CHAPITRE XXVI
Des membres nécessaires pour la digestion et purification de l'aliment.
JuA nourriture étant nécessaire pour la conservation de notre vie , la divine sagesse a établi plusieurs différens officiers pour cette sorte d'alchimie , (si nous pouvons lui donner ce nom ) d'autant que pour faire un si grand changement, tel qu'est celui de convertir le pain , ou quelqu'autre aliment en chair humaine , il étoit besoin d'un grand nombre d'officiers , et de plusieurs cuissons et altérations , afin que le manger étant dépouillé de sa propre forme , il fût transmué en notre substance.
Le premier de ces officiers destiné pour faire la première digestion , c'est la bouche ; et cette digestion est bien si nécessaire , qu'au dire des médecins , la faute de la première digestion n'est point corrigée par la se-
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conde; car tous les membres ont leurs fonctions limitées, et sont, pour ainsi parler , tellement circonspects entr'eux, que l'un n'usurpe point sur l'oiîice de l'autre. Les instrumens dont la bouche se sert, pour faire cette première digestion , sont les dents , et c'est en leur composition que l'on commence à découvrir l'artifice admirable de la providence divine. Car celles de devant sont aiguës et tranchantes pour découper le manger, et celles des deux côtés sont plénières comme les meules d'un moulin pour moudre et briser ce que les autres ont découpé. Ilya une autre particularité encore en ceci , très-digne de remarque , et que nous ne devons pas mettre en oubli, qui est, que comme les meuniers piquent souvent leurs pierres , afin qu'elles puissent mieux broyer le grain, le Créateur, pour nous épargner ce soin , a fait nos dents molaires - de telle sorte qu'elles ne sont point parfaitement lisses , ni unies , mais avec quelque petite inégalité et âprelé qui est bien si ferme et si solide , qu'encore qu'elles moulent presque sans cesse nos vivres , elles se maintiennent presque toute la vie , sans qu'il soit nécessaire de les repiquer comme les pierres ou meules des moulins : et d'autant qu'il y a quelques vivres fort durs et fort difficiles à rompre , ou à couper , il a fait exprès pour cela les grosses dents , qui sont plus dures et plus fortes que les autres , afin de surmonter cette difficulté; et cela même désirant une solidité plus grande, il a voulu que chacune de ces grosses dents eut trois racines , dont elles fussent liées dans les gencives , quoique celles de devant , qui travaillent moins , n'en aient
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que deux; afin qu'on voie que la providence divine n'a rien omis , non pas même dans les plus petites choses. La langue a aussi sa part en cette fonction de la digestion; car elle sert comme de pelle de four, tournant le manger dans la bouche d'un côté à l'autre , afin qu'il soit bien moulu et broyé de toutes parts.
De la bouche , le manger descend par la gorge dans un couloir , que nous appellerons dorénavant le gosier, qui attire à soi ce qui est moulu , et le conduit dans l'estomac , cuisinier général de tous les membres. Mais avant que de passer outre , il faut être averti , qu'en la partie de notre bouche plus proche de la gorge , il sort deux canaux , dont l'un est ce gosier que nous avons déjà nommé , par lequel le boire et le manger descendent dans l'estomac , et qui demeure toujours fermé , afin que l'air ni le froid n'y puissent entrer pour empêcher la coction de la digestion : mais il s'ouvre seulement et se dilate , par le manger même , lorsque l'estomac l'attire à soi. Pour l'autre canal , il aboutit au poumon , qui est la partie par où nous respirons et parlons ; et ce canal est toujours ouvert, afin que par ce moyen nous puissions sans cesse respirer. C'est aussi pour cela que le Créateur l'a fait annelé , étant composé de petits cercles comme des anneaux; non pas tout , à la vérité , mais environ les deux tiers , afin qu'il demeure toujours tendu , et ouvert pour la nécessité que nous avons dite. Mais outre cela, à l'embouchure de ce petit canal , il y a une petite languette si déliée et si subtilement posée , que l'air même que nous respirons la peut ouvrir et fermer, comme l'eau
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de la marée ferme les chaussées des moulins de mer, lorsqu'elle monte ou qu'elle descend; et cette languette empêche que ni la poussière, ni aucun air malin et corrompu n'entre dans le canal du poumon , dont il pourroit être altéré.
Mais quelqu'un me demandera peut-être , pourquoi est-ce que les deux tiers de ce canal sont annelés , et non pas l'autre, étant au contraire d'une matière molle et flexible : et c'est ici que commence à se manifester l'artifice de la providence , qui n'a rien oublié. Car si tout ce canal avoit été annelé et tendu sans se pouvoir plier ou s'étendre , les hommes avec un morceau un peu grand se fussent étouffés. Au lieu que la troisième partie étant molle et maniable du côté de l'embouchure du canal dont nous avons parlé, il se dilate et s'ouvre pour donner passage au morceau sans aucun danger pour la personne.
