CHAPITRE XXXIII
De la partie affective de l'âme sensitive , c'est-à-dire des passions et affections qui résident en notre cœur.
Ayant parlé des sens intérieurs et extérieurs qui sont propres et dépendans de l'âme sensitive , et qui servent pour connoître les choses profitables ou nuisibles à l'animal , il nous faut ensuite parler de la partie affective , qui appartient à cette même âme sensitive , et dans laquelle résident les affections et passions naturelles, qui nous portent à appeler les choses utiles , et à fuir les dommageables ; ce qui n'est pas moins nécessaire à la conservation de notre vie et de tout autre animal. Entre ces affections et passions , il y en a deux principales qui suui comme les racines et le fondement de toutes les autres ; savoir , l'amour et la haine : l'amour est l'appétit du bien particulier qui nous apporte de l'utilité, et la haine l'aversion de ce qui nous peut nuire, afin que l'animal recherche le bien convenable à sa conservation , et qu'il fuie le mal qui le pourroit détruire. Sans ces deux affections, l'animal demeureroit ou comme un oiseau sans ailes, ou comme une galère sans rames , et ne seroit pas capable ni de rechercher ce qui lui seroit utile , ni de fuir ce qui lui seroit contraire : c'est pourquoi les philosophes stoïcions (selon que rapporte Sénèque) i. Ce
les ont fort à propos nommées des tuteurs que la divine providence nous avoit donnés , d'autant que conme un vrai tuteur qui a la charge d'un pupille, lui procure tout le bien qu'il lui est possible , et détourne le mal avec autant de soin , autant en font ces deux affections, lorsqu'elles sont bien conduites.
Mais il faut remarquent que de ces deux affections il en naît plusieurs autres ; car le bien que nous désirons lorsqu'il est absent , nous cause le désir, et lorsqu'il est présent , la joie : ainsi le mal que nous avons en horreur étant absent , cause la fuite , c'est-à-dire , le désir de l'éviter, et par sa présence la tristesse. Or ces six passions, qui sont amour, haine, désir, fuite, joie et tristesse , sont appelées par les philosophes la partie concupiscible de notre âme , parce que son office est de désirer avec ardeur ces biens sensibles.
S'il arrive aussi que le bien à quoi nous sommes affectionnés soit difficile à acquérir, le désir d'y atteindre nous cause l'espérance , d'autant que les hommes sont fort enclins à espérer ce qu'ils désirent; que si au contraire les difficultés sont telles, qu'elles surmontent notre espérance , il naît aussitôt un autre effet contraire , qui est le désespoir : d'autres fois si notre désir est violent, il fait naître en notre cœur une autre passion , qui est la hardiesse , pour surmonter toutes les difficultés qui nous éloignent du bien que nous désirons. Telle fut la hardiesse de ces braves soldats de David, qui passèrent au travers du camp des ennemis pour lui aller chercher l'eau qu'il désiroit. Mais si les difficultés sont telles qu'il n'y ait pas moyen
d'entreprendre de les vaincre , il se forme une autre jassion contraire , qui est la crainte. Celle-ci n'est pas peu utile à la conservation de l'animal ; car elle l'empêche d'entreprendre ce qu'il ne sauroit exécuter ; de sorte qu'il cherche son remède ou en se cachant ou en fuyant. Si après tout ceci quelqu'un s'oppose absolument à ce que nous désirons avec ardeur, la colère s'enflamme , qui est aussi nommée la vengeresse des empêchemens qui font obstacle à notre concupiscence ; de sorte qu'elle est l'épée qui défend cette passion comme sa sœur. Ces cinq affections ou passions naturelles sont encore nécessaires pour la conservation de notre vie; parce que si notre âme n'avoit que le seul appétit des choses qui conviennent à sa conservation , sans être secondée du courage et de la colère pour surmonter les difficultés dont elles sont souvent accompagnées , elle n'y parviendroit jamais , et manqueroit par conséquent des choses nécessaires à sa vie. C'est pourquoi ce sage et divin gouverneur ( qui ne manque jamais ) nous a pourvus de ces cinq passions : espérance , désespoir, hardiesse , crainte et colère , lesquelles chacune en sa manière servent ou pour vaincre les difficultés si elles sont capables d'être vaincues, ou pour craindre le péril et ia peine , et désespérer e»< tièrement de la victoire si elles ne se peuvent surmonter.
