CHAPITRE XXX
Des cinq sens extérieurs , et premièrement de celui de la vue.
David avoit certainement grande raison de s'écrier et de confesser si souvent que Dieu étoit admirable en toutes ses œuvres , pour petites qu'elles fussent. Je dis ceci , parce que ne faisant que sortir d'une merveille ,
nous entrons dans une autre non moindre , qui est la composition de nos yeux. Les philosophes naturels reconnoissenl que c'est la partie la plus subtile , la plus industrieuse, et la plus admirable qui soit dans tous nos coiys, et en laquelle nous n'avons pas moins sujet de ressentir la grâce du bienfait, que d'admirer l'industrie de l'ouvrier ; car en effet , que peut-on voir de plus misérable qu'un homme sans vue? Aussi le saint homme Tobie qui en souffroit si patiemment la privation, étant salué par l'Ange qui lui souhaitoit joie de la part de Dieu , il lui répondit : Quelle joie puis -je avoir, vivant comme je fais en ténèbres, et n'y pouvant voir la lumière du ciel ?
Ayant donc parlé des parties de notre corps , qui sont cachées sous le voile de notre chair, il est maintenant à propos de parler des sens et des membres extérieurs de noire même corps , qui gardent les dehors de notre maison , et sont exposés à la vue de tous; mais nous commencerons par le plus excellent, qui est celui des yeux. Aussi l'artifice dont ils sont composés surpasse sans doute celui de tous les autres membres et de tous les autres sens.
La première chose que nous devons admirer en eux, ce sont les espèces , et les images des choses qui sont requises pour être vues ; et pour entendre ceci , il faut savoir que toutes les choses visibles, qui sont celles qui ont couleur ou lumière, produisent par soi-même dans l'air leurs images et leurs figures , que les philosophes nomment espèces , lesquelles représentent fort au vif les mêmes choses dont elles sont les images : la
584 cA/rÉcmsMK de grenade.
raison de ceci est , que selon les règles de la philosophie, les causes qui produisent quelque effet doivent se toucher les unes les autres, ou par leur propre substance , ou par quelqu'autre vertu ou quelque influence qui en découle. Et puisque nous traitons de ctt effet , qui est de voir les choses lesquelles sont éloignées de nous , il est nécessaire qu'elles se touchent et se joignent par un tiers; c'est pour cela que le Créateur a fait une chose très -digne d'admiration, qui est que toutes les choses visibles eussent à produire en l'air ces images et ces espèces qui se présentent à nos yeux , et qu'elles représentassent les mêmes choses qui doivent être vues. Gela se peut remarquer dans un miroir , lequel recevant en soi ces espèces et images , qui ne peuvent passer plus avant à cause que le miroir n'est pas transparent, elles sont contraintes de s'arrêter, et ainsi représentent très-parfaitement tout ce qui est exposé à sa glace : par ce moyen nous y voyons des montagnes , des vallées , des champs , des arbres , même des armées entières , et généralement tout ce qui se met au devant , et s'il y avoit en l'air mille miroirs, ils représenteroient tous la même chose. Cela n'a pas lieu seulement en l'air, au ciel nous pouvons faire la même remarque; car il seroit impossible que nous vissions les étoiles, étant si éloignées qu'elles sont de notre vue, si elles n'imprimoient dans nos yeux leurs images et leurs espèces , par le moyen desquelles nous les voyons. Or, que peut-il y avoir au monde de plus admirable, que de voir, comme nous faisons chaque jour, que les peintres, pour faire un
seul
seul portrait, soient obligés d'employer un long temps et une infinité de couleurs, encore ne le sauroient-ils rendra parfaitement semblable à son original , et que sans ni pinceau , ni temps , ni couleurs , chacune de ces choses visibles ait le pouvoir de produire une infini'é d'images dans tous les corps transparens , tels que sont l'air et le ciel? Qui est-ce qui n'aperçoit point ici la toute-puissance de celui qui a donné cette vertu à toutes les choses visibles , pour être vues avec tant d'aisance?
Mais pour parler de l'organe de la vue, il faut savoir que de la partie de devant du cerveau , où nous avons dit que le sens commun avoit son siège , il procède deux nerfs, l'un d'un côté, l'autre d'un autre, par lesquels ces esprits que nous appelons animaux descendent jusqu'aux yeux. Ce sont eux qui leur donnent la faculté de voir , étant les premiers informés par ces espèces et images , des choses dont nous avons parlé. Mais il se dit tant de choses de la délicatesse et subtilité qu'il y a dans la composition des yeux, que je confesse de ne les avoir jamais pu comprendre , de sorte que je suis encore moins capable de les écrire; mais ce que j'admire principalement en eux , c'est de voir que tant de parties et si délicates ayant à concourir en la fabrique de l'œil , néanmoins ce souverain ouvrier ait bien été assez adroit et assez puissant pour les faire entrer toutes dans une si petite tête que celle d'une fourmi; car en effet n'est-ce pas quelque chose de plus merveilleux de les avoir placées dans un si petit i. Bb
386 CA.TÉCniSME DE GRENADE.
espace , que de les avoir mises dans la tête d'un homme ou d'un éléphant ?
