CHAPITRE XXIX
Des sens intérieurs qui sont en la tête.
Puisque nous avons avancé que les esprits animaux sont cause , non-seulement du mouvement , mais aussi du sentiment, il est nécessaire de traiter en cet endroit des sens , dont les uns sont particuliers , les autres communs et généraux ; les uns extérieurs qui se voient au dehors , les autres intérieurs que l'on ne sauroit voir. Mais d'autant que la vertu des extérieurs dépend des intérieurs , nous parlerons de ceux-ci premièrement. Les extérieurs et particuliers , sont les cinq que nous connoissons , lesquels se vont tous ramasser en un sens commun que nous avons en la première partie du cerveau , et c'est de là que naissent les nerfs par lesquels passent les esprits qui donnent la vertu de sentir à ces cinq sens ; lesquels aussi par ces mêmes nerfs envoient au sens commun, les images et les espèces des choses qu'ils ont senties. Par là ils lui donnent des nouvelles de tout ce qu'ils ont perçu , et payent de cette monnoie le bienfait qu'ils ont reçu de lui ; rendant comme des serviteurs et des messagers fidèles ce qu'ils doivent à leur maître , en lui faisant savoir tout ce qui
se passe au dehors ; et ceci , comme disent les philosophes , est le principe de toute notre connoissance , laquelle commence par ces sens intérieurs.
Après ce sens commun, et un peu au delà, il y a une autre petite cavité , ou ventricule , que noas appelons le siège de l'imagination ; c'est elle qui reçoit toutes les images des choses , et qui les retient et conserve fidèlement : car le sens commun étant situé dans une partie du cerveau , fort tendre et fort délicate , est par conséquent fort disposé à recevoir l'impression des images, mais non pas à les retenir et conserver à cause de sa mollesse. C'est ainsi pour cette raison que le Créateur a formé un autre ventricule dans une partie du cerveau plus solide et plus dure , qui vient à la suite de l'autre , afin de recevoir toutes les images que les sens ont apportées et les garder , et pour cette raison cette faculté est appelée Imaginative : par elle , qui est tout-à-fait organique et corporelle , notre adversaire nous fait souvent une cruelle guerre , nous dépeignant les choses tantôt parfaitement belles, et tantôt aussi infiniment laides et désagréables , selon qu'il plaît à sa malice; de quoi nous voyons un grand exemple en Amon fils de David , en ce qui se passa entre lui et sa sœur Tamar.
Ensuite de cette puissance , il y a dans le cerveau même un autre ventricule , lequel dans les brutes s'appelle le siège de l'estimative , et dans les hommes , cogitative , parce que cette faculté est en nous plus excellente ; c'est une puissance plus spirituelle que les précédentes , et par la vertu de laquelle on peut
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concevoir des choses qui n'ont ni figure, ni corps. Par son moyen , la brebis voyant le loup , conçoit la haine; et tout au contraire, elle conçoit amitié, voyant le mâtin. Ainsi font les oiseaux foibles et désarmés , quand ils voient les oiseaux de rapine; d'autant que l'amitié ou l'inimitié n'ont ni corps ni figure, et le Créateur a imprimé à tous les oiseaux et autres animaux cette faculté pour leur conservation et pour leur défense.