Mais il n'est pas raisonnable de passer outre, sans tirer profit de cet exemple, pour un précepte très-important à la vie spirituelle : je dis donc que ceux qui n'ont que de bons désirs doivent juger que cela ne
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suffit pas pour parvenir aux vertus auxquelles ils aspirent. Il faut que ces désirs soient accompagnés d'une grande force pour surmonter les difficultés qui s'opposent d'ordinaire à l'exécution des bons desseins; car personne n'ignore que les vertus ne soient environnées de difficultés , puisque là où il n'y a point de difficulté , il n'y a point aussi de vertu : c'est pourquoi lorsque le désir de la vertu n'est pas secondé de ce courage qui le doit accompagner, les meilleurs desseins demeurent stériles , et ne sauroient produire aucun fruit. Aussi dit-on que l'enfer est tout rempli de bons désirs, et le paradis de bonnes œuvres ; il est vrai que lorsque les désirs sont violens, ils attirent avec eux la force et le courage.
Mais pour revenir à mon discours , il faut ici remarquer que ces affections ne servent pas seulement à la conservation de la vie et de l'espèce des hommes ; mais qu'elles nous aident aussi beaucoup à l'exercice de quelques vertus,- car on dit que la colère excite la justice vindicative , qui est celle qui punit les crimes , d'autant que par la colère et par l'indignation que les j%es conçoivent contre les mauvaises actions , ils sont poussés à les punir , encore que la maxime d'Aristote ne laisse pas d'être véritable , que la colère est bonne pour le soldat , non pas pour le capitaine. Il se forme encore deux affections du désir des choses que nous estimons bonnes , lesquelles affections étant bien conduites , nous servent pour acquérir quelques vertus,
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rt avoir en horreur les vices , qui sont l'amour de i'honneur, et l'aversion et honte du vice, d'autant que ce sage auteur et gouverneur du monde voyant combien les hommes politiques dévoient être amateurs de l'honneur, et désirant qu'ils ne le fussent pas moins de la vertu , a mis l'honneur dans la vertu même, afin que pour l'amour de l'un ils s'attachassent à l'autre , puisque sans la vertu il ne peut y avoir de véritable honneur. Et ceci a été comme sucrer ou dorer la vertu , et lui donner quelque attrait pour en rendre les hommes plus amoureux , puisque nous ne saurions appeler une véritable vertu celle qui n'auroit que le seul honneur pour cause et pour principe. G'étoit de ce même principe que procédoient les vertus héroïques des Romains qui ont fait de si grandes et de si belles actions pour le seul respect de l'honneur; c'éioit pour ce même respect que Scipion et quelques autres capitaines des mêmes Romains ont renvoyé les belles dames qui leur étoient présentées , à leurs pères ou à leurs maris , en leur rendant de l'honneur et du respect , bien loin de leur faire quelque outrage ou quelque violence.
Tout ainsi que l'amour de l'honneur fait que nos cœurs sont affectionnés à la vertu , aussi la honte qui est une autre passion , sœur germaine de celle-ci , la retire des vices , à cause du déshonneur qui s'ensuivroit : c'est cette honnête honte que notre même di7 vin et très-sage gouverneur, amateur de toute pureté , a expressément gravée dans le cœur des femmes , et beaucoup plus avant dans celles de la plus
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haute naissance , pour leur servir comme d'un mur pour la conservation de leur chasteté ; car il étoit très-à-propos que cette sagesse infinie apportât plus de soin à ce qui importait le plus, et qui étoit le plus ardemment désiré de la plupart des hommes. C'est pourquoi outre le sceau virginal , elle a voulu encore leur imprimer cette honte et cette pudeur naturelle ( qui est comme le frein de ce vice ) , laquelle n'a pas même été retirée aux femmes peu honnêtes ; ce qui à donné sujet à Ovide de faire dire à une de celles-là , écrivant à un amant qui lui étoit très-cher , qu'elle avoit trois fois eu dessein de lui parler, et qu'autant de fois elle étoit demeurée muette , sa langue s'étant attachée à sa houche. Mais Virgile , ce prince des poètes , dépeint la reine Didon avec tant de pudeur et de honte, que dans le dessein qu'elle eut de se marier avec Enée après la mort de son premier mari , il lui fait dire ces paroles : Que la terre s'ouvre plutôt sous moi jusqu'aux abîmes, que le Père éternel d'un coup de foudre m'envoie plutôt à la nuit obscure des enfers , que non pas qu'on me voie violer les lois de la pudeur et de la honte. Pour confirmer encore davantage cette vérité , je veux ajouter ici une chose notable rapportée dans Plutarque. Il dit que dans une certaine ville de Grèce, une humeur mélancolique si étrange régna sur l'esprit des femmes , qu'il s'en tuoit chaque jour un grand nombre sans que l'on pût trouver du remède pour la guérison d'un si grand mal. A la fin , un homme plus expérimenté que les autres , reconnoissant cette inclination naturelle à la pudeur „
qkc le Créateur a imprimée dans les cœurs des feinàes , fit publier un édit par lequel il étoit ordonné que toutes celles qui se tueroient elles-mêmes, seroient enterrées publiquement toutes nues, après avoir été exposées aux yeux des habitans. Cette pudeur naturelle et la crainte de cette peine honteuse fit tel effet sur l'esprit de ces femmes , que ce qui n'avoit pu être réprimé ni par les autres peines , ni par les remèdes, le fut enfin par celte affection naturelle de la honte , qui fit cesser ce mal.