Nous avons encore à observer en ceci un autre effet de la providence plus admirable. Car si quelqu'un me dit , que le canal qui va au poumon ayant à demeurer ouvert, il se pourra faire que le manger où le boire y entreront, qui étoufferont la personne , (et de fait nous remarquons par expérience , que si une seule goutte d'eau s'y glisse , nous sommes pressés à tel point de la toux, que nous n'avons point de repos qu'après avoir mis dehors ce qui y est entré;) quel remède y aura-t-il donc à cet inconvénient? Cette sagesse infinie l'a biea su trouver.
Et nous, pour le bien concevoir, nous devons savoir que ce canal est attaché au gosier par la partie d'en
haut. D'où il arrive que lorsque l'estomac attire à soi le morceau déjà mâché, et qu'il descend en bas, le canal par ou il passe s'abaisse aussi , et que plus celui-ci s'abaisse , et plus se hausse au contraire celui du poumon ; comme nous voyons qu'il arrive de deux seaux de puits attachés à une même corde , dont l'un s'abaisse d'autant que l'autre s'élève en haut : ainsi ce canal du poumon se levant en haut , il ne peut rien entrer dedans de ce que nous buvons , ni de ce que nous mangeons. Le lecteur pourra faire sur soimême cette expérience, en lisant ceci , s'il met la main sur cette petite noix que nous avons à la gorge , et qu'il tire après à soi sa salive; car il sentira comme cet os se lève en haut , avec le canal auquel il est at~ taché. Voilà une des œuvres singulières et admirables de ce souverain ouvrier, qui trouve pour faire réussir ses desseins , des moyens auxquels nos esprits n'auroient jamais pensé. Car il a disposé ces deux petits canaux de telle sorte , que l'un obéit en mémo temps à deux divers ordres , puisqu'en tirant en bas le morceau, il fait que l'embouchure de l'autre canal du poumon s'élève en haut, de sorte que par ce moyen , ni ce qui se boit , ni ce qui se mange n'y peut entrer pour étouffer la personne. A quoi sert encore de beaucoup cette languette dont nous avons parlé , qui est à l'embouchure de ce canal , laquelle empêche que rien n'y entre.
Mais venons maintenant à l'estomac , lequel n'a pas plutôt reçu la viande , qu'il commence à l'altérer et h lui donner une autre forme , ce qui est le commence
ment de la seconde digestion ; et d'autant qu'elle ne se peut faire sans chaleur et sans feu , le cœur premièrement qui est son voisin , et qui est très-chaud , lui communique une partie de sa chaleur, le foie son autre voisin , qui est aussi de tempérament chaud , lui en fournit de son côté , et ce qui est plus admirable , la bile qui est un feu ardent, y contribue de sa part. Car par le moyen d'une petite veine attachée à la vessie , où la bile est enfermée, cette humeur ignée va échauffer l'estomac, qui est enfermé de deux tuniques, et cela se fait de cette sorte : la bile passe par cette veine , entre l'une et l'autre tunique , et comme un tison allumé, se met au-dessous de l'estomac pour lui donner chaleur et le faire bouillir comme un pot. Et qui est-ce après ceci qui n'adorera point l'auteur d'une si admirable providence? Tous les autres membres aussi , comme s'ils étoient pourvus de sens pour connoître que l'estomac mange pour tous , contribuent chacun de leur part à cette coction par leur chaleur propre. C'est pour cette raison qu'après le repas nous sentons du froid aux pieds et aux mains , parce que la chaleur de ces membres va aider à la digestion des vivres qui les doivent nourrir; et ceci se fait par le moyen d'une faculté que les médecins appellent vertu régitive , ou régissante de tout le corps , laquelle fait l'office comme de maître d'hôtel dans le palais royal, où notre âme fait sa demeure : et cette vertu fait les applications et le département de toutes les opérations qui sont nécessaires pour la conservation de notre vie.
Les vivres ayant passé par ce second ventricule de
l'estomac , ils descendent incontinent aux intestins , qui sont les boyaux ; de ceux-ci , il sort un grand nombre de veines fort déliées , lesquelles se séparent en plusieurs rameaux , et enfin aboutissent à un grand vaisseau , qui est la veine appelée porte , laquelle vient à donner dans la partie basse du foie, de sorte qu'elle a la propre figure d'un arbre : ils diffèrent seulement en ceci , que dans l'arbre l'humeur monte de la racine et du tronc aux branches ,' au lieu qu'ici tout au contraire la liqueur des vivres monté des branches au tronc; et ces branches sont d'autant plus déliées qu'elles sont plus proches des intestins. Cela se fait afin qu'il ne passe rien par ces petites veines qui ne soit fort délié et fort liquide , pour aller au foie , où se fait la troisième digestion; à quoi nous sert aussi le boire , pour rendre le manger plus liquide , afin qu'il puisse glisser plus facilement par ces petites veines si déliées.
