissans comme ils sont , leurs revenus sont suffisans pour entretenir ce grand nombre de domestiques. Or, certainement il ny a jamais eu rien dans le monde qui sentît si fort la dignité royale , ( non pas même celle de Salomon , qui causa tant d'étonnement a la reine de Saba , ) ni aucun prince qui ait eu tant
d'officiers
d'officiers qu'il y en a dans le palais royal de notre corps, dans lequel, quoique les offices et les fonctions soient presque sans nombre , il ne se trouvera pas néanmoins un seui officier qui exerce deux offices, chacun étant destiné à celui qui lui est propre et particulier : que si quelqu'un semble en avoir plus d'un , c'est à cause de la diversité des parties qui sont en lui. Cela ne se remarque pas seulement dans les cinq sens intérieurs, mais beaucoup mieux encore dans les membres extérieurs; de sorte que l'estomac a été fait seulement pour cuire le manger, les boyaux pour le recevoir et rejeter le superflu, le foie pour cuire la masse du sang , le cœur pour faire les esprits vitaux , les ventricules du cerveau pour travailler aux esprits animaux , les veines pour distribuer le sang , les artères pour porter les esprits vitaux , et les nerfs pour départir les animaux , et ainsi du reste. Si tout ce bel ordre sert à nous faire connoître les soins de la providence divine , il ne sert pas moins pour établir les fondemens de la médecine; parce que sur la connoissance de la qualité et condition des parties du corps et de la dépendance qu'elles ont les unes des autres , les médecins connoissent les parties où il faut appliquer des remèdes , en quelle veine ils doivent ordonner les saignées , où ils doivent mettre le feu de leurs cautères: et de fait nous avons vu guérir une violente sciatique qui avoit son siège dans la jointure des os de la cuisse , par un cautère fait à l'oreille , à cause du rapport et de la dépendance que la partie inférieure avoit de la supérieure.
Ayant ainsi posé ces fondemens et ces préceptes généraux, nous allons parler de l'usage et de l'office des principales parties de notre corps , afin de montrer combien elles servent parfaitement à la faculté de l'âme végétative, qui est l'entretien de notre vie; et dans la proportion et convenance que toutes ces parties ont pour cette fin , nous verrons clairement l'artifice merveilleux et la sagesse avec laquelle la providence divine a établi ce bel ordre.