Mais il faut aussi remarquer qu'encore que quelquesunes de ces affections et passions naturelles que nous venons de nommer , portent le titre de vertus ou de vices , elles ne sont ni l'un ni l'autre , mais seulement passions naturelles qui sont indifférentes au bien ou au mal , selon l'usage que nous en faisons bon ou mauvais ; parce que lorsque les passions qui résident dans la partie inférieure de notre âme suivent les conseils de la partie supérieure ( où est l'entendement et la volonté) , embrassant ce que la raison leur propose; alors nous en faisons un bon usage, c'est-à-dire, nous les employons à ce pourquoi elles nous ont été données. Aristote dit que ce mouvement de l'âme, est semblable au mouvement des cieux inférieurs , lesquels suivent le mouvement du ciel supérieur, qu'on appelle le premier mobile , qui se meut de l'orient à l'occident , faisant son tour en un jour naturel. Car, tout ainsi que c'est une chose convenable , que les cieux inférieurs suivent le mouvement du ciel supérieur, il est convenable aussi que ces passions de la partie inférieure
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de notre âme suivent Tordre et le mouvement de sa partie supérieure.
Mais quand elles prennent une autre route , c'està-dire, lorsque s'éloignant de la raison, elles se meuvent par l'imagination ou par l'appréhension des choses sensuelles , qui est un guide aveugle et fort mal assuré , alors elles se détournent du droit chemin pour suivre ce conducteur aveugle et téméraire; et ce mouvement est comparé par le même philosophe, au mouvement contraire des planètes , lesquelles se meuvent de l'occident à l'orient ; et par là il nous enseigne qu'il n'est jamais à propos que les inférieurs se détournent des sentimens de leurs supérieurs.
Pour mieux entendre cet ordre de la monarchie spirituelle , nous devons présupposer que dans le royaume de notre âme la volonté y est comme un roi , lequel commande à tous les membres et à toutes les facultés qui sont en l'homme, et que l'entendement, lorsqu'il n'est point dépravé , est son fidèle conseiller qui lui représente la dignité et l'excellence des choses spirituelles, afin qu'il s'y attache, et la turpitude des vices , afin qu'il les ait en horreur. Il a aussi ses officiers et ses serviteurs qui sont tous les membres du corps , lesquels se meuvent suivant l'empire de la volonté , sans contradiction ni répugnance , et obéissent à tous ses commanderaens : dans ce royaume, il y a (comme dans tous les autres) , des flatteurs qui donnent au roi de très-pernicieux conseils; et ceux-ci sont
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le< passions dont nous avons parlé, lesquelles s'aitarhant aux biens sensuels et délectables , conseillent au roi de s'y attacher aussi, encore que l'entendement y résiste et lui représente que les biens et les plaisirs de ce genre sont dangereux et pernicieux , lorsqu'ils sont contraires à la raison ; mais lorsque les passions et les appétits sont véhémens , ils aveuglent la raison , ils dépravent la volonté , et l'entraînent malgré elle. Nous avons un exemple de ceci dans les hydropiques , lesquels connoissant combien le boire leur est nuisible , et étant néanmoins possédés par» la violence de leur appétit , laissent emporter leur volonté à son effort ; de sorte que leur entendement y donne son approbation, qui ordonne qu'il le faut ainsi faire; ce que les membres exécutent.