Pour revenir à mon propos , il faut savoir que par ces veines si déliées qui procèdent des intestins, et principalement de celles qui sont plus proches de l'estomac , le foie en attire à soi la viande cuite et digérée , laissant aux intestins ce qu'il y a de plus crasse et de moins pur, pour leur nourriture; parce que, comme nous avons dit, il ne se perd rien en cette maison de Dieu , de sorte que ce qui demeure superflu à l'une des parties , devient nécessaire à l'autre. Et afin que cela puisse mieux réussir , ce souverain ouvrier a disposé de telle sorte nos intestins , et par tant
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de tours et de révolutions, (car ils ont plus de soixante palmes de longueur ) que le foie durant ce long cours , a le temps qu'il lui faut pour attirer à soi tout l'aliment qui lui est utile : et cela même n'est pas-peu important à la vie politique de l'homme; car s'il n'avoit qu'un seul intestin droit et court , il en arriveroit ces deux inconvéniens , l'un que le foie n'auroit pas le temps de se nourrir , ce qui feroit que l'homme seroit toujours famélique, et l'autre qu'il auroit besoin à tous momens de se décharger le ventre; à quoi le Créateur a pourvu par ce moyen.
Après que les intestins ont fait cet office, les excrémens inutiles se vident par leur conduit . qui est situé dans la plus secrète partie de notre corps. Gicéron a fort estimé ce soin de la providence , disant que comme ceux qui bâtissent une maison , prennent grand soin de cacher dans les endroits les plus retirés , les lieux destinés à cet usage , afin que les sens ne soient point offensés de la vue d'une chose si sale et de si mauvaise odeur; ainsi ce souverain artisan de la maison de nos âmes a éloigné de notre vue ce qui nous pouvoit causer de l'aversion et de la mauvaise odeur, s'il avoit été mis en quelqu'aulre place. Mais Théodoret s'est emporté sur ce sujet dans une sainte exclamation, donnant gloire et louange à Dieu, d'avoir eu tant d'égard de ce qui regardoit la bienséance de nos corps, que lui qui est la source de toute la pureté , n'a pas dédaigné d'abaisser ses yeux divins sur nos ordures . et de mettre ses mains sacrées à ce que nous estimons indigne de notre vue, afin de nous faire voir en toutes choses combien il est admirable.
Mais nous ne devons pas non plus , avant que de quitter ce sujet, passer sous silence le soin qu'a pris de nos Loyaux le même auteur de nos êtres ; car comme ils sont d'une substance molle et délicate, quoique fort utile , et conforme à leur fonction , il ne les a pas méprisés pour cela; au contraire il les a revêtus d'une toile fort délicate et remplie de graisse , où ils reposent comme sur un coussin, en étant enveloppés et couverts pour être mieux conservés.
Il faut reprendre le discours du foie , où se fait la troisième digestion. Il tire à soi comme nous avons dit , par ses petites veines déliées , ce qu'il y a de plus liquide dans l'aliment , et le met en réserve dans ces petits trous , ou pores , dont il est rempli , le convertissant de blanc qu'il étoit , en couleur de sang , qui est sa couleur propre. Et comme il ne se contente pas des premières purgations , qui ont séparé le pur de l'impur, il en fait encore une autre plus parfaite , recuisant de nouveau par sa chaleur naturelle les viandes qu'il reçoit, et rejetant encore ce qu'il y a de moins pur; comme nous voyons qu'il arrive dans un pot bouillant rempli de viande. Mais les viandes qu'il attire étant composées des quatre humeurs qui sont : flegme , sang , bile et mélancolie , ce qu'il y a de superflu de l'humeur mélancolique est donné à la rate , laquelle l'attire à soi par des conduits qui lui donnent communication au foie , dont elle se nourrit. Le superflu de la bile s'en va à la vessie du fiel , qui est attachée au foie même , ayant pour ce même effet ses veines et ses voies , lesquelles venant à se boucher par
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quelque indisposition, l'humeur bilieuse se répand par loul le corps, ce qui cause la maladie hystérique, ou de jaunisse. Mais comme Ton dit que dans les maisons des sages il n'y a rien d'inutile, ces deux excrémens de bile et de mélancolie sont encore de quelque usage , après avoir été rejetés pour d'autres effets ; d'autant que la bile a certaines voies par lesquelles elle descend dans les intestins, et les irritant par la vivacité de sa chaleur et de son activité, elle fait couler en bas les excrémens , afin d'en décharger le ventre : car de soi les intestins n'ont ni force , ni vertu pour faire cetteexpulsion. Mais la mélancolie qui est dans la rate, aiguise notre appétit, et nous sollicite à manger; de sorte que la nature se laisseroit défaillir si elle n'avoit un solliciteur qui l'excitât à prendre la nourriture qui lui est nécessaire. Cela se fait lorsque la mélancolie se soulevant et s'aigrissant , elle fait une petite irritation dans l'estomac , qui cause l'appétit. En cela nous devons remarquer deux sortes de merveilles : l'une , que la bile descend en bas , quoique naturellement elle doive monter en haut , comme étant de nature de feu ; et l'autre , que la mélancolie monte en haut /encore qu'elle dût descendre naturellement en bas, pour être de la condition de la terre. Avicenne , grand philosophe, quoique mahométan , touché de la grandeur d'une chose si admirable , ne put s'empêcher de glorifier la providence divine , laquelle pour l'entretien de notre vie avoit voulu faire ces deux grands miracles , tels que sont ceux d'abaisser le feu , et d'élever ia terre. Que si un Maure infidèle a pu porter jusque