Mais passant sous silence une infinité de chose» admirables pour leur délicatesse, je dirai seulement que dans la composition de l'oeil , il entre trois sortes d'aumeurs, lesquelles sont divisées entr'elles par trois sortes de toiles très-déliées. La première s'appelle cristalline , parce qu'elle est solide et transparente comme Je cristal ; la seconde est une certaine humeur rougeâtre , qui sert de couverture à la cristalline , et la troisième une humeur de couleur d'azur ; cette dernière sert à recueillir et rassembler dans la paupière de l'œil , ces espèces et ces images dont nous avons parlé , d'autant qu'elle demeureroit offensée par la trop grande clarté dont elles sont accompagnées , comme nous voyons qu'elle l'est lorsque nous regardons attentivement le soleil.
C'est donc par ces verrières des humeurs que nous venons de remarquer ( si toutefois nous osons leur donner ce nom) , que passent au sens commun les espèces et les images des choses , par les deux nerfs qui en procèdent, comme il a été dit; de sorte que c'est par eux que descendent les esprits animaux qui nous font voir, et par eux-mêmes que les images des choses montent au ventricule du sens commun , pour passer après à tous les autres sens intérieurs; ainsi nous pouvons dire, que tout ce monde visible, dans toute son étendue , entre dans notre âme par la porte des yeux. Et c'est pour cette raison, comme dit Aristote , que ce sens est si fort estimé , d'autant que
l'homme, qui est un animal raisonnable, désire naturellement d'apprendre; et ce sens de la vue lui découvrant une infinie diversité de choses, il s'ensuit deià qu'il lui doit être infiniment précieux: mais il le doit bien être davantage de ce qu'il nous fait voir les merveilles des ouvrages de notre grand Dieu, et qu'il élève par là nos esprits à sa connoissance. Celui de David étoit touché de ce sentiment , lorsqu'il disoit : Je verrai, Seigneur, les eieux qui sont les ouvrages de vos mains, la lune et les étoiles que vous avez formées. Ce saint homme employoit bien mieux l'usage de sa vue, que ne font ceux qui s'en servent pour offenser celui qui la leur a donnée , se servant pour commettre le péché de ce qui devroit être employé à la louange de la divine Majesté, et [ayant d'ingratitude celui-là même qui leur a donné le bien, et un bien de cette nature. Car il est tel que si un homme l'avoit perdu , que ne feroit-il point pour y trouver remède? Quelles grâces ne rendroit il point à celui qui le lui rendroit ? Quoique cela soit si véritable; quoique les hommes ne puissent douter que c'est Dieu seul qui leur a donné la vue, que c'est lui-même qui la leur conserve , ils ne pensent point néanmoins à lui rendre grâces d'un bienfait si considérable.
Passons maintenant du sens de la vue à celui de l'ouïe , qui est aussi très-noble , et qui ne sert pas moins que l'autre à l'acquisition des sciences; de quoi nous avons un exemple signalé en la personne de Didimus , lequel bien qu'aveugle de naissance , ne laissa pas néanmoins d'être grand théologien. La cause de co
sens procède encore de deux autres nerfs qui viennent du sens commun, l'un d'un côté, l'autre de l'autre, lesquels portent les esprits animaux , dont la vertu nous fait ouïr. Mais au dedans des oreilles , il v a une petite vessie pleine d'air , que les médecins appeVlent miringue , qui est comme un petit tambour : le son de la voix, ou de quelqu'autre instrument, venant à toucher ce petit organe, l'ouïe est excitée par ce moyen; mais s'il se rompt par quelque accident, et si l'air qui est enfermé dedans en sort, aussitôt l'ouïe se perd. C'est aussi pour celte raison que le Créateur a formé les oreilles , comme les paupières aux yeux pour la conservation de ce sens.
