CHAPITRE XXVII
Introduction pour traiter de Came sensitive et des esprits animaux.
Au commencement de ce traité de la composition et fabrique de nos corps , il a été dit que les philosophes naturels faisoient trois différences d'âmes : l'une appelée végétative , qui est pour les plantes; l'autre sensitive , pour les brutes ; et la troisième intellectuelle , pour les hommes ; de telle sorte néanmoins que quoique notre âme soit une substance simple et spirituelle , elle possède ensemble toutes ces trois facultés, car c'est elle qui , par le moyen des instrumens doDt nous avons parlé, nourrit nos corps elle-même, qui est la cause de tous nos sens et de tous nos mouvemens , et qui Pest pareillement de tous les discours de notre entendement. Puisque nous avons parlé jusques ici de la plus basse de ces facultés , qui est la végétative attribuée aux plantes, il faut maintenant nous élever à la sensitive , qui nous donne la vie comme aux brutes :
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en quoi la sagesse divine se manifeste d'autant plus , que cette faculté est plus noble que la précédente.
Pour mieux connoître ceci , nous devons savoir que tout ce que nous avons dit de l'âme végétative ne sert seulement que pour maintenir la vie de nos corps ; mais d'autant que l'homme n'eût su avec cela seul se mouvoir d'un lieu a l'autre , ni voir la beauté et la diversité des choses créées , ( sans la connoissance desquelles il ne pouvoit naturellement parvenir à celle du Créateur, ce qui rendoit tout l'ouvrage imparfait), ce grand Auteur de l'univers n'a pas voulu en ceci se montrer moins libéral envers les hommes qu'il n'avoit fait en tout le reste. Au contraire , il a créé exprès en leur faveur un troisième principe , outre le foie et le cœur , dans lequel , comme dans un fourneau , se forment les esprits , par le moyen desquels nous voyons , nous entendons , nous goûtons, nous touchons et nous nous mouvons. Pour cette raison , les Latins les ont appelés animaux , et d'eux sont engendrés les esprits de la vie , que nous avons dit être formés au cœur. Ce troisième principe , dont nous parions maintenant , est appelé le cerveau , et a son siège en la plus haute partie de notre corps, non pas tant pour être en cet endroit -là en plus grande assurance, mais pour être plus proche des yeux , lesquels ne pouvoient être mis en aucune partie plus commode pour être , comme ils sont , les sentinelles de la citadelle de notre corps; aussi le Créateur a fort bien pourvu au défaut et à la foiblesse de leur situation, qui est tout à découvert, les ayant couverts de poil , de cuir et d'une espèce de
casque pour empêcher qu'ils ne soient pas facilement offensés. Ils sont , outre cela , couverts de deux toiles; la plus épaisse appelée dure-mère, et la plus subtile, pie-mère , lesquelles enveloppent le cerveau et ses sources et saillies avec tous ses nerfs. Et parce que j'ai parlé de saillies , il faut savoir que le cerveau a une descente ou issue en forme de queue , dite communément la moelle de l'épine du dos , qui sort de la plus basse partie de derrière le cerveau, et coulant par le plus grand conduit qui se fait en l'os du derrière de la tête, descend par l'épine jusqu'au bout du grand os , devenant toujours sur la fin de plus en plus déliée. Mais d'autant que nous devons ici parler de ces esprits animaux qui sont engendrés dans le cerveau , et que nous avons achevé de parler des vitaux qui sont formés au cœur , il est à propos de donner la raison pour laquelle tous les philosophes médecins établissent cette sorte d'esprits. Nous devons ici nous remettre en mémoire ce que nous avons déjà mis en avant , qui est que le Créateur ordonne et dispose toutes les choses doucement , proportionnant les causes à la dignité de leurs effets , et disposant la matière selon la condition de la forme qu'elle doit recevoir, comme nous avons montré ci-dessus. Le même Créateur garde la même proportion entre l'instrument et le principal agent qui doit s'en servir, comme nous Talions bientôt expliquer. Suivant cela , nous donnons à un enfant une fort petite épée , une plus grande à un homme fait, mais une autre encore plus grande à un géant. De même pour faire un ouvrage fort subtil et fort dé-
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licat , il faut se servir d'instrumens subtils et délicats , et pour un grossier , il suffit d'avoir des instrumens grossiers. Si nous rapportons ceci aux causes naturelles , nous verrons que les intelligences , lesquelles par le mouvement des cieux gouvernent tout ce bas monde , étant des substances très-nobles et incorruptibles , se servent aussi d'instrumens très-nobles et incorruptibles , qui sont ces mêmes corps célestes , avec toutes leurs étoiles et planètes, dont les influences gouvernent l'univers. Pour appliquer ceci au sujet que nous traitons, il est vrai de dire que l'âme qui est dans notre corps est le premier principe et la cause de la vie que nous possédons , et des sentimens et mouvemens que nous avons; et cela se voit manifestement, en ce que l'âme venant à défaillir, tous ces mouvemens et sentimens cessent, quoique néanmoins les membres dont elle se servoit pour cela subsistent , puisque nous voyons subsister , au moins apparemment , la figure et la matière de la vue , de l'ouïe et de tous les autres sens et organes , sans faire leurs fonctions.