là son esprit , que devra faire un chrétien , non-seulement pour cette merveille , mais pour une infinité d'autres qui ne sont pas moindres? >
Il nous reste encore un autre excrément , outre les deux dont nous venons de parler , qui est l'humidité superflue de ce qui se boit. Nous avons dit qu'elle sert principalement à faire passer l'aliment et le sang avec plus de facilité par toutes les veines du corps , y en ayant plusieurs qui sont très-déliées. Il faut donc savoir qu'après avoir fait cet office , elles rejètent cette humeur comme inutile et onéreuse aux membres , et s'en déchargent en partie par la sueur, qui est excitée par l'exercice. Et le reste s'en retourne par les mêmes voies , au tronc de la grande veine qui procède du foie, comme elle en étoit sortie; les veines étant au-dessous , qui ont de certaines concavités , où l'urine s'arrête , elles l'attirent à elles par une veine , qui est seulement faite pour cela ; mais d'autant que ces concavités ne sont pas assez amples pour contenir une si grande quantité d'humeur, le Créateur a fait exprès la vessie, qui est le réceptacle où s'assemble toute cette humeur. La manière dont cette urine entre en ce réservoir, est bien si admirable, que c'est en cela que Galien , philosophe païen , nous invite à considérer l'adresse de la providence ; car de ces deux rognons , il sort deux canaux que Ton nomme uretaires , lesquels vont aboutir l'un d'un côté , l'autre de l'autre dans ce réservoir, et étant comme ils sont irès-subtils et très-délicats , ils causent des douleurs extrêmes à ceux qui sont atteints de la gra velle,- car
c'est par eux-mêmes que les pierres descendent dans la vessie, de sorte que les douleurs de ceux qui sont atteints de ce mal, ont grand rapport à celles d'un accouchement. Mais considérons un peu la porte par où entre aussi-bien la pierre que l'humeur. Pour cela il faut savoir, que la vessie a deux tuniques, l'une jointe à l'autre , et que ces deux veines que nous venons d'appeler uretaires , vont aboutir chacune de son côté à la première de ces tuniques , par une petite embouchure qu'elles ont pour cela dans la tunique intérieure ; il y a une autre embouchure , non pas vis-àvis de la première , mais un peu plus bas , et par ces veines dont nous avons parlé, après avoir fait quelques détours , l'urine passe entre les deux tuniques , jusqu'à ce qu'elle soit parvenue à l'embouchure de la tunique intérieure , par laquelle elle entre dans la vessie, où étant une fois entrée, elle ne peut plus tourner en arrière à cause de l'étroite liaison des deux tuniques. Tellement que l'urine étant entrée par le premier conduit de la première tunique , et s'acheminant entre les deux au second conduit de la seconde, qui est un peu opposé , comme nous venons de dire , au premier, étant entrée par celui-ci dans la vessie, elle ne peut plus sortir , à cause que cette seconde petite embouchure, ou conduit, est couverte par la première tunique; laquelle est si étroitement collée à la seconde , et bouche si étroitement l'embouchure , que ni l'urine ne peut plus retourner en arrière , ni même l'air entrer dedans. Nous pouvons voir tous les jours ceci par expérience , lorsque les enfans remplissent de
vent la vessie de quelque animal; après avoir fermé l'embouchure par où ils ont souillé , elle demeure toujours remplie d'air , sans qu'il en puisse sortir la moindre partie. Ceux qui connoissent ceci , demandent à ceux qui l'ignorent : par où est-ce que l'urine , ou la pierre, lorsque vous les avez en la vessie, peuvent y être entrées, puisqu'elle est de tous côtés si Lien bouchée , qu'il n'y peut entrer ni sortir un seul souffle de vent ? La cause en est celle que nous avons déjà dite , et qui nous découvre l'adresse admirable de cette sagesse infinie , qui a su disposer les choses dans un ordre si excellent. Et nous voyons en ceci même, que comme elle a donné cette longue étendue d'intestins à l'homme , pour retenir l'excrément des viandes digérées , afin qu'il n'allât pas à tous momens décharger son ventre; il a de même destiné ce réservoir, afin qu'il ne fût pas obligé d'uriner incessamment; car à l'embouchure ou orifice de ce réservoir , le Créateur a posé un fermoir, qui est un petit muscle, lequel tient cette porte bouchée , comme si avec deux doigts vous bouchiez le cou d'une bouteille de cuir, afin que ce qui seroit dedans n'en pût sortir. Et certainement la providence divine ne se fait pas moins connoître en ceci qu'en ce que nous venons de dire ; car elle a tellement assujéti ce petit muscle aux mouvemens de notre volonté , qu'aussitôt qu'elle désire qu'il s'ouvre pour vièter l'humeur, il lui obéit; et lorsqu'elle veut la retenir, il en fait de même. Et pour tout cela soit loué et béni à jamais l'auteur et l'ouvrier de tant de merveilles.
De l'office du foie.