Quoique ce soit nous détourner un peu de la matière principale, je ne laisserai pas de dire que la partie de notre âme , où se découvre plus manifestement la malice du péché originel , c'est celle où résident nos appétits et nos passions. Elles étoient dans notre première création soumises et obéissantes aux lois de la raison , par le don de la justice originelle ; mais ce don s'étant perdu par le péché , elles se révoltèrent aussitôt contre elle , ce qu'elles nous font bien sentir; et par là il nous est arrivé , tant de la part du diable que de celle du monde, une cruelle guerre; d'autant que notre chair avec tous ces appétits , étant naturellement encline aux mouvemens de la chair , qui sont conformes à la nature , l'ennemi y accourt aussitôt , qui enflamme les passions et les désirs; et par ce moyen les met-
tant en désordre , il fait qu'ils excèdent les limites de la raison. C'est pour cela que dans Job il est dit, parlant de cet ennemi : Que par son souille il allume le brasier; et ce brasier ce sont nos passions et nos appétits, lesquels excités par ce souffle , passent par-dessus toutes les bornes de la tempérance. De sorte que comme au commencement du monde il attaqua l'homme par la femme; c'est-à-dire, la partie forte par la foible ( ce que font d'ordinaire ceux qui assiègent une place); ce même ennemi continue à nous attaquer par cette plus foible partie de nos âmes , laquelle est naturellement encline aux choses terrestres. Il la tient aussi pour une de ses plus puissantes alliées , et des plus attachées à son parti , désirant toutes les mêmes choses que lui , qui sont ces biens sensuels et terrestres , et lui par ses suggestions et impuisions , enflamme à tel point nos désirs, que les mêmes choses , lesquelles étant désirées et poursuivies avec modération , pourroient servir à la conservation de la vie , (qui est la fin pour laquelle elles nous ont été données ) , étant désordonnément ambitionnées , deviennent les causes de sa ruine et de sa destruction. Car c'est de là que prend son origine l'appétit désordonné d'honneur , qui cause l'ambition du bien , qui cause l'avarice des plaisirs sensuels , d'où procède la gourmandise avec les autres déshonnêtes plaisirs. De la même source procèdent encore la haine et la colère démesurées contre ceux qui s'opposent à l'acquisition de cette sorte de biens ; l'envie aussi contre ceux que nous voyons en possession des choses que nous avons
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désirées. Et enfin tous les autres vices procèdent de ces mêmes racines, allumées et soufflées par le diable.
C'est pourquoi , tout ainsi que les défenseurs d'une place assiégée font tous leurs efforts du côté le plus foiblc , par où les ennemis veulent entrer; de même le vrai serviteur de Dieu doit croire que la vie chrétienne étant une guerre continuelle, et, comme il est écrit au livre de Job , une perpétuelle milice et tentation sur la terre , qui dure presque toute la vie , sa profession principale doit être celle d'un vrai soldat , qui doit faire tous ses efforts pour résister danë cette partie plus foible des passions et des appétits , afin qu'il ne succombe point ; car c'est là où est le plus grand péril.
Il faut remarquer encore à la fin de ce chapitre, que comme les sens extérieurs et intérieurs qui servent à connoîtfe les choses résident en la tête , les uns dedans, les autres dehors , ainsi que nous avons fait voir ; aussi ces affections dont nous venons de parler , qui sont destinées pour fuir ou pour désirer les mêmes choses, ont leur siège naturel dans le cœur; de sorte que ces deux principaux offices de l'âme sensitive , dont l'un sert pour la connoissance et l'autre pour l'appétit des choses , ont été tellement disposés par ce souverain ouvrier , qu'il les a établis dans les deux membres les plus importans du corps humain , qui sont la tête et le cœur ; car c'est en ce dernier que résident les onze affections ou passions naturelles que nous avons décrites. Nous en faisons chaque jour l'expérience , sentant manifestement que le sang du cœur s'échauffe
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par la colère , qu'il se refroidit par la tristesse , et se dilate par la joie; et ces deux dernières affeetions peivent croître à tel point, et mettre tellement le cœur hors de son assiette , que la mort s'en ensuive ; ce qu'on a vu arriver souvent. Et ceci suffira pour ce que nous avions à dire touchant les facultés de l'âme sensitive , qui est commune à l'homme avec tous les autres animaux.