Or notre âme étant esprit, comme sont les anges, il étoit nécessaire que les instrumens plus proches et immédiats dont elle se sert fussent proportionnés et égaux à elle , c'est-à-dire , ou qu'ils fussent purement spirituels , ou pour le moins fort approchans de cette condition et de cette noblesse ; tels que sont les esprits dont l'âme se sert pour nous donner la vie , mais principalement les esprits animaux , qui sont comme des rayons de lumière , par le moyen desquels nous avons sentiment et mouvement : autrement il y auroit
une grande disproportion , qu'une substance purement spirituelle , comme est l'âme , eût pour instrument proche et immédiat une pièce de chair , ou quelque grand os. Voilà quelle est la raison pour laquelle nous avons établi cette sorte d'esprits, comme étant plus proches et ayant plus de proportion à la dignité et à la nature de notre âme , laquelle , comme nous avons dit , est une substance spirituelle.
De la dignité et efficace des esprits et de toutes les choses spirituelles.
Mais il faut ici noter que notre connoissance procédant des sentimens extérieurs, c'est-à-dire, des choses corporelles que nous voyons , touchons , entendons , au lieu que nous ne voyons , ni ne goûtons ni ne touchons les spirituelles ; il arrive de là que plusieurs , (surtout les ignorans , ) ou ne croient point qu'il y ait du tout de choses spirituelles , ou pour le moins ils ne connoissent ni leur vertu , ni l'eiïicace qu'elles ont pour opérer. Telle étoit jadis cette secte des Sadducéens , dont il est fait mention dans les actes des apôtres , qui étoient tellement grossiers qu'ils ne pouvoient croire qu'il y eût ni des anges , ni des esprits; et aujourd'hui même, il y en a , lesquels bien que persuadés de cette vérité , ne peuvent concevoir comment les choses qui n'ont point de corps peuvent avoir un être ; c'est aussi ce qui les empêche de reconnoître la dignité , l'excellence et la vertu de leurs
âmes »
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âmes , s'imaginant que ce n'est qu'un souflle de vent , ou quelque chose de semblable. C'est pour l'instruction de ces gens-là que je veux maintenant travailler , et leur découvrir peu à peu la dignité et l'efficace de ces esprits afin de les élever à la connoissance de celle de leur? âmes.
Four mieux comprendre ceci , il faut savoir que tout ce qu'il y a de corporel en ce monde , est composé des quatre élémens , quoique cela ne paroisse pas à cause de la diversité de leur mélange et de leur composition ; entre ces élémens , le plus bas , le plus grossier et le plus matériel , c'est la terre , la considérant en soi. Celui qui vient après , est l'eau , qui fait fructifier la terre , laquelle de sa nature étant sèche comme de la chaux , demeureroit entièrement aride et stérile. L'air qui est le troisième en dignité , vient après; c'est par lui que nous vivons et que nous respirons, et c'est aussi lui-même qui conduit les eaux de la mer à la terre , et qui nous fait tous les autres biens dont nous avons déjà parlé : mais je n'ai rien à dire de l'efficace et de la subtilité du feu , parce que nous en faisons tous et en tout temps l'expérience.