II faut reprendre le discours du sang déjà purifié
de tous ses excrémens et de la dispinsation du foie qui l'a engendré. Pour cela nous devons poser pour fondement , que le foie est comme le dépensier de la maison de quelque grand prince , qui donne les portions ou rations à tous ceux de la maison : de sorte que comme l'estomac est le cuisinier, le foie est aussi le dépensier et l'économe. Il fait donc de toute la masse du sang deux parties principales , dont l'une est pour l'entretien de tous les membres et de tous les os; et la distribution de ce sang se fait par toutes les veines du corps qui ont leurs racines, ou, pour mieux dire, leurs sources au foie : de lui-même il naît un tronc, qui est une grande veine appelée la veine cave, laquelle semblable à un arbre , répand ses rameaux , qui sont plusieurs veines , les unes plus grandes, les autres plus petites , comme nous pouvons voir non - seulement dans les arbres,, mais encore dans leurs feuilles. Ces veines répandues par tout le corps portent le sang mêlé avec les autres humeurs, et le partagent à tous les membres , sans qu'il y ait aucune partie ni haute ni basse qui soit privée de sa portion. Et les membres par cette vertu attractive , dont nous avons parlé , l'attirent à eux, chacun prenant pour soi dans cette masse ce qui est conforme à sa nature : tellement que les os qui sont durs tirent à eux l'humeur qui est froide et sèche , parce que ces deux humeurs sont conformes à la
nature solide et dure dont ils sont composés. De là il arrive une autre merveille , qui est que le sang , bien que ce soit un corps pesant et qui tend naturellement en bas , ne laisse pas néanmoins de monter du foie à la tête , pour la n«ÉWir avec tous les os dont elle est composée; de cette masse il reste encore quelques superfluités et quelques excrémens , que le Créateur n'a pas voulu laisser inutiles , non plus que les autres ; car c'est de cette matière que sont faits les cheveux et la barbe.
C'est donc en ceci que la plus grande partie du sang est employée; mais une partie aussi s'en va droit au cœur, lequel ayant deux ventricules, ou cavités distinctes , il reçoit le sang dans la première , et là , par le moyen de sa grande chaleur, il le raffine et le purifie , renvoyant , par le canal du poumon , tout ce qu'il a de fumeux. Cela étant fait , il passe de ce premier ventricule au second , où il s'affine encore davantage , si bien que de sang veinai , il devient artériel , qui est un sang très-pur et très-chaud, lequel sert pour la génération des esprits qu'on appelle vitaux , parce que ce sont eux qui donnent la vie et la chaleur aux membres. De cette sorte , la providence divine a disposé toutes choses avec douceur , ayant donné ordre que les choses plus grossières et moins parfaites se perfectionnent et subtilisent de telle sorte, et pour ainsi parler, se spiritualisent à tel point , qu'elles puissent atteindre à un plus haut degré de vertu, pour être aussi employées à des offices plus relevée et plus importans , comme nous ferons bientôt voir. Aussi a-t-elle
pour
pour cet effet disposé les vases avec des propriétés et des vertus spéciales , afin que cela se puisse faire convenablement. Nous en voyons tous les jours l'expérience dans ces deux ventricules du cœur et en lout ce qui procède de lui; et cela bien considéré nous oblige de nous écrier souvent avec le prophète royal : Seigneur, que vos œuvres sont hautes et relevées! Elles sont faites avec une souveraine sagesse , et toute la terre est remplie de vos richesses et de vos merveilles.
Car après ceci viennent immédiatement les artères , qui procèdent du même cœur ( c'est par elles que le sang qu'on appelle artériel et les esprits vitaux sont portés par tout le corps ) , comme les veines procèdent du foie, qui conduisent le sang alimenteux, par lequel nous sommes nourris ; de sorte que ces artères se répandent par tout le corps , comme font les veines mêmes ; mais cela se fait avec tel ordre , que les artères sont toujours sous les veines; et cela a été ainsi disposé par le grand maître, soit afin que les artères , qui sont d'une dignité plus relevée, aient ce couvert pour être mieux conservées , soit pour ce qu'étant sous les veines, elles entretiennent la chaleur du sang, lequel autrement se gèleroit et cailieroit , d'autant que le sang artériel qui procède du cœur est très-chaud, comme l'est aussi la source d'où il prend son origine; et parce que ce sang est fort vif et fort actif, le Créateur a renforcé ces artères de deux tuniques si fortes qu'elles semblent être de parchemin , afin qu'il ne pût pas sortir de ses vases. Ce même sang artériel sort par le
tronc d'une grande artère qui vient du cœur ; et ce tronc se divise en deux bras , qui vont ensuite se répandre par tout le corps , ainsi que les veines , jusqu'à devenir d'autres veines fort subtiles et fort déliées; mais l'un de ces bras descend aux membres qui sont situés au-dessous du cœur , et passe jusqu'aux pieds, comme l'autre monte à ceux qui sont au-dessus et va jusqu'à la tête , non-seulement pour donner chaleur et vie à ces parties hautes , mais aussi afin que de là s'engendrent les esprits qui sont appelés animaux, desquels nous parlerons bientôt.