Le sens de l'odorat procède de la même cause; car deux nerfs qui descendent du sens commun aux narines , forment l'odorat. Au dedans des narines , il y a deux petites pièces de chair spongieuses , enveloppées dans des toiles fort déliées , où ces deux nerfs viennent aboutir; et l'air qui porte avec soi les espèces des choses odorantes y arrivant , l'odorat se forme ; mais il y a aussi une garde pour ce sens comme pour les autres. Ce sont les narines qui ne contribuent pas peu à la beauté du visage; car que sembleroit un homme sans nez? Et en cela nous devons admirer l'infinie sagesse du Créateur, qui a su joindre si adroitement dans la composition de nos sens et de nos membres , deux choses si difficiles à unir ensemble , comme sont l'utilité et la beauté , ayant disposé les choses de telle sorte , que ce qui est le plus utile pour la vie soit aussi le plus beau pour la vue.
Les narines nous servent bien encore à un autre usage très- important , car , par le moyen des deux conduits qui en découlent , le flegme formé dans le cerveau se décharge aussi- bien que par la bouche, les vapeurs de notre corps s'élevant au plus haut de la tête, comme celles de la terre s'élèvent à la plus haute partie de l'air. Le Créateur a voulu que ces deux conduits servissent pour vider ses mauvaises humeurs. Mais il y a encore en ceci une chose bien plus admirable , qui est que dans la plus basse partie de la tête il y a un petit réduit que la nature a formé , lequel a une cavité large et ronde , et aboutit à un petit canal étroit. Dans ce réduit , les flegmes qui distillent de la tête se rassemblent , et par ce petit canal ils viennent aboutir à ces deux conduits; de sorte que comme dans les cours des grandes maisons il y a des égoûts par où les eaux découlent lorsqu'il pleut , aussi le Créateur, dans la maison de notre corps , a fait cet égoût pour la décharge des flegmes , afin que nous n'en soyons point incommodés ; et par là nous pouvons remarquer que le Créateur n'a rien omis de ce qui pouvoit servir à la conservation de notre santé et de notre vie.
Nous descendons de là un peu plus bas , au sens du goût ; c'est celui par lequel nous goûtons les saveurs et distinguons le doux de l'amer. Deux petits nerfs qui sont au milieu de la langue , et qui se répandent comme de petits rameaux par toute son étendue , sont encore la cause de ce sens. Le créateur l'a faite humide, pleine de pores et vide de toute sorte de saveur. Elle est pleine de pores , afin que les espèces des saveurs
3qo catéchisme de grenade.
la puissent pénétrer , et toucher les deux nerfs dont nous avons parlé , qui sont la cause de ce goût. ï. falloit aussi qu'elle fût humide , pour humecter les vendes, parce qu'on n'auroit su connoître leur saveur sais l'humidité de la salive. Il n'étoit pas moins nécessaire qu'elle fût insipide , ( aussi-bien que l'organe de l'ouïe est sans aucun son , ) afin qu'elle pût mieux distinguer toutes les différences des saveurs , d'autant que si elle en avoit quelqu'une en soi , elle sentiroit celle-là seule et non les autres. Nous voyons l'expérience de ceci en ceux qui sont travaillés de fièvres bilieuses , à qui toutes choses sont amères , à cause de l'humeur bilieuse , laquelle de soi est amère , dont la langue est affectée : mais il faut ici remarquer une différence qu'il y a entre ce sens et les autres , qui est que les espèces des choses que l'on peut voir, ouïr ou sentir, doivent passer par quelque corps transparent , ce qui n'a pas lieu en ce sens du goût dont nous parions , ni en celui de l'attouchement , dont nous allons parler , parce que les choses que nous goûtons ou touchons doivent être jointes à notre chair; de sorte que la chose savoureuse doit toucher immédiatement notre langue pour sentir sa saveur. Et en cela nous pouvons et devons considérer combien ce plaisir est court , puisqu'à peine il a quatre momens de durée et quatre doigts d'étendue, et quoiqu'il soit de si petite durée , combien voyonsnous consommer de richesses et de biens pour satisfaire à ce déshonnele plaisir? C'est ce qui a fait dire à Sénèque , criant contre les vices de son temps : O dieux ! combien de sortes d'offices et d'officiers sont tous les jours occupés pour remplir un seul ventre {
tart. i. chat. xxxf. 39 1
Le dernier des sens est celui de l'attouchement , par lequel nous sentons les quatre premières qualités des tlémens, qui sont le froid , le chaud , le sec et l'humide. Il nous fait aussi sentir le dur et le mou , l'uni or l'âpre; mais il n'a point de lieu particulièrement assigné dans tout notre corps , parce qu'il s'étend partout généralement; ce qui étoit nécessaire, afin que l'animal sentît ce qui lui étoit utile ou dommageable , et ainsi qu'il recherchât l'un et s'abstînt de l'autre. La cause de ce sens est une sorte de nerfs qui se répandent par tout le corps , comme il y en a d'autres qui causent le mouvement, ainsi que nous avons dit.