Il faut maintenant savoir, que toutes les choses corporelles étant composées de ces quatre élémens , sont d'autant plus nobles , et ont d'autant plus de vertu et d'efficace dans leurs opérations, qu'elles participent moins de la matière de la terre et de sa pesanteur. Tirons notre premier exemple de ces mêmes élémens : la terre de soi n'a aucune vertu pour agir en quelque manière que ce soit ; elle n'est que pour pâtir , et i. Aa
pour recevoir comme par aumône ce que lui donnent, ou les autres élémens , ou les causes naturelles; de sorte qu'elle ne seroit pas capable de porter nos corps , si elle ne recevoit la dureté qui est en die , par le bénéfice des autres élémens. Les autres tro\s élémens viennent ensuite , entre lesquels les plus élevés sont plus spirituels et plus actifs, comme l'eau et l'air ; mais beaucoup plus le feu , qui est le moins matériel et le plus actif de tous.
Ceci se peut encore observer dans les eaux, que nous voulons quelquefois peser; car nous rejetons les plus pesantes, comme plus terrestres , et faisons choix des plus légères , pour boire. Noiis en faisons autant des vins , dont les plus troubles et plus épais sont moins estimés que les clairs et délicats. Cela s'observe encore dans les viandes , et spécialement au pain ; car celui qui se tire de la fleur de la farine , comme plus léger, est pour la table des maîtres , au lieu que le pain grossier est pour les valets ; il en est autant des métaux , et c'est pour cela que les forgerons purgent leur fer à la forge , rejetant ce qu'il y a de plus terrestre , pour se servir de celui qui est raffiné et purgé des excrémens qu'il a tirés de la terre. Cela est encore manifeste dans les pierres précieuses , entre lesquelles les plus pures et plus transparantes, et qui ont par ce moyen moins du terrestre , sont celles que nous estimons davantage et que nous enchâssons avec soin dans l'or et l'émail , pour les porter au doigt, ou aux oreilles , laissant les plus grossières pour les édifices. Mais le plus fort argument que nous avons en tout ceci..
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c'est celui que nous tirons de la lumière qui nous vient du ciel; c'est en effet ce qu'il y a de plus pur et de plus spirituel entre toutes les choses corporelles , puisque nous voyons qu'elle passe au travers d'un verre qui n'est pénétrable ni par l'air, ni par le feu; et néanmoins sa vertu est si admirable et de telle efficace, qu5 c'est par elle que les cieux opèrent tout ce qui se fait en la mer, sur la terre et sous la terre , où par sa vertu l'or, l'argent et tous les autres métaux sont engendrés.
Il faut dire encore , que ce n'est pas seulement pour profiter, mais aussi pour nuire, que les choses sont d'autant plus puissantes qu'elles sont plus spirituelles , c'est-à-dire , moins matérielles et visibles. Nous avons pour un malheureux exemple de cette vérité , les catarrhes qui eurent cours en l'année mil cinq cent quatre-vingts par toute l'Europe. Car bien que le ciel et l'air, au moins en apparence , fût aussi serein et aussi pur qu'à l'ordinaire, néanmoins une mauvaise qualité qui s'y rencontra, laquelle ne se pouvoit ni voir, ni apercevoir, causa une infinité de morts dans toutes les nations; on en peut dire autant de l'air qui est corrompu par la peste; car bien que ce soit une qualité que nous ne puissions ni voir, ni toucher, elle ne laisse pas de causer une calamité générale à tout le genre humain. Que si nous voulons aller plus avant, et passer aux substances purement spirituelles, comme sont les anges et les démons , on verra clairement combien les uns sont puissans pour nous aider , et les autres pour nous nuire; puisqu'un seul d'enlr'eux ,
(ou bon ou mauvais) eut le pouvoir en une seule nuit de tuer cent quatre-vingt cinq mille hommes de l'armée des Assyriens , qui étoit au siège de Jérusalem.
Tout ce que nous venons de dire nous sert pour mieux comprendre,, (procédant par ces degrés de supériorité qu'il y a dans toutes les choses) que plus elles sont pesantes et matérielles, plus elles participent de la terre , et elles en sont d'autant plus viles et moins efficaces; comme au contraire plus elles s'approchent de la condition des choses spirituelles , plus aussi elles sont nobles et capables d'opérer. Par là nous pouvons en quelque façon reconnoître la dignité de nos âmes , lesquelles sont substances purement spirituelles comme les anges; et nous ne devons plus nous étonner si elles font une si grande diversité d'offices et de fonctions en nos corps , comme nous dirons ci-après ; parce que tout ce que Dieu fait et opère dans le grand monde , notre âme le fait dans le petit monde qui est l'homme , et ses instrumens sont nos esprits , autant les vitaux que les animaux , d'autant que pour être plus spirituels , ils lui sont plus semblables.
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