Du cœur.
Comme ce sang s'engendre dans le cœur, il nous faut un peu parler de cette noble partie. Le cœur est assis comme un roi au milieu de notre poitrine , et environné des autres membres et des parties principales qui servent au gouvernement du corps. 11 est trèschaud , parce qu'il étoit nécessaire que celui qui avoit à communiquer la chaleur et la vie à tous les membres, fût de ce tempérament. Cette chaleur est bien si grande , que si incontinent après avoir tué quelque grand animal , comme un bœuf, vous mettiez la main dans son cœur , vous ne l'y sauriez endurer. 11 contient , comme j'ai dit , deux ventricules , l'un au côté droit , l'autre au gauche , séparés par une petite membrane , comme par un mur , qui est de la même substance que le cœur, c'est-à-dire, d'une chair ferme et dure ; et le Créateur l'a faite de la sorte , afin que
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le sang qui y est contenu et qui s'est engendré dans le cœur, étant vif et chaud au point qu'il est, ne se répandît point au travers des murailles qui le renferment. Le sang passe du premier de ces ventricules au second, pour se raffiner davantage, comme il a été dit; et en ceci se découvre un nouvel artifice de la providence divine : ce sont les petits conduits par où. l'un et l'autre sang fait ses entrées et ses sorties, le Créateur y ayant mis deux petites espèces de pont-Ievis, qui sont deux petites toiles fort déliées , semblables aux écluses dont on se sert aux moulins de mer, lesquelles s'ouvrent et se ferment selon le montant ou le descendant des marées ; d'autant que le sang en fait ici de même , les ouvrant et fermant à mesure qu'il entre , afin qu'étant une fois dedans il ne puisse plus sortir.
Des poumons.
Le cœur étant très chaud , comme nous venons de dire , ce très-sage et Irès-puîssant maître et auteur de toutes choses lui a cbnné , comme au roi de tous les membres , un officier exprès pour le rafraîchir, par un éventail continuel , qui empêche que sa chaleur démesurée ne l'étouffé, (-et officier exerce sans cesse sa fonction , soit que nous donnions ou que nous veillions, parce que nous respirons en tout temps. C'est pour ce sujet que le Créateur a formé la substance du poumon spongieuse , afin que plus facilement il se puisse mouvoir, s'étendre et se resserrer; de sorte que ce mem
bre , comme des soufflets de forgeron , se dilate et se resserre continuellement : et en se dilatant , il reçoit Pair frais pour donner rafraîchissement au cœur, comme en se resserrant il tire l'air chaud qui en procède. En reconnoissance de ce service continuel , le cœur le nourrit aussi des viandes royales de sa table , parce que tous les autres membres recevant leur aliment du sang des veines , qui est comme le pain du commun , lui seul en a de la table du maître, étant nourri du sang artériel qui se cuit dans le cœur même et qui est trèspur et très-subtil.
L'usage du poumon s'étend encore à former la voix, parce que l'air qu'il exhale , sortant avec quelque sorte de véhémence et touchant au gosier , ou à cette petite campanelle ou languette qui est à son entrée , la voix se forme par ce petit attouchement. De sorte que si cette languette est bouchée par quelque humeur crasse et grossière, à peine pouvons-nous ouïr la voix de ceux qui ont cet empêchement , et beaucoup moins de ceux qui l'ont en quelque façon gâtée : mais il faut ici noter que la bouche du canal du poumon n'est ni large ni ronde , au contraire , qu'elle est fendue comme l'ouverture d'un sifflet. Gela sert infiniment pour former la voix; car c'est de la même sorte que sont faites les flûtes et les flageolets , parce que l'air qui entre dedans , coulant doucement par ce petit conduit, la voix par ce moyen se forme. Nous voyons en ceci la conformité de l'art avec la nature que Dieu a créée , quoique la nature ait précédé l'art.
Mais ce qui est digne en ceci de grande considéra-
tion , c'est de voir que la toute-puissance et la sagesse de la providence ait pu former une espèce de sifflet de chair pour nous faire chanter ; car de faire une flûte , un sifflet , ou une trompette , soit de bois ou de quelque métal , ce ne seroit pas grande chose, la dureté de la matière contribuant beaucoup pour la résonnance de la voix : mais de faire cela de chair, comme est le canal du poumon, et que là-dedans il se forme des voix , soit d'hommes , soit de femmes , si douces et si agréables, qu'elles semblent plutôt des voix d'anges que des voix humaines ; qu'elles soient variées de tant de sons , sans qu'il soit besoin des trous que nous voyons dans les flûtes pour faire cette variété ; c'est en effet une chose qui manifeste le pouvoir et la sagesse de ce souverain ouvrier, qui a su tourner si adroitement la chair de ce petit canal , qu'il en a pu former une voix plus douce mille fois que celle de tous les instrumens que l'industrie humaine a jamais inventés. Il n'y a pas peu de sujet aussi d'admirer combien cette variété de tons et de sons contribue à la perfection de la musique concertée et des orgues qui sont dans nos églises , y ayant certains petits canaux déliés qui imitent les sifflets ; d'autres qui semblent à des voix pleines , si fortes et si résonnantes, qu'elles font trembler les églises , et sans cela nous ne saurions avoir de musique parfaite. Mais ce n'est pas pour le seul plaisir de l'oreille que le Créateur a voulu nous donner tous ces sons; c'est principalement pour exciter la dévotion de ses fidèles , afin que célébrant avec cette mélodie les divins offices , et lui chantant des louanges , nos cœurs s'élèvent vers lui avec plus de ferveur.