Enfin dans la partie de derrière du cerveau , qui est la plus près du cou , il a établi le siège de la mémoire , qui est une faculté beaucoup plus propre à l'homme, qu'à la bête; quoiqu'il y en ait quelques-unes qu'il en a faites participantes en quelque façon. Nous en voyons l'effet dans les chiens , qui serrent le pain , et de là à quelque temps le vont chercher, se souvenant fort bien où ils l'ont mis. Le renard en fait de même; car après s'être bien rassasié du sang des poules qu'il a tuées , il fait une fosse en terre , où il les cache , et les va au besoin déterrer pour les manger. On dit aussi que le lion garde la mémoire du bien qu'on lui a fait , et qu'il en témoigne sa reconnoissance, comme au contraire il se sait bien venger des injures qu'il a reçues. Mais dans l'homme cette faculté est beaucoup plus parfaite et plus universelle , comme nous ferons bientôt voir, après que nous aurons donné un exemple palpable , pour faire bien entendre l'origine de la connoissance de ces quatre sens intérieurs. Je dis que tout ainsi que le Créateur a mis dans la langue la faculté de goûter la saveur des viandes , et de faire la distinc-
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tion du doux à l'amer, ce que toutes les autres parties de notre corps ne sauroient faire , aussi le même ouvrier par sa toute -puissance a pu imprimer, et de fait a imprimé ces facultés dont nous venons de parler , seulement dans ces quatre parties de notice cerveau , et non dans les autres. Mais il faut revenir à la mémoire , laquelle n'est pas seulement un bienfait singulier du Créateur, mais aussi un miracle signalé de la nature : je l'appelle bienfait , parce que c'est le dépositaire de toutes les sciences, d'autant que nous ne savons que ce dont nous nous souvenons. C'est elle qui est la fidèle compagne et l'aide de la prudence , laquelle par le souvenir des choses passées , prévoit le succès et l'événement des présentes et de celles qui sont à venir ; c'est elle qui conserve toutes les expériences , lesquelles ne servent pas moins aux sciences , qu'à la prudence. Elle est la mère de l'éloquence ; car elle nous enseigne à parler, gardant dans son trésor les noms des choses , et les paroles avec lesquelles nous expliquons et donnons à entendre nos conceptions. De là vient que les maîtres de l'éloquence, qui sont les rhétoriciens , mettent la mémoire pour la cinquième partie des choses nécessaires à leur art. Elle-même nous rend habiles, et propres à exercer tous les arts et capables de toutes les sciences , conservant en soi toutes les règles et les préceptes qui sont nécessaires pour les acquérir. Car en effet , sans son secours, la lecture des livres, ou la fréquentation des écoles , ne seroit qu'un travail inutile , et sans ces disciplines, que seroit la vie humaine , qu'une
vie de barbares ou de bêtes brutes ? Mais surtout, elle sert pour rendre les hommes agréables à Dieu , leur remettant devant les yeux les bienfaits qu'ils ont reçus de sa libéralité , pour lui en rendre grâces. Et par tous ces signilés avantages, nous pouvons juger combien nous sommes redevables a ce souverain Créateur pour un b «niait si remarquable.
Mais le miracle de cette puissance n'est pas moindre que celui du bienfait. A la vérité , ce ne seroit pas une fort grande merveille de voir que des hommes se ressouvinssent d'une histoire dont les événemens sont enchaînés les uns dans les autres par une certaine liaison et dépendance qui les unit. Mais de voir qu'un petit enfant apprendra par cœur cent mots grecs et latins , dont il n'entendra point la signification , qui n'auront aucune dépendance les uns des autres , et que les répétant cinq ou six fois , ils s'imprimeront de telle sorte en sa mémoire, qu'ils s'y conserveront peutêtre jusqu'à une extrême vieillesse; de voir que lorsqu'il les voudra répéter , ils sortiront de ce magasin , et que la mémoire toutes les fois qu'on lui demandera ce dépôt, le rendra avec une fidélité si exacte : n'est-ce pas en effet une chose digne d'une grande admiration? Que dirai-je encore de ceux qui ont la connoissance des quatre langues , grecque , latine , hébraïque et chaldéenne , étant nécessaire que ceux qui les entendent aient dans leur mémoire une infinité de mots dilTérens , dont ces langues sont composées , pour s'en servir toutes les fois qu'ils voudront parler en l'une ou en l'autre ? Que dirons-nous encore de
quelques mémoires admirables? Telle fut celle du bienheureux pontife saint Antonin , de qui on a écrit , qu'à l'âge de quinze ans il avoit appris par cœur dans l'espace d'un an et conservé dans sa mémoire Uut le décret ? Que dirons- nous encore de celle de Mithridate, roi de Pont, lequel, ainsi que l'histohe rapporte, savoit vingt-deux langues? Qui est-ce <mi a été si puissant que d'imprimer dans cette petite cellule de notre cerveau une telle faculté , une telle capacité et une si grande étendue, pour contenir une si grande quantité de paroles différentes et si distinctement, qu'il n'y ait aucune confusion? Qui peut avoir eu ce grand pouvoir , sinon ce Seigneur , lequel en ceci comme en une infinité d'autres choses , nous a voulu donner des marques de son pouvoir et de sa magnificence ? Et avec cela , les hommes sont si aveugles et si malheureux, qu'ils ne savent ni considérer la grandeur de ce miracle , ni rendre grâces à leur Créateur d'un bienfait si considérable.