Nous devons encore remarquer que quand la voix qui sort du poumon est aidée du secours de la langue , c'est lorsque nous venons à articuler et à distinguer la même voix d'où se forme la parole ; cet instrument , par lequel tantôt nous touchons les dents , et tantôt l'intérieur du palais de la bouche , nous servant à cet effet. Et en cela nous voyons encore une fois comme l'art imite la nature en la composition des instrumens qu'il a inventés. Et cela est encore plus évident dans les flûtes et dans les orgues ; car , par exemple , dans les orgues il y a certains soufflets qui envoient l'air dans les tuyaux , et l'organiste qui vient après cela à toucher certaines petites marches , en fait sortir divers sons. C'est ainsi que le poumon s'ouvrant et se serrant , fait l'office des soufflets ; car en se resserrant il envoie par le canal qui lui est propre , ce vent qui sort de lui même; et la langue touchant ensuite dans les parties de la bouche que nous venons de dire , comme à des marches , la voix est articulée; et de là sont formées diverses paroles par lesquelles l'homme (comme animal politique) traite de ses affaires, et explique ses pensées et ses conceptions aux autres hommes. Nous pouvons tirer d'une flûte le même exemple , par le tuyau de laquelle , comme par le tuyau de notre poumon , le vent passe , et l'attouchement des divers trous qui sont sur ce tuyau se rapporte à l'attouchement de la langue , aux diverses parties qui sont dans l'intérieur de notre bouche; et tout ainsi que la flûte rend divers sons à mesure que Ton touche divers trous , aussi la langue en louchant diverses
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parties de notre bouche forme diverses paroles. C'est de cette sorte que le Créateur nous a donné la faculté de communiquer et de traiter avec les autres hommes ; et comme c'est une faculté concédée proprement à l'homme, entre tous les animaux, aussi est-ce un singulier bénéfice du Créateur, dont il a privé ceux qui sont muets. En ceci même paroît bien hautement la grandeur de la providence divine, laquelle de ce souffle chaud , que le cœur chasse hors de soi comme chose dommageable , sait tirer une chose aussi utile et aussi profitable comme est la voix et la parole de l'homme; car il n'y a rien entre toutes ses œuvres, pour vil et méprisé qu'il soit , qui étant devenu inutile pour une chose, ne soit utile pour une autre, ainsi qu'il a été dit.
Le poumon a bien encore une autre faculté , qui est de préparer l'air qu'il reçoit et de le rendre propre à engendrer ces esprits vitaux dont nous avons parlé. Us se forment des vapeurs du sang artériel , jointes avec une partie de cet air , lequel se répandant dans toutes les sinuosités et dans la substance du poumon , reçoit de lui la vertu de faire ces esprits. Or ces mêmes esprits , outre la vie qu'ils nous donnent , font encore une autre fonction non moins importante , qui est de devenir matière pour la génération d'autres esprits plus nobles , comme sont ceux que nous appelons animaux, lesquels nous font sentir et mouvoir, comme nous dirons bientôt.
Considération sur tout ce que nous venons de dire.
Il ne sera pas , à mon avis , hors de propos de nous arrêter maintenant à raisonner sur les choses que nous venons de traiter, et nous y verrons comme la sagesse divine dispose toutes choses , ainsi que nous avons dit ci-devant, avec douceur, procédant par les causes à leurs effets , et proportionnant les mêmes causes à la dignité des effets qu'elles veulent produire ; de sorte que , d'autant que la forme qu'elle veut introduire est plus noble, elle dispose aussi d'autant plus la matière qui la doit recevoir , afin qu'entre les causes et leurs effets il n'y ait point de disproportion , ni entre la matière et la forme qui en doivent procéder.
Pour examiner ceci plus distinctement, commençons parla première cause de notre nourriture. Nous voyons que la viande se mâche dans la bouche , et est disposée par ce moyen pour passer toute broyée et moulue à l'estomac. Là elle prend une autre forme, que les médecins appellent chyle, avec lequel , déchargée et nettoyée des excrémens qui se déchargent par les intestins , elle prend une autre disposition pour aller au foie , où elle reçoit une autre forme encore plus parfaite , qui est celle du sang. Celle-ci étant de nouveau repurgée, et la bile avec la mélancolie rejetées , avec la superfluité des liqueurs que nous avons bues , elle est disposée pour passer au ventricule droit du cœur. Là elle reçoit une nouvelle purification poiir
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entrer dans le ventricule gauche , dans lequel se forment los esprits vitaux , lesquels ayant encore reçu en cet endroit une nouvelle disposition ou préparation , ils deviennent matière propre à engendrer les autres esprits plus nobles , qui sont ceux que nous venons d'appeler animaux.
Par toutes ces observations , le lecteur prudent et intelligent pourra facilement concevoir ce que nous venons de dire , et remarquer l'ordre que la providence divine sait garder en la production des choses, faisant que la matière soit disposée suivant la dignité de la forme qu'elle doit recevoir, de telle sorte que la forme étant plus noble , la disposition pour la recevoir le soit aussi. Si nous appliquons ce même ordre aux choses spirituelles , nous jugerons bien que , selon l'état ou le degré de grâce auquel nous voulons nous élever, nous devons aussi de notre part, apporter des dispositions qui y soient proportionnées. Suivant cela, le pénitent qui veut atteindre au fruit et à l'effet d'une véritable confession , doit s'y élever par une vive douleur et repentance de ses péchés, et un très -sérieux examen de sa conscience. De même , pour recevoir le fruit du Sacrement de l'autel , il faut y apporter une plus parfaite disposition , d'autant que ce sacrement étant plus relevé et plus divin que l'autre, il requiert aussi une dévotion actuelle; c'est-à-dire, que l'homme ne soit pas seulement libre du péché , mais aussi de toutes les pensées qui peuvent ou distraire , ou diminuer sa dévotion ; et ce n'est pas seulement en la réception des sacremens que les dispositions et prépara -
tions doivent précéder, mais aussi dans tous les autres dons et grâces spirituelles. C'est pourquoi ceux qui désirent jouir de la douceur et suavité des consolations du Saint-Esprit , doivent se dégager de tous les plaisirs et consolations du monde , à l'exemple de David , qui disoit : Mon âme s'est dégagée de toutes les consolations de la te^re; j'ai mis tout mon souvenir en Dieu, et cest en lui seul que f ai mis mon contentement.
Celui aussi qui aspirera à la perfection de l'amour de Dieu , doit éloigner de soi tous les amours déréglés du monde, et s'il veut s'unir si étroitement avec Dieu , qu'il ne soit plus qu'un même esprit avec lui , (c'est^ à-dire, devenir un homme tout -à-fait spirituel et divin,) il doit mortifier , autant qu'il lui sera possible, tout ce qu'il y aura en lui de charnel et de terrestre , s'il fait tant soit peu d'empêchement à ce qu'il y a de divin. Que s'il veut devenir semblable à ce Seigneur, qui est l'unique et souverain bien , par la raison qu'il est bien , il doit s'éloigner de toutes les choses mauvaises ; et par celle qu'il est bien souverain , il ne doit pas s'occuper à des choses basses , quoiqu'elles ne soient pas mauvaises : mais par celle qu'il est unique , il ne doit pas s'engager en beaucoup de choses , encore qu'elles soient bonnes , si elles sont en trop grand nombre , et telles que par leur multitude elles viennent à distraire l'esprit de la dévotion. Que si pour parvenir à ce degré , il veut se donner entièrement à la vie contemplative et avoir l'imagination tranquille lorsqu'il pense à Dieu , et libre de toutes autres pen-
sées , il faut , selon le précepte des saints , qu'il devienne sourd , aveugle et muet pour les choses du monde ; car, par ce moyen , la maison de son âme en sera plus nette, plus tranquille et moins troublée du bruit de ses pensées; car, s'il fait autrement, il n'en pourra pas éviter les confusions ni le tumulte. Enfin , pour dire tout en un mot , celui qui veut sincèrement trouver Dieu , qu'il sache qu'il le doit chercher sincèrement, et celui qui en veut recevoir les grands dons doit aussi proportionner son travail , sa diligence et sa vigilance à la dignité des mêmes dons ; comme celui qui veut être grand docteur, doit employer beaucoup de soin et de diligence en ses études. Salomon nous donne sur ceci un beau précepte, lorsqu'il dit : Que si nous désirons acquérir la véritable sagesse , nous y devons travailler avec autant d'ardeur que les hommes travaillent à s'acquérir du bien , et avec autant d'attache qu'en ont ceux qui cherchent des trésors cachés sous la terre. Et à ce propos , Moïse a dit : Que nous trouverons Dieu si nous le cherchons de tout notre cœur et de toute l'affection de nos âmes.
C'est en effet la voie ordinaire par laquelle notre grand Dieu communique ses grâces et ses dons à ses créatures , les disposant avant toutes choses et les préparant pour les recevoir. Il est vrai que comme il n'est pas un agent naturel , il n'est pas sujet aussi à la nécessité de ces lois qu'il observe ordinairement; car souvent il fait de très-grandes grâces, sans qu'aucune disposition ait précédé , même sans avoir gardé aucune mesure de temps; mais c'est pour une plu6
haute manifestation de sa libéralité et de sa magnificence. Nous en voyons des exemples en la vocation de saint Paul , de saint Matthieu , de saint Jean et de saint Jacques , lesquels en tendant leurs rets , furent appelés à l'apostolat. Et ceci suffira pour ce que nous avions à dire de l'âme végétative, qui sert à la subsistance